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S'inscrire Alertes e-mail - La lettre de l'enfance et de l'adolescence Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezD’un trouble à l’autre
AuteurFrançoise Petitot[*] [*] Psychanalyste, rédactrice en chef de La lettre de l’Enfance...
suitedu même auteur
Dans le dictionnaire on trouve au mot « trouble » une acception scientifique : « Modification pathologique des activités de l’organisme ou du comportement de l’être vivant » née au xixe siècle, et un sens courant qui renvoie à désordre, agitation, émeute, voire insurrection.
2 Les agitations urbaines auxquelles nous avons assisté cet automne de la part de « jeunes » relégués dans leurs banlieues[1] [1] Ban-lieue : lieu du bannissement. ...
suite dont beaucoup étaient connus, non des services de police, mais des services éducatifs et sociaux, nous conduit à penser au lien qu’il pourrait y avoir entre les deux acceptions de ce terme.
3 La parution du rapport de l’inserm sur les troubles des conduites chez l’enfant et l’adolescent, à peu près dans le même temps où les quartiers se sont « enflammés », où nous avons assisté à des troubles « sociaux », tombe donc à point nommé, puisqu’il associe ces deux acceptions du terme. Ce rapport recense en effet les travaux parus dans la littérature « scientifique » sur ces « troubles » qui, s’ils ne sont pas de la délinquance (concept légal prend soin de préciser le rapport), seraient son substrat « pathologique ». Qu’on en juge : « Les troubles des conduites, que les classifications internationales[2] [2] Cette classification n’est pas nouvelle puisqu’elle...
suite caractérisent comme un trouble mental accompagné de différents symptômes, s’expriment chez l’enfant et chez l’adolescent par une palette de comportements très divers qui vont des crises de colère et de désobéissance répétées de l’enfant difficile aux agressions graves comme le viol, les coups et blessures et le vol du délinquant. Sa caractéristique majeure est une atteinte aux droits d’autrui et aux normes sociales... Il se situe à l’intersection de la psychiatrie, du domaine social et de la justice. »
4 Comme le font justement remarquer les auteurs, « le trouble des conduites de l’enfant pose la question des frontières entre responsabilité et culpabilité ainsi qu’entre loi et médecine ». On ne s’en étonnera pas puisque « le terme de “trouble des conduites” exprime un comportement dans lequel sont transgressées les règles sociales ».
5 Ces « troubles des conduites », étant généralement accompagnés, selon les auteurs, de top (troubles oppositionnels avec provocation) et de tdah (troubles-déficit de l’attention/hyperactivité), on pourrait donc en conclure que toute « opposition » à des normes sociales, que ce soit par la provocation ou l’agitation seraient à repérer comme un « trouble mental » et serait donc à soigner.
6 Il n’est pas nouveau que la médecine et tout particulièrement la psychiatrie médicalise les déviances à la norme, norme sexuelle, norme comportementale, comme l’a montré M. Foucault dans ses ouvrages, notament l’Histoire de la folie. Cette intrication de la psychiatrie et de la régulation sociale n’est plus à démontrer.
7 Les auteurs du rapport font d’ailleurs un bref rappel historique des terminologies successives qui ont désigné ces enfants, qui mêlent des diagnostics de structure mentale : enfant pervers, psychopathe, et des qualificatifs socio-éducatifs : enfant coupable, auxquels pour ma part je rajouterais enfant dangereux. Enfants à soigner mais aussi à redresser, punir, voire enfermer, pour les remettre dans le « droit de chemin » d’un certain ordre social.
8 Depuis quelques décennies, nous avions pris quelque distance avec ces dénominations au profit de la notion d’enfant en danger, qui met l’accent sur les problématiques psychiques de ces enfants et leur production par leur environnement, plutôt que sur leurs comportements.
9 Or dans ce rapport point de mention d’une problématique subjective quelconque, pas plus qu’une quelconque référence à une détermination sociale, politique ou historique, rien de ce qui peut faire sens, histoire, pour un individu, mais un constat d’« influences », « empiriquement » déterminées, épidémiologiquement définies, c’est-à-dire statistiquement calculées[3] [3] Même si les auteurs reconnaissent que les facteurs étiologiques...
suite. On notera cependant la place faite à « l’influence » des désordres familiaux qu’il conviendrait là aussi de rééduquer.
10 Il ne s’agit clairement pas, s’il était encore besoin de le préciser, d’un outil de compréhension de ce qui « trouble » ou « agite » ces enfants ou ces jeunes mais de dépister, évaluer, prévenir, sur la base d’une conception « scientiste » de la causalité comportementale. Ainsi les principales « recommandations » de prise en charge, consistent essentiellement en campagnes de prévention, de dépistage (dès 36 mois), un traitement collectif et social fondé sur un repérage de comportements destiné à « cibler » des populations.
