La lettre de l'enfance et de l'adolescence
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I.S.B.N.2749201276
120 pages

p. 43 à 46
doi: 10.3917/lett.051.46

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Dossier : Les filles - Problématiques

no 51 2003/1

2003 La lettre de l’enfance et de l’adolescence Dossier : Les filles - Problématiques

Du côté des (petites) filles modèles

Régine Grosos  [*]
« Quand j’étais petite fille, je voulais / Des étoiles et des chemins comme jouets / Des orages sur mes étés, des tempêtes sur mes sentiers / Un grand ciel sauvage et blanc, des soleils et des torrents / On m’a donné une poupée, on m’a dit : “Surtout maintenant / Ne joue plus les garçons manqués, reste auprès de ta maman [1]”. »
Assise sous la grande table, un livre au creux des genoux, Chloé semble ne rien entendre de la voix des hommes attablés qui vident des verres et parlent politique. Du fond de la pièce lui arrivent des bouffées d’odeurs, fragrances d’une cuisine où sa grand-mère s’affaire et veille sur le devenir du festin. Partagée entre le goût des mots et le secret des mets, la fillette hésite entre deux mondes. « Ne reste pas cachée là, dit son grand-père, va aider ta grand-mère... » ; le livre abandonné, elle file dans l’antre culinaire, lieu de bien des transformations... En va-t-il ainsi des filles du bord de mer [2], assises sur le rivage, à filer leur quenouille en regardant danser les moutons d’écume, petites vagues crêtées que cisèlent leurs escapades dans l’imaginaire ? Petites filles modèles [3], petites filles rebelles, innocentes à souhait ; Camille ou Madeleine, vous êtes encombrées de vêtements bien pesants et inconfortables pour qui veut courir, sauter, chuter ; Sophie, contre toute attente, vous voici dévêtue, pieds nus courant dans l’herbe, mouillée jusqu’aux os pour être tombée dans l’eau noire de la mare.
Surtout comme une image, ma fille, sois sage, muette et jolie, obéissante, passive, apprends les joies du foyer... Revenir sous la table, quitter le confort de l’âtre pour écouter la voix des contes, écho d’un monde étrange et familier. La nuit, tous les chats sont gris, encore faut-il, à l’abri de la lumière, découvrir le chemin qui dit les métamorphoses, la fronde, l’utopie. Une ribambelle de filles, riches ou pauvres, plus ou moins belles, voire gracieuses, malveillantes, un peu fées, un peu sorcières, affrontent marâtre, labeur, père tyran, ogre, chimère. Sur une partition de violon se joue l’amour, le pur, le romantique, la rencontre du prince que l’on dit charmant. D’où vient l’ensorcellement ?
En grandissant encore, est-on encouragées à désobéir, à répliquer, à fuguer, à cacher au plus profond ses sentiments intimes, telle une certaine Cendrillon, envieuse de ses sœurs et qui rêve à de plus nobles atours ?... sortir de la cuisine. Un physique avenant, de l’esprit, l’art de saisir la bonne occasion [4], un tempérament audacieux et opiniâtre, telles sont les qualités d’une fille bien née.
C’est Margot et non Jeannot qui met en échec la sorcière [5]. Héroïnes dynamiques, elles arpentent le monde, escaladent les montagnes, dérobent des objets magiques, dupent de faux prétendants, travaillent des années à libérer leurs frères devenus corbeaux [6] de ce mauvais sort.
À parcourir l’univers de la littérature enfantine, la fille est partagée : princesse ou jeune fille pauvre méritante, passive ou surmontant bien des obstacles ; elle finit toujours par faire un beau mariage, facteur de promotion sociale, l’ordre des hommes est sauf.
« S’étendre sous un arbre et attendre qu’un Lapin Blanc passe par là, une montre à la main ; ensuite, fermer les yeux et se prendre pour la chère petite Alice. » « De l’autre côté du miroir [7] » pour tourner en dérision les institutions. Personnage si peu conventionnel, fille vive, vaillante et emportée. Cette histoire fait appel à l’enfant imaginatif, curieux, qui vit en chacune de nous et nul retour à un statut d’enfant modèle ne survient à l’issue de ces aventures.
« Dans l’histoire de mes dix ans, l’aventure est au cœur du vent [8]... » Il y a Annie et Claude, les deux filles de la bande des cinq [9], l’une est timide et réservée, l’autre refuse son prénom de Claudine, en vrai garçon manqué, elle déteste les travaux ménagers. Entre les deux, le cœur de Chloé balance, côté pile et côté face... Passer à table et découvrir l’art de lier les jeux de mots aux jeux des mets, cette alchimie l’étonne. Inventer à sa façon un pont de lianes entre les mondes du salon et des chaudrons.
