La lettre de l'enfance et de l'adolescence 2008/1
La lettre de l'enfance et de l'adolescence
2008/1 (n° 71)
128 pages
Editeur
I.S.B.N. 9782849209043
DOI 10.3917/lett.071.0099
A propos de cette revue Site Web
Acheter en ligne

Ce numéro ou un abonnement.

Ajouter au panier Ajouter au panier - La lettre de l'enfance et de l'adolescence
La lettre de l'enfance et de l'adolescence 2008/1 (n° 71) 15 €

Versions papier et électronique : le numéro est expédié par poste.
Il est également accessible immédiatement en ligne.

Abonnement 2 numéros doubles à partir du n°2012/2 40 €
Abonnement 2 numéros doubles à partir du n°2012/1 40 €
Abonnement 2 numéros doubles à partir du n°2011/2 40 €

Tous les numéros en ligne sont immédiatement accessibles.

ATTENTION : cette offre d'abonnement est exclusivement réservée
aux particuliers. Pour un abonnement institutionnel, veuillez
vous adresser à l'éditeur de la revue ou à votre agence d'abonnements.

Cairn.info respecte votre vie privée
Alertes e-mail

Recevez des alertes automatiques relatives à cet article.

S'inscrire Alertes e-mail - La lettre de l'enfance et de l'adolescence

Être averti par courriel à chaque nouvelle parution :
d'un numéro de cette revue
d'une publication de Fleur Michel
d'une citation de cet article

Votre adresse e-mail

Gérer vos alertes sur Cairn.info

Cairn.info respecte votre vie privée
Enfance et handicap

Vous consultezQuand veille et sommeil s’opposent : entre penser et dormir, il faut choisir

AuteurFleur Michel[*] [*] Fleur Michel, psychologue clinicienne en institut médico-éducatif,...
suite
du même auteur



À l’adolescence, souffrir d’un déficit intellectuel rend plus difficile le travail d’élaboration nécessaire au franchissement de cette période riche en remaniements psychiques. Se représenter les modifications corporelles propres à la puberté, vivre cette période de réaménagements identitaires sans être trop envahi par des angoisses massives et peu élaborables, faire avec la montée en puissance des pulsions agressives et libidinales, telles sont, dans les grandes lignes, ce à quoi s’attellent les adolescents handicapés mentaux avec l’aide des professionnels des établissements spécialisés qu’ils fréquentent. À cela s’ajoute la question du handicap, de l’identité de sujet handicapé à laquelle ces jeunes doivent faire face, en particulier lorsque leur projet d’avenir et leur orientation dans un établissement pour adulte sont travaillés avec le soutien de l’équipe éducative. Cette question apparaît pour certains, plus à l’aise avec la verbalisation, sous la forme : « Pourquoi je viens ici ? Pourquoi je ne suis pas au collège ? » La tendance à la conflictualisation propre à cette période de la vie, plus ou moins bien repérable chez ces adolescents selon leur niveau de développement, mobilise un panel de défenses et c’est là que, contre toute attente dans un externat médico-éducatif, la question du sommeil prend toute son importance. Que penser des endormissements soudains de certains jeunes lors d’échanges en groupes ? Que penser des envies irrépressibles de s’assoupir qui vous saisissent aussi, en tant que psychologue, au cours de certains entretiens individuels ou d’animation de groupes ?

2 Telles sont les interrogations sur lesquelles s’étaye la réflexion que je propose ici sur l’articulation et l’opposition qui apparaît parfois entre les états de sommeil et la veille, dans le travail avec les adolescents handicapés mentaux.

