La lettre de l'enfance et de l'adolescence 2007/3
La lettre de l'enfance et de l'adolescence
2007/3 (n° 69)
128 pages
Editeur
I.S.B.N. 9782749208190
DOI 10.3917/lett.069.0011
A propos de cette revue Site Web
Acheter en ligne

Ce numéro ou un abonnement.

Ajouter au panier Ajouter au panier - La lettre de l'enfance et de l'adolescence
La lettre de l'enfance et de l'adolescence 2007/3 (n° 69) 15 €

Versions papier et électronique : le numéro est expédié par poste.
Il est également accessible immédiatement en ligne.

Abonnement 2 numéros doubles à partir du n°2012/2 40 €
Abonnement 2 numéros doubles à partir du n°2012/1 40 €
Abonnement 2 numéros doubles à partir du n°2011/2 40 €

Tous les numéros en ligne sont immédiatement accessibles.

ATTENTION : cette offre d'abonnement est exclusivement réservée
aux particuliers. Pour un abonnement institutionnel, veuillez
vous adresser à l'éditeur de la revue ou à votre agence d'abonnements.

Cairn.info respecte votre vie privée
Alertes e-mail

Recevez des alertes automatiques relatives à cet article.

S'inscrire Alertes e-mail - La lettre de l'enfance et de l'adolescence

Être averti par courriel à chaque nouvelle parution :
d'un numéro de cette revue
d'une publication de Céline Masson
d'une citation de cet article

Votre adresse e-mail

Gérer vos alertes sur Cairn.info

Cairn.info respecte votre vie privée
Dossier : Adolescence créative - Problématiques

Vous consultezImage/Magie[1] [1] D’après l’anagramme de Man Ray. ...
suite
à l’adolescence

AuteurCéline Masson[*] [*] Céline Masson, psychanalyste, maître de conférences à...
suite
du même auteur



« L’adolescent cesse donc de jouer, il renonce apparemment au gain de plaisir qu’il tirait du jeu. Mais quiconque connaît la vie psychique de l’homme, sait que presque rien ne lui est aussi difficile que de renoncer à un plaisir qu’il a une fois connu. À vrai dire, nous ne pouvons renoncer à rien, nous ne faisons que remplacer une chose par une autre ; ce qui paraît être un renoncement est en réalité une formation substitutive ou un succédané. De même, l’adolescent, quand il cesse de jouer, n’abandonne rien d’autre que l’étayage sur des objets réels ; au lieu de jouer, maintenant, il se livre à sa fantaisie. Il se construit des châteaux en Espagne (Luftschlösser, châteaux d’air), il crée ce qu’on appelle des rêves diurnes[2] [2] S. Freud, « Le créateur littéraire et la fantaisie...
suite
. »

Préambule : créer-rêver

2 L’adolescent se fabrique des rêves et crée des mondes imaginaires : « il se livre à sa fantaisie » écrit Freud en usant du terme phantasie en allemand qui désigne le fantasme (scénario imaginaire). Le mot ancien pour fantasme est fantaisie qui a l’avantage de désigner l’activité créatrice. Lorsque l’on parle de cette période adolescente, on parle de « crise d’adolescence » et il me semble que nous avons à rapprocher « crise » et « créativité ». En effet, j’avais pu montrer que chez l’artiste, créer mettait le sujet en état de crise. Il se produit alors un tremblement des limites, un vacillement de la structure et le sujet s’y risque coûte que coûte[3] [3] On sait par exemple que, dans le cas de l’artiste Unica...
suite
. La « crise » créative (adolescente[4] [4] Et toute crise n’est-elle pas une crise adolescente (et...
suite
) est un moment d’entre-deux où se réaménage l’économie pulsionnelle, où se redéploient les frontières entre dedans et dehors, intérieur et extérieur et donc où se redéfinissent les coordonnées narcissiques. Ce qui se joue essentiellement c’est le rapport aux autres et au monde. On peut dire que cet éclat adolescent est sous-jacent à l’éclat que j’ai appelé « narcistique » puisque l’enjeu (en-je) artistique est bien narcissique.

