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S'inscrire Alertes e-mail - La lettre de l'enfance et de l'adolescence Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezLe « mythe de la pédophilie »
AuteurFrançoise Petitot du même auteur
C’est la faute au « mythe de la pédophilie » a avancé le procureur comme justification lors de son audition par la commission parlementaire sur les « erreurs » du procès d’Outreau.
2 Énoncé surprenant dans la bouche d’un magistrat qui traite des dizaines d’affaires d’abus sexuels sur enfants chaque mois. Entendait-il que la pédophilie serait une pure construction de l’esprit, une affabulation, voire un mensonge, une idéologie, ou une allégorie, mettant en scène les vérités essentielles de l’humanité ?
3 Toujours est-il que, fable ou allégorie, vérité ou mensonge, « mythe est le nom de tout ce qui n’existe et ne subsiste qu’ayant la parole pour cause », comme le disait Paul Valéry, et qui, parce qu’il entraîne la croyance, l’adhésion, « joue un rôle déterminant dans les comportements et les appréciations d’un groupe humain[1] [1] Citations tirées du Dictionnaire Robert. ...
suite ».
4 Depuis une dizaine d’années, nous avons assisté à la « découverte » de la pédophilie : « découverte » prise dans une nouvelle sensibilité à la souffrance des enfants sur fond d’un nouveau regard sur la sexualité et la certitude d’un irréductible traumatisme. La pratique pédophile n’est pourtant pas nouvelle, mais ce qui l’est à coup sûr, ce sont les discours et les images qui accompagnent son apparition sur la scène publique. Les raisons de cette apparition sont multiples[2] [2] Elles sont développées dans plusieurs des articles du...
suite, mais on peut se demander à quoi tient la force de ces représentations qui organisent actuellement notre vision des rapports entre adultes et enfants au point de faire perdre tout jugement, tout bon sens à des juges, de les faire adhérer aux déclarations, si extravagantes soient-elles, des enfants et de certains adultes.
5 Ce « mythe de la pédophilie », si mythe il y a, conjugue plusieurs motifs de fascination. Il s’appuie en tout premier lieu sur la figure de l’innocence enfantine, innocence bafouée par la maltraitance des adultes. Plus que pour la plupart des maltraitances, il offre un support, à travers la figure de l’enfant-victime, à la représentation de l’existence du Mal, à la figure du monstre, condensant sur lui à la fois la violence et la sexualité, ou pourrait-on dire la violence du sexuel, et la transgression.
6 On le sait, la mise en ordre du sexuel est au fondement de toutes les sociétés parce qu’il concerne la filiation, la différence des sexes, celle des générations. Enfreindre l’ordre sexuel est dans toutes les sociétés, quelles que soient les figures très diverses que prend cet ordre, la principale des transgressions qui porte atteinte à l’ordre social et moral parce qu’elle fait apparaître la force pulsionnelle « sauvage », non éduquée, non « civilisée », la figure de la jouissance non maîtrisée, « contre-nature ». Dans notre époque de libération sexuelle, où la plupart des interdits sexuels sont tombés, l’acte pédophile est devenu l’acte transgressif par excellence, à la fois parce qu’il atteint l’une des figures sacrées de notre contemporanéité, celle de l’innocence enfantine, et parce qu’il transgresse l’interdit majeur jusqu’à ce jour de nos sociétés, l’interdit de l’inceste, fondement de notre construction psychique et de notre ordre social et familial. D’où l’émotion que suscitent ces « révélations » dans notre époque où les repères sociaux et familiaux se transforment et où les interdits semblent se déliter[3] [3] Paul Bensussan, Florence Rault, La dictature de l’émotion,...
suite.
7 Dans un article de 1919 « On bat un enfant », Freud fait état d’un fantasme, « avoué, écrit Freud, avec une fréquence étonnante par ceux qui demandent un traitement… mais vraisemblablement encore plus fréquent chez ceux qui ne sont pas contraints par la maladie à prendre une telle décision » et qui s’accompagne d’une satisfaction auto-érotique. « La force de ce fantasme qui intrique les pulsions sexuelles à la pulsion de mort, le voyeurisme au masochisme et au sadisme, en fait en quelque sorte la prégnance[4] [4] Françoise Petitot, « On bat un enfant, à propos...
suite. »
8 Dans les auditions de la commission parlementaire on a en effet entendu comment le juge Burgaud, comme probablement les travailleurs sociaux et les assistantes maternelles avant lui, avait été bouleversé, mis « hors de lui », pourrait-on dire, à l’écoute de ces « révélations » des enfants au point de ne pouvoir interroger leur véracité. Appuyé sur la conviction que la parole de l’enfant est forcément vraie, qu’il partageait avec ses collègues et les experts, plus ou moins « experts » d’ailleurs, aucune limite « rationnelle » ne pouvait être mise à la croyance que suscitaient ces « révélations », comme si elles sollicitaient précisément la prégnance du fantasme. En effet, devant la « révélation » – on pourrait d’ailleurs s’attarder sur les connotations imaginaires de ce terme – d’abus sexuels, les adultes sont renvoyés à leur propre imaginaire infantile.