Handicap mental et développement psychique

3 Les définitions actuelles du handicap prennent, dans l’ensemble, très peu en compte les dimensions intrapsychiques et développementales du fonctionnement mental des handicapés mentaux. Les dernières évolutions de ces définitions, notamment dans la classification internationale du fonctionnement, du handicap et de la santé de l’oms (cif), ont certes le mérite de mettre en exergue le handicap comme issu d’une interaction et non plus comme l’état immuable d’un sujet : « Le handicap désigne les déficiences, limitations d’activité et restrictions de la participation. Il désigne les aspects négatifs de l’interaction entre un individu (ayant un problème de santé) et les facteurs contextuels dans lesquels il évolue (environnementaux et personnels) » (De Carlo-Bonvin, 2003, p. 6-13). Mais ces définitions ne renseignent pas sur l’impact de ce statut d’handicapé, sur le psychisme des sujets en question. Or, les tout premiers mois de vie des adolescents handicapés mentaux qui sont en institut médico-éducatif ont été profondément marqués par l’annonce du handicap et par les effets de celui-ci sur leurs parents. Pour Francine André, l’environnement psychosocial apparaît « comme un élément à part entière dans la construction de la symptomatologie » (1986, p. 18). Jusqu’à présent, seule la psychanalyse propose une définition qui inclut une dimension psychopathologique et développementale. Dans ce corpus théorique, le handicap mental renvoie à un état évolutif marqué par une dimension déficitaire qui ne peut être appréhendée qu’au travers de l’étude de l’organisation de la personnalité du sujet en question dans son entier et non par la seule exploration du déficit intellectuel (Perron, 2000, p. 182). La conjonction entre un sujet particulier, une perturbation majeure survenue dans son enfance et la rencontre avec le modèle en cours du handicap génère cette désignation de « handicapé mental » ainsi que l’entrée du sujet, quasi irréversible, dans le domaine du handicap. C’est à partir de cette entrée dans le domaine du handicap que les interactions du sujet dit « handicapé mental » avec son entourage, interactions spécifiques placées sous le signe du handicap, seront susceptibles d’interagir de manière particulière avec la construction de son fonctionnement psychique.

4 Au moment de l’adolescence, le fonctionnement psychique des jeunes pris en charge en institut médico-éducatif témoigne de l’impact du fait d’être handicapé notamment au travers des mécanismes de défenses mis en œuvre face aux conflits psychiques. Ces défenses sont le plus souvent archaïques. Elles témoignent de la grande difficulté de ces sujets à se construire psychiquement en raison de la défaillance de l’environnement primaire qui s’est trouvé détruit du fait du traumatisme généré par le handicap. Le déni et le clivage de l’objet sont largement représentés. Les défenses maniaques, l’idéalisation et l’identification projective apparaissent aussi à l’occasion. S’y ajoutent aussi l’inhibition, l’annulation, le besoin d’immuabilité, l’évitement, les somatisations, les mouvements de régression, les automutilations et les mises en danger de soi. Les angoisses contre lesquelles il faut lutter sont le plus souvent des angoisses de mort, d’effondrement, d’annihilation. En appui sur ma pratique clinique en institut médico-éducatif, j’ajouterai à ces défenses un certain type d’endormissement et de sommeil dont l’apparition est régulièrement constatée, dans un cadre spécifique de travail de groupe.

