2005
La lettre de l’enfance et de l’adolescence
Lectures
Lectures
Champ lacanien, revue de psychanalyse, Psychanalyse et politique/s, nËš 2, 2005
Deuxième livraison de la revue de l’École de psychanalyse des Forums du Champ lacanien, Psychanalyse et Politique/s nous propose un binaire à décliner de plusieurs façons selon le sens que l’on donne au mot politique.
Si on le prend dans son sens le plus commun, l’art de gouverner la cité, on peut étudier le regard de la psychanalyse sur la cité d’aujourd’hui, qu’il s’agisse des conséquences sociales du déclin du père, des avancées de la science, des directives de la politique de la santé, de l’économie du marché capitaliste mondial... À ce niveau on peut remarquer que les psychanalystes qui se réclament de l’enseignement de Lacan sont particulièrement sensibles aux effets de ce qu’il a stigmatisé comme discours du capitaliste. On pourra lire à ce sujet un article de Christian Demoulin qui décrit très bien le ressort de ce discours et ses effets sur nos sociétés ; il pose la question d’une sortie possible de cette spirale par la cure analytique, tout en précisant que pour Lacan ce ne peut faire partie d’un programme politique puisque cela ne sera jamais que pour certains. Cet article est à mettre en série avec le travail du philosophe Jean Paul Dollé, Ni boufon ni canaille, publié dans cette revue, qui retrace la position de Lacan face à la politique de son époque marquée par les évènements de 1968. Cette position complexe et originale de Lacan par rapport aux mouvements politiques de son époque tient sans doute au fait qu’il ne cède pas sur son désir d’analyste et qu’il construit alors un outil formidable qui lui permet d’analyser le lien social : la structure des discours.
On s’aperçoit alors que chaque discours a sa propre finalité, c’est-à-dire, comme le souligne Colette Soler, sa propre politique. Le mot politique est pris là dans son sens le plus général :
l’art des fins. La politique du maître c’est que le monde tourne comme il l’entend, la politique de l’université, c’est de faire régner le pouvoir du savoir, celle de l’hystérique, c’est de soumettre le maître au caprice de son désir, quant à la politique de l’analyste, c’est de « soumettre le sujet à la question de sa jouissance
[1] ».
La première partie de cette revue est donc consacrée à la politique de la psychanalyse. Que font les psychanalystes pour préserver l’originalité et l’efficacité de leur discours ? La réponse tient essentiellement dans leur souci de transmission et de formation, ce qui ne peut que renvoyer à leur façon de se reconnaître, de travailler ensemble, de faire école. On lira avec profit dans ce numéro un débat entre psychanalystes de différentes institutions. Ce débat fait ressortir des préoccupations communes sur la formation des analystes, sur ce que doit être la psychanalyse d’un candidat psychanalyste, mais laisse entrevoir des différences notables sur la façon de traiter ces questions. Il faut dire que les phénomènes de groupe dont aucune institution ne peut s’exonérer sont les principaux obstacles à la transmission du discours analytique, d’où l’effort fait par certains pour faire exister un dispositif qui contrecarre ces effets de groupe, ces idéalisations, et qui maintient ouverte la question de ce qu’est le désir de l’analyste. Luis Izcovich, actuel président de l’
epfcl, justifie dans cette revue le choix fait par l’institution des
Forums du Champ Lacanien d’un dispositif d’école centré sur l’expérience de la passe inventée par Lacan pour privilégier non pas « l’institution mais le discours qu’elle sert
[2] ».
La deuxième partie de la revue est consacrée à un débat d’actualité sur La psychanalyse dans les institutions.
Un premier débat réunit plusieurs psychiatres directeurs de
cmpp, pratiquant la psychanalyse. Après avoir fait un historique de la création de cette institution où le social, le médical, et l’éducatif ont trouvé à se nouer dans l’orientation psychanalytique, ces praticiens nous exposent les problèmes qu’ils rencontrent actuellement avec les démarches administratives qui prévoient l’évaluation des soins et l’accréditation des institutions qui les dispensent. Claire Harmand met en évidence l’incompatibilité entre deux approches. Dans la structure
cmpp, l’orientation psychanalytique propose une « évaluation permanente
[3] » ; dans les réunions entre intervenants, les rencontres avec la famille, les supervisions, l’évaluation est permanente, mais ce qui est évalué c’est la stratégie de chacun pour favoriser l’écoute du sujet et sa prise de parole. Or ce sujet, quand il s’exprime, c’est par l’intermédiaire du symptôme, c’est-à-dire « un grain de sable » qui signe « l’inadéquation
[4] » du sujet aux normes de l’Autre. L’évaluation programmée par le système administratif, c’est bien autre chose, c’est l’évaluation, qui se veut scientifique, d’une technique de soins visant à faire taire le symptôme dans les meilleurs délais et au moindre coût. Comment les psychanalystes vont pouvoir ne pas répondre à cette injonction ? Comment vont-ils réussir à faire entendre la subversion opérée par leur discours ? Vont-ils savoir trouver un interlocuteur ? Ces questions sont cruciales et pressantes mais l’histoire de la psychanalyse nous enseigne que jusqu’à présent le discours psychanalytique n’a pas tellement souffert des autres discours qui voulaient le faire disparaître.
