2003
La lettre de l’enfance et de l’adolescence
Dossier : Les filles - Problématiques
Presses jeunes et identités féminines
Pierre Bruno
[*]
À l’heure où se multiplient rapports et discours, parfois controversés, quant à l’influence des médias sur les jeunes générations, cette étude de l’image de la femme dans la presse pour la jeunesse peut sembler doublement hétérodoxe. D’une part, elle porte sur une composante de ce monde de l’écrit qui est rarement l’objet de critiques, les médias imprimés semblant n’avoir, comme par essence, que des vertus positives. Par ailleurs, cette étude porte sur les inégalités à l’intérieur d’un groupe (ou plus précisément d’un « classement » social) à l’heure où la tendance est à l’étude de ces groupes comme des blocs homogènes.
La dénonciation des inégalités entre hommes et femmes est aujourd’hui un sujet consensuel (dans les discours du moins) qui se double de la permanence, dans de nombreux produits culturels, de clichés sexistes traditionnels, voire, dans les productions de masse les plus récentes, de formes de comportements sexistes particulièrement violents et jusque-là jamais exprimés ouvertement. Peut-on pour autant parler d’une commune condition féminine ? Au travers des périodiques qui leur sont destinés, préadolescentes et adolescentes sont confrontées non pas à un même rapport au monde mais, au contraire, à des statuts diversifiés, fortement corrélés aux inégalités sociales. L’identité féminine apparaît ainsi dans la culture dite jeune comme beaucoup plus complexe et plus clivée socialement que l’identité masculine.
La presse pour adolescentes : permanences et mutations
Depuis longtemps, en tout cas depuis nos premières études sur le sujet au début des années 1990, la presse pour adolescentes propose toute une hiérarchie de modèles féminins plus ou moins bien nés et à qui sont proposés des rapports à la culture et à l’argent très différents. La lectrice de 20 ans, cliente potentielle de Lancôme ou de Chanel et lectrice des romans du Seuil ou de Gallimard, a aussi peu à voir avec la cliente de La Redoute (Jeune et Jolie) qu’avec la lectrice de romans-photos édifiants (Bravo Girl !). Malgré des décennies de revendications féministes, la presse pour adolescentes consacre ainsi, dans des discours d’une brutalité particulière, non seulement l’accès inégal aux biens mais aussi l’inégalité des attentes, espoirs et résignation, tant du point de vue affectif que professionnel. Le modèle féminin présenté par 20 ans a parfaitement profité des acquis de la libération sexuelle. Jolie, cultivée, elle n’est plus soumise au désir du mâle et n’attend plus de lui la révélation de la sexualité. Les relations homme-femme, codifiées par le marketing et la communication (la revue parle d’« étude de love-marketing », de « tour du marché potentiel »), se fondent sur des rapports de force entre des filles également désirables et des mâles fortement hiérarchisés selon leur rôle social. Le but de la jeune fille va consister à obtenir, après de multiples aventures, ce qu’elle peut « trouver de mieux à l’étalage ». Si la lectrice de 20 ans apprend à séduire et à rejeter les incapables, la lectrice de Jeune et Jolie et plus encore celle de Bravo girl ! ou Miss se voient offrir des modèles moins dominateurs et généralement placés dans une position d’infériorité par rapport au mâle. Certains articles légitiment l’infidélité masculine et condamnent l’infidélité féminine par un commun recours aux lois supposées de la nature. D’autres apprennent aux filles à composer avec le désir ou la brutalité des garçons
– moins pour s’en libérer que pour mieux s’y soumettre.
