La lettre de l'enfance et de l'adolescence 2004/3
La lettre de l'enfance et de l'adolescence
2004/3 (no 57)
128 pages
Editeur
I.S.B.N. 274920285X
DOI 10.3917/lett.057.0121
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Par-delà le crime et le châtiment, essai pour surmonter l’insurmontable (1966), Jean Améry, Arles, Actes Sud, 1995.


À l’heure où blagues, injures et actes antisémites refleurissent, à l’heure où les génocides se succèdent, faisant la une des journaux un jour pour sombrer dans l’oubli le lendemain, à l’heure où la torture est toujours d’actualité, il faut lire ou relire ce livre essentiel paru à un moment bien particulier. Moment de sanction mais aussi de scansion quand débute à Francfort en 1964 le grand procès d’Auschwitz et que se pose à nouveau la question de la faute individuelle et collective et de son expiation. Jean Améry rompt alors un silence de vingt ans et décide de témoigner de ce qu’il a vécu pendant le Troisième Reich.

2 Son livre, édité en allemand en 1966 (il faudra attendre vingt ans pour qu’il paraisse en français) s’adresse, comme il l’écrit dans sa préface, aux Allemands qui ne se sentent pas ou plus concernés par les méfaits des années 1933-1945. L’auteur a décidé, par-delà le crime et le châtiment, de se poser, de leur poser et de nous poser, à nous lecteurs, les questions suivantes :

3 – Comment penser l’ impensable, comment surmonter l’insurmontable quand on l’a rencontré ?

4 – À quoi la pensée peut-elle servir face à l’expérience réelle de la torture et d’Auschwitz, face à ce traumatisme, évidemment indélébile ? À Auschwitz en tout cas, la pensée pure, la pensée sceptique, celle qui refuse l’illusion des idéaux de la religion ou du marxisme ne pouvait, selon lui, que desservir.

5 – À quoi peut donc servir ce procès ?

6 Ce procès doit servir à ne pas oublier et à ne pas pardonner. Oubli et pardon sont en effet pour Améry deux fautes morales. Dans l’avant-dernier chapitre il nous livre une analyse philosophique formidable du ressentiment. « Les ressentiments sont là pour que le crime devienne une réalité morale aux yeux du criminel lui-même, pour que le malfaiteur soit impliqué dans la vérité de son forfait. » Le procès permettrait donc qu’il y ait jugement et que le criminel jugé et reconnu coupable sans espoir de pardon, divisé subjectivement par la conscience de sa faute, par sa culpabilité, redevienne notre prochain. Voilà la solution philosophique dont Améry rêve, celle où « un certain règlement pourrait s’opérer si dans un camp le ressentiment subsistait et suscitait dans l’autre l’apparition de l’automéfiance ». De l’exercice donc, moral et rédempteur, éthique, du ressentiment. Magnifique mais si peu probable !

7 Le livre est réédité en 1977. Améry écrit une préface à la nouvelle édition. Il faut la lire en ayant à l’esprit qu’il vient alors de publier Porter la main sur soi, traité sur le suicide[1] [1] Arles, Actes Sud, 1996. ...
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, suicide qu’il va mettre en acte et réussir peu après. Le moment est là encore particulier. « Le nouvel antisémitisme ancien redresse insolemment sa tête hostile et répugnante, sans que cela éveille l’indignation » et Améry s’insurge : contre la banalisation de signifiants tels que fascisme ou nazisme, « contre mon passé, contre l’histoire, contre un présent qui permet que l’Inconcevable soit historiquement gelé et dès lors scandaleusement falsifié ». Il tient à préciser que, pour lui, le nazisme n’est pas explicable « en dépit de tous les travaux sérieux historico-psychologico-sociologico-politiques qui s’y consacrent ». Il est apparu et s’est produit en Allemagne, dans « le peuple des poètes et des penseurs », « il est pour ainsi dire le rejeton d’une génération spontanée, sorti du giron qui l’enfanta sous forme de monstre. »

8 Et c’est en cela que ce livre est précieux : il met en lumière le monstre qui gît, non seulement en chaque Allemand mais en chacun de nous. Attention, prévient encore l’auteur, avec cette intelligence qui finit par gagner le lecteur, lumière ne veut pas dire clarification. Gardons-nous bien au contraire de clarifier l’inexplicable car nous risquerions alors de le faire disparaître dans le tiroir des affaires classées !

9 Qui est Jean Améry ? Il est né Hans Mayer à Vienne en 1912. Il y a étudié la littérature et la philosophie et se décrit comme un intellectuel humaniste sceptique, mais il tient aussi à préciser qu’il parle le patois tyrolien. Bref, il est un Autrichien intelligent et cultivé qui se découvre juif en 1935 lors de la promulgation des lois de Nuremberg.

10 Il émigre en Belgique en 1938, y est arrêté et torturé comme résistant par la Gestapo en juillet 1943 avant d’être déporté comme juif à Auschwitz. C’est à Bruxelles qu’il s’installe après la guerre et de Bruxelles qu’il écrit. En allemand (il a en effet gardé sa langue maternelle, la langue de Goethe, seule « terre natale » qui lui reste) mais sous un pseudonyme de consonance délibérément romane, sur lequel insiste encore l’accent aigu du é, anagramme francisée de son nom de naissance. Et c’est à Salzbourg, joyau de la culture autrichienne et patrie de Mozart, qu’il décide « logiquement » de se donner la mort en 1978.