Le sommeil en groupe

5 La conjonction des objectifs psychologiques et éducatifs que poursuivent les professionnels de l’institut médico-éducatif où j’exerce conduit à recourir à différents dispositifs groupaux. La mise en place de ces dispositifs repose sur l’idée que les situations groupales sont susceptibles de procurer un soutien au travail d’élaboration psychique dans lequel les adolescents handicapés mentaux doivent s’engager au fil de leur prise en charge afin de quitter l’établissement, à vingt ans, dans les meilleures conditions. Parmi ces situations groupales, mon intérêt se porte ici sur un travail en groupe que je co-anime avec l’assistante sociale et une éducatrice chargée du suivi des stages en milieu adulte : « Le groupe des sortants. » Le groupe des sortants réunit six à huit jeunes de l’institut médico-éducatif, âgés de dix-huit ans ou plus et les animatrices. La participation à ce groupe est proposée à chaque jeune à partir de son dix-huitième anniversaire, ce qui permet de marquer symboliquement l’entrée dans l’âge adulte. Ces jeunes adultes sont ainsi sollicités une fois par trimestre pour venir évoquer dans ce groupe leurs projets d’avenir. L’objectif du groupe énoncé en début de chaque séance par l’un des participants ou l’une des animatrices est le suivant : « Dans ce groupe, on vient parler de ses projets d’avenir, de l’après institut médico-éducatif. » À partir de ce qui est posé comme la préoccupation commune des membres du groupe, les jeunes prennent la parole à tour de rôle. Certains demandent la parole, d’autres sont sollicités par les animatrices afin qu’au terme du groupe chaque participant ait pu intervenir au moins une fois. Les échanges entre les jeunes sont favorisés. Ceux qui viennent pour la première fois parlent le plus souvent de leurs expériences de stages en établissements pour adultes, d’autres, plus près du moment de leur sortie de l’établissement, évoquent d’emblée leur souhait d’intégrer une autre structure. Une place importante est donnée à l’expression des désirs, indépendamment de leurs conditions futures de réalisation. Quelques-uns évoquent ainsi leur envie de se marier, d’avoir des enfants, d’avoir une maison. L’insertion dans une structure de type centre d’aide par le travail (cat[1] [1] Ces établissements ont récemment été renommés esat...
suite
), foyer de jour, foyer de vie ou section d’adaptation spécialisée (sas) et les implications de celle-ci (rémunération ou non, départ de l’institut médico-éducatif) restent l’un des thèmes principaux. Les questions posées par les animatrices permettent à chacun de préciser ses propos ou de poser des questions. Sur les aspects pratiques et administratifs, l’assistante sociale et l’éducatrice apportent à l’occasion des éléments de réponse. L’objectif institutionnel général de ces groupes est de permettre à ces jeunes de se projeter dans l’avenir et d’élaborer un projet de sortie.

6 Dans l’ensemble, ces groupes sont difficiles pour les jeunes car il leur faut non seulement prendre une distance par rapport aux stages qu’ils ont effectués et tirer des conclusions générales des bilans de ces stages, mais en plus se projeter dans un avenir inquiétant en s’appuyant sur ces conclusions. Leur déficience intellectuelle leur rend ardu le travail psychique proposé, travail compliqué encore par l’émergence d’affects importants lorsqu’il est question de leur départ, de la séparation de l’établissement. La position de leurs parents à propos de cette sortie est aussi un facteur important qui peut leur rendre encore moins aisée cette projection. Après plusieurs années de pratique de ces groupes, il a été possible aux animatrices de repérer un phénomène récurrent et propre à ce groupe sur lequel je souhaite à présent revenir : au bout de quelques minutes après le début du groupe, certains jeunes, un, voire deux, par groupe, se retrouvent brusquement en « état de sommeil ». Ils s’endorment, au milieu des échanges. La succession des groupes met en évidence que ce sont toujours les mêmes jeunes qui s’endorment de cette manière, c’est-à-dire brusquement et profondément. L’animation que je peux faire, avec ces mêmes jeunes, d’autres groupes de parole dont le thème est entièrement libre et, dans les faits jamais spontanément centré sur la sortie et l’avenir, permet aussi de lier ces phénomènes d’endormissement au travail effectué dans le groupe des sortants, puisque dans aucun des autres groupes, ces jeunes ne s’endorment de la sorte. Ces phénomènes d’endormissement se répètent au fil des groupes puis disparaissent. À partir du moment où les jeunes qui s’endormaient régulièrement parviennent à rester en état de veille pendant toute la durée du groupe, ces endormissements semblent avoir disparus définitivement, comme s’il s’agissait d’une étape alors dépassée.

État de sommeil, extinction des feux

7 Comment appréhender ces états de sommeil en groupe spécifique au groupe des sortants ? Quelle fonction peuvent-ils avoir ? Qu’apportent-ils aux jeunes en question ? Deux vignettes cliniques me permettront de proposer un approfondissement des questions qui émergent devant ce qui semble se poser comme une énigme aux animatrices de ce groupe, tant ce sommeil diffère de ceux qu’elles peuvent observer à d’autres moments (en fin de journée, à l’heure de la sieste, ou sous l’effet d’un traitement neuroleptique sédatif). Ces deux vignettes concernent deux jeunes qui souffrent de séquelles de dysharmonie psychotique. Ils bénéficient de groupes de parole à thème libre, du groupe des sortants et ponctuellement d’entretiens individuels.