3 Le processus adolescence est en lui-même un processus créatif au sens où la capacité créative suppose crise et bouleversement, transgression et reconsidération des limites. Toutefois, toute crise d’adolescence n’engendre pas des « productions » comme l’activité créatrice lorsqu’elle n’est pas inhibée quant au but (produire des objets esthétiques destinés ou non à un public). Il est vrai encore, lorsqu’on lit les biographies d’artistes, que nombre de vocations de créateurs s’inaugurent à l’adolescence (pour le meilleur et pour le pire d’ailleurs). Il y aurait lieu de différencier la créativité comme processus (sous-jacent à la création) de la création proprement dite – artistique – qui suppose un véritable travail de transformation de l’idée ou « fantaisie » en objets de « valeur » (au sens d’une valeur pulsionnelle et narcissique). Les formes créées témoignent alors de la configuration psychique/plastique du sujet en « crise ». Dans cette tentative de faire-œuvre[5] [5] C. Masson, La fabrique de la poupée chez Hans Bellmer –...
suite
, le sujet se refait un nom (comme on dit se refaire la face) qui lui permet dès lors de s’inscrire dans le social.

Rêver-fantasmer

4 Dans son propos, Freud nous dit que l’adolescent cesse de jouer, il laisse pourrait-on dire ses jeux d’enfant et le plaisir qu’il en tirait. Mais en fait il ne « renonce » pas, il substitue son jouer par un fantasmer dirions-nous, il se fabrique des images de pensée[6] [6] Titre d’un livre de Walter Benjamin, Images de pensée...
suite
.

On peut dire qu’une fantaisie flotte en quelque sorte en trois temps, les trois moments de notre activité représentative. Le travail psychique se rattache à une impression, une occasion dans le présent qui a été en mesure de réveiller un des grands désirs de l’individu ; à partir de là, il se reporte sur le souvenir d’une expérience antérieure, la plupart du temps infantile, au cours de laquelle ce désir était accompli ; et il crée maintenant une situation rapportée à l’avenir, qui se présente comme l’accomplissement de ce désir, précisément le rêve diurne ou la fantaisie, qui porte désormais sur lui les traces de son origine à partir de l’occasion et du souvenir. Passé, présent, avenir donc, comme enfilés sur le cordeau du désir qui les traverse[7] [7] S. Freud, « Le créateur littéraire et la fantaisie...
suite
.

C’est l’action du fantasme, l’imaginer animé par le désir, le phantasieren dont parle Freud, qui tisse ensemble les trois moments temporels de la représentation afin qu’ils composent un même mouvement. Ce temps de l’expression est un temps des extrêmes.

Le faire-œuvre : crise et création

5 Je me permets de revenir sur ce que j’avais pu dire[8] [8] C. Masson, L’angoisse et la création – Essai sur la...
suite
à propos de la question de l’objet chez l’artiste et sa fonction ainsi que sur le rapprochement entre « crise » et « création ».

6 L’œuvre constitue une prothèse « organique » prolongeant le corps et le constituant comme corps de jouissance. On a vu avec Bellmer que par son faire-œuvre, l’artiste crée des zones érogènes qui présentent des processus analogues à l’érection (la Poupée de Bellmer en est un prototype). En ce sens, le faire-œuvre apparaît comme un travail de réparation et création d’un néo-autoérotisme. L’artiste paye les arriérés œdipiens et l’état de création rejoue le passage adolescent pris dans l’entre-deux, dans cette vacillation de ce tournant propre à l’état adolescent. En effet, toute relance de la pulsion a des couleurs d’adolescence, ce qui rapproche les deux processus. Faire une œuvre est un « trans-faire », épreuve d’un transfert dans l’adresse à l’autre où ça se fait avec amour et où ça s’aime pendant le faire (d’où notre proposition du narcistique), ce qui rejoint inconsciemment les enjeux de « faire l’amour » c’est-à-dire du désir de « trans-faire », d’être au-delà du faire. C’est un resserrage narcissique et des moments de replis régressifs qui confèrent à l’œuvre ce caractère de topicité reconstruit en un espace externe et traitable pratiquement (voire expérimentalement). Ainsi se rejoue ce qui n’a pu être résolu antérieurement. Le faire-œuvre questionne le geste de trouver place et de faire émerger un lieu possible pour vivre. L’artiste ne prendra pas place dans le social mais en marge du social, ce qui ne veut pas dire qu’il s’en exclut, bien au contraire il garde une vigilance accrue pour ce qui s’y passe. Cependant il reste solitaire car les enjeux narcissiques sont tels qu’il ne trouve de lieu où advenir si ce n’est ce lieu créé par lui où il fabrique des lois qui lui sont propres.