9 Dans leur article « Qu’est-ce qu’on t’a fait à toi, pauvre enfant[5] [5] Jean Ménéchal, Agnès Revellin, « Qu’est-ce qu’on...
suite ? » Jean Ménéchal et Agnès Revellin soulignent le trouble dans l’organisation psychique adulte qu’amène le réel de la sexualité d’un enfant, face auquel l’adulte élabore des représentations et des théories qui, pour une grande partie, restent inconscientes et surtout indicibles, mais néanmoins actives.
10 « On viole un enfant », énoncé mis en scène, en images et en discours par notre société occidentale contemporaine, pourrait être entendu comme l’énoncé d’un fantasme, peut-être un mythe, celui d’un préjudice majeur « forcément » subi par un enfant, une atteinte incontournable, structurelle, à l’innocence de l’enfant.
11 Ce « on », dans son indétermination, pourrait être entendu comme si chacun et tous pouvaient être ce « on », « comme si le mal, le sexuel étaient partout ». C’est ce que mettent en scène actuellement les campagnes de prévention : tous les adultes, même les plus respectables apparemment, peuvent être des pédophiles. À la fois méchants ou malades mais « qui ne se reconnaissent pas à l’œil nu[6] [6] Libération, 24 novembre 2006. ...
suite » puisque la gentillesse, le sans-histoire du voisin ou de l’instituteur dévoué peut masquer la « maladie » méchante et dangereuse, voire horrifiante. Banalité du mal qui ne se dit pas comme telle et qui pourrait laisser entrevoir que nous serions tous des pédophiles potentiels. Nul ne saurait être à l’abri d’une telle « maladie[7] [7] L’enfant, l’adulte, la loi : l’ère du soupçon ?...
suite ».
12 Cette banale apparence du pédophile qui rend tout adulte suspect et donc toute accusation crédible trouve appui dans le fantasme et l’affect qu’il suscite. Le procureur d’Outreau a raison : pourquoi ne pas soupçonner tout le monde et n’importe qui, même les plus improbables non seulement par leur notoriété, qui en effet ne garantit rien en la matière, mais par leur incapacité physique, matérielle, d’avoir commis les actes qui leur sont imputés ? Effet paradoxal de la prévention : à qui se fier ? Qui croire ? Rien ne vient plus faire obstacle à la déferlante fantasmatique, sauf peut-être le voir, d’où l’inflation des caméras de surveillance en tout genre et en tous lieux, que nous propose notre civilisation technologique et sécuritaire[8] [8] Nicolas Murcier, « Big Brother et les bébés :...
suite.
13 De ce « mythe », nous sommes tous partie prenante. Qu’aurait dit l’opinion, qu’aurions-nous pensé, si le juge d’instruction avait libéré les prévenus accusés par les enfants, voire avait refusé de les inculper ?
Notes
[ 1] Citations tirées du Dictionnaire Robert.
[ 2] Elles sont développées dans plusieurs des articles du dossier de ce numéro.
[ 3] Paul Bensussan, Florence Rault, La dictature de l’émotion, Belfond, 2002.
[ 4] Françoise Petitot, « On bat un enfant, à propos de la maltraitance », dans Jean-Pierre Lebrun, Les désarrois nouveaux du sujet, Toulouse, érès, 2001.
[ 5] Jean Ménéchal, Agnès Revellin, « Qu’est-ce qu’on t’a fait à toi, pauvre enfant ? Violences sexuelles et théories parentales », Dialogue, n°143, 1er trimestre, Toulouse, érès, 1999.
[ 6] Libération, 24 novembre 2006.
[ 7] L’enfant, l’adulte, la loi : l’ère du soupçon ? sous la direction de F. Petitot et coll. « Recherches du grape », érès, 2001, et L’école du soupçon, Marie-Monique Robin, La découverte, 2005.
[ 8] Nicolas Murcier, « Big Brother et les bébés : la vidéosurveillance légitimée par l’inquiétude des parents » sur les caméras dans les crèches, Lettre de l’enfance et de l’adolescence, revue du grape, n° 64, érès, juin 2006.
POUR CITER CET ARTICLE
Françoise Petitot « Le « mythe de la pédophilie » », La lettre de l'enfance et de l'adolescence 3/2006 (no 65), p. 5-7.
URL : www.cairn.info/revue-lettre-de-l-enfance-et-de-l-adolescence-2006-3-page-5.htm.
DOI : 10.3917/lett.065.0005.




