La lettre de l'enfance et de l'adolescence
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I.S.B.N.2749201276
120 pages

p. 87 à 92
doi: 10.3917/lett.051.92

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Dossier : Les filles - Cliniques, pratiques

no 51 2003/1

2003 La lettre de l’enfance et de l’adolescence Dossier : Les filles - Cliniques, pratiques

Rose et les garçons

Cornélia Smodlaka  [*]
A Bacharach il y avait une sorcière blonde
Qui laissait mourir d’amour tous les hommes à la ronde
Devant son tribunal l’évêque la fit citer
D’avance il l’absolvit à cause de sa beauté
O belle Lorelei aux yeux pleins de pierreries
De quel magicien tiens-tu ta sorcellerie
Appolinaire a rêvé à la Lorelei ; à l’hôpital de jour, nous avons Rose.
Rose est rose et dorée et azur (les yeux) et elle sait faire un sourire enchanteur. Tous les garçons de l’hôpital de jour sont amoureux d’elle, elle règne sur sa cour, comme si elle n’avait jamais fait que cela, et avec un naturel d’infante elle reçoit les hommages et les honneurs. Et quand elle fait tourbillonner les garçons autour d’elle, notre salle à manger prend la grâce d’un tableau de Watteau, on croit entendre un frou-frou de jupons de soie dans l’air, c’est joli tout plein, et alors une éducatrice hausse le ton : « Rose, ça suffit, calmez-vous les enfants. » Les yeux de Rose oscillent entre un air de défi et un air penaud, l’éducatrice ajoute un ton plus bas : « Tu sais qu’après tu t’excites trop et ça finit mal. »
Si la tension monte trop, elle risque de s’évaporer psychiquement, de disparaître, selon le principe du chat d’Alice au Pays des Merveilles : il ne reste d’elle qu’un sourire. C’est un peu angoissant à voir, et on s’en veut de s’être laissés charmer, on fait d’amers constats : « Elle est vide... elle a peu de moyens... qu’elle est agaçante à toujours sourire comme ça... » On s’inquiète pour son avenir.
Et si j’insiste – mais elle est belle, elle trouvera un gaillard qui sera fou d’elle ! – une partie de l’équipe sort les griffes (une partie de l’équipe féminine, bien entendu, les hommes se font discrets) : « Un mari, tu rêves ! Il faudrait un mari qui s’en occupe vingt-quatre heures sur vingt-quatre ! Que va-t-elle faire toute la journée ? » Si d’un air candide j’avance que tant de femmes regardent les feuilletons télévisés l’après-midi, l’indignation de mes chères coéquipières est à son comble. Sa psychothérapeute, effarée, me lance : « Elle est complètement confuse ! Elle ne connaît pas la différence des sexes ! Elle se fera faire un bébé par le premier venu ! »
Derrière cette indignation vertueuse, derrière ce souci pour le statut de la femme et de la sexualité féminine en général, se cache la question de l’Éros, ici et maintenant : celui des enfants qui créent ce joli tourbillon amoureux au milieu des tables de notre hôpital de jour, et celui des femmes jeunes et moins jeunes qui y travaillent. Nous sommes femmes et heureuses de l’être, et voilà que cette enfant-là fait vaciller notre identité féminine que nous croyions établie, tranquille, acquise. Bien sûr, nous nous faisons belles pour venir travailler, c’est tellement plus agréable pour tout le monde, mais tout de même ! Ce ne peut être cela, la féminité, rien que cela : être des filles d’Ève, des filles de Lilith ! Loin de nous cette idée !
 
