2003
La lettre de l’enfance et de l’adolescence
Dossier : Les filles - Cliniques, pratiques
La Belle au moi éveillé
Maryvonne Barraband
[*]
« Il appartient à la psychanalyse non pas de décrire ce qu’est une femme – tâche irréalisable – mais de rechercher comment l’enfant à tendances bisexuelles devient une femme
[1]. »
Hanna a 10 ans. Elle est depuis peu admise dans un institut de rééducation situé dans la région parisienne. Dans le dossier de son admission, Hanna est décrite comme une fillette violente, dotée d’une intelligence vive et déliée. Elle a épuisé bon nombre d’enseignants et mis en échec l’institution scolaire pourtant bienveillante à son égard. Elle a aussi mis en échec le cmpp qui n’a rien pu faire pour elle « puisque ses parents ne venaient pas aux rendez-vous ». De même, les protagonistes de l’aemo mandatée par le juge ont eu le sentiment d’« être invalidés par le fonctionnement familial ».
Ce sont ses comportements violents – en classe et dans la cour de récréation – doublés de son échec scolaire qui l’ont amenée dans cet établissement spécialisé accueillant cent trente garçons et dix filles. Ces cent quarante enfants et adolescents sont, pour la plupart, rebelles aux apprentissages scolaires. Nous laisserons de côté la question de la disproportion d’effectifs entre les sexes, de même, nous ne nous pencherons pas sur les raisons historiques ou sexistes qui font que les garçons, sous le prétexte manifeste de la formation professionnelle, sont admis jusqu’à seize ans, tandis qu’à l’âge de treize ans les filles sont orientées à l’extérieur. Notons simplement que cet âge correspondait, dans les années d’après-guerre, à l’avènement de la puberté, donc de la fécondité des filles, âge qui majorait les risques inhérents à la mixité. Écoutons plutôt la difficile construction intrapsychique de l’identité psychosexuelle et l’avènement du féminin durant la période de latence chez une fillette bien campée dans la modernité.
Une petite fille qui serait un petit homme ?
Hanna a rendez-vous avec sa thérapeute pressentie. Ses parents ne répondant pas aux propositions d’entretien, elle se présente seule et calmement elle atténue mes velléités à vouloir rencontrer ses parents. « Madame, mes parents sont divorcés, mon père est un musulman pas moderne (!), s’il apprend que je suis dans une école où il n’y a que dix filles pour cent trente garçons, ça va être trop pour lui. Ma mère, elle, est triste et ne peut pas se déplacer. »
Les psychologues ? Hanna les connaît bien, elle sait ce qui les intéresse. Elle qui est si peu allée en maternelle et parlait arabe à la maison raconte son découragement face à tous ces petits cp qui eux savaient déjà lire et compter. Très naturellement, elle évoque tour à tour les violences conjugales de ses parents, leur divorce et les causes de tout cela, du moins ce qu’elle en a compris. Enfin, il y a les cauchemars et les monstres qui habitent sa tête et qui l’empêchent d’apprendre à lire. Derrière les propos rationalisés, le monde interne se profile : les lapsus sont au rendez-vous...
« Quand j’avais fait des cauchemars la nuit, le travail, ça m’chantait pas, je voyais rouge, rouge comme mes cauchemars, où il y avait des ratés, ma tante
[2] morte se transformait en monstre au lieu de se transformer en ange. Je ne comprenais rien au travail demandé, alors je froissais ma feuille et je la jetais sous ma cage
[3] (!). »
La petite fille captive des anges et des démons s’agite, mime et raconte l’odyssée de ces trois années passées à l’école primaire et les stratégies développées pour lutter contre les humiliations engendrées par toutes « ces lettres qui n’avaient ni queue ni tête [pour elle] mais qui en avaient pour tous ces petits qui se moquaient d’elle ». Pour se venger, « car il fallait tenir », dit-elle. « Puisque je ne travaillais pas, j’écoutais tous les reproches que le maître faisait aux enfants qui avaient fait des erreurs et, dans la cour, je les leur “resservais”, ils n’aimaient pas ça du tout. »
Bientôt, cela ne lui suffit plus ; comme elle était nulle en classe, elle décida d’être la première en bagarre. Pour ce faire, très attentivement, elle a observé les combats de son frère aîné qui bénéficiait des démonstrations d’un grand de la cité. De fait, si en technique son frère était le meilleur, elle était en force la première. « Normal, ajoute-t-elle, dans la famille les filles sont plus grandes que les garçons ! » Son frère et elle étaient donc ex æquo ; enfin pas tout à fait, car au regard de la bande, elle n’était que la deuxième, mais ça lui allait. C’est ainsi qu’avec son frère, son cousin, sa cousine et deux enfants aux yeux bleus et aux cheveux blonds, ils ont semé la terreur dans la cour de récréation.