11 On se retrouve donc, malgré toute la « nouvelle » scientificité revendiquée, devant le discours psychiatrique de la fin du xixe siècle et du début du xxe, avant l’apparition de la psychanalyse, qui a introduit une rupture avec des déterminations héréditaires ou sociales et une compréhension des problématiques psychiques singulières qui s’exprimaient par ces comportements. Loin aussi du « Malaise dans la civilisation » analysé par Freud. Les enfants et les jeunes se trouvent là réduits à leurs comportements qu’il s’agit de repérer, évaluer, mesurer, quantifier, pour mieux les réduire, les normaliser, les gérer, dans le déni de la singularité et de la subjectivité et plus encore de l’importance, dans « l’humanisation », du lien social.
12 Quant à la « personnalité anti-sociale », elle n’est mentionnée que pour signaler que certains s’interrogent sur son intérêt diagnostic « compte tenu de l’absence de traitement et de l’utilisation possible de ce diagnostic pour éviter les sanctions pénales ». On ne saurait mieux dire !
13 Nous sommes bien loin par exemple des textes de Winnicott sur la tendance anti-sociale[4] [4] D. W. Winnicott, Déprivation et délinquance, 1994, Paris,...
suite : « Un comportement antisocial n’est parfois rien de plus qu’un sos, le désir d’être maîtrisé par des personnes fermes, aimantes, en qui l’on puisse avoir confiance. » Winnicott parle lui, d’enfants « déprivés », « privés de certains caractères essentiels propres à la vie familiale ». Les enfants dangereux deviennent donc des enfants en danger du fait des déprivations dont ils ont été l’objet. Bien entendu restent à définir ce que sont ces « caractères essentiels » ce que Winnicott déploie dans ces mêmes textes et qui font l’objet des interventions des services de Protection de l’Enfance que nos ministres actuels s’apprêtent à remanier en même temps qu’ils multiplient la création d’établissements pénitentiaires pour mineurs pour lesquels le terme pénitentiaire efface l’intention éducative qui y serait associée.
14 Il ne s’agit pas de nier que certains comportements justifient une intervention judiciaire, mais que serait une punition qui ne serait pas une « sanction » c’est-à-dire qui ne s’accompagnerait pas d’un travail d’accompagnement psychique et de réinscription pour certains dans le lien social (qui en aucun cas ne saurait se confondre à un « dressage » aux normes sociales en cours[5] [5] Cf. La Lettre de l’enfance et de l’adolescence, revue...
suite) ?
15 Enfant en danger, enfant dangereux, punir ou soigner, le fléau de la balance oscille sans cesse de l’un à l’autre, mais il est loin d’être sûr que les remaniements théoriques et « scientifiques » en cours nous aident à y voir clair.
16
17 Quelle place reste-t-il à cet espoir dans les discours actuels[6] [6] La Lettre de l’Enfance et de l’Adolescence, revue du...
suite ?
Notes
[ *] Psychanalyste, rédactrice en chef de La lettre de l’Enfance et de l’Adolesence, revue du grape.
[ 1] Ban-lieue : lieu du bannissement.
[ 2] Cette classification n’est pas nouvelle puisqu’elle a été introduite dans la classification des troubles mentaux de l’Association américaine de psychiatrie (Diagnostic and statistical manual of mental disorder ou dsm) en 1968 et dans la Classification internationale des maladies (cim) de l’oms en 1977-78. On pourra lire analyses et réflexions sur ces classifications et leurs usages dans le numéro 43 de La lettre du grape, Revue de l’enfance et de l’adolescence, « Un enfant est classé », mars 2001, éd. érès.
[ 3] Même si les auteurs reconnaissent que les facteurs étiologiques de ces troubles des conduites sont peu ou mal connus, on y relèvera les facteurs génétiques (proches de 50 % selon les études statistiques à partir de fratrie et de jumeaux) héréditaires ou autres (encore à explorer !), les facteurs environnementaux, le contexte familial, le tempérament (sic !) et la personnalité, les déficits neuro-cognitifs.
[ 4] D.W. Winnicott, Déprivation et délinquance, 1994, Paris, Éd. Payot.
[ 5] Cf. La Lettre de l’enfance et de l’adolescence, revue du grape, n˚ 57, « La sanction », 2004, éd. érès.
[ 6] La Lettre de l’Enfance et de l’Adolescence, revue du grape, consacrera son dernier numéro de l’année 2006 à une réflexion sur ces « troubles ».
POUR CITER CET ARTICLE
Françoise Petitot « D'un trouble à l'autre », La lettre de l'enfance et de l'adolescence 4/2005 (no 62), p. 5-8.
URL : www.cairn.info/revue-lettre-de-l-enfance-et-de-l-adolescence-2005-4-page-5.htm.
DOI : 10.3917/lett.062.05.