Un deuxième
débat avec la psychiatrie d’aujourd’hui réunit quelques psychanalystes praticiens hospitaliers chefs de service. Tous déplorent la primauté d’une politique gestionnaire de la santé mentale qu’aucune véritable orientation clinique ne peut venir contrer. L’heure n’est plus à l’intérêt qu’avait suscité l’enseignement de Lacan pour la psychose. Les espoirs mis, pour certains, dans les avancées de la biochimie ont été déçus et le succès de certaines molécules ne provoque guère l’enthousiasme. Restent les méthodes cognitivo-comportementales qui séduisent tous ceux qui acceptent de collaborer avec le pouvoir gestionnaire. Cependant dans cette atmosphère de morosité je préfère retenir la conclusion d’Agnès Metton : « Ne sous-estimons pas la volonté politique ou la portée possible de ces diverses opérations ayant pour maîtres-mots la conformité, le standard et la dilution du subjectif dans l’objectivation. Ne surestimons pas non plus leur effet d’obstacle. Même aux temps les plus favorables, la psychanalyse a toujours dû être défendue et soutenue, sous peine de seulement se faire relais des autres discours
[5]. »
S’il est un enseignement que l’on peut tirer de l’étude des discours selon Lacan, c’est, à mon sens, que chaque discours a son point aveugle, son point de jouissance dirions nous. Les différents discours ne doivent donc pas être considérés comme adversaires, ou en compétition. Il serait plus juste de considérer qu’un discours peut en éclairer un autre. Et pour donner un peu de consistance à cette façon de voir les choses, je commenterai brièvement la conférence de François Jullien publiée dans cette revue
[6]. Cette conférence apporte un souffle nouveau sur la conception de nos philosophies occidentales concernant la vérité et son abord par le langage. La langue chinoise est ainsi faite que ce n’est pas la grammaire qui peut décider du sens. « On ne peut lire en chinois classique que par effet de contexte
[7]. » La sagesse chinoise est donc assez indifférente au pouvoir d’une pensée qui cherche à énoncer une vérité mais beaucoup plus sensible à une position de l’être qui doit s’insérer dans une harmonie, faire en sorte de ne pas bloquer le processus qui le traverse. « Le mal, c’est quand la voie se bouche tout simplement, quand le passage est obstrué. Le bien, c’est comme la santé, on ne s’en rend pas compte, c’est quand cela passe
[8]. » François Jullien en déduit la difficulté de la pensée chinoise classique à intégrer l’idée de la psychanalyse. Il souligne néanmoins des points de convergences, notamment avec la théorie lacanienne où tout n’est pas langage.
« Qu’est-ce qu’on peut prendre à la pensée chinoise pour réussir à dire ce qu’on a tant de mal à dire à partir de la pensée européenne ? » Telle est la question que pose François Jullien. Il y répond en partie dans sa conclusion que l’on pourrait utiliser comme conclusion de lecture pour l’ensemble de la revue. « Ce qui m’intéresse en Chine, c’est de reconstituer des écarts de pensée. Pour qu’il y ait dialogue entre les cultures, il faut qu’il y ait du
dia attaché au
logos, c’est-à-dire de la différence, de l’écart : il y a urgence à constituer des écarts de pensée
[9]. »
En ce sens on peut dire que la psychanalyse est un écart de pensée et on peut concevoir alors en quoi son discours est essentiel aux autres discours. La politique de la psychanalyse ne peut être que celle de faire ex-sister son discours, c’est-à-dire de le maintenir coûte que coûte dans une position d’écart.
Bernard Nominé, psychanalyste
Libres cahiers pour la psychanalyse, L’objet de la jalousie, nËš 10, automne 2004.
Cette revue de psychanalyse, agréable à feuilleter, consacre son numéro 10 à la jalousie, passion d’amour et de haine conjointe.
Parce qu’elle s’impose et submerge, la jalousie fait du sujet qui la subit autant une victime qu’un tyran.
De la jalousie « normale », concurrentielle, il y a peu à dire. La douleur concernant l’objet perdu est liée à une atteinte narcissique dont le sujet peut se remettre dans un processus proche du travail de deuil.
Mais existe-t-elle, cette jalousie raisonnable ? La lecture du numéro laisse en douter. Aucun des douze articles qui le compose n’en fait état. Par contre, tous s’attachent à la jalousie passion, ravageante tant pour le sujet que pour l’objet sur lequel elle porte, toujours le semblable, le proche : l’ennemi fraternel, le partenaire amoureux, l’intime familier. Citons en particulier « Pile et face », contribution de J.B. Pontalis qui conjugue élégamment son écoute analytique de la haine fraternelle dans des cures et l’écho en lui-même entendu.