Image/magie chez un adolescent

7 Axel est un adolescent de quatorze ans au moment où je le reçois en institution[9] [9] Il s’agit d’un centre de psychothérapie pour enfants...
suite
. Il a été hospitalisé pour des passages à l’acte à l’école et des sentiments de persécution qui le rendaient très agressif envers les autres enfants (« Les autres m’énervent... tout le monde et personne à la fois... J’aimerais acheter un truc pour taper dedans avec des gants de boxe »). Axel est un adolescent présentant une précocité intellectuelle mais une inhibition affective et un retrait social (les rituels sociaux comme certaines questions d’entrée en communication : comment vas-tu ? lui paraissent peu pertinentes). Il a une bonne capacité d’analyse de ce qu’il ressent et de ces « problèmes de comportement » comme il dit. Il est toujours très enthousiaste de venir à sa séance où il se montre très imaginatif, très créatif. Le cadre analytique va lui permettre d’exposer cet autre monde dont il parle et où il se réfugie très souvent « car c’est bien plus intéressant que ce monde-ci » sans angoisses où du moins des angoisses amorties par la présence de l’autre thérapeute qui les reçoit lorsqu’il peut les déposer. Il s’aventure alors, assuré de l’écoute bienveillante, dans son monde peuplé de monstres et de formes souvent bizarres, menaçantes mais qu’il tente en séance de combattre par l’invention, toujours plus originale et créative, de personnages intelligents aux fins stratèges. Ses parents s’entendent mal et se sépareront un an après le début de la thérapie d’Axel. La mère est alitée en raison d’un grave accident et le père est un personnage atypique, maniéré et anachronique, semblant sortir d’un bal costumé (d’après les propos de l’équipe). Il semble participer activement aux jeux imaginés par son fils parfois tout de même très délirants. À la première séance, Axel raconte : « C’est un monstre qui vient d’un jeu de réflexion [...] Le monstre c’est ce qu’on appelle avec mon père des soleils et ce que j’appelle des saloperies jaunes [...] ». Il dessine un soleil avec des tentacules, un chou-fleur avec des racines en forme de pattes. « Ils crient... le soleil laisse de la fumée noire quand c’est tué... Dans ce jeu on a quatre héros, on doit partir pour sauver le monde pour aller tuer le chaos, c’est un bestiaux noir [sic] c’est ce que dit mon père. [...] Tout ça se passe dans un cachot souterrain [...] y’a un beau dragon... y’a la boule de feu. »