11 Primo Levi, qui le connaissait et l’estimait, bien qu’il ne partageât pas tous ses points de vue (il trouvait la pensée d’Améry trop radicale et trop exigeante) tenta d’expliquer son suicide par son fameux ressentiment, et reconnut que la position de pardonneur qu’Améry lui avait injustement reproché de tenir, avait sans doute l’avantage de permettre à la plaie de cicatriser. Levi, qui avait à plusieurs reprises condamné le suicide, ne savait pas alors qu’il y aurait recours neuf ans plus tard, mais sans, comme Améry, le préméditer et l’organiser.

12 Au-delà donc du crime et du châtiment, la faute. Faute collective qu’Améry prend sur lui et élimine en s’éliminant ; faute individuelle, culpabilité d’avoir survécu que Levi semble avoir brutalement endossé.

13 Mais comment donc se sortir de la culpabilité ? Sans doute, comme Freud le pointe, en s’interrogeant d’abord, quand cela est possible, sur ce qu’il en est du sentiment de culpabilité inconsciente. Et en consentant ensuite, pour vivre, à décider un jour de laisser derrière soi l’Innommable. C’est ce que le romancier Imre Kertész[2] [2] I. Kertész. Toute son œuvre est à lire et en particulier,...
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, prix Nobel 2002, me paraît avoir réussi.

14 Colette Chouraqui Sepel, psychanalyste.

« … Je voudrais que mon ressentiment, qui est ma protestation personnelle contre l’œuvre cicatrisante naturelle et immorale du temps, et dans lequel je place ma revendication absurde mais au fond humaine d’inverser le temps, je voudrais donc que ce ressentiment soit aussi investi d’une fonction historique. S’il remplissait la tâche que je lui confie, il pourrait être considéré comme une étape dans la dynamique progressiste morale du monde et remplacer la révolution allemande qui n’a pas eu lieu. Cette revendication n’est ni moins absurde ni moins morale que le désir individuel de réversibilité de processus irréversibles. »Jean Améry, p. 132.

Introduction au travail social, méthodologies et pratiques nord américaines, par Y. Hurtubise, J.-P. Deslauriers, préface de Brigitte Bouquet, Lyon, Chronique sociale, 2003, éditions, 7 rue du Plat, 69002 Lyon, (22 euros port gratuit)

15 Issu du xixe siècle, le travail social s’est construit une solide expérience dans différents champs d’intervention y intégrant une multitude de pathologies sociales. Fort de cette confrontation avec la complexité de la réalité sociale, les professionnels y ont développé un certain nombre d’outils ouvrant du même coup sur des méthodes d’actions plus globales voire innovantes. Pour autant, le travail social n’a jamais réellement rompu avec ses origines charismatiques et communautaristes. De ce fait, une culture hybride va émerger, faisant cohabiter sous les auspices des pratiques bien différentes les unes des autres. La question soulevée par Roland Lecomte est importante quand il souligne que « la profession du travail social doit fonder ses pratiques sur des actions fiables et sur des méthodes vérifiables ». Jusqu’où ? Le développement et les échanges entre les différents continents a permis l’arrivée en France des méthodologies nord-américaines à partir desquelles se côtoie une multitude de modèles comme le démontre bien Michèle Bourgon. Elle en précise quatre fondamentaux : le modèle psychodynamique, sociobehavioral, systémique, et modèle de la libération ou de l’anti-oppression. Ce dernier modèle nous échappe un peu car il présente des contours de pensées floues. La démarche communautaire présentée par Clément Mercier est, elle aussi, peu inscrite dans nos représentations et modes d’actions professionnels. Tout comme également la démarche de programme et d’évaluation présentée par André Beaudoin, bien établie dans des stratégies méthodologiques construites, qui semble peu à peu s’imposer en France dans les conceptions nouvelles du travail social.

16 Au fur et à mesure de la lecture de cet ouvrage fort intéressant, on se rassure sur le modèle français de travail social qui ne semble rien avoir à envier aux méthodes d’actions, à ceci près que nos collègues américains sont parvenus à une conceptualisation scientifique de l’intervention sociale. « Le travail social en France, écrit B. Bouquet, fait l’objet de deux débats récurrents à savoir la dichotomie entre métier/ profession et discipline /champs de la pratique. »

17 Et nous ne pouvons que reprendre la conclusion de Brigitte Bouquet dans sa préface. « Ainsi, la lecture de cet ouvrage suscite tantôt de l’étonnement, tantôt une convergence profonde de vues et toujours un grand intérêt. On ne peut qu’être d’accord avec sa conclusion qui incite les travailleurs sociaux à se saisir des nouvelles technologies pour entrer en contact avec d’autres cultures, échanger, comparer, et au-delà des frontières défendre un même idéal » et nous rajoutons, si l’on est vraiment sûr de toujours défendre le même idéal professionnel… la question reste ouverte !

18 Bruno Deswaene

 

Notes

[ 1] Arles, Actes Sud, 1996.Retour

[ 2] I. Kertész. Toute son œuvre est à lire et en particulier, Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas, Arles, Actes Sud, 1995 ; Le chercheur de traces, Arles, Actes Sud, 2003.Retour

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POUR CITER CET ARTICLE

« Lectures », La lettre de l'enfance et de l'adolescence 3/2004 (no 57), p. 121-124.
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www.cairn.info/revue-lettre-de-l-enfance-et-de-l-adolescence-2004-3-page-121.htm.
DOI : 10.3917/lett.057.0121.