La lettre de l'enfance et de l'adolescence 2005/3
La lettre de l'enfance et de l'adolescence
2005/3 (no 61)
136 pages
Editeur
I.S.B.N. 2749204410
DOI 10.3917/lett.061.0005
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Dossier : l'enfant, les livres, l'écrit - Éditorial
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Vous consultezOù y a du gène...

AuteurFrançoise Petitot du même auteur



Ces derniers jours, alors que nous sommes occupés par les attentats et leurs conséquences sur les mesures sécuritaires et les libertés publiques, ou plus prosaïquement par les embarras routiers des départs en vacances, quand ce n’est pas par quelque fermeture d’usine ou de magasin mettant sur le pavé une nouvelle fournée de chômeurs, la presse annonce la mise sur le marché du « premier test de diagnostic de l’autisme[1] [1] Le Monde, 20 juillet 2005. ...
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 ». Faudrait-il s’en étonner, s’en réjouir ou au contraire s’en inquiéter ?

2 Pour ceux qui suivent l’évolution des recherches sur l’autisme, l’étonnement serait mal venu. Il y a maintenant plusieurs décennies que les biologistes recherchent le « gène de l’autisme » comme d’ailleurs celui de l’homosexualité, etc., avec des résultats souvent contestables et contestés. Cela ne les décourage pas pour autant, ce que l’on peut d’ailleurs mettre à leur crédit. Cependant mondialisation aidant, il y a juste un an, presque jour pour jour, le même journal annonçait que « 170 biologistes de divers pays s’associaient pour chercher les bases génétiques de l’autisme[2] [2] Le Monde, 21 juillet 2004. ...
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 ». Ces biologistes, travaillant dans de nombreux pays, avaient décidé de mettre en commun l’ensemble des échantillons biologiques en leur possession provenant de personnes souffrant de ce syndrome et de leur famille afin de les soumettre à un important et « ultra-rapide » travail centralisé de séquençage afin de découvrir la « structure des mutations génétiques présentes chez les malades et leurs parents », dans l’espoir de « comprendre » enfin l’origine de l’autisme. Les résultats étaient attendus pour le début de l’année 2005. Point d’étonnement donc. Une équipe de chercheurs aurait découvert une anomalie moléculaire semblant étroitement associée à cette affection : une origine génétique donc. Il était de ce fait prévisible que, vue l’importance des enjeux de notoriété scientifique et les moyens mobilisés, l’on débouche sur ce test de diagnostic.

3 Pour leur part, psychiatres et neurologues comportementalistes, s’accordent à dire que ces jeunes patients se présentent comme étant dans l’impossibilité d’entrer en contact avec leur entourage et s’obstinant à rester hors du langage. Les praticiens de l’imagerie cérébrale « voient » que les zones cérébrales vouées à la reconnaissance de la voix humaine et à celle des visages sont chez eux inactives. Constat. Mais doit-on l’attribuer à une déficience cérébrale, à un défaut des processus de neurotransmission ou, comme le font les psychanalystes, à un trouble massif de la relation à l’Autre, lieu du symbolique incarné par une voix humaine désirante[3] [3] Cf. l’article de Bernard Nominé, « Quand le corps...
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.

