La lettre de l'enfance et de l'adolescence
érès

I.S.B.N.2749204429
118 pages

p. 112 à 114
doi: 10.3917/lett.062.0112

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Ciné-malaise

no 62 2005/4

Jour et nuit Wang Chao, 2005 [yy1]

Nous sommes aux bords de la Rivière Jaune, dans une zone, nous dirions en Occident économiquement sinistrée, d’extraction du charbon. Chaque matin, Maître Zongmin et son apprenti Guansheng se rendent ensemble à la seule mine encore exploitée, tandis que sa jeune femme Wu et son étrange et silencieux fils (il ne parle qu’à l’oreille de son âne), A-fu, vont vendre des légumes au marché.
Le soir maître Zongmin et son épouse font les comptes. Puis le maître ferme les yeux, plus pour ne pas voir ce qu’il semble encourager, à savoir les relations sexuelles entre sa femme et son aide, que pour dormir. Le fils, lui, s’arrange pour (ça) voir, ce qui dément son apparente indifférence.
Jour après nuit, le temps s’écoule dans un arrangement consenti par tous.
Et puis il y a rupture. Une explosion et un éboulement secouent la mine. Seul Guansheng en échappe, non sans avoir tenté de sauver son maître, vieil homme épuisé qui cède sa vie après avoir cédé sa femme. Mais Guansheng ne peut plus jouir tranquillement ni de la vie, ni des femmes. Le voilà devenu, à l’instar des névrosés freudiens de l’Europe centrale du xxe siècle débutant, impuissant, écrasé par la culpabilité devant celui qui se révèle comme la figure du père idéalisé avec le fantôme duquel il converse régulièrement.
Jour après nuit, la vie rêvée et la vraie vie se mélangent.
Le seul moment du film où une joie visible apparaît sur le visage toujours tristement impassible de Guansheng est lorsque, avec l’aide du fils du patron, il réussit à déblayer suffisamment la mine pour la remettre en route ; en lui redonnant sa fonction d’origine, il l’arrache à celle de mausolée du père mort. Désormais il va faire fructifier la mine et devient un patron fortuné mais seul, tournant autour du trou central que symbolise le puits.
S’il arrive à échapper pour un temps à l’impuissance sexuelle, c’est encore pour obéir à son maître en lui donnant une descendance.
Du jour naît la nuit, de la mort naît la vie.
Le film, d’une esthétique magnifique, quasiment sans dialogue, dépasse la fable moderne sur l’évolution économique de la Chine que l’on peut y lire. Il illustre ce que François Jullien [2] relève des spécificités de la tradition chinoise tant dans l’usage de la parole : « ... les propos sont comme un gobelet qui, quand il se remplit, s’incline, et quand il se vide, se redresse. Et la parole c’est peut-être cela, elle oscille. De son plein, elle se déverse, elle se redresse ensuite... C’est une parole qui ne cherche pas à dire, encore moins à déterminer, mais qui accompagne, oscille, dans le va-et-vient... La parole n’est vivante que si elle laisse en attente. Elle laisse à dire ce qui n’est pas dit, qui est allusif, au-delà, un au-delà qui fait vivre le sens », que dans l’idée d’individu : « ... il y a une réalité, un vide initial qui est une sorte d’énergie... » dont chacun est élément, et sa voie est prise de conscience, réalisation progressive que François Jullien appelle itinéraire d’apprentissage, de sagesse dans « l’esprit ». Voilà qui éclaire d’une autre dimension la fonction de passeur qu’endosse Guansheng.
Martine Menès

La femme de Gilles [yy3]