8 Le décor est posé dès la première séance. Ce qu’il me donne à voir est un monde très agressif, composé d’êtres surnaturels dotés de pouvoirs magiques et qu’il s’agit de vaincre par l’invention d’armes aussi redoutables. Même s’il emprunte quelques-uns de ces personnages aux jeux vidéo (où par définition le voir est mobilisé, la pulsion scopique) à la mode chez les adolescents, il n’en demeure pas moins que cet univers haut en images épouse les angoisses mortifères d’Axel. Il ne parlera pas de ses angoisses mais me donne à entendre qu’elles sont parfois destructrices, angoisses de morcellement dont témoigne son imagerie (les acmés d’angoisse précèdent généralement chez lui des moments délirants : il sortira une fois en plein hiver nu en chantant et criant). Les monstres sont parfois dehors et le persécutent mais par le jeu il va réintégrer les images mentales et les différencier des perceptions dans une syntaxe qui lui est très personnelle et qu’il va ordonner en règles du jeu communicables à l’un ou l’autre joueur choisi pour l’occasion (les adolescents sont assez impressionnés par les inventions d’Axel et partagent quelquefois ses jeux sans toujours très bien en comprendre la complexité). Le jeu occupe une très grande partie de ses occupations quotidiennes et semblent être des activités conjuratoires au retour des monstres dans le réel même si parfois le jeu et la réalité se confondent. Le jeu et la mise en images sont une manière de mettre à l’épreuve la plasticité psychique bien souvent vécue comme étrange par le sujet psychotique et qu’il fuit. Parfois, cette étrangeté vécue est transmise au thérapeute par des associations « folles », rapides, nombreuses qui remplissent, gavent comme s’il s’agissait de rendre l’autre fou ou peut-être de faire l’épreuve sur lui de l’étrangeté vécu en le modifiant plastiquement (modification du visage de l’autre par la matière-angoisse). Il invente souvent des jeux de cartes où il « pose » comme il dit des monstres et des guerriers dans un monde « très bizarre » composé de gnomes possédant un pouvoir magique, des objets qui détruisent et d’autres qui soignent... « Avec un peu d’imagination, on peut créer n’importe quoi jusqu’à l’inimaginable. » À la fin d’une séance, il dira qu’il y a des choses qui sont dangereuses quand on en parle, dès lors le recours à l’image (la monstration) apparaît comme un pré-texte, un motif plus supportable qui néanmoins contiendra toute la violence de l’angoisse et des représentations mortifères. Axel déplace sur des figures l’informe matière des mots qui lui paraissent toujours si étrangers, si extérieurs. Sa langue semble être une langue inventée pour parler de ses figures (elle est alors riche et souple) mais dès lors qu’il s’agit de parler de lui, de ses proches, du quotidien, la langue est désincarnée, pauvre, sans contact. C’est dans ses moments-là d’ailleurs, où il tente de parler de lui, qu’il s’impatiente, gesticule, détourne le regard en s’empressant de présenter une autre scène moins dangereuse probablement pour lui et qui est celle du jeu et de la recherche du plaisir qu’il lui procure (ses yeux pétillent, il s’anime). « Mon imagination me fournit un endroit où me réfugier quand le monde réel est dangereux. »

9 Mais ce monde imaginaire est d’une certaine manière la transposition plastique (en figures et en formes) du sentiment de dangerosité, sentiment qui menace l’intégrité du moi. Il dessinera à cette séance deux personnages jouant avec une bombe eux-mêmes dans une grande bombe. Le terrain est miné et le « danger du dehors » représente une menace de destruction du psychique. La destruction et son effectivité qu’est le morcellement, sont représentées par exemple dans la figuration d’un monstre « sans bras avec des mains flottantes entourées de magie ». Le thème de la magie reviendra souvent dans ses jeux (jeux mais aussi dessins et modelages) et me fait penser que c’est la part secrète de sa vie psychique. Dans le cas d’Axel, le magique a une double potentialité : agir sur l’étrange menaçant mais aussi en tant qu’opérateur, conserver l’énigmatique et le secret, ce qui lui assure sa puissance. Plus une force est énigmatique, secrète, codée (Axel parle d’un langage en base 10) plus elle est agissante et donc puissante. C’est un rêve d’Axel qui me fait penser que le sujet conserve « caché » dans des images visuelles ou de pensées « la clé des problèmes » comme il dit : « Dans un rêve, y’avait une énigme et je suis sûr que c’est la base de tout, la clé de tous mes problèmes, mon énervement, c’est caché dans les rêves. » Le magique concentrerait une énergie psychique fixée sur un rapport idéal pris par erreur pour un rapport réel selon la formule citée par Freud de E.B. Tylor. Pour Tylor, les hommes ont pris l’ordre de leurs idées pour l’ordre de la nature et de la même manière qu’ils contrôlent leurs idées, ils pensent contrôler les choses[10] [10] Ibid. , p. 129. ...
suite
. Ainsi, l’homme primitif aurait une confiance démesurée dans la puissance de ses désirs et de ses idées. Pour Axel, le magique est puissance conjuratoire au retour des « forces du mal », celles monstrueuses que le sujet perçoit bien comme morcelantes (qui peuvent être figurées par des personnages très puissants généralement armés et qui exercent leur force sur des êtres plus faibles en les tuant ou les transformant). Par le jeu et la magie dans le jeu, Axel s’invente une autre réalité (« Dans les jeux, on peut vivre plusieurs fois la réalité présente ») et sortir de la « banalité » de la vie quotidienne (« J’aime bien pouvoir changer de style de vie, une vie trop banale ») avec le risque « qu’on ne puisse plus ressortir du jeu ». À la différence du primitif, le magique n’est pas pris dans des rituels qui inscrivent le sujet dans telle ou telle société et repérables par les membres d’un même groupe. Chez Axel, et en ce sens il répond à une logique psychotique, c’est la toute-puissance d’un monde réglé par l’ordre magique qui prévaut et le coupe d’une réalité considérée par lui comme trop banale mais surtout peu satisfaisante et menaçante. Par l’invention de « stratégies de systèmes de défenses », selon ses propres termes, il pallie à un système pulsionnel de défenses qui ne s’est pas constitué en raison de la carence d’images d’identifications (ces images étant peu fiables ou terrifiantes, les motions pulsionnelles ne s’étant confrontées qu’à un surmoi archaïque et terrifiant : aucun système intériorisé n’ayant pu être constitué. Véritable « schize » entre pulsions et défenses si bien que le sujet évacue à l’extérieur, par le mécanisme de la projection, tous ces éléments).