C’est comme si rien ni personne ne pouvait empêcher cette fillette de mener, sur un mode phallique et maniaque, un combat pour atténuer les blessures narcissiques si intenses et douloureuses, à l’âge de la construction de l’identité sexuée.
Dans ses dessins, les hommes et les femmes ont un point commun : ni les uns ni les autres n’ont de bras (tous castrés ?). Ce qui les caractérise, ce sont les longs cheveux pour les femmes, et la barbe, ajoutée en dernière minute, au père, les frères, eux, n’ont aucun caractère secondaire ; les femmes sont toujours plus grandes que les hommes. Elle est prolixe sur la question des femmes ayant trait à sa filiation, pour autant, elle ne néglige pas l’autre moitié de l’humanité : les hommes (c’est-à-dire son père, son oncle et son frère) sont au rendez-vous mais sont limités aux générations accessibles. Ni le grand-père, ni même l’arrière-grand-père ne sont évoqués.
« Mon prénom signifie tendresse, c’est mon père qui l’a choisi parce que quand je suis née j’étais si belle avec mes cheveux noirs. Après, ma mère a trafiqué ma couleur naturelle : quand j’avais quatre ou trois ans elle m’a mis du henné, alors je suis devenue blonde. Elle a fait une photo pour quand je serai grande. Ma mère, elle, met de la peinture dans ses cheveux... Moi, je ne sais pas si je veux être blonde ou brune, je ne sais pas ce qui m’ira le mieux quand je serai grande. Ma grand-mère, celle qui est tellement vieille, celle qui a... un huit et un neuf (!) elle a les cheveux rouges. Et mon arrière-grand-mère, enfin ma fausse arrière-grand-mère parce que c’est la belle-mère de ma grand-mère – vous voyez ? – elle, elle a cent dix ans et n’a plus de cheveux, plus du tout de cheveux. »
Ainsi donc, au sortir du ventre maternel, à l’aide de ses cheveux noirs, elle a séduit son père puis, à la période œdipienne, c’est sa mère qui va apposer sa propre marque sur sa belle chevelure. Cette double empreinte ne s’apparente manifestement ni à une mutilation ni à une castration mais elle augure l’avènement de sa sexualité. Doublement reconnue, doublement marquée par le sceau de la féminité, Hanna est riche de lendemains prometteurs. Avec elle, on peut épiloguer sur les travaux de F. Héritier, et la penser en tant que fille qui, demain, aura le privilège d’engendrer du masculin et du féminin et ainsi mettra au monde les fils des hommes.
Aux prises avec la temporalité, elle bute sur l’obstacle du soixante-dix, du quatre-vingt et du quatre-vingt-dix et, contrairement à ses aînées en échec scolaire, elle n’aborde ses lacunes ni par le mutisme ni par un pudique « je ne sais pas ». Elle se réfère au savoir de la cité, un savoir familier, auquel elle a accès et qui ignore, voire défie, les lois des apprentissages scolaires. Ce faisant, elle va à ce qui pour l’instant est essentiel pour sa condition de petite fille, à savoir son repérage dans l’histoire de la chaîne des générations où elle est tout à la fois la somme des femmes qui l’ont précédée et un sujet unique et singulier.
Hanna, à dix ans, connaît les histoires d’amours et d’enfantements de ses grands-mères et semble au fait des idéaux qui colorent sa filiation féminine.
Elle a embrassé le projet maternel qui veut que « ses filles soient élevées moderne » et qu’« elles auront la chance de vivre dans un pays où les femmes ont un métier et des enfants ». Cependant, l’univers familial qu’elle décrit est un véritable gynécée, son frère n’est jamais nommé, le père est évoqué comme un trublion, un perturbateur auquel la petite sœur rend des comptes lors de ses visites : « Oui, elles ont chanté et regardé la télé, oui elles ont fait leurs prières, non, Hanna n’est pas allée à l’école ! oui moi je suis allée à l’école ! »... « Ma sœur est une donneuse, dit Hanna, mais elle, murmure-t-elle, elle dit tout fort “je veux aller à l’école quand maman veut nous garder à la maison”. »
Ce qu’Hanna ne dit pas encore, c’est qu’après ses combats guerriers à l’école, le soir et durant ses nombreuses absences scolaires, elle (ré)anime psychiquement sa mère endeuillée par la mort d’un bébé fille, quand Hanna avait quatre ans. Pour survivre au marasme maternel, Hanna, semble-t-il, a offert son psychisme comme réceptacle des messages de l’inconscient maternel.
Face à ce qui s’apparente à un surcroît de travail psychique, à savoir psychiser, c’est-à-dire éprouver la différence des sexes et des générations tout en se coltinant la dépression maternelle et les violences conjugales dans un contexte d’immigration difficile tant sur le plan social que culturel, Hanna donc s’est défendue sur un mode violent.
