2003
La lettre de l’enfance et de l’adolescence
Dossier : Les filles - Introduction
Introduction
Maryvonne Barraband
Xavier Gassmann
« Ni putes, ni soumises ! » Par cette affirmation négative réactionnelle, les filles relancent et interrogent tant l’évolution sociale d’une place de la femme que ce qui l’assigne dans son identité sexuée.
Si un enfant est en général anatomiquement sexué dès sa naissance, il a à construire son appartenance sexuée à un genre à travers les identifications que lui permettent et lui proposent aussi bien ses parents que son environnement dans une société à un moment et dans une culture donnés. Comment passer d’une culture à une autre ? La fiction littéraire de Leïla Sebbar nous en esquisse toute la complexité.
Durant ces dernières décennies, la société occidentale a vécu de profondes mutations des rôles, fonctions et places des hommes comme des femmes à travers notamment l’affaiblissement du modèle patriarcal, les effets de la « libération sexuelle », la mise en question du « destin maternel » des femmes, l’apparition des procréations médicalement assistées, la notion de parité et la revendication de l’égalité dans la vie professionnelle et intime.
Néanmoins, si elle est sensiblement perceptible dans certaines organisations sociales, cette modification reste en débat. En adoptant un discours égalitariste qui installerait filles et garçons, femmes et hommes, dans une presque indifférenciation, de quels déterminants chacun disposerait-il alors pour négocier et s’approprier cette identité sexuée ? N’assisterait-on qu’à une individuation de la différenciation où il reviendrait à chacun dans sa singularité d’être à lui-même le marqueur de sa différenciation sexuée ?
Quels constituants rencontre ce bébé-fille qui demain engendrera les fils des hommes, pour advenir dans le cheminement de la sexuation ? « On ne naît pas femme on le devient », écrivait S. de Beauvoir. Qu’est-ce alors qu’être une fille dans notre monde occidental contemporain maintenant que l’assignation sexuée des places s’est modifiée ? Qu’est-ce qui singulariserait la fille dans ce cheminement ? Pour explorer ce questionnement, nous avons sollicité des auteurs afin de revisiter des textes fondateurs ou ayant marqué leur époque, convoqué d’autres à nous faire part de leurs recherches récentes tout en laissant certains d’entre eux associer plus librement.
Le texte biblique, constate J.J. Daban, ne mentionne jamais la naissance des premières générations de filles, il n’évoque pas non plus leur enfance. Ce texte sacré nous invite, avance-t-il, à entendre ses zones de silence comme énoncé du féminin. Telle qu’elle y est exposée, la femme est ici essentiellement inscrite selon ce qui la caractérise dans la relation à l’homme : une créature qui réponde à son manque.
De l’énoncé freudien qui situe la sexualité féminine du côté d’un « continent noir » à l’affirmation de Lacan : « La femme n’existe pas », les discours actuels de la société confronteraient-ils la femme, la fille, à de nouvelles articulations du féminin, de la féminité ? L’inconscient, nous rappelle C.N. Pickmann, ne connaît pas la différence des sexes. Ce qui fait exister la fille, ce qui l’inscrit dans un universel du genre humain, c’est son rapport au phallus, à savoir son consentement à se faire sujet de la loi humaine. Cependant, le rapport à la sexuation chez la fille contient sa spécificité, ce dont M. Barraband donne une illustration dans un exemple clinique.
Néanmoins, le féminin n’est pas l’exclusivité des filles et, comme l’énonce F. Dolto dans son entretien avec J.P. Winter, dans les premiers temps de sa vie, le garçon est aussi dans une position féminine à l’égard de sa mère.
Mais comment se sent-on être une fille ? Le trajet de lectures buissonnières proposé par R. Grosos nous emmènera sur les chemins intimes d’une perception subjective de cet être-fille.
À l’école, là où le fils devient garçon, la fille, comme à la maison, reste une fille. J. Delalande a exploré les stratégies à l’œuvre du côté des filles dans leur négociation de la mixité. Si cette dernière renforce la différence entre les sexes, poussant les filles à adopter les stéréotypes féminins, c’est que la promiscuité avec les garçons les amène à affirmer leur spécificité en se construisant dans la différence. C’est ici que se confirment, se confortent, se remanient, des identités sociales et des identités sexuelles, dit N. Mosconi. Elle démontre comment l’institution scolaire résonne avec une grammaire sociale qui sépare les savoirs entre savoirs savants et savoirs populaires, mais aussi entre savoirs masculins et savoirs féminins, différents et hiérarchisés. L’école, encore plus en milieu mixte, engendre, écrit-elle, une division sociosexuée des disciplines et des filières.
On sait que la langue française est sexiste, renchérit C. Moïse ; grammaticalement, c’est le masculin qui l’emporte et la langue dans sa structure est porteuse de symbolisme sexué. La langue, par sa représentation de domination virile, contraint la fille à trouver ses propres voies pour se dégager d’un rapport social de soumission. La tâche est encore rude si l’on en croit les stéréotypes de sexe et de classe que véhicule la presse destinée aux filles, analyse P. Bruno.
Il y a trente ans, Élena Gianini Belotti se demandait quel était l’impact de la culture dans la construction des rôles masculins et féminins. En repartant de son ouvrage, Du côté des petites filles, A. Meunier, par une lecture critique actualisée, souligne comment une indétermination de la différence pousse à une détermination sociale où la fille est convoquée en tant que sujet pour se situer dans cette différence irréductible.
L’adolescente, en ce temps du remaniement qui caractérise cette période, se trouve la proie de cette tension entre le discours social dominant et la négociation singulière, qu’elle peut engager ou non, de sa position sexuée.
Surgissement d’une chair de la chair, l’identique entre la fille et sa mère les confronte à un effort de différenciation pour qu’advienne, pour la fille, du corps où le féminin trouve place. Ainsi, comme le souligne C. Balasc-Variéras, cette opération nécessite que puisse s’assumer cette représentation d’une mère porteuse d’un trou, d’« une béance qui se transmet de mère en fille ». Le corps devient alors le lieu de l’expression de cette impasse, il est marqué, incisé, dévitalisé, mais n’est-ce pas là aussi la conséquence du statut que l’image affichée du corps donne dans la représentation sociale ? De quelles impasses psychopathologiques témoigneraient donc les prises de risque de ces adolescentes, par leur tentative extrême de se sentir exister en tant que sujets sexués, les amenant dans certains cas à se déprendre du féminin jusqu’à annuler, dénier le trou d’une origine, comme le décrit également le texte de J.P. Guéguen sur l’anorexie.
Le féminin, comme temps logique, confronte aussi l’adolescente à une rencontre avec l’autre sexe qui la pousse, pour advenir en tant que femme, à retrouver les constituants des enjeux œdipiens. Tel que le propose J.C. Liaudet, cette opération structurante est fonction de la structuration œdipienne de son père, dans la mesure où il se pose ou non dans sa fonction comme tiers différenciateur.
N’est-ce pas cet appel au tiers, représenté un temps par l’éducatrice, que cherche Calliope, une des filles en errance qu’évoque le texte d’I. Ferment ?
Cette place du tiers peut aussi être tenue par la littérature ou la poésie comme nous le montre C. Smodlaka qui, face à Rose la séduisante, la séductrice, en appelle à Racine et à Apollinaire : « O belle Loreley aux yeux pleins de pierreries/ De quel magicien tiens-tu ta sorcellerie ? »