4 On sait que la question de l’autisme fait l’objet d’un débat important entre psychanalystes et tenants des sciences de la nature. L’enjeu est en effet de taille. Sans vouloir dénier ce qui pourrait être des « faits de nature », doit-on pour autant y réduire l’humain ? C’est la question que posait Fernand Deligny quand il affirmait que l’autisme n’est pas une maladie mais une dimension de la vie humaine[4] [4] Cf. l’article de Bertrand Ogilvie, « L’autisme...
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. N’est-ce pas ce qu’affirme un psychanalyste lorsqu’il pense que l’enfant, l’adolescent autiste « souffre du langage », que la voix des autres le persécute quand il se bouche les oreilles par crainte d’y être englouti ? Est-ce possible d’admettre ainsi que nous ne sommes pas que des organismes plus ou moins déficients, mais que nous sommes aussi des parlêtres, c’est-à-dire pris dans le langage au point de vouloir le refuser ? Ce dont témoigne le fait que les autistes pensent, comme le raconte dans un roman que l’on pourrait considérer comme un récit clinique, Mark Haddon[5] [5] M. Haddon, Le bizarre incident du chien pendant la nuit,...
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. Le narrateur, adolescent autiste, très doué en mathématiques, et extrêmement curieux, est au contraire pris dans les mots au point d’en être assailli et de s’y perdre. « Ce qui est décrit ici, nous le partageons tous à un moindre degré » écrit dans sa préface Sophie de Mijolla-Mellor, psychanalyste. Bien sûr on ne saurait opposer un roman, fût-il d’un auteur manifestement très documenté aux meilleures sources anglo-saxonnes, à des recherches scientifiques. Freud ne disait-il pas que les romanciers nous en apprenaient plus sur l’être humain que bien des discours théoriques ?

5 Certains se réjouiront que soit enfin confirmée cette origine biologique des syndromes autistiques. Pensant que la mise en œuvre rapide de traitements augmente les chances de « guérison », ils se réjouiront de pouvoir diagnostiquer, dépister de façon précoce l’existence de ces troubles chez les enfants. D’autres, dont nous sommes, s’inquiéteront au contraire des ravages d’une telle conception exclusivement génétique, offerte aux parents par ce test, dont la fiabilité reste encore à démontrer, disponible, qui plus est, sans prescription médicale. En effet, de la recherche des causes organiques éventuelles de cette « difficulté » à la mise sur le marché de ce test de dépistage, sans l’intermédiaire d’un médecin, c’est-à-dire de quelqu’un en principe centré sur la clinique et non seulement la recherche, il y a un pas considérable. Cela ne risque-t-il pas, entre autres conséquences, d’accentuer la tendance, souvent notée dans la clinique, à considérer l’enfant uniquement comme un organisme déficient à rééduquer ? Car là est aussi le conflit : rééduquer ou « soigner » si l’on admet par soin le fait d’entendre ce avec quoi cet enfant-sujet est aux prises, sans forcément vouloir le « normaliser ».

6 Ce n’est pas nier pour autant la souffrance de ces enfants et de leurs parents pas plus que les éléments que ces scientifiques pourraient nous apporter pour avancer dans la compréhension de cette énigme que reste pour nous tous l’entrée dans l’autisme. C’est signifier qu’il y a plusieurs façons d’être humain et que, là encore, pour d’autres symptômes comme ceux de l’enfant hyperactif, c’est la dimension de sujet engagée dans tout symptôme qui est rejetée. C’est d’autant plus grave que cela concerne des enfants, dont l’advenue comme sujets est en jeu.

 

Notes

[ 1] Le Monde, 20 juillet 2005.Retour

[ 2] Le Monde, 21 juillet 2004.Retour

[ 3] Cf. l’article de Bernard Nominé, « Quand le corps souffre du langage », dans La lettre de l’enfance et de l’adolescence, revue du grape, n° 58, décembre 2004, Toulouse, érès.Retour

[ 4] Cf. l’article de Bertrand Ogilvie, « L’autisme sans frontières : une amitiés sans contours », dans La lettre de l’enfance et de l’adolescence, revue du grape n° 55, mars 2004, Toulouse, érès.Retour

[ 5] M. Haddon, Le bizarre incident du chien pendant la nuit, Pocket jeunesse, que l’on ne peut que recommander à ceux qu’intéressent l’énigme de l’autisme.Retour

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POUR CITER CET ARTICLE

Françoise Petitot « Où y a du gène... », La lettre de l'enfance et de l'adolescence 3/2005 (no 61), p. 5-7.
URL :
www.cairn.info/revue-lettre-de-l-enfance-et-de-l-adolescence-2005-3-page-5.htm.
DOI : 10.3917/lett.061.0005.