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S'inscrire Alertes e-mail - La lettre de l'enfance et de l'adolescence Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezDes fœtus trans-parents mais... savants !
AuteurSylvain Missonnier[*] [*] Sylvain Missonnier, maître de conférences en psychologie...
suitedu même auteur
En 1923, S. Ferenczi écrit Le rêve du nourrisson savant. L’ami de S. Freud y évoque la récurrence des rêves de patients adultes qui mettent en scène de très jeunes enfants ou des bébés qui, non contents de parler ou d’écrire avec une parfaite aisance, régalent leur entourage par de savoureux mots d’esprit et d’extraordinaires développements scientifiques.
2 Ferenczi propose trois éclairages dialectiques de ces rêves. L’exagération ironique de l’intelligence des tout petits enfants peut d’abord exprimer le doute du patient adulte à l’égard de la valorisation de la psychanalyse du vécu de la prime enfance. Pourtant, la fréquence de cette ironie dans les mythes et les traditions religieuses devrait inviter l’analyste à s’interroger secondairement sur sa frontière commune avec des souvenirs « plus profonds et plus graves de la propre enfance du sujet ». Ici le désir « de surpasser les “grands” en sagesse et en savoir ne serait donc qu’une inversion de la situation où se trouve (réellement) l’enfant ». Enfin, Ferenczi s’interroge, dans une note lapidaire et énigmatique, sur le contenu de ces rêves renvoyant à un « savoir effectif des enfants sur la sexualité ».
3 Une dizaine d’années plus tard dans son fameux Confusion de langue entre les adultes et l’enfant (1932), il revient sur ce « nourrisson savant » et prolonge plus explicitement cette réflexion initiale. Dans ce texte d’anthologie, Ferenczi invite parents, éducateurs et analystes à percevoir derrière l’amour de transfert (« l’amour objectal passif »), la soumission et l’adoration, le désir « de se libérer de cet amour opprimant ». Face à la menace traumatique et traumatophile de ce despotisme passionnel, « la peur devant les adultes déchaînés, fous en quelque sorte, transforme pour ainsi dire l’enfant en psychiatre ; pour se protéger du danger que représentent les adultes sans contrôle, il doit d’abord savoir s’identifier complètement à eux ». Ferenczi précise : « C’est incroyable, ce que nous pouvons vraiment apprendre de nos “enfants savants”, les névrosés. »
4 Devenir docte connaisseur de la psyché pour faire front devant la folie traumatique ambiante, voilà peut-être comment l’esprit vient aux bébés qui forgeraient dans l’élaboration de leur fonction paratonnerre leur propre survie !
5 L’hypothèse est élégante. Elle trouve une alliée de poids dans l’Évangile, ce qui n’échappe pas à Ferenczi. Dans St Luc (2, 2, 41), le récit de la « fugue » de Jésus, 12 ans, est exemplaire : il se rend à Jérusalem pour les fêtes de Pâques. Sur le chemin du retour, Marie et Joseph s’aperçoivent qu’il est absent du groupe des parents et connaissances ; ils retournent à Jérusalem et, au bout de trois jours, le trouvent dans le sanctuaire au milieu des « docteurs » où « tous ses auditeurs sont stupéfaits par son intelligence et ses réponses » (2, 2, 47, A. Chouraqui).
On conviendra aisément que la généalogie de ce surdoué le prédestinait à une carrière exceptionnelle. En effet, c’est bien avant sa naissance que le « souffle sacré » (Luc, 1, 35) est venu sur Marie, sa mère porteuse, après la visite annonciatrice du messager Gabriel.
Du nourrisson compétent au fœtus savant
6 Aujourd’hui, disons-le tout net, Gabriel est échographiste et l’enfant prodige devenant précocement psychiatre, un fœtus !
7 Lointaine est à ce jour la période des compétences de Monseigneur Bébé propulsé sous les feux de la rampe par des escadrons d’interactionnistes marchant derrière un T. Brazelton conquérant. Le nouveau-né, star scientifique et médiatique du post-partum, a vécu. Aux séances de préparation à la naissance, certains « apprentis » parents connaissent sur le bout des doigts ses aptitudes à échanger, à user de ses cinq sens avec la dextérité d’un vieux briscard.