10 Le sujet substitue à la médiation symbolique « une prolifération imaginaire », une véritable hémorragie de l’imaginaire. Au début des séances, Axel parlait beaucoup sans se soucier de la présence de l’autre et des propos qu’on pouvait lui adresser. À mesure qu’il inventait des scènes il jouissait toujours davantage de la visualisation de ce défilé d’images qui lui procurait semble-t-il une véritable satisfaction et une alternative à cette « réalité si banale ». Après quelques mois, Axel a souhaité me faire participer à ses jeux toujours très complexes voire même incompréhensibles en raison de l’utilisation d’une écriture codée, transposée qu’il s’est efforcé tout de même d’expliquer (il dira « on peut faire n’importe quoi avec des lettres »). Ce va-et-vient de la parole et de l’image permet à Axel d’ouvrir cet espace construit purement imaginaire et de le quitter aussi plus aisément : « J’arrive de mieux en mieux à sortir des jeux. » Sortir des jeux est toujours vécu sur le mode de la menace et du risque de se confronter à l’autre qu’il imagine doté de tous les pouvoirs (castrateurs). Le jeu opère comme un écran (qui désigne une surface servant à se garantir de l’ardeur trop vive d’un foyer) dont la réalité est vécue sur le mode persécutoire. Le jeu donne au sujet des gages de protection du psychique par l’animation des images intérieures qui risqueraient sans cette protection de devenir des figures extérieures et intrusives. Dans le jeu, le sujet fait l’épreuve de l’intériorité, de ses affects qui peuvent être contenus par un type de dispositif. Il me semble que ce dispositif métaphorique optique/psychique est transformateur des motions d’angoisse et spécifiquement des angoisses massives de morcellement. Les angoisses trouvent là un point d’appui et leur contenu est utilisé pour les forces agressives de formations de figures. À partir de là, le sujet s’engage dans une certaine forme de dialectique avec des personnages créés par lui : figures inquiétantes et réceptrices par déplacement et transposition, de ce que le sujet suppose à l’autre c’est-à-dire un pouvoir castrateur. Le jeu-miroir met en évidence la nature de la relation agressive et ce qu’elle signifie.

