La lettre de l'enfance et de l'adolescence 2008/2
La lettre de l'enfance et de l'adolescence
2008/2 (n° 72)
126 pages
Editeur
I.S.B.N. 9782749209050
DOI 10.3917/lett.072.0005
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Vous consultezLire, écrire, pour survivre

AuteurFrançoise Petitot du même auteur


« Pourquoi on dit avoir le cafard ?... C’est parce que les cafards ils sont petits, ils peuvent rien faire, ils sont toujours en galère. Alors ils voudraient être plus grands, mais c’est pas possible, ils sont trop dégoûtés. »Sandra, Entre les murs, F. Bégaudeau, Folio

On ne sait plus où donner de la tête. De quelque côté que l’on se tourne des pétitions circulent, des résistances tentent de s’installer, des luttes sociales s’organisent, toutes sans beaucoup de succès sur un plan général. Les institutions, les équipes sont en difficulté, déconcertées par de nouvelles législations, de nouvelles contraintes, de nouveaux objectifs, et par la difficulté des situations auxquelles elles ont affaire. Les situations dites de « souffrance au travail », de « harcèlement moral », nouvelles qualifications des dysfonctionnements institutionnels, se multiplient. Le nombre de professeurs, éducateurs, diminue tandis que l’on ne cesse d’annoncer des mesures répressives Du côté des jeunes ça ne va pas si bien que ça : les actes de violence, parfois racistes, semblent augmenter, les adolescents n’ont, paraît-il, jamais autant fugué[1] [1] Selon sos enfants disparus, dispositif créé par la Fondation...
suite
, et la toxicomanie semble se développer, bref... les temps sont difficiles.

2 Pourtant… pourtant un film sur une classe de collège du 19e arrondissement de Paris obtient la palme d’or à Cannes. Le livre dont il s’inspire, Entre les murs, s’est vendu à plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires. S’il « documente la quotidienneté laborieuse » d’un enseignant, c’est aussi un ouvrage sur la langue qui n’est pas sans rappeler le film L’esquive. D’une écriture scandée, rythmée, l’auteur nous fait participer au découragement, au désengagement des enseignants, mais surtout à la vitalité ignorante, désordonnée, d’élèves au présent difficile et à l’avenir pour le moins incertain. Ça veut dire quoi « somme toute » ? et « la puce à l’oreille » ? et c’est quoi un point-virgule ? et ça s’utilise comment ? et c’est quoi l’ironie ? et « vraisemblable ça veut dire c’est n’importe quoi ? ». Vitalité que ces élèves ont mise à l’épreuve en travaillant un an dans des ateliers de théâtre pour jouer leur propre rôle et en respectant les exigences d’un tournage.

3 Pourtant… pourtant à Lille, une professeur de lettres stagiaire, Farida Gillot, a fait travailler pendant un an, une trentaine d’élèves de seconde bep industries graphiques, sur Matin Brun, nouvelle antifasciste sur les conséquences de nos petites compromissions quotidiennes, écrite en 1998 et vendue, de façon inattendue, à plusieurs centaines de milliers d’exemplaires. Ils invitent l’auteur à une journée de débat au lycée, enregistrent, filment les débats. Le « ballet de questions-réponses bien orchestré nous porta haut », raconte la libraire[2] [2] Corinne Vanmerris, « Une journée particulière de...
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. En fin de journée, un lycéen, sur la feuille quadrillée arrachée à un grand cahier à spirales, interroge : « Monsieur, est-ce qu’on résiste encore aujourd’hui ? »

4 Si ces « rencontres » se construisent autour d’un livre, ne serait-ce pas parce que l’écriture met en mots, en images, en pensée ce qui nous trouble, nous agite, nous habite, en même temps qu’elle montre à la fois la possibilité d’aller au-delà et l’impossibilité de tout dire. L’écriture complexifie nos pensées, parfois les crée, les arrache au magma de l’impensé, de l’innommable, de l’impossible à dire, mais aussi aux discours convenus du savoir ou de l’information. Que l’on songe au succès dans nombre d’associations des ateliers d’écriture pour les jeunes (et les moins jeunes d’ailleurs) non pas pour apprendre à « bien écrire » mais pour tirer du fond d’eux-mêmes « les mouvements de la vie[3] [3] Cf. Henri Bauchau, « L’écriture est liée à la...
suite
 » qui les habite.

5 Elle dit un univers, celui de l’auteur, dans lequel, lors de la lecture, le nôtre se reconnaît, ou auquel il s’ouvre parfois avec douleur, mais aussi avec soulagement, voire émerveillement. Qu’on se souvienne par exemple du livre de Jeanne Bennameur Les Demeurées, lu par des milliers de travailleurs socio-éducatifs et de psychologues bouleversés par l’univers de cette petite fille et de sa mère « demeurée », tout autant que par celui de l’institutrice, acharnée à « faire son bien ».

6 Lire, c’est prendre de la distance avec les turbulences du monde, les affects qu’elles suscitent, tout en s’approchant, souvent par l’imaginaire que suscitent les mots, les métaphores, le récit, de ce qu’elles provoquent dans notre vie psychique, des « mouvements de la vie » évoqués plus haut.

7 Lire, écrire, pour survivre, comme dit l’une de nos collègues écrivain.

 

Notes

[ 1] Selon sos enfants disparus, dispositif créé par la Fondation pour l’enfance, le nombre de fugues chez les 13-17 ans augmenterait de 10 % chaque année (mars 2008).Retour

[ 2] Corinne Vanmerris, « Une journée particulière de quarante lycéens lillois », Le Monde, 16 mai 2008.Retour

[ 3] Cf. Henri Bauchau, « L’écriture est liée à la vie, aux mouvements de la vie », La Lettre de l’enfance et de l’adolescence, revue du grape, « L’enfant, les livres, l’écrit », n° 61, septembre 2005, érès.Retour

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POUR CITER CET ARTICLE

Françoise Petitot « Lire, écrire, pour survivre », La lettre de l'enfance et de l'adolescence 2/2008 (n° 72), p. 5-6.
URL :
www.cairn.info/revue-lettre-de-l-enfance-et-de-l-adolescence-2008-2-page-5.htm.
DOI : 10.3917/lett.072.0005.