8 Jérôme est un jeune homme de dix-neuf ans et demi. Il vient régulièrement au groupe des sortants. Lorsque les membres de son groupe sont installés sur les chaises disposées en rond et que certains jeunes ont pris la parole pour rappeler les raisons de ce rassemblement, Jérôme se retrouve soudain en état de sommeil. Très vite, ses yeux se ferment. Il n’est plus là. Le groupe peut se dérouler intégralement sans qu’il ne sorte de cet état, excepté au moment où le groupe s’achève. Les essais effectués pour l’aider à revenir à lui restent infructueux. Il ne réagit pas à son prénom. En revanche, les bruits des chaises et l’agitation qui l’entoure apparaissent alors comme le signe qui lui permet de sortir de cet état. Comme les autres, il prend ses affaires et saluent les animatrices.

9 Stéphanie est une jeune fille de dix-huit ans. C’est la première fois qu’elle vient au groupe des sortants. Elle vient par ailleurs très régulièrement, et depuis plusieurs années, aux groupes de parole (sans thème imposé) que j’anime dans l’institut médico-éducatif, groupes dans lesquels elle se montre participante et n’hésite pas à aborder des sujets complexes comme celui de la sexualité et de l’enfantement. Après les interventions des quelques jeunes qui ouvrent le groupe des sortants et expliquent aux nouveaux participants qui viennent d’avoir dix-huit ans l’objectif du groupe, Stéphanie dort profondément. L’éducatrice essaye de la réveiller doucement, dans un premier temps, puis plus fermement. Stéphanie ouvre brièvement les yeux mais son regard est vide. Très vite, elle retombe en léthargie jusqu’à la fin de la séance. Lors des entretiens individuels, Stéphanie ne rapporte aucun trouble du sommeil, ce qui est confirmé par ses parents. Aucun rêve n’est spontanément évoqué. Lorsque la question lui est posée, elle se défend qu’un tel phénomène puisse la concerner. Toute plongée dans l’imaginaire semble source d’angoisses archaïques intenses de dévoration. Ses productions graphiques restent pauvres et stéréotypées.