11 Axel parlera le temps d’une séance de ces jeux avec son père et il me dira cette phrase assez énigmatique : « Je me sers plus de la magie que mon père... Mes personnages sont plus forts car je les réincarne alors que mon père les ressuscite... Mes personnages ont plus de mana (énergie magique). » Il est souvent le « maître suprême » de ses jeux. Il me semble que ce qu’il tente, par ses jeux, c’est de redonner au père (en tant que fonction) cette « énergie », c’est-à-dire à constituer un père qui tienne, un père « fort » capable d’engendrer de l’autre dans le réel (« réincarner ») et non du même (« ressusciter ») qui serait précisément la forme imaginaire du père dans la génération. Il dit encore que ce qu’il ne parvient pas à trouver dans la réalité, c’est la véritable magie. La puissance magique, il la recherche dans ses jeux, ses écritures cryptées dont il est le seul à posséder la clé. Il fabrique par cette écriture du magique au sens d’une force dont il est le seul à pouvoir user : il parlera d’ailleurs d’une écriture démoniaque, possédée par cette force magique. Il présente un blocage de l’écriture quand « c’est pour le travail » c’est-à-dire quand il y a une adresse à l’autre mais il aime « jongler avec les mots » et écrire pour lui. Il réalisera une petite roue qu’il compartimente en vingt-six cases correspondant à vingt-six lettres plus une qui est un caractère particulier « caractère Aski » qui veut dire « Je, moi ». Une autre roue plus petite ne comporte, elle, que des chiffres de un à vingt-six qu’il appose par une attache au milieu du cercle à la seconde. Ainsi, en tournant la roue il fait coïncider des lettres à des chiffres. Il transposera des lettres en chiffres. Par l’écriture (en lettres) il y a toujours ce risque d’être mis à nu, il lui faut transposer, « convertir » sa réalité psychique pour « communiquer » : « La magie, les créatures, ça m’aide à communiquer avec les autres. » Toutefois, ce monde « magique » et « crypté » reste très étranger et parfois inquiétant pour ses camarades qui ne parviennent pas toujours à le comprendre mais il réussit malgré tout à susciter de la curiosité et au mieux de la fascination.

12 Le travail d’analyse peut permettre de retrouver le plaisir du jeu ou, mieux, du jouer mis à profit dans le travail de création. La création peut « servir » comme dit ce patient « pour vivre » mais j’ajouterai qu’elle permet justement ce jouer que bien souvent les adultes ont abandonné avec l’enfant qu’ils étaient. L’art (au sens de la création artistique) n’est pas thérapeutique, je dis toujours qu’il est tératologique c’est-à-dire qu’il permet la sortie des monstres et des fantômes. C’est l’occasion de saisir la « crise » psychique adolescente. Comme dit Colette Lhomme-Rigaud dans L’adolescent et ses monstres, « le monstre devient une figure à la fois protectrice et inquiétante[11] [11] C. Lhomme-Rigaud, L’adolescent et ses monstres, Toulouse,...
suite
 ».

Bibliographie

Bibliographie

Adolescences imprévisibles, numéro préparé et coordonné par J.-M. Forget, Journal français de psychiatrie, n˚ 9, 1er trimestre 2000, Toulouse, érès.

Freud, S. 1900. L’interprétation des rêves (Die Traumdeutung), G.W, II-III, 1-642, trad. I. Meyerson, Paris, puf, 1926 et 1967, 6e tirage, 1987, 573 p.

Freud, S. 1899. « Sur les souvenirs-écrans (Über Deckerinnerungen) », G.W. I, 529-544, dans Névrose, psychose et perversion, trad. sous la direction de Jean Laplanche, Paris, puf, 1973, 8e éd. 1992, p. 113-132.

Freud, S. 1905. Trois essais sur la théorie de la sexualité (Drei Abhandlungen zur Sexualtheorie), G.W., V, 29-145, trad. Philippe Kœppel, Gallimard, coll. Folio/essais, Paris, 1987, pour la trad., la préface et les notes, 211 p.

Gori, R. 1996. La preuve par la paroleSur la causalité psychique, Paris, puf.

Gutton, P. 1991. Le pubertaire, Paris, puf.

Hoffmann, C. (sous la direction de). 2000. L’agir adolescent, Toulouse, érès, 95 p. Avec les contributions de Patrick Delaroche, Olivier Douville, Didier Lauru, Serge Lesourd, Jean-Paul Mouras, Jean-Jacques Rassial.

Lacan, J. 1938. Les complexes familiaux, Paris, Navarin, 1984, 112 p.

Lacan, J. 1962-1963. Le Séminaire, livre X, L’angoisse, inédit, polycopié, 195 p.

Masson, C. 2000. La fabrique de la Poupée chez Hans Bellmer – Le faire-œuvre perversifUne étude clinique de l’objet, Paris, L’Harmattan, 491 p.

Masson, C. ; Lheureux, C. 2000. « Les fonctions du tracé en thérapies d’enfants – le mouvement de l’analyse dans la tessiture de l’image », Psychologie clinique, n˚ 10, Paris, L’Harmattan, p. 147-166.

Rassial, J.-J. 1999. Le sujet en état limite, Paris, Denoël, coll. « Espace analytique ».