Repartir vers de nouvelles aventures, retrouver une certaine Françoise [10] et ses deux acolytes : Boulotte et Ficelle. Le récit juxtapose deux existences, l’une ordinaire et quotidienne, comme celle de Chloé, et l’autre extraordinaire, celle des aventures de Fantômette. Françoise, à la brune, devient la justicière masquée, elle emprunte alors l’habit des monte-en-l’air. Chloé est rêveuse depuis un moment, la fillette serait-elle sur le chemin du grandir ? Boulotte et Ficelle n’ont de qualités que dans leurs relations à la nourriture, dans l’amitié que le trio se porte. Le féminisme est implicite, les filles sont téméraires et courageuses autant que bien des garçons, elles ont de l’esprit, du courage et de la force physique. Des garçons elles ne nous disent rien, pas l’ombre d’une idylle...
Revenir vers les contes, se faire raconter une fois encore, « Le petit chaperon rouge [11] », « La barbe bleue [12] », réfléchir à la jupe à volants qui tourne, tourne la tête et en fait tourner bien d’autres. Des filles, rien que des filles, filles de jour, filles de nuit... Chloé retournerait bien dans le salon mais en passant par la bibliothèque de la maison.
Emprunter le couloir, fermer doucement la porte, tourner la clef qui garde au secret le monde des livres, laisser ses doigts courir sur le dos des maroquins, se laisser griser par les senteurs mêlées de cuir, de bois et de papier. Déchiffrer un mot plus complexe, un titre comme une énigme : « Belle de jour [13] », encore une histoire de fille ? Ouvrir avec précaution l’ouvrage et entamer l’enquête. C’était la première fois que Chloé s’aventurait sur cette étagère, son cœur s’était mis à battre plus vite... Elle avait écarté les pages comme pour se faire un chemin entre les broussailles et avait découvert la fille étendue sur le dos, au milieu du grand lit... La question était d’éviter qu’on remarque son absence, si elle ressortait avec le livre sous le bras alors elle serait vue par ceux du salon. Pas si simple de grandir, d’être fille et curieuse de ce qui se trame dans la vraie vie, celle des grandes.
Mais, la voix de sa grand-mère rompit le charme. Chloé remit précipitamment le livre sur le rayon et eut juste le temps de repousser la porte. Elle devait avoir un air bizarre car sa grand-mère, en la trouvant, regarda dans la pièce comme si elle s’attendait à y trouver quelqu’un d’autre.
« Que fais-tu là ? » Chloé montra la bibliothèque et le livre de Fantômette, rassurée, sa grand-mère lui sourit. « Allez, viens, il est temps d’aller chez la couturière. »
C’est avec cette dernière que Chloé avait pour la première fois entendu parler de fille de mauvaise vie... Ce jour-là, il aurait fallu peu de chose pour que Chloé avance dans son enquête mais les deux femmes l’avaient découverte, le temps n’était pas venu de savoir, il faudrait attendre, encore.
L’été suivant, elle devint « accro » aux aventures d’Alice détective [14], l’enquête ne pouvait que perdurer, surtout qu’à la mi-août, il y avait eu l’Assomption, la fête de Marie et, dans la famille, il avait été beaucoup question d’une cousine devenue fille du Carmel ou fille d’un drôle de calvaire, comme aimait plaisanter son grand-père.
Chloé hésitait beaucoup à tenir un carnet des différentes expressions qu’elle avait pu découvrir. De peur d’en oublier, elle avait fait la liste des phrases cueillies au cours de ses vagabondages ; en bonne première venait : Belle de jour suivie de près par fille de mauvaise vie, fille mère était le nom donné à la voisine du bout de la rue, fille de Dieu restait lié au calvaire, la mère de son grand-père avait été fille de salle pendant la Grande Guerre et une des sœurs de sa mère était vieille fille, quant à la bonne, elle avait la réputation d’être une fille légère, pourtant Chloé la trouvait plutôt gironde...
Parce qu’elle était silencieuse et secrète, Chloé était souvent oubliée du monde des grands, ce qui lui donnait le temps de rêver – même et surtout – en apprenant à broder aux côtés de sa grand-mère. Elle tenait une collection de mots, chacun avait sa couleur sur le nuancier donné par la couturière et, sans rien savoir de Pénélope, la fillette racontait une histoire en croisant les fil(le)s du mystère. Heureusement, il y avait son ami Robert, hélas, même le plus fidèle des dictionnaires ne peut vous aider à résoudre toutes les énigmes. La liste au fond de sa poche, Chloé attendrait encore pour en savoir davantage, d’ailleurs il lui restait une semaine avant de reprendre le chemin de l’école. Et comme elle était la fille obéissante de son père, il était temps qu’elle replonge le nez dans ses cahiers d’écolière. Dans la cuisine, sur le vieux poste d’alors, on pouvait entendre :
« Oh les filles, oh les filles
Elles me rendent marteau [15]... »
 