8 Celui qui a supplanté cette météore, c’est lui, le fœtus, le Don Juan des clairs obscurs qui danse (rave ?) sur les écrans des échographistes sur un rythme techno.
9 Reléguant la rengaine des bébés surdoués aux antiquités, le fœtus, devenu patient à part entière avec le diagnostic anténatal, occupe l’avant-scène scientifique et médiatique. À la maternité, c’est l’esprit fort du nouveau millénaire.
10 La genèse de la sensorialité fœtale défraye la chronique. Jugez plutôt : système somesthésique émergeant à sept semaines ; système vestibulaire opérationnel entre la sixième et la quatorzième semaine ; à six mois les bulbes olfactifs développés sont fonctionnels en milieu liquidien ; point de magie dans le fait que les nouveau-nés marseillais préfèrent les tétines à l’aïoli si leur mère en consommait, le fœtus entraîne ses récepteurs gustatifs dès la douzième semaine ! Enfin, chef-d’œuvre de la compétence fœtale sensorielle, le système auditif. La cochlée est activable vers vingt semaines. À trente-six semaines, le fœtus mélomane préfère les aigus, signale les changements de locuteurs homme/femme par des variations du rythme cardiaque et abaisse le tempo si c’est sa mère qui parle. Plus encore, les travaux de J. Mehler[1] [1] J. Mehler, E. Dupoux, Naître humain, Paris, Odile Jacob,...
suite montrent l’importance de l’apprentissage in utero des contours prosodiques spécifiques de la langue maternelle et leur variation selon les origines ethniques.
11 Bref, l’activation sensorielle des stimuli parvenant au fœtus contribue au développement et à l’entretien des capacités néonatales. Il existe une authentique continuité transnatale de la perception. Ce qu’il reste de la polémique obsolète du tout inné versus tout acquis à la naissance est balayé par cette étroite interaction embryo-fœto-environnementale.
12 Au-delà de ce catalogue exhibitionniste de performances fœtales, une question des plus sérieuses se pose : quel esprit insuffle aujourd’hui cette transparence fœtale rendue possible par le diagnostic anténatal ?
13 J’ai eu la joie, ces dernières années, de m’investir dans une recherche-action sur les aspects psychologiques de l’échographie qui mérite probablement, dans l’étude de la parentalité, le statut de paradigme heuristique à l’instar de la « situation étrange » pour la genèse de l’attachement. Avec M. Soulé comme premier de cordée spéléologue et en compagnie de M.J. Soubieux et L. Gourand, nous avons exploré l’inquiétante étrangeté de ce continent noir de la maternité.
14 Dans la publication multimédia qui témoigne de ce travail[2] [2] M. Soulé, L. Gourand, S. Missonnier, M. J. Soubieux et al. ,...
suite, nous abordons diverses pistes. Certaines sont vertigineuses et visent à mobiliser chez le citoyen et le professionnel une extrême vigilance éthique. D’autres laissent espérer un suivi de grossesse dynamisé par un consentement mutuellement éclairé et favorisant la maturation de la parentalité[3] [3] S. Séguret (sous la direction de), Le consentement éclairé...
suite.
15 Parmi toutes ces directions, j’aimerais ici en prolonger une, celle de l’éclairage du cadre échographique en faveur d’une meilleure compréhension de la chronologie de la maturation du fonctionnement psychique parental. Finalement, la transparence ainsi magnifiée du fœtus met essentiellement au jour « la transparence psychique[4] [4] M. Bydlowski, « La transparence psychique de la grossesse »,...
suite » parentale pendant la grossesse.
Le post-partum
16 Bertrand Cramer et Francisco Palacio-Espasa[5] [5] La pratique des psychothérapies mères-bébés, Paris,...
suite définissent ainsi l’identification projective parentale en postnatalité : « Un fantasme inconscient où le sujet se place, ou place des aspects de soi-même, dans un objet [ici, l’enfant] avec un but de recherche de relation ou de communication ou de défense. » Dans la riche lignée de W. Bion et de J. Grotstein, ils distinguent l’identification projective « normale » et « pathologique[6] [6] Pour approfondir ces concepts complexes, on se rapportera...
suite ».