L’inégalité des jeunes femmes sur le marché amoureux se double d’une inégalité sur le marché de l’emploi. Professions valorisantes et plans de carrière ne sont certes plus l’apanage des hommes. Le modèle proposé par 20 ans, qui se prépare à travailler dans la publicité, la finance, l’édition, intègre parfaitement les nouvelles valeurs de l’entreprise : culte de l’excellence technologique, langue de bois de la communication ou du marketing, exercice sans partage du jeu du pouvoir… Jeune et Jolie présente un rapport au monde du travail assez différent motivé par la peur du chômage plutôt que par l’épanouissement personnel dans un métier valorisant et librement choisi. Ce souci d’une rentabilité à court terme pousse l’adolescente vers des carrières moins prestigieuses : les centres d’apprentissage et la fonction publique qui, sans illusion aucune sur l’intérêt des métiers proposés, offrent l’immense avantage de rémunérer ses membres pendant leur formation. Les lectrices de Miss sont elles orientées, par l’école ou les conseils de la revue, vers des filières courtes (cap, bep…), voire 3e d’insertion. Bravo Girl ! évoque plus rarement le rapport au monde du travail mais les publicités qui s’y rapportent (enseignement privé) s’adressent à un public faiblement qualifié (niveau 4e/3e) en lui proposant des formations à des emplois traditionnellement réservés aux femmes des milieux populaires : vendeuse, secrétaire, coiffeuse…
Sur une décennie, on peut cependant observer des tendances convergentes qui semblent brouiller la hiérarchie des modèles féminins – ce qui ne veut pas dire que celle-ci a disparu ou est devenue moins prégnante. Le principal instrument d’unification (très relative) de la condition féminine reste l’entrée commune des jeunes générations dans la modernité des mœurs, modernité qui est aussi le signe et la conséquence d’une entrée croissante dans l’univers de la consommation. Ainsi, la reconnaissance, dans l’ensemble des revues, de la dimension sexuelle des rapports affectifs, l’évocation des problèmes du corps sexué (principalement les règles) et les discours ouverts sur les techniques de contraception sembleraient témoigner d’une victoire commune des femmes. Toutefois, cette modernité partagée ne doit pas laisser croire en une uniformisation des mœurs. Si le traitement des questions touchant au sexe ne connaît guère de variation sociale, ces représentations transversales cohabitent avec des représentations relevant du modèle hiérarchique vu précédemment. Le ton d’un périodique comme 20 ans est relativement uniforme, un titre comme Girls comprend un certain nombre de rubriques tout aussi traditionnelles dans la forme (courts romans-photos, poèmes…) que dans le fond (valorisation de l’amour éternel, croyance dans une justice immanente…) qui tranchent sur ces deux points avec les rubriques modernes. La diffusion de normes sexuelles communes ne doit pas dissimuler la persistance de l’inégalité des conditions féminines. Les modèles de 20 ans n’ont toujours rien à voir avec ceux proposés par Girls ou plus encore Miss, filles de milieux modestes soumises à des rapports de domination qui apparaissent, en comparaison, de plus en plus violents. Ce d’autant que, sur ce point aussi, un certain nombre de tabous ou de non-dits semblent avoir disparus. Un même numéro de Miss traite à la fois d’humiliations publiques d’adolescentes par leur petit ami, de maternités non désirées ou de viols collectifs (cela quelques années avant que ce sujet soit abordé par les principaux médias) alors que les pages mode de ce même numéro présentent des vêtements de tennis de marques.
Les préadolescentes : les nouvelles marches de la ségrégation
Ces disparités anciennes se retrouvent dans le marché récent de la presse pour préadolescentes (en gros les 8-13 ans), investi tant par les filiales des grands groupes de communication (Minnie, devenu début 2003 Witch Mag, est une production Disney) que par des groupes moyens venus parfois des réseaux éducatifs militants (Julie est publié par le groupe Milan). Si les divers rapports à la culture ou à des rôles sexuels plus ou moins traditionnels reflètent et annoncent ce qui existe à l’âge adulte, ces revues témoignent aussi d’une généralisation de la course à la précocité comme instrument de compétition sociale. En effet, ces deux titres qui s’adressent à des enfants d’âge semblable (de 8 à 12 ans pour Julie, de 8 à 13 ans pour Minnie) offrent des images radicalement différentes de (et à) cette population. Minnie propose une image très enfantine (la revue est vendue avec un gadget, bague à eau ou chauve-souris gluante destinées à faire des farces à ses copines) alors que Julie s’inscrit dans une préadolescence empreinte de sérieux. Minnie est du côté du jouet (Lego, boîte de magicien…) alors que Julie est du côté des jeux de société intellectuels comme le Scrabble ou le bridge. Minnie propose des bandes dessinées, Julie de courts romans.
