La lettre de l'enfance et de l'adolescence 2007/1
La lettre de l'enfance et de l'adolescence
2007/1 (n° 67)
300 pages
Editeur
I.S.B.N. 9782749207360
DOI 10.3917/lett.067.0005
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Vous consultezPensées moroses

AuteurFrançoise Petitot du même auteur



Ainsi malgré les multiples mobilisations, les lois sur la protection de l’enfance et la prévention de la délinquance ont été votées. Si elles contiennent ponctuellement certaines améliorations des dispositifs, on peut constater que dans l’ensemble nous assistons à des changements de paradigmes.

2 Que l’enfant en danger soit en passe de re-devenir un enfant dangereux n’est pas nouveau : nous assistons à cette évolution depuis quelques années. Serait-ce excessif de penser que dans le fil de cette évolution nous ne protégeons plus l’enfant de la société qui le maltraiterait mais la société des enfants qui la malmènent ? Enfants violents, enfants inciviques, enfants agités, enfants sans papier, que faire de tous ces enfants qui nous interrogent sur notre monde ?

3 Des enfants, il se parle peu dans cette campagne électorale. Pourtant quand on se donne les moyens de les entendre on ne peut être que frappés de leur malaise. Certains, bien qu’apparemment insérés scolairement, nous laissent entendre une grande solitude : aucun adulte à qui l’on puisse parler (« ils ne nous comprennent pas »), sur qui l’on puisse compter (à part parfois leur mère) car ils ont autre chose à faire, aucun amis sauf ceux de la toute petite enfance que l’on ne perd pas (sur les autres on ne peut pas non plus compter). Les profs, « ils ont peur de nous », « ils sont persécutés », et de toute façon « ils ne sont pas là pour qu’on leur raconte notre vie ». Seuls avec leur plateau repas devant Internet (« si on nous l’enlève c’est la mort ») où l’on parle avec les amis que l’on connaît (contrairement aux chats où l’on rencontre n’importe qui), Internet est leur fenêtre sur le monde. On y cherche la documentation pour les devoirs scolaires, on y écoute la musique, on y regarde des séries… et les garçons un peu de porno, mais disent les filles « c’est pas marrant, c’est toujours pareil ». On n’entend pas parler d’amour : les garçons auraient honte de parler de sentiments disent les filles qui, elles, ont des « bagarres de chochottes » pour les garçons. Pourtant dès qu’on leur propose de parler d’eux, de discuter de leur vie, ils apprécient : « on n’a pas souvent l’occasion ». « Les profs parlent tout le temps. Quand on fait un exposé c’est eux qui parlent. » Comme si on ne leur demandait que d’avaler et de recracher des connaissances sans même leur demander de les assimiler. Ca ne les intéresse pas disent les enseignants. Mais pourquoi donc ? Quand on connaît la curiosité des enfants comme se fait-il qu’ils soient dans un tel désintérêt ? Ce qui frappe chez beaucoup d’entre eux c’est l’ennui, ennui qui a l’air d’ailleurs partagé par beaucoup des adultes qui les accompagnent, ennui qui participe peut-être du désintérêt de leurs élèves. Car dans d’autres lieux, ceux des enfants que l’on appelle maintenant handicapés, il semblerait, à entendre certains adultes, que l’on ne souhaite qu’une seule chose, s’occuper le moins possible de ces enfants que l’on n’arrive pas à éduquer et qui pourtant avec d’autres adultes peuvent peu à peu sortir de leur « folie » à condition qu’on leur prête attention et qu’on leur parle autrement que pour les éduquer (il serait peut-être plus juste de dire les dresser). Comme si le désir de soigner s’était éteint. Perte de repères ? Pauvreté matérielle et théorique des équipes ? Ou lassitude ?

4 Certains établissements scolaires ont reçu un appel à utiliser un « système de gestion informatisée des élèves qui s’appuierait sur la vidéosurveillance, des logiciels de vie scolaire associant les élèves à un code barre pour gérer leurs absences, et la reconnaissance biométrique des élèves ». Le ministère de l’Éducation nationale a fait savoir qu’il n’avait fait aucune préconisation mais que « ce genre d’investissement relève des conseils d’administration des lycées ou des collèges et des collectivités territoriales qui les financent ». On peut parier que certains d’entre eux se laisseront séduire par les promesses de la technologie et les hypothèses sécuritaires : encore une occasion de parler, d’échanger, qui se perd.

5 Que de morosité penserez-vous ? Plutôt une question : que s’est-il passé ces dernières années ? Les avancées d’une société capitaliste et d’économie de marché suffisent-elles à expliquer ce que d’aucuns appellent le désenchantement du monde ?

6 Pourtant tout n’est pas si sinistre. Des adultes engagés dans la vie professionnelle, se tournent vers l’enseignement alors que les étudiants ne pensent qu’à exercer des professions lucratives, ils renoncent à une part importante de leur salaire pour donner un sens à leur vie. De façon inattendue on assiste depuis quelques mois à une mobilisation des adultes, professeurs et parents, devant ce qu’ils appellent des « rafles » et les expulsions des enfants et adultes sans-papiers devant les écoles qu’en ces temps de restrictions budgétaires à l’Éducation nationale, « notre pays n’est pas en mesure d’accueillir ». Grâce à une mobilisation médiatique et « spectaculaire » on commence à reloger des SDF. Timidement certes, mais comme si, loin des grands mouvements sociaux, des mobilisations de proximité, de solidarité voyaient timidement le jour, et de-ci de-là des initiatives locales d’accueil et de prises en charge des enfants. Pas toujours timidement cependant puisque la pétition « Pas de zéro de conduite » a recueilli des dizaines de milliers de signatures. Pourtant tout se passe comme si cela ne « tenait pas ». Le mouvement, né dans l’émotion, semble se dissoudre aussi vite qu’il s’était construit, pour renaître à la prochaine occasion où l’émotion surgira à nouveau ?

7 Difficile de penser notre monde et cette mutation. Serait-ce cette difficulté et le manque de projet de société qui provoquent en nous cette lassitude désenchantée ?

 
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POUR CITER CET ARTICLE

Françoise Petitot « Pensées moroses », La lettre de l'enfance et de l'adolescence 1/2007 (n° 67), p. 5-6.
URL :
www.cairn.info/revue-lettre-de-l-enfance-et-de-l-adolescence-2007-1-page-5.htm.
DOI : 10.3917/lett.067.0005.