Pour répondre à cette surcharge d’excitation psychique tant interne qu’externe, totalement inélaborable, là où bon nombre de ses aînées se seraient tournées vers la folie ou la débilité, Hanna a très tôt, dès l’âge de six-sept ans, opté pour les agirs virils, ceux qui permettent tout à la fois un apaisement des tensions et un flirt avec la position phallique. Elle ne s’est pas déprimée mais, pour lutter contre les affects dépressifs, elle a développé des défenses de type maniaque incompatibles avec les apprentissages.
Ce faisant, Hanna a tenté, dans la toute-puissance, d’organiser le monde en opposant les morts aux vivants, les actifs (ceux qui se battent, ceux qui ont les moyens d’attaquer, voire de pénétrer les autres dans la cour ou ailleurs (!)) aux passifs (ceux qui acceptent en classe de se soumettre à l’enseignant, à son savoir et à ses règles et, qui plus est, acceptent de se faire pénétrer par un savoir qui leur est étranger). Ici, il est intéressant de noter que, derrière ces rationalisations, Hanna, à travers ses tentatives de catégoriser les humains en les stigmatisant selon leurs genres anthropologiques ou sociaux, tente de faire l’économie de l’épreuve de la différence des sexes, soit en termes psychanalytiques de l’épreuve de la castration.
On peut faire aussi l’hypothèse que cette organisation catégorielle lui permet de lutter contre l’avènement du féminin dans son monde interne, contre cette position psychique qui implique toute forme de pénétration tant morale que physique.
Retrouvons, à l’aide J. Schaeffer
[4], Freud en 1937, quand, après avoir décrit le développement de la psychosexualité à travers les trois premiers couples d’opposés fondamentaux dans la vie psychique que sont le couple actif/passif, le couple pénis universel/pénis châtré, le couple masculin/féminin, il y adjoint un quatrième couple, celui de la bisexualité/refus du féminin
[5] dans les deux sexes. Et, précise-t-elle, « il est intéressant de noter que chacun des termes de ce nouveau couple renvoie à une négation de la différence des sexes ».
Au cours d’un nouvel entretien, l’air navré, Hanna observe les stylos-feutres entassés pêle-mêle dans la boîte qui les contient, puis frénétiquement, telle « une maniaque des couleurs », elle entreprend de les remettre en ordre.
« Maniaque des couleurs ? » « Ben oui, moi je suis une maniaque des couleurs, ma tante, elle, est une maniaque de la propreté et ma petite sœur est une maniaque de rien du tout (!). La maison de ma tante est une lumière tellement elle brille, mais personne ne veut y vivre. Moi, c’est plus fort que moi, partout où je vois des stylos mélangés, il faut que je les range... »
Pour Hanna, sans aucun doute, les couleurs ont un sexe, « la preuve, dit-elle, c’est que le fabricant des stylos-feutres ne les a pas rangés n’importe comment dans les étuis. Regardez, dit-elle, geste à l’appui, dans les magasins, les crayons sont rangés selon leur sexe et selon leur âge : ici les garçons, là les filles ; ici les garçons jeunes, là les vieux ; et ici les jeunes filles, là les vieilles. Tout ça c’est fait pour que les couleurs ne se rencontrent pas n’importe comment (!) ».
« Les filles et les garçons, le masculin et le féminin, c’est pas pareil, ça se complète, affirme-t-elle. Ni les filles ni les garçons ne peuvent faire des enfants tout seuls. On ne peut pas non plus se marier avec son frère, c’est malpoli parce que on sort du même ventre... » Quand elle sera grande, Hanna épousera un garçon gentil, grand, beau et musulman comme son père. Enfin, pas tout à fait comme lui, car il est « trop dedans ». Son mari ressemblera plutôt à son oncle, celui qui n’oblige pas sa femme à porter le foulard et qui autorise ses filles à écouter de la musique et à danser. « Si mon père veut me marier avec un vieux, ma mère m’a dit qu’il fallait dire non. C’est moi qui choisirait mon mari quand, vers vingt-cinq ans, je serai vieille... J’aurai des triplés, mais si mon père me présente un gentil garçon et que je l’aime je me marierai avec. Au Maroc, les mariées ont plein de bijoux et puis il n’y a pas qu’au Maroc que les filles épousent des vieux : il y a Céline Dion... »
Hanna voit régulièrement son père, ce père qui « depuis qu’il a une barbe est devenu gentil ». Maintenant, durant les entretiens, elle s’occupe à terrasser le père incestueux, le père de tous les dangers et elle joue avec les figures du père œdipien, le père de toutes les promesses.