Le numéro donne une place de choix à la thèse du lien entre jalousie et homosexualité, annoncée dès la couverture avec l’article de Freud de 1922, « sur quelques mécanismes névrotiques de la jalousie, la paranoïa et l’homosexualité ». La plupart des articles en traitent, en passant par la clinique, mais aussi par la psychanalyse appliquée à la création picturale (« Sur Giacometti », V. Marinov), littéraire (« L’éternel mari », de Dostoïeski, M.V. Schapira), cinématographique (à propos de « L’innocent », de Visconti, B. Gelas).
L’article de J.M. Delacomptée démontre et illustre, via l’histoire mythique, religieuse et littéraire, l’articulation des deux concepts qui font le titre de ce numéro de la Lettre de l’enfance et de l’adolescence : envie et jalousie. L’envie est dispute à deux, refus de « partager la lumière des cieux » dit Polynice à son jumeau Etéocle, elle entraîne haine et extermination ; la jalousie est rivalité devant un tiers, forme primitive, mais forme quand même de lien social, là où l’envie n’est qu’affrontement en miroir.
Laissons donc conclure La Rochefoucauld : la jalousie est « en quelque manière, juste et raisonnable, puisqu’elle ne tend qu’à conserver un bien qui nous appartient... » par opposition à l’envie, « fureur qui ne peut souffrir le bien des autres ».
Martine Menès
Recherches familiales, Les lieux de vie des enfants, nËš 2, 2005, unaf.
« Où vivent les enfants aujourd’hui ? » telle est la question qu’aborde ce numéro de Recherches familiales, la revue de l’unaf.
Conditions de logement, répartition des espaces dans les cours de récréation, place des enfants placés en familles d’accueil, adoption, et pour finir l’épineuse question de la résidence alternée.
Les conditions de vie des enfants ont profondément changé depuis les années 1970 : effet du démariage mais aussi du passage de l’autorité paternelle à l’autorité parentale, introduction du divorce par consentement mutuel, démocratisation des relations familiales et apparition des toujours « nouveaux pères ».
De ce numéro on retiendra tout particulièrement l’article fort documenté de Gérard Neyrand sur la résidence alternée comme « une réponse à la reconfiguration de l’ordre familial ». Il est tout à fait intéressant de reparcourir avec l’auteur, dont le travail est centré sur la petite enfance et la vie familiale
[10], les différentes représentations et idéologies qui ont animé les débats sur la résidence de l’enfant dans l’ère du « démariage ». Soulignant que l’indissolubilité du lien s’est déplacée de la vie conjugale à la relation à l’enfant, Gérard Neyrand examine les différentes mises en forme de cette indissolubilité : la résidence unique favorisant la continuité spatiale et affective, la prévalence de la place maternelle dans la construction de l’enfant, du moins dans son jeune âge, et la répartition des places et des fonctions entre hommes et femmes.
Dans ces réflexions les sciences humaines, et tout particulièrement la psychanalyse, ont joué un rôle important, en particulier les théories de l’attachement telles que les développait Bowlby, repris par Winnicott, Aubry d’une part et la place du père telle que la développait à l’époque Lacan et surtout la vulgarisation qu’en faisait certains de ses élèves.
On constate à le lire combien les représentations ont évolué et en particulier celles qui concernent la différence des sexes : émancipation des femmes, apparition des « nouveaux pères », « le centre de gravité de la confrontation des sexes s’est déplacé » comme l’écrit Irène Théry, que cite Gérard Neyrand, évoluant vers « une indifférenciation des sexes et des fonctions parentales, un déni de la spécificité matricielle de la maternité et une interchangeabilité du père et de la mère ». Comme le conclut l’auteur, « les enjeux sous-jacents du débat [...] dépassent largement le cadre de la simple pratique, mobilisant le droit et les rapports normatifs autour de cette recomposition des rapports sociaux sexués au sein de la sphère parentale, et plus globalement au sein de l’espace social ». C’est en effet d’une véritable « reconfiguration des fondements anthropologiques des sociétés occidentales » qu’il s’agit.
Qu’en feront les enfants d’aujourd’hui ? Une « nouvelle économie psychique » comme le prédisent certains ? De nouvelles pathologies ? Devant cette « révolution » il n’est pas étonnant que nous soyons souvent troublés voire déconcertés.
Françoise Petitot
[1]
Colette Soler,
Psychanalystes, encore un effort, p. 13.
[2]
Luis Izcovich,
La formation de l’analyste, p. 52.
[3]
Claire Harmand,
Chiffrage-déchiffrage, p. 152.
[4]
Agnès Metton,
Les infortunes de la vertu d’inadéquation, p. 177.
[5]
Op. cit., p. 177.
[6]
François Jullien,
L’indifférence à la psychanalyse, p. 187-201.
[7]
Op. cit., p. 190.
[8]
Op. cit., p. 197.
[9]
Op. cit., p. 201.
[10]
On se rappelle bien entendu,
L’enfant, la mère et la question du père, un bilan critique de l’évolution des svoirs sur la petite enfance,
puf, 2000.