Dans ces périodiques se retrouvent de nettes différences dans les modèles proposés. Julie multiplie clairement les appropriations des signes traditionnels de la masculinité. Des reportages mettent en valeur des filles devenues pompiers bénévoles ou pratiquant des sports de combat. Le périodique tend aussi à rompre avec les canons convenus de la beauté féminine, en mettant en valeur, tant par les modèles des couvertures que par le petit personnage qui sert de mascotte à la revue, les filles brunes aux cheveux courts, en tee-shirt, pantalons et baskets, négatifs parfaits de la poupée Barbie. Minnie propose une image de la femme plus traditionnelle et plus dévalorisante. Non seulement les couvertures privilégient les petites filles blondes aux cheveux longs mais les principales héroïnes des bandes dessinées, Minnie et Daisy, multiplient les signes redondants et convenus de la féminité : chaussures à talons, jupes à frous-frous, chemisiers bouffants, sacs à main, nœuds dans les cheveux. Les conventions morales doublent les conventions physiques. La majorité des bandes dessinées ne laisse aux personnages féminins qu’un rôle secondaire et passif qui reproduit les conventions les plus éculées. Minnie avoue se sentir protégée aux côtés de Mickey ; Daisy refuse, au restaurant, de partager l’addition ou, divisée entre ses deux soupirants Donald et Gontran, se retrouve au bras de celui qui s’agite le mieux en sa faveur au gré de leurs fortunes diverses. Et si de nouvelles séries tendent à se démarquer des stéréotypes vestimentaires et corporels, la répartition sexuelle des tâches n’est pas remise en cause. Dans Amour en Malaisie, une jeune fille désireuse de quitter son île pour devenir mannequin finit par abandonner ses ambitions professionnelles pour vivre avec le pêcheur qui l’aime depuis toujours…
Ici aussi, l’inégalité des rapports à la féminité se retrouve dans l’inégalité des rapports à la culture. Si l’ensemble des périodiques propose des tests à la pertinence douteuse, Minnie est la seule revue à proposer des rubriques « de bonne femme » comme la divination par les runes, technique qui consiste à connaître son avenir par la lecture de galets gravés jetés au sol. Julie privilégie la formation rationnelle, scolairement monnayable. Des pages initient la lectrice aux diverses sciences et techniques (astronomie, biologie, mécanique…), d’autres la forment à la lecture esthète, distanciée et critique des tableaux par la découverte des techniques picturales, des liens intertextuels entre les œuvres ou des interprétations psychanalytiques. Les disparités culturelles reposent aussi sur des oppositions, souvent redondantes, entre pratiques anciennes/pratiques modernes et pratiques vulgaires/pratiques savantes, la lectrice de Minnie se voyant renvoyée à l’univers du livre ou du cinéma alors que celle de Julie s’ouvre aux nouvelles technologies (Internet, cd-rom…), comme aux signes anciens de distinction (théâtre, bridge ou, comme en témoigne une publicité pour tutus et ballerines, danse classique…).. De plus, la capacité à tenir un discours sur la culture s’avère aussi distinctif que la culture elle-même. Si Minnie ne présente l’actualité cinématographique que par l’intermédiaire de placards publicitaires ou de courts rédactionnels tout à la fois descriptifs et autoritaires (« Fais confiance à Minnie […] : c’est vraiment le film du mois ! »), Julie développe des critiques sur une double page, témoignant d’un souci d’initiation aux techniques et à l’art par une présentation des réalisations des effets spéciaux, des romanciers ou des œuvres originales dans le cas d’adaptations. Cette bonne volonté culturelle se retrouve jusque dans les rares concessions aux goûts juvéniles les plus communs, comme l’admiration envers le très charismatique Leonardo DiCaprio : « Si on l’aime, ce n’est pas seulement pour sa beauté, mais surtout pour son talent. » Ces inégalités culturelles sont amplifiées par le rapport à l’enseignement (et surtout à l’enseignement supérieur) que ces magazines établissent. Ainsi, après qu’une exposition a révélé de nombreuses vocations pour l’égyptologie ou l’archéologie, ces revues proposent, pour travailler dans ce domaine, deux filières différentes : une filière traditionnellement féminine (les beaux-arts) pour Minnie et une filière passant par des bacs scientifiques pour Julie. Et, au vu des cinq à huit années d’études universitaires préalables à l’accès à cette profession, un métier présenté comme allant de soi dans Julie est, dans Minnie, « réservé aux courageuses », les études supérieures étant toujours présentées, dans cette revue, non pas comme une évidence mais comme une exception placée sous le signe de l’effort et de la difficulté.
De prime abord, et pour ne s’en tenir qu’au seul prix des revues, l’ensemble de la presse pour filles s’étale sur une palette de prix tout à la fois élevés et relativement proches (entre 3,50 et 4,60 euros), la presse pour adolescentes se tient dans une gamme de prix plus basse et très resserrée (de 2,30 à 2,90). Les différences n’en sont pas moins réelles mais, si les oppositions culturelles recoupent des oppositions économiques, elles tendent à les sublimer, à les travestir. Si Minnie, malgré les multiples promotions assurées pour les divers produits Disney, incite relativement peu à la vente, Julie s’inscrit dans une démarche de consommation, multipliant les pages de présentation de biens culturels ou de vêtements. La différence est à ce point nette que Disney Interactive passe de pleines pages de publicité pour ses cd-rom éducatifs dans Julie et non dans Minnie, pourtant filiale du même groupe. La consommation n’est pas un élément distinctif à elle seule. Mais ses modes d’expression sont tout aussi caractéristiques. Minnie propose un nombre proportionnellement plus important de pages de publicité alors que Julie ne comporte que des encarts publicitaires pour les productions du groupe Milan (presse, livres, cd-rom…) ou pour des produits très différents de l’image de marque de la revue (poupées Barbie, vignettes Panini), privilégiant les rubriques (« Julie aime », « Ta mode », « Récré »…) qui sont autant de pages de publicité déguisée. De même, les différences de prix des biens proposés sont réelles d’une revue à l’autre : là où le Journal de Barbie propose des rollers à 38 euros, Julie propose une gamme entière au prix moyen de 81. Mais ces différences recoupent d’autres jeux de distinction concernant, par exemple, les modes de consommation, qui tendent à ériger les rapports inégaux à l’argent en critères subjectifs de goûts. La culture jeune et ses phénomènes de mode se voient légitimés et dotés d’une plus-value distinctive : la pratique des rollers est dotée de valeurs éducatives et morales (« moyen écologique de profiter de la nature », « en plus bon pour la santé »), elle devient l’objet d’un apprentissage quasi scolaire (un dictionnaire explicite les termes à connaître comme catcher, spot, rider aggressive…) et peut être à la fois l’objet de consommation supplémentaire (ateliers, stages, randonnées…) et celui de prescriptions autoritaires (les vêtements à la mode sont présentés comme obligatoires). Ce sport-loisir est également présenté comme un moyen d’intégration sociale et d’expression de la personnalité.
Le rapport à la beauté et à l’élégance se place aussi sous le signe de la plus-value culturelle. Dans le Journal de Barbie, la beauté est essentiellement synonyme d’acquisition matérielle et de capitalisation. Les pages Beauté sont ainsi de simples accumulations quantitatives de biens plus ou moins luxueux selon le moment de l’année. Dans Julie, les mêmes pages présentent la beauté comme un savoir-faire et non comme une simple (et vulgaire) acquisition de biens. L’élégance est placée sous le signe de la maîtrise des codes, principalement ceux touchant à l’harmonie des couleurs et la beauté physique, elle-même relevant du savoir-faire plutôt que de l’inné. La qualité d’un bronzage, la beauté d’un sourire ou la perfection d’une ligne sont présentées comme la mise en pratique de techniques et d’une autodiscipline reposant tout à la fois sur l’acquisition de compétences scientifiques (qu’est-ce que les calories ? quelles sont les différentes composantes du rayonnement solaire ?) et sur une mise à distance des préjugés (on peut se baigner juste après un repas, le poisson ne rend pas intelligent…).
Adolescentes et préadolescentes sont-elles influencées par ces modèles ? Les médias ont-ils la puissance de contribuer à reproduire ou à créer de telles inégalités ? Si en ce domaine, comme en tout autre, rien ne permet de mesurer l’influence réelle de ces productions culturelles – et la complexité de ces mécanismes peut laisser douter que nous y arrivions jamais –, l’étude des valeurs véhiculées est révélatrice de l’état des mentalités, des représentations collectives, des préjugés comme des espoirs de changement. Certes ces périodiques doivent nous amener à remettre en cause, pour les élargir et les radicaliser, les grilles de lecture convenues de la culture de masse juvénile : le monde de l’écrit n’est ni aussi neutre ni aussi bienveillant que nombre de critiques semblent le croire et il est dans nos sociétés d’autres formes de violences que celles complaisamment mises en scène dans les blockbusters américains. Mais, surtout, ces titres de presse doivent nous amener à mieux prendre en compte une population souvent oubliée, hier de par son sexe, aujourd’hui de par sa condition sociale, ces filles des milieux modestes qui peuvent rester soumises à des pressions et à des violences inacceptables.
[*]
Pierre Bruno, maître de conférences à l’iut de Dijon, auteur de La culture de l’enfance à l’heure de la mondialisation,
In Press, 2002 ; Existe-t-il une culture adolescente ?,
préf. de Jack Lang, In Press, 2000 et Les jeux vidéo,
Syros, 1993.