10 Parmi les pistes de réflexion qui me sembleraient à approfondir, je citerai en premier lieu la position des parents envers le handicap mental des jeunes qui se retrouvent dans ces états de sommeil, état dont il est très difficile de les sortir avant que le groupe des sortants ne soit terminé. Qu’il s’agisse de Stéphanie ou de Jérôme, dans les deux cas, les difficultés de ces jeunes font l’objet d’un déni et d’une souffrance inabordable chez leurs parents. Chaque fois que les problèmes de Jérôme sont abordés avec ses parents en entretien familial, des défenses massives sont érigées. En ultime recourt, les parents en viennent à dénigrer le travail effectué par l’équipe avec leur fils, rejettent toute évaluation faite de celui-ci, menacent de le retirer de l’établissement sans jamais passer à l’acte, agressent les professionnels qui les reçoivent ou ne viennent plus aux entretiens. Les parents de Stéphanie viennent régulièrement rencontrer les professionnels. Ils se montrent chaleureux, nourrissent parfois l’équipe de leur spécialité culinaire, parlent tant et plus de recettes de cuisine, de la taille de leur appartement, du prix des loyers, parfois du fait que leur fille a eu des problèmes petite, puisqu’elle imitait sa sœur autiste, mais évoquent sa bonne évolution et sa vie future d’une manière qui évacue et dénie toutes les difficultés actuelles. Stéphanie ne peut se reconnaître dans les propos de ses parents. Les essais qu’elle fait pour parler de ses stages ne sont pas entendus, sa parole n’est pas reçue. Seule existe cette image factice d’elle-même supposée être la sienne par ses parents. Jérôme et Stéphanie sont confrontés de manière différente à la même difficulté, ils ne peuvent se projeter dans l’avenir en s’appuyant sur l’image que leurs parents ont d’eux. Cette image matérialise le déni de leur identité de sujet handicapé. Aucun avenir dans lequel, en tant que tel, ils pourraient trouver leur place ne peut exister. La survenue de ces états de sommeil dans ces groupes peut aussi être rattachée au fait que les professionnels présents renvoient à chaque jeune une image de lui-même susceptible d’entrer en conflit avec celle que les parents leur renvoient. Comment concilier une image de soi comme être de désir, présentant certes des difficultés, et l’image factice et déformée d’eux-mêmes que certains parents leurs proposent et à laquelle ils cherchent à se conformer pour ne pas raviver la blessure de ces derniers d’avoir un enfant handicapé ? Avec le recul, s’ajoute aussi à la réflexion le fait que les jeunes qui présentaient ces états de sommeil ont pu, malgré tout, quitter l’établissement dans de bonnes conditions et surtout, au fil des groupes des sortants, ne plus s’endormir. Qu’ils participent normalement à ce groupe, au bout d’un moment, a pu être ainsi lié aux changements issus chez leurs parents. Malgré les difficultés de ces derniers à se représenter leur enfant, devenu jeune adulte, et son avenir, l’arrivée d’une échéance sur laquelle le déni a achoppé, à savoir la date fixée de sortie de l’établissement par l’institut médico-éducatif, élément de réalité dont les conséquences sont importantes, a finalement contraint les familles à investir un autre établissement. Cela a aussi permis aux professionnels qui les recevaient en entretien familial de les accompagner dans un travail de deuil partiel de l’enfant imaginaire. Tout changement chez leurs parents a le plus souvent des effets assez rapides sur les adolescents handicapés mentaux. Ce fut le cas dans un tel contexte. À partir du moment où Jérôme et Stéphanie ont pu investir et se représenter, même de manière partielle, quelque chose de leur avenir, leurs endormissements ont cessé. Ils expliquaient alors aux autres jeunes dans les groupes des sortants qu’ils allaient aller au foyer x, pour l’un, au centre d’aide par le travail de la ville de y pour l’autre.

11 Dans un tel contexte, j’avancerai l’hypothèse que les états de sommeil constatés en groupe des sortants, lorsqu’il est question d’évoquer l’avenir, peuvent apparaître tant comme la mise en scène du déni parental qui barre l’accès aux représentations du futur, à un investissement positif d’eux-mêmes comme jeunes adultes que comme la réponse psychique qui lui est faite. À cette piste de réflexion, j’ajouterai aussi que cette mise en scène pourrait correspondre à une sorte de court-circuit psychique aboutissant à un état de mort psychique, à un désinvestissement de la sphère psychique. Cette autre hypothèse est, cette fois, davantage issue du repérage de phénomènes contre-transférentiels de ce type qui surprennent par leur violence, leur caractère soudain et inhabituel, lors d’entretiens individuels. Ces phénomènes pourraient être décrits soit comme l’apparition d’une lutte pénible contre une sorte d’irrépressible besoin de ne plus penser, de ne plus écouter, de ne plus rien savoir de l’autre, soit, lorsque cette lutte a échoué ou que ce mouvement n’a pu être repéré, par un vécu de reprise de conscience soudaine, vécu ressemblant à un réveil brutal qui ne succéderait à aucun sentiment d’avoir dormi mais plutôt à celui de sortir d’un blanc, d’un arrêt momentané de la vie psychique au cours duquel rien ne s’est passé, dont il est impossible de dire quoi que ce soit. Ce type d’absence, de désinvestissement psychique n’est pas productif. En entretien individuel, le jeune handicapé mental semble lui-même ne rien remarquer de cette absence psychique de son interlocuteur. En groupe des sortants, la co-animation par la psychologue et l’éducatrice ou l’assistante sociale apparaît comme un moyen de neutraliser ces phénomènes chez les animatrices qui se relaient lorsque ces mouvements de sidération commencent à se faire sentir. Cette co-animation ne mettrait-elle pas alors en échec certaines défenses mobilisées chez les jeunes face à la tâche demandée, au point qu’ils n’aient d’autres solutions que de céder à ces endormissements spécifiques à valeur de rupture psychique ?