17 Ces identifications projectives parentales s’inscrivent, selon eux, dans le cadre d’un fonctionnement psychique parental spécifique en post-partum : ils parlent d’une « néoformation originale », d’une « nouvelle topique ». La présence du nouveau-né induirait une « effusion projective » qui s’accompagne d’un véritable « ébranlement » de l’organisation psychique parentale. Ils caractérisent ce fonctionnement spécifique comme la matérialisation d’investissements narcissiques et pulsionnels parentaux, jusqu’ici cantonnés dans leur espace intrapsychique et qui se redistribuent dans l’espace interpersonnel de la relation à l’enfant réel et fantasmatique. « L’enfant devient ainsi le relais et le dépositaire d’investissements qui, jusqu’alors, étaient attachés à des objets internes ou des aspects du self. » Il occupe alors une place intermédiaire « à cheval » entre l’espace intrapsychique et extrapsychique parental.
18 Dans cette conceptualisation, le flux d’identifications projectives véhiculé par le mandat transgénérationnel sera, très schématiquement, soit « normal », c’est-à-dire en faveur du développement du bébé, car synonyme d’empathie et de communication ajustée, soit, a contrario, parasite, car les identifications projectives pathologiques y sont hantées par des fantômes intrusifs et destructeurs. Elles sont dans ce cas « pathologiques » car, tour à tour, « expulsives », « annexantes », « contraignantes ».
19 Ce paradigme est pour le psychothérapeute parents/bébé d’une grande pertinence. Toutefois, il accentue à tort un clivage dans le processus de parentalité entre pré et postnatal et ignore les potentialités du travail psychothérapique en anténatal.
20 En effet, le berceau psychique postnatal parental est bien essentiellement constitué d’identifications projectives mais il ne s’agit là nullement d’une « néoformation » propre au post-partum. La chronologie inhérente à cette conception mérite d’être révisée grâce aux données cliniques portant sur le processus de parentalité à l’œuvre pendant la grossesse.
Le prénatal
21 De fait, notre travail sur les enjeux psychologiques de l’échographie va bien dans cette perspective : cette effusion identificatoire normale ou pathologique parentale n’est pas une néoformation néonatale. Le cadre échographique met justement en scène, en prénatal, les premiers actes de cette « matérialisation d’investissements narcissiques et pulsionnels parentaux, jusqu’ici cantonnés dans leur espace intrapsychique ». Ces images échographiques et leur sonorisation induisent l’émergence de ce flux d’identifications projectives psycho(patho)logiques. Il constitue le nid psychique prénatal parental. C’est le « souffle sacré » qui humanise le fœtus et constitue la trame organisatrice du berceau postnatal à venir.
22 La conception parentale à l’échographie, c’est donc bien – en accord avec l’étymologie du mot conceptere – l’« action de contenir ». Concevoir de concipere, c’est proprement « contenir entièrement ». A. Rey dans son Dictionnaire historique de la langue française[7] [7] Paris, Dictionnaires Le Robert, 1995. ...
suite est formel : au xiie siècle, concipere apparaît « simultanément » avec la double signification de se former un enfant en soi et de se le représenter par la pensée.
23 De cette simultanéité primitive, nous devrions nous inspirer dans notre réflexion psychologique et psychopathologique. Elle devrait nous aider à mieux appréhender la continuité et la discontinuité du segment périnatal de la parentalité.
24 Il est temps pour nous, professionnels du périnatal et de la santé mentale, de mesurer les limites de notre perception de l’enfant en postnatal jouant un rôle d’amorce d’une contenance psychique, psychiquement « aveugle » en prénatal.
25 À travers les mille et une représentations culturelles du fœtus, les identifications projectives de la rêverie parentale viennent habiter l’inquiétante étrangeté de la transparence actuelle de la grossesse en général et de l’imagerie échographique en particulier. Toutes ces images fantasmatiques permettent d’habiller l’objectivité froide des images échographiques et de la technicité triomphante. Elles véhiculent la présence de l’enfant en devenir avec sa virtualité objectale, candidate à la tiercéité[8] [8] A. Green, « De la tiercéité », dans La psychanalyse. ...
suite et à l’identité de genre[9] [9] R. J. Stoller, Recherche sur l’identité sexuelle, Paris,...
suite. C’est dans ce nid psychique de la rêverie parentale que peut s’esquisser le rêve du fœtus savant.