La femme de Gilles est un film belge de Frédéric Fonteyne, sorti en 2004, et très fidèlement adapté du roman culte de sa compatriote Madeleine Bourdouxhe publié en 1937 aux éditions Gallimard.
Madeleine Bourdouxhe a été une écrivaine très reconnue en Belgique. Elle a collaboré à la revue Les temps modernes et a publié plusieurs œuvres, pendant et après l’Occupation, chez d’autres éditeurs.
Le cadre : milieu ouvrier des années 1930, petite ville industrielle et industrieuse ; Élisa (Emmanuelle Devos) est la femme de Gilles (Clovis Cornillac). Ce dernier travaille dans les hauts fourneaux, parfois le jour, parfois la nuit. Merveilleux plans du cinéaste sur les usines et leurs brasiers avec en musique de fond la chanson « c’est mon homme ». Élisa s’occupe des enfants, de la maison et vit chaque moment dans l’attente du retour de Gilles.
Et puis il y a Victorine (Laura Smet), la sœur d’Élisa, qui vient souvent leur rendre visite.
Élisa attend un enfant. De drôles d’idées lui traversent la tête, Victorine et Gilles, Gilles et Victorine. Mais non, ce sont des idées de femme enceinte. Et puis un jour une certitude s’abat, insupportable : il se passe bien quelque chose entre Gilles et Victorine. Un étrange combat intérieur commence alors, fait de silences, d’abnégation dans une solitude terrible, pour retrouver la place qui est la sienne, pour redevenir la Femme de Gilles.
Le centre de vie de la maison est le fourneau, la cuisinière sur laquelle est tenu au chaud le repas de Gilles, le café de Gilles. C’est vers elle que se tourne Élisa pour se réchauffer ; mais aussi quand elle ne veut pas que Gilles voit sur son visage l’expression de sa souffrance.
Frédéric Fonteyne raconte cette histoire avec très peu de dialogues : « Je voulais que le spectateur suive pas à pas ce qui arrive à Élisa, qu’il perçoive tout du point de vue d’Élisa, explique-t-il. Je me suis dit que suivre le mouvement intérieur d’un personnage sans avoir recours aux mots serait un formidable défi. »
En cela l’atmosphère du roman est très respectée. « Chez ces gens-là on ne causait pas », et le cinéaste a su capter parfaitement le moindre frémissement des lèvres, du nez, des yeux d’Emmanuelle Devos, plans larges et fixes comme dans le cinéma muet, formidable travail sur la lumière, inspiré des tableaux de Vermeer et de la peinture sacrée. « Parce qu’il y a, dit Frédéric Fonteyne, quelque chose de violemment absolu chez Élisa. »
Dans ce travail de reconquête, Élisa n’est pas dans la soumission et elle y met une passion à l’image peut-être de celle qu’éprouve Gilles pour Victorine : « Un grand feu... une rage. » Mais au contraire de Gilles qui est dépassé, emporté, Élisa sublime chaque élément alimentant sa jalousie dans sa quête à le récupérer, comme si cela nourrissait son amour pour lui et son unique raison de vivre.
C’est la force, la volonté que dégage Élisa qui rend ses proches jaloux ; la mère « .... Tu n’avais qu’à tenir ton homme ! », le curé (qu’elle ira voir dans sa détresse un peu comme une demande de consultation psy ?) : « ... Gardez-vous de toute révolte envers le Seigneur. »
On a l’impression que si elle était dans la plainte, elle serait plus soutenue. Il est vrai qu’elle n’apparaît pas toujours sympathique dans le film, tant elle est fanatique.
Et puis Gilles « guérit ». Élisa le retrouve mais l’amour l’a abandonnée comme si tout son travail avait finalement engendré le désamour : « Une joie morte. »
Mais elle a retrouvé sa place. Merveilleux dernier plan sur le très léger sourire (« un long frémissement dans ses membres brisés ») d’Élisa mourante lorsqu’elle entend les paroles qu’une voisine crie : « ... va chercher Gilles... l’homme d’Élisa... »
Christine Poirier, tisserande, co-organisatrice des rencontres du cinéma francophone en Beaujolais (Villefranche-sur-Saône).

D’une langue à l’autre, Misafa Lesafa, un film de Nurith Aviv

À partir de leur histoire, neuf personnalités, poètes, écrivains, dont Aharon Appelfeld, l’auteur du magnifique témoignage : Histoire d’une vie, évoquent leur vécu particulier du passage d’une langue à l’autre. Le film donne la parole à ceux qui, à un temps, n’ont pas pu la prendre, pour dire ce lien ambivalent entre la langue apprise, l’hébreu, et la langue maternelle, oubliée, refoulée, voire interdite.
Les mots d’Appelfeld en particulier disent la division que tout immigrant porte en lui, et le désir, un jour, d’aller voir sous « la croûte construite à la surface de la conscience » pour pouvoir se construire une autre vie ce qui insiste de la langue des origines. Pour les faire revivre et reprendre les voies/voix de la transmission.
Martine Menès
 
NOTES
 
[1]Ce film vient de sortir en dvd chez Arte vidéo.
[2]F. Jullien, « L’indifférence à la psychanalyse », Revue du champ lacanien nËš 2, Psychanalyse et politique/s, mars 2004.
[3]Les citations sont extraites du livre de Madeleine Bourdouxhe, réédité chez Actes Sud, et du film.
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Ce film vient de sortir en dvd chez Arte vidéo. Suite de la note...
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F. Jullien, « L’indifférence à la psychanalyse », Revue du ...
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[3]
Les citations sont extraites du livre de Madeleine Bourdoux...
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