Conclusion

12 Face à des jeunes qui présentent un déficit intellectuel, le travail visé par les professionnels, dans les groupes des sortants, peut se décrire en termes de construction de représentations. L’idée est d’aider ces jeunes à élaborer des représentations de leur avenir. Or, les contraindre à se représenter l’avenir, à élaborer une image d’eux-mêmes dans l’avenir revient à mobiliser les investissements narcissiques. La plupart de ces jeunes présentent une faille narcissique et des défenses narcissiques qui excluent de nouveaux investissements posés comme trop dangereux pour l’image de soi. Les contraindre à construire de nouvelles représentations et à de nouveaux investissements apparaît comme un acte violent. Leur psychisme renvoie par ces endormissements l’impossible prise en charge psychique du travail proposé. La carence de représentation est matérialisée par le sommeil. Dans cette perspective, ces endormissements ne pourraient-il pas être envisagés comme la manifestation d’une déliaison voire d’une somatisation ? Et face à ces états de sommeil, les manifestations contre-transférentielles qui apparaissent dans certains entretiens individuels avec des jeunes handicapés mentaux sous forme d’une envie irrépressible de dormir, ou d’un effacement temporaire de toute activité psychique ne serait-il pas à entendre comme un effet d’identification projective ? Sans aller plus loin dans ces développements ici, je conclurai cependant sur l’importance du soutien de l’activité représentative de ces jeunes : non couplé à un travail visant à faire évoluer les représentations parentales de l’adolescent handicapé, celui-ci me semble inenvisageable car violent et sans effet, au risque d’entériner une situation dans laquelle entre penser et dormir, il faut choisir.

Bibliographie

Bibliographie

André, F. 1986. L’enfant insuffisamment bon en thérapie familiale psychanalytique, Lyon, pul, 241 p.

De Carlo-Bonvin, M. 2003. « Nouvelle classification internationale du fonctionnement, du handicap et de la santé. Réflexions et enjeux pour la pédagogie spécialisée », Pédagogies spécialisées, 2, 6-13.

oms. 2001. cif : Classification internationale du fonctionnement, du handicap et de la santé, 220 p. [en ligne]. http://www.moteurline.apf.asso.fr/epidemiostatsevaluation/autresformats/cih2versioncomplete.pdf

Perron, R. 2000. L’intelligence et ses troubles. Des déficiences mentales de l’enfant aux souffrances de la personne, Paris, Dunod, 246 p.

 

Notes

[ *] Fleur Michel, psychologue clinicienne en institut médico-éducatif, docteur en psychopathologie, lasi, Laboratoire de psychopathologie psychanalytique des atteintes somatiques et identitaires, chargée de cours à l’université de Paris X-Nanterre.Retour

[ 1] Ces établissements ont récemment été renommés esat : Établissement spécialisé d’aide par le travail.Retour

Résumé

Le groupe des sortants, dispositif institutionnel particulier concernant de jeunes adultes handicapés mentaux vise à soutenir la projection de soi dans l’avenir et l’élaboration d’un projet de vie. La survenue, au cours de ces groupes, d’états de sommeil particulier conduit la réflexion vers une compréhension de ces phénomènes comme manifestation défensive en lien avec les relations entretenues par ses jeunes avec leurs parents.

Mots-clés

handicap mental, adolescents, mécanismes de défense, sommeil, mort psychique


PLAN DE L'ARTICLE


POUR CITER CET ARTICLE

Fleur Michel « Quand veille et sommeil s'opposent : entre penser et dormir, il faut choisir », La lettre de l'enfance et de l'adolescence 1/2008 (n° 71), p. 99-105.
URL :
www.cairn.info/revue-lettre-de-l-enfance-et-de-l-adolescence-2008-1-page-99.htm.
DOI : 10.3917/lett.071.0099.