La lettre de l'enfance et de l'adolescence 2008/3
La lettre de l'enfance et de l'adolescence
2008/3 (n° 73)
128 pages
Editeur
I.S.B.N. 9782749209401
DOI 10.3917/lett.073.0011
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Dossier : Un enfant est handicapé

Vous consultezLe handicap et le différent

AuteurDidier Ouédraogo du même auteur



Entamer ou poursuivre une réflexion sur le handicap semble constituer, a priori, une charge linguistique et sémantique problématique, tant il est vrai qu’une telle notion s’élucide à la marge, comme si elle comportait en elle-même la difficulté de son appréhension. La recherche du sens paraît alors primordiale. En effet, la notion de handicap semble recouvrer une dimension générique dont l’écho dans la conscience collective et l’usage qu’on en fait induisent une relation particulière. Partant d’une idée d’incapacité, voire de faiblesse momentanée ou chronique à exécuter une tâche, à atteindre un objectif, jusqu’à la reconnaissance d’un statut ou l’acceptation d’une définition touchant une personne humaine, reconnue par un groupe social, la notion de handicap intéresse à la fois une approche linéaire et transversale. Linéaire en raison de la temporalité existentielle qui marque les personnes handicapées et les relations familiales et sociales que cette temporalité induit ; transversale, en raison de l’inscription du handicap dans l’espace des humains comme ce qui caractérise une série d’approches diverses de la notion relative au genre, à l’âge et à la structuration sociale de la personne.

2 Au travers de ces considérations, s’interroger sur le handicap implique une tâche aussi ample que complexe qui, pour être complète, devrait se munir de tous les outils d’approche de la connaissance humaine, tant chaque outil ou chaque champ de connaissance constitue une perspective spécifique et complémentaire dans un tel questionnement.

3 Pour la présente étude, nous nous limiterons à trois interrogations :

  • premièrement, jeter les bases de cette réflexion en puisant dans la philosophie naturelle de la pensée antique et certains mythes qui l’ont alimentée. Ils permettent d’échafauder une manière de voir le handicap au sein de l’ontologie et de la mythologie ;
  • deuxièmement, envisager la dimension culturelle de la notion et ce qu’elle présuppose comme représentation du monde et des êtres ;
  • enfin, comprendre la personne handicapée à partir de sa genèse, théorique et culturelle. Ce faisant, il nous sera alors possible d’inscrire la notion de handicap comme une forme existentielle dont la base, avant d’être dans le handicap, est dans l’humain.

Origines et représentations du handicap

L’existence des êtres naturels

4 Une réflexion sur la notion de handicap nous conduit d’emblée à la recherche terminologique. Force est de constater l’inexistence d’un terme précis qui l’appréhende. C’est par des terminologies rapprochées, des définitions en creux qu’elle se précisera. Un premier repère nous est fourni par la pensée grecque de la constitution naturelle des êtres. La philosophie naturelle d’Aristote nous en fournit quelques clés. Divisée en plusieurs traités (Physique, Du traité de la nature, De la génération et de la corruption, Des parties des animaux, de l’Histoire des animaux, Petits traités d’histoire naturelle, Mouvement des animaux…), la philosophie naturelle nous enseigne sur la connaissance ou la représentation des êtres naturels. L’être naturel, chez Aristote, vit sous le mode de quatre causes complémentaires (matérielle, formelle, efficiente, finale). En ce sens, la matière et la forme sont impliquées dans le principe du mouvement. Chaque être, mis en mouvement, induit un changement qui le conduit vers son but ultime, ce pour quoi ou en vue de quoi il est comme il est. La nature ne faisant jamais rien en vain, toute chose naturelle a alors sa fin en elle-même. Et ce qu’il y a de meilleur pour toute chose naturelle est sa fin[1] [1] Cf. Aristote, La politique. ...
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. À l’inverse, une chose dont le mouvement soit s’inverse, soit s’interrompt, et par conséquent n’aboutit pas à son terme, s’altère, s’aliène. L’altération ou l’aliénation sont des formes non achevées de corruption des êtres naturels. Toute chose ne répondant pas à sa finalité est corrompue et tout ce qui est corrompu peut être associé à la notion de mal. Ces considérations ontologiques sont traversées par une dimension pratique, fonctionnelle et morale. Les notions du vrai, d’efficace et de bien se rejoignent dans l’approche de l’être. Elles sont, dans cette analyse, synonymes de conformité, de bien-formé. La notion de malformation que nous entrevoyons derrière celle du handicap ne semble plus très éloignée des considérations aristotéliciennes de la corruption.

5 Les manifestations singulières et accidentelles n’appartiennent pas en propre à l’essence de l’être. Elles ne participent pas à sa définition : « L’Être se dit de l’être par accident ou de l’être par essence[2] [2] Aristote, Métaphysique, 1017a. ...
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. » Par conséquent, le hasard, l’accident ou la corruption, autant de notions qui s’appliqueraient aux êtres auxquels il manque quelque chose, ou qui auraient subi, au cours de leur mouvement, un changement négatif (arrêt, inversion, déviation, interruption). L’être par accident se trouve en deçà (sous-nature) ou au-delà (surnature, transcendance) des êtres par essence. Un au-delà ou un en deçà qui vont alimenter une perception du handicap.

De la mythologie au handicap

6 Dans la mythologie grecque, l’union de la Terre, Gaia, et du Ciel, Ouranos a donné naissance à une lignée de créatures monstrueuses dont Cronos, qui mutila son père et fut destitué par Zeus. L’origine mythologique des monstres nous expose une compréhension et nous décrit des relations entre les vivants. Bien que son étymologie « monstrum » (de monstrare) apparaisse plus tard (xiie siècle) avec une connotation religieuse, le monstre dénonce quelque chose dont le sens reste un signe à déchiffrer, un signe à faire voir. Le terme a évolué pour s’appliquer aux êtres humains et aux animaux ayant des déformations physiques ou aux créatures composites, aux formes étonnantes. Le monstre étonne, le handicapé fait voir, ce faisant, étonne, surprend, met en jeu les affects et les représentations convenues des autres.

7 Des récits mythologiques vont nourrir des représentations culturelles à travers le temps et l’espace. Comme la conséquence d’un ethnocentrisme antique, la vision de la difformité se déplace de l’Occident vers l’Afrique avec l’exemple des Pygmées. Dans le monde antique, nombre d’auteurs (Homère, Aristote, Hérodote, Hésiode, Pline l’Ancien, saint Augustin) ont laissé transparaître une vision du Pygmée. Leur imagination débordante faisait du Pygmée un être qui sera vite stigmatisé, monstrueux, hors normes. Comme l’illustre Aristote dans De la génération des animaux[3] [3] Aristote, De la génération des animaux II, 8, 748b-749a. ...
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, la petite taille des Pygmées serait une conséquence d’une mauvaise gestation, similaire à celle des bidets qui ne sont que des avortons des mulets.

8 Saint Augustin se demandera à son tour comment les descendants de Noé