Winnicott, D. W. 1971. Playing and Reality. Trad. C. Monod et J.-B. Pontalis, Jeu et réalité. L’espace potentiel, Paris, Gallimard, coll. « Connaissance de l’inconscient », 1975, 212 p.

 

Notes

[ *] Céline Masson, psychanalyste, maître de conférences à l’Université Paris-7 Denis Diderot.Retour

[ 1] D’après l’anagramme de Man Ray.Retour

[ 2] S. Freud, « Le créateur littéraire et la fantaisie (Der Dichter und das Phantasieren) », 1908 (6 décembre 1907), G.W. VII, 213-233, dans L’inquiétante étrangeté et autres essais, nrf, trad. Bertrand Féron, Gallimard, coll. « Connaissance de l’inconscient », Paris, 1985 pour la trad. et notes, p. 36.Retour

[ 3] On sait par exemple que, dans le cas de l’artiste Unica Zürn, atteinte de schizophrénie, créer des anagrammes annonçait parfois une bouffée délirante (voir les lettres à Gaston Ferdière, son psychiatre : H. Bellmer et U. Zürn, Lettres au docteur Ferdière, réunies, annotées et présentées par Alain Chevrier, Nouvelles Éditions Séguier, Paris, 1994, 146 p.).Retour

[ 4] Et toute crise n’est-elle pas une crise adolescente (et non pas cette fois-ci d’adolescence) ?Retour

[ 5] C. Masson, La fabrique de la poupée chez Hans Bellmer – Le faire-œuvre perversif, une étude clinique de l’objet, Paris, L’Harmattan, collection « L’œuvre et la psyché », 2000, 492 p., préface de P.-L. Assoun.Retour

[ 6] Titre d’un livre de Walter Benjamin, Images de pensée (Denkbilder), trad. de l’allemand par J.-F. Poirier et J. Lacoste, Paris, Éd. Christian Bourgois, 1998.Retour

[ 7] S. Freud, « Le créateur littéraire et la fantaisie (Der Dichter und das Phantasieren) », op. cit., p. 39.Retour

[ 8] C. Masson, L’angoisse et la création – Essai sur la matière, la matière-angoisse et l’en-formation, collection dirigée par Alain Brun, Paris, L’Harmattan, 2001, 283 pages.Retour

[ 9] Il s’agit d’un centre de psychothérapie pour enfants et adolescents acueillant en internat de semaine des jeunes (de huit à vingt ans) présentant des troubles graves de la personnalité et pour lesquels une séparation avec le milieu familial a été nécessaire (après parfois une hospitalisation en psychiatrie).Retour

[ 10] Ibid., p. 129.Retour

[ 11] C. Lhomme-Rigaud, L’adolescent et ses monstres, Toulouse, érès, 2002, quatrième de couverture.Retour

Résumé

Lorsque l’on parle de la période adolescente, on parle de « crise d’adolescence » et il me semble que nous avons à rapprocher « crise » et « créativité ». Chez l’artiste, créer met le sujet en état de crise. Il se produit alors un tremblement des limites, un vacillement de la structure et le sujet s’y risque coûte que coûte. La « crise » créative (adolescente) est un moment d’entre-deux où se réaménage l’économie pulsionnelle, où se redéploient les frontières entre dedans et dehors, intérieur et extérieur et donc où se redéfinissent les coordonnées narcissiques. Ce qui se joue essentiellement c’est le rapport aux autres et au monde. On peut dire que cet éclat adolescent est sous-jacent à l’éclat que j’ai appelé « narcistique » puisque l’enjeu artistique est bien narcissique. Nous proposons dans cet article de nous pencher sur le jeu et la magie dans le jeu chez un adolescent qui s’invente une autre réalité car cela lui permet, comme il dit, de sortir de la « banalité » de la vie quotidienne.

Mots-clés

crise, création, jeu, fantasme


PLAN DE L'ARTICLE


POUR CITER CET ARTICLE

Céline Masson « Image/Magie à l'adolescence », La lettre de l'enfance et de l'adolescence 3/2007 (n° 69), p. 11-18.
URL :
www.cairn.info/revue-lettre-de-l-enfance-et-de-l-adolescence-2007-3-page-11.htm.
DOI : 10.3917/lett.069.0011.