NOTES
 
[*] Régine Grosos, formatrice au grape.
[1] Mannick, Quand j’étais petite fille, « Paroles de femmes », 1976.
[2] Paroles et musique : Salvatore Adamo, Les filles du bord de mer, éd. Pathé Marconi, 1964.
[3] Comtesse de Ségur, Les petites filles modèles, Hachette, « Bibliothèque rose ».
[4] A.S. Byatt, Le djinn dans l’œil du rossignol, L’histoire de l’aînée des Princesses, éd. Denoël & D’ailleurs.
[5] Grimm, Jeannot et Margot, Gallimard, Folio classique.
[6] Grimm, Les douze frères, Gallimard, Folio classique.
[7] Lewis Carroll, Alice racontée aux petits, Lutin poche de l’École des loisirs.
[8] Mannick, op. cit.
[9] Enid Blyton, La boussole du club des cinq, Hachette, « Bibliothèque rose ».
[10] Georges Chaulet, Fantômette et la dent du diable, Hachette, « Bibliothèque rose ».
[11] Charles Perrault, Gallimard, Folio junior.
[12] Charles Perrault, La barbe bleue, Gallimard, Folio junior.
[13] Joseph Kessel, Belle de jour, Gallimard, Folio.
[14] Caroline Quine, Alice et la pantoufle d’hermine, Hachette, « Bibliothèque verte ».
[15] Au bonheur des dames, Oh les filles, Paroles et musique, Marty Robbins, 1973.
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Régine Grosos, formatrice au grape. Suite de la note...
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Mannick, Quand j’étais petite fille, « Paroles de femmes »,...
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[2]
Paroles et musique : Salvatore Adamo, Les filles du bord de...
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[3]
Comtesse de Ségur, Les petites filles modèles, Hachette, « ...
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[4]
A.S. Byatt, Le djinn dans l’œil du rossignol, L’histoire de...
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[5]
Grimm, Jeannot et Margot, Gallimard, Folio classique. Suite de la note...
[6]
Grimm, Les douze frères, Gallimard, Folio classique. Suite de la note...
[7]
Lewis Carroll, Alice racontée aux petits, Lutin poche de l’...
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[8]
Mannick, op. cit. Suite de la note...
[9]
Enid Blyton, La boussole du club des cinq, Hachette, « Bibl...
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[10]
Georges Chaulet, Fantômette et la dent du diable, Hachette,...
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[11]
Charles Perrault, Gallimard, Folio junior. Suite de la note...
[12]
Charles Perrault, La barbe bleue, Gallimard, Folio junior. Suite de la note...
[13]
Joseph Kessel, Belle de jour, Gallimard, Folio. Suite de la note...
[14]
Caroline Quine, Alice et la pantoufle d’hermine, Hachette, ...
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[15]
Au bonheur des dames, Oh les filles, Paroles et musique, Ma...
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