26 S’il y a de l’inédit en postnatal, c’est parce que le récepteur passif des identifications projectives parentales de la grossesse entre indépendamment et activement en jeu dans l’épigenèse interactive avec ses propres identifications projectives. Contrairement à ce que défendent B. Cramer et F. Palacio-Espasa, la nouveauté n’est donc pas, en postnatal, l’effusion psychique parentale. Elle existe par anticipation progressive – mutatis mutandis – tout au long de la gestation. Sa singularité en post-partum n’est compréhensible qu’en regard de son historicité.
Les trois coups
27 Au théâtre, le soir de la première, la pièce n’existe que grâce au travail en amont. Pendant les répétitions, le metteur en scène, à partir de ses propres identifications projectives, anticipe le rôle du public. La nouveauté de la première, c’est le regard et l’effusion psychique du public, mais pas l’esprit du metteur en scène et des acteurs. Une troupe « suffisamment bonne » assure la continuité de la contenance de ces identifications projectives entre les répétitions et les représentations publiques. Cette continuité est princeps, même s’il y a beaucoup à dire sur l’émotion, seconde mais socialement inaugurale, du grand soir.
28 L’esprit parental n’attend pas pour souffler le jour de la naissance. À partir de l’observation du cadre échographique et de ses transparences, j’ai tenté de suggérer ici que, pour le meilleur et pour le pire, l’enfant a pour nid primitif ces « répétitions » anténatales.
29 Aussi, avant et après les trois coups, notre responsabilité d’« acteurs » professionnels à la maternité est grande[10] [10] S. Missonnier, La consultation thérapeutique périnatale,...
suite, dans la mise en scène parentale.
Notes
[ *] Sylvain Missonnier, maître de conférences en psychologie à Paris X-Nanterre. Laboratoire du lasi, attaché à la maternité de l’hôpital Mignot de Versailles.
[ 1] J. Mehler, E. Dupoux, Naître humain, Paris, Odile Jacob, 1990.
[ 2] M. Soulé, L. Gourand, S. Missonnier, M.J. Soubieux et al., L’échographie de la grossesse : les enjeux de la relation, livre+vidéo+cd, Toulouse, érès/Starfilm, coll. « À l’aube de la vie », 1999.
site internet : www.aubedelavie.com.
[ 3] S. Séguret (sous la direction de), Le consentement éclairé en périnatalité et en pédiatrie, Toulouse, érès, 2004.
[ 4] M. Bydlowski, « La transparence psychique de la grossesse », Études freudiennes, 1991, p. 135-142.
[ 5] La pratique des psychothérapies mères-bébés, Paris, puf, 1993.
[ 6] Pour approfondir ces concepts complexes, on se rapportera avec grand bénéfice à l’analyse de A. Ciccone (chapitre 11), dans A. Ciccone, M. Lhopital, Naissance de la vie psychique, Dunod, 1991.
[ 7] Paris, Dictionnaires Le Robert, 1995.
[ 8] A. Green, « De la tiercéité », dans La psychanalyse. Questions pour demain, monographie de la Revue française de psychanalyse, Paris, puf, 1990.
[ 9] R.J. Stoller, Recherche sur l’identité sexuelle, Paris, Gallimard, 1978.
[ 10] S. Missonnier, La consultation thérapeutique périnatale, Toulouse, érès, 2003.
PLAN DE L'ARTICLE
POUR CITER CET ARTICLE
Sylvain Missonnier « Des fœtus trans-parents mais... savants ! », La lettre de l'enfance et de l'adolescence 4/2003 (no 54), p. 59-63.
URL : www.cairn.info/revue-lettre-de-l-enfance-et-de-l-adolescence-2003-4-page-59.htm.
DOI : 10.3917/lett.054.63.