« Mon père était violent avec ma mère, je crois qu’il ne voulait pas d’enfant, en plus de ça, ma mère avec les bébés, elle restait grosse... Il faut vivre notre jeunesse, quand on sera grandes on ne pourra pas jouer à la balançoire ni aller au McDo. Les grands ne s’amusent pas, ils sont tristes. Et les femmes à partir de quarante-cinq ans ne trouvent plus de jolis vêtements, elles sont obligées d’aller dans les magasins des jeunes. À la télé j’ai vu des mères qui s’habillent comme leur fille, car des fois, les mamans veulent être aussi belles que leurs filles, parfois c’est les filles qui veulent être aussi belles que les mamans. »
À l’écoute d’Hanna, j’entends combien la féminité entre mère et fille est, tout autant que la masculinité, nécessaire pour ouvrir la question de la différence des sexes au niveau psychique et assurer l’affirmation de son identité. À son écoute, l’envie de paraphraser Freud quand il s’adresse au garçon me surprend et je m’imagine lui énoncer : « Donc tu me dis que comme ta mère tu feras, c’est-à-dire que tu épouseras un homme, mais que, comme ta mère tu ne feras pas, à savoir tu n’épouseras pas ton père. »
À présent, quand Hanna est en difficulté en classe, elle éprouve non plus le besoin de se bagarrer mais celui de se balancer. De se balancer des heures entières au point de perdre toutes notions spatio-temporelles. L’investissement nouveau de sa motricité sur un autre mode, auto-érotique celui-ci (plus féminin ?), lui procure manifestement beaucoup de plaisir. Alors des heures entières, elle balance son continent noir en même temps qu’elle berce ses affects dépressifs qui peuvent maintenant surgir.
Elle revient sur la question des lettres, de ces lettres qui n’ont « ni tête ni queue ». Les lettres, finit-elle par se demander, ont-elles un sexe ? « Ma mère est triste à cause du bébé qui est mort, elle ne dort pas la nuit, elle va chez sa sœur, ma tante
[6], les éducateurs ils aiment pas trop (!). Pendant la grossesse on n’a pas vu que le bébé avait une anomalie. Fatima est née avec des yeux gris et un problème au cœur. Ils l’ont gardée à l’hôpital. Le docteur a mal écrit, ou mal lu (ici l’évocation est hachée et confuse). Un jour, une docteure est venue, elle a lu et relu les papiers du dossier. Elle a compris, alors vite, elle a téléphoné à ma mère pour dire qu’il fallait opérer le bébé d’urgence. Ma mère a dit oui. Fatima est morte pendant l’opération : elle respirait si mal qu’elle ne pouvait pas vivre, ça sert à rien d’être triste pour ça » (!).
Et cette docteure qui est arrivée, qui a lu et relu ce que l’autre avait mal écrit ? Le pouvoir de la lecture et de l’écriture semble paralyser Hanna. Alors, quand elle sera grande, elle sera chanteuse ou « dessinateuse » de vêtements. Mais si elle devient surdouée (grâce à son orthophoniste), elle deviendra avocate. Elle défendra les gentils, par exemple en cas de divorce des parents, elle donnera les enfants à la mère, car c’est elle qui a souffert pour faire l’enfant, car c’est elle qui est partie à l’hôpital. Mais si c’est la maman qui est méchante, qui est tout le temps saoule, elle donnera en qualité d’avocate l’enfant au père.
Pour conclure, c’est dans la rage et dans le flirt avec les comportements dits virils et pas forcément réservés à la gente masculine qu’Hanna a effectué ses propres remaniements psychiques et conquis son identité psychosexuelle dans un contexte familial éprouvant. À son écoute, citons de nouveau Freud, toujours dans le chapitre sur la féminité : « La féminité se caractérise, au sens psychologique, par un penchant vers des buts passifs, ce qui n’est pas la même chose que la passivité, il est parfois nécessaire de déployer une grande activité pour atteindre des buts passifs
[7]. »
[*]
Maryvonne Barraband, psychothérapeute en ir
,
formatrice au grape
,
intervenante à la pjj.
[1]
S. Freud, « La féminité »,
Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse, Paris, Gallimard, 1984.
[2]
J’apprendrai par la suite que c’est sa petite sœur encore bébé qui est décédée et non sa tante.
[3]
Au lieu de ma table, qu’elle mime.
[4]
J. Schaeffer,
Le refus du féminin, Paris,
puf, 1997.
[5]
Freud désigne le refus du féminin comme « une part de cette grande énigme de la sexualité », comme un « roc » sur lequel viennent se briser tous les efforts thérapeutiques, dans « L’analyse avec fin et l’analyse sans fin »,
Résultats, idées problèmes, tome II, Paris,
puf, 1985.
[6]
C’est cette tante qui la nuit, dans la version manifeste des rêves de Hanna, occupe la place de la sœur morte.
[7]
Ibid., p. 151.