2005
La lettre de l’enfance et de l’adolescence
Dossier : jalousie et envies - Introduction
Introduction
Martine Menès
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Tristan Garcia-Fons
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« L’envie c’est la douleur de voir autrui posséder ce que nous désirons ;
la jalousie, de le voir posséder ce que nous possédons »
Diogène Laerce (Vies et doctrines des philosophes illustres, 3e siècle av. J.-C.)
À quoi tiennent la jalousie, « ce monstre aux yeux verts qui tourmente la proie dont il se nourrit » (Shakespeare) et l’envie, ce poison contagieux, qui peuplent les passions et les rêves des petits et des grands, depuis Abel et Caïn, Joseph et ses frères... et jusqu’à Marinette et Delphine dont Pascale Mignon nous expose les affres avec délicatesse. Charles Elhinger, quant à lui, nous aide à resituer l’histoire théologique de l’envie et nous conduit à interroger les fondements de ce péché capital.
On pense d’abord au profond bouleversement et au désarroi que suscite chez le ou les aîné(s) l’arrivée d’un petit frère ou d’une petite sœur, captant l’attention et le désir de leurs géniteurs. Les dits parents assisteront souvent, impuissants, aux manifestations de souffrance (somatisations, caprices, anorexie, pipi au lit, etc.) et de haine destructrice jalouse, réduits à une inquiétude que les conseils des magazines psychologiques ne suffisent pas à apaiser. Quoiqu’on en dise, la naissance du puîné est toujours « un sale coup » et l’animosité tenace qu’elle entraîne, sur fonds d’agressivité originelle et d’instinct de mort, même si on la sait « normale », ne manque pas d’étonner lorsqu’on en observe les scories depuis la crèche jusqu’aux maisons de retraite. Le frère restera toujours un « tendre ennemi », comme l’écrit Serge Lesourd, et la violence à son égard peut dangereusement faire retour sur le sujet lorsque son expression est empêchée par quelque motif réel. Régine Scelles en donne ici deux exemples particulièrement éclairants.
Notons qu’à en être plus tranquilles, les parents ne s’interrogeront pas moins sur leurs enfants « qui ont honte d’être jaloux » ou même « qui ne sont pas jaloux du tout » dont ils subodoreront un fiel agissant en sourdine. Si tant est que l’idéal de fraternité, cher à notre République et à la chrétienté, ou de sororité, ne va pas sans pulsions fratricides. À l’avenir radieux d’une rivalité fraternelle sublimée en amour socialisé pour son prochain, l’histoire de la civilisation oppose une fraternité et une « frérocité » qui semblent davantage cheminer de concert, l’une alimentant et supplantant temporairement l’autre. Laurence Croix étudie la destinée totalitaire de ce rapport à l’autre semblable et si différent en même temps.
Il est cependant classique – dans le corpus psychanalytique – de considérer la fonction structurante de la rivalité jalouse comme étant à l’origine du lien social, l’hostilité se transformant, selon Freud, en identifications et recherche d’égalité et de justice. « Parfois la jalousie nous aide à grandir parce que l’envie de faire comme les grands nous pousse à progresser » nous dit un petit livre destiné aux enfants. Les frères et sœurs n’en éprouveront pas moins de vifs sentiments d’injustice et d’iniquité, réactivés plus tard chez le notaire, que les phrases convenues – « mais la vie est injuste » – ne parviendront pas totalement à éradiquer.
On aborde alors le fondement plus œdipien de la jalousie à l’égard du père et de la mère dont Sol Aparicio nous présente le trajet freudien. Une version simplifiée de cette jalousie œdipienne voudrait que l’enfant soit jaloux de l’amour que les parents se portent ; et la petite fille, le petit garçon quêtent l’amour que le père et la mère vouent à leur conjoint. Pas de réelle symétrie néanmoins et Freud notait à propos de la jalousie féminine que « la jalousie joue un rôle plus important chez la femme, renforcée par l’envie de pénis ». Que dirions-nous de cette remarque et de ce « penis-neid », de nos jours où tout un chacun est sensé pouvoir vivre à l’envi de l’autre ? Les conséquences de l’abrasion, plus annoncée et idéologique qu’effective, des différences, y compris de la différence sexuelle, dans notre espace culturel mériteraient d’être examinées de près. Ce pourrait être l’objet d’un autre numéro.
Peut-on penser la jalousie comme une superstructure, fondée sur l’envie primordiale ?
Et y a-t-il lieu de différencier la jalousie et l’envie ?
Françoise Mével, s’appuyant sur Melanie Klein, s’y essaye tandis que les jeunes poètes de son atelier d’écriture l’écrivent à leur manière forte : « J’en vie de toi, j’envie maman, mais de ma sœur je suis jalouse. » Et Pascale Hassoun, au travers d’un travail d’écriture clinique qui emprunte au conte, nous rend sensible le trajet de l’accompagnement d’une patiente de l’envie à la jalousie.
Si les deux termes ne sont pas toujours si aisément démélables dans la clinique, la théorie semble plus claire :
- L’envie est une histoire qui se joue à deux et qui a trait à la jouissance de l’objet ;
- La jalousie, elle, comporte une relation triangulée, avec deux personnes (au moins). Elle concerne l’amour que le sujet considère comme lui étant dû et qui lui est ravi par un rival.
Lacan est beaucoup revenu sur l’envie qui saisit le frère au moment du complexe d’intrusion devant le spectacle de son cadet au sein de sa mère, sur cette invidia décrite par Saint Augustin et dont Gérard Albisson nous propose un commentaire éclairant. L’envie haineuse (« jalouissance » selon le beau néologisme lacanien) vise la complétude que représente le couple mère-bébé à un moment où le sujet cherche à se détacher de son objet. Xavier Gassmann, à propos du regard d’une femme sur l’enfant qu’elle accueille porté dans les bras d’une autre femme (sa « vraie » mère) illustre ce point avec originalité. Tandis que Christiane Joubert met en évidence, en suivant le processus d’une thérapie familiale psychanalytique, que le manque de contenance familiale en lien avec des problématiques transgénérationnelles laisse les enfants en proie à la jalousie et à l’envie dans leurs aspects les plus destructeurs.
L’envie apparaît dès lors comme une expérience fondatrice du rapport du sujet au désir : c’est lui, l’autre – image de moi et non-moi à la fois – qui a l’objet du désir et s’en satisfait, et qui me révèle que je suis manquant et désirant.
Qu’en est-il aujourd’hui quand le consumérisme ambiant incite constamment à la possession et à la jouissance immédiate des objets tandis que le discours dominant tend à dénier tout existence du manque ?
Suspendons sur cette question : Comment ferions-nous sans envie(s) ni jalousie ?
L’enfant qui regarde son petit frère, qui nous dit qu’il a encore besoin d’être à la mamelle ? Chacun sait que l’envie est communément provoquée par la possession de biens qui ne seraient, à celui qui envie, d’aucun usage, et dont il ne soupçonne même pas la véritable nature.
Telle est la véritable envie. Elle fait pâlir le sujet devant quoi ? devant l’image d’une complétude qui se referme...
Lacan,
Le Séminaire, livre XI, « Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse », Le Seuil.
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Martine Menès, psychanalyste.
[**]
Tristan Garcia-Fons, pédopsychiatre, psychanalyste.