Va t’en Lore en folie, va Lore aux yeux tremblants
 
 
Rose est donc une petite demoiselle de 11 ans. Un syndrome de West est apparu dans les premiers mois de la vie, a évolué au mieux, et ce à quoi nous avons affaire actuellement est la psychose de l’enfant. À son arrivée à l’hôpital de jour, elle avait 8 ans, et sa mère nous avait prévenus : « Au premier abord, elle a l’air adapté, mais c’est une façade : elle est vide. Elle n’apprend pas, elle ne retient rien. Elle ne se repère pas dans le temps ni dans l’espace. Elle est mignonne, elle aime les jolis vêtements, mais elle les met n’importe comment, ça ne la dérange pas. Je lui dis, voyons, regarde-toi ! Mais elle ne peut pas se regarder dans la glace. »
Rose ne se voit que dans le miroir de sa mère. Elles s’aiment, ces deux-là, un peu, beaucoup, à la folie – non, passionnément. Quand Rose sourit, sa mère sourit de même. « Je suis trop mielleuse avec ma fille », soupire-t-elle. Comment s’attaquer à une maman si aimante ? Comment lui prendre, prélever quelque chose ? Chaque apprentissage comprend un mouvement prédateur, mais comment risquer de voir sa maman se transformer en sorcière vengeresse ? Rose choisit la passivité, comme sa chère Blanche-Neige, la sucrée, niaiseuse Blanche-Neige. Ce n’est qu’à l’atelier théâtre qu’elle se délecte de jouer une féroce sorcière.
Celui qui l’aime à la folie, c’est son père.
– Je l’aime, dit-il. Elle ne sait pas se défendre. Je ne la laisserai pas sortir. Le premier qui la touche, je le tue. J’irai en prison, je m’en fous, je le tue.
Il a l’air de le croire.
– Elle peut rencontrer quelqu’un de bien comme sa maman. Un gentil garçon qui l’aimera beaucoup...
– Il n’y a pas de gentil garçon. Je connais les garçons. Je l’enfermerai à la maison, je la ligoterai sur une chaise. Personne ne lui fera de mal.
Peu après, Rose entre dans le bureau. Encore ému et blême, il lui tend la main.
– Dis-moi qui tu aimes ?
– Patrick Bruel
– Non, qui est ton amoureux ?
– C’est toi.
C’est dit avec le fameux sourire.
Encore une levée de boucliers dans l’équipe : il faut protéger Rose de cette ambiance incestueuse ! Décidément, on dirait que la sexualité menace Rose de toutes parts !
Va t’en Lore en folie va Lore aux yeux tremblants
Tu seras une nonne vêtue de noir et de blanc.
Voilà deux très jeunes gens, presque adolescents, qui se sont trouvés parents d’un bébé très malade, un bébé en danger de mort. On peut imaginer que des défenses massives contre les fantasmes de mort et contre tout mouvement pulsionnel agressif ont été nécessaires pour faire vivre l’enfant. La destructivité chez la mère semble réprimée, leur relation est « mielleuse » : pur sucre, trop de sucre. Chez le père, la destructivité est déplacée sur les objets d’amour possibles de la fille. Elle ne doit pas grandir, pas changer, pour ne pas réveiller la jalousie et l’agressivité du père : il doit la garder sous son emprise dans la réalité, être le seul homme de sa vie.
Si Rose change, si elle n’est plus un objet pouvant être investi tout en libido, elle devient menaçante, et menacée. Si seule la libido est admise en circulation entre elle et ses parents, comment peut-elle user de ses pulsions agressives, et donc se construire ? Comment protéger Rose de trop d’amour ?
C’est là que nous retrouvons la joyeuse ronde. Rose et les garçons... Si elle reçoit l’amour avec beaucoup de naturel, c’est qu’elle en a l’habitude. Ce qui est différent à l’hôpital de jour, c’est qu’elle y est pour quelque chose, elle les fait marcher, les garçons, elle les rend jaloux, elle les fait se disputer ; elle s’éprouve dans les relations qu’elle établit, elle s’éprouve comme sujet dans la relation à tel et tel garçon, et chaque fois ce qui se passe est différent, ce qu’elle est se nuance, se diversifie. Elle n’est pas assignée à une place immuable sous peine de catastrophe. À travers ses relations, elle s’investit elle-même. Ce qui est important, c’est que ces garçons recueillent son amour et son agressivité : autrement dit, elle les sadise avec délice. On sait qu’un petit sadisme bien tempéré est signe de bonne santé et de bonne intrication de la pulsion de vie et de la pulsion de mort.
Il faut protéger Rose ?
J’ai dit à ce père : « Ce ne sera pas nécessaire de l’enfermer. En se construisant, elle apprendra à dire “non”. Nous sommes là pour ça. Nous et sa mère. »
Elle se construit, Rose, elle se défend bien. À son arrivée, elle ne supportait pas de se trouver seule avec un éducateur. En séance de groupe, elle ne pouvait même pas regarder le psychomotricien ; maintenant, elle travaille tranquillement avec les hommes de l’équipe. Elle est beaucoup moins angoissée. Rose a trouvé une ronde de garçons de son âge pour la protéger contre les projections parentales, contre le père amoureux.
La preuve : elle est en train d’enlever sa peau d’âne. Elle ne sourit plus à tout bout de champ. Elle apprend à lire. Elle s’intéresse à plein de choses, et elle a l’art d’assembler les autres autour de ses découvertes. Au musée d’Orsay, les tableaux de Renoir se mettaient à vivre, tellement elle semblait en sortir, mais elle a à peine vu ces jeunes filles qui lui ressemblaient comme des sœurs. C’est le douloureux, le brûlant Van Gogh qui a capté son regard.
Rose a maintenant douze ans, l’âge de nous quitter, de passer dans un établissement pour adolescents. Nous sommes au mois de juillet, il ne nous reste plus que dix jours à passer ensemble et nous sommes tous tristes que notre histoire se termine. Mais il y a autre chose : Danièle, l’éducatrice qui a beaucoup travaillé avec elle, qui était particulièrement attentive à la féminité de Rose, est absente cette semaine. La traîtresse est partie en vacances.
Quand j’arrive dans la salle ce jour-là, Agnès, une nouvelle éducatrice, est en train d’essayer de convaincre Rose de participer à la sortie prévue à Auvers-sur-Oise qui fait suite au travail de l’année sur les peintres hollandais. Elle feuillette un livre de peinture.
– Tu m’as montré ces peintures, tu m’en as dit des choses intéressantes et j’aimerais y aller avec toi.
– J’irai pas, dit Rose.
Élisabeth, la deuxième éducatrice qui travaille avec Rose, arrive, furieuse :
– Dis donc, Rose, je t’ai demandé de venir me voir, je veux te parler entre quat’zieux.
– Non, dit Rose.
– Si, moi je veux te parler, ça ne va pas comme ça, tu ne peux pas continuer comme ça.
– Non.
Le visage de la fille est fermé et un peu triste.
– Elle a l’air triste, dis-je.
– Oui, elle est triste, mais j’ai l’impression très en colère aussi, je pense que Rose ne peut nous quitter que fâchée. C’est difficile de se séparer quand on s’aime encore, je crois que Rose ne veut pas du tout qu’on vive encore de bons moments ensemble. Et toute la semaine dernière on ne s’est pas occupés d’elle parce qu’on préparait des cadeaux pour son départ, et elle était exclue de ça ; et puis Danièle n’est pas là, du coup nous devenons tous des méchants. Elle ne nous parle plus, elle ne dit rien. Tu es en colère parce que Danièle est absente ?
– Je veux que Danièle soit ici, dit Rose posément.
– Est-ce que tu voudras aller à Auvers-sur-Oise quand Danièle sera de retour, qu’on y aille tous ensemble ?
– Je n’irai pas.
– Écoute, Rose, on n’ira pas sans toi. C’est toi qui nous a fait aimer Van Gogh. Si tu ne viens pas, nous n’irons pas non plus. Je n’imagine pas qu’on y aille sans toi.
Rose reste immuable.
En désespoir de cause, Élisabeth se tourne vers moi.
– Tu sais, Cornélia, il faut que nous trouvions un poème sur la séparation où il y a de la tristesse et de la colère. Je suis sûre que ça pourrait l’aider. Il faut un poème.
– Bérénice, dis-je.
– Nous n’avons pas Bérénice.
– Dans le grand livre de poésie il y a l’extrait qu’il faut.
Élisabeth va chercher le livre.
Dès les premiers mots, Rose se bouche les oreilles. Je déclame assez fort pour qu’elle m’entende. Elle s’en va alors à l’autre bout de la pièce, et elle écoute, les joues rouges.
Hé bien ! Régnez, cruel ; contentez votre gloire :
Je ne dispute plus. J’attendais pour vous croire,
Que cette même bouche après mille serments,
D’un amour qui devait unir tous nos moments,
Cette bouche, à mes yeux s’avouant infidèle,
M’ordonnât elle-même une absence éternelle.
Moi-même j’ai voulu vous entendre en ce lieu.
Je n’écoute plus rien, et pour jamais, adieu.
Pour jamais ! Ah, seigneur, songez-vous en vous-même
Combien ce mot affreux est cruel quand on aime ?
Dans un mois, dans un an comment souffrirons-nous,
Seigneur, que tant de mers me séparent de vous ?
Que le jour recommence et que le jour finisse
Sans que jamais Titus puisse voir Bérénice,
Sans que de tout le jour je puisse voir Titus ?
Mais quelle est mon erreur, et que de soins perdus !
L’ingrat, de mon départ consolé par avance,
Daignera-t-il compter les jours de mon absence ?
Ces jours si longs pour moi, lui sembleront trop courts.
– Que c’est beau, dit Élisabeth.
– Meeerde ! crie Rose. Merde et remerde et ratamerde !
– Ah ! s’écrie Élisabeth, on retrouve Rose ! Enfin au bout de quinze jours tu dis que tu n’es pas contente ! Je préfère que tu sois batailleuse comme ça plutôt que de te voir fermée et silencieuse et seule ! Je me sens mauvaise et toi aussi !
Rose se laisse approcher et consoler.
– Si Auvers-sur-Oise c’est difficile, nous n’irons pas. C’est trop important. Nous ferons des choses moins difficiles. On ne va pas passer notre dernière semaine à ne rien faire, et que tu sois fâchée et triste. Tu es triste ?
– Oui.
– Est-ce que tu aimerais faire quelque chose maintenant ?
– Un apéritif. Avec des cacahuètes.
– Et qu’on se réunisse tous autour d’un apéritif ?
– Oui.
– Je vais demander si c’est possible.
Rose se lève et donne la main à Élisabeth.
Elles vont faire quelques courses à l’épicerie. Théo, son fidèle chevalier servant, vient aussi. Ils marchent tous les deux main dans la main, légers dans le soleil.
Il va de soi que la tirade de Bérénice est un texte trop complexe pour que Rose ait pu tout comprendre, or elle l’a visiblement utilisé. Le sens d’un texte n’est pas uniquement donné par le lexique. Il y a la musique du texte, l’affect, la voix, les représentations appelées par la voix... Qu’est-ce que ça raconte ? L’amour impossible, le rejet, la déception, l’écart de générations : on reconnaît les ingrédients du complexe d’Œdipe au féminin. Au-delà, il y a la perte de l’amour, qui renvoie toujours à la perte du premier amour, de la mère, pour les filles et pour les garçons. Titus préfère la gloire à Bérénice ; maman préfère quelqu’un d’autre à moi. Bérénice est l’archétype de la blessure inguérissable que laisse la déception première. La promesse de l’aube, avait dit Romain Gary : avec l’amour maternel la vie vous fait à l’aube une promesse qu’elle ne tiendra jamais – et il s’est d’ailleurs suicidé quand il n’y avait plus d’espoir.
Pour les filles, la promesse et la déception se répètent au moment de l’organisation œdipienne.
Je voyais Rose assise droite et digne, un léger sourire, des yeux qui brillaient juste un peu plus que d’habitude, inatteignable comme quand on ne peut se soutenir que de soi-même, pas une douleur d’enfant ; une femme, faite de toutes les femmes…
Fallait-il encore qu’elle s’y reconnaisse.
C’est là qu’Élisabeth a pensé à une poésie pour Rose. Je lui ai prêté mon émotion éveillée par elle et par Racine. Ce qui l’a tirée vers l’extérieur ; elle l’a saisi, ça : que c’est elle qui m’a fait amener ces vers, et que donc l’émotion était en circulation. Pas seulement que nous la partagions, comme l’Auvergnat son bout de pain, mais que nous en étions mutuellement affectées, modifiées, altérées.
Une petite fille vide, confuse, psychotique, loin du complexe d’Œdipe ? Oui, en théorie. Voilà qui donne envie de paraphraser Charcot : que c’est beau la théorie, quand ça n’empêche pas d’exister.
 
NOTES
 
[*] Cornélia Smodlaka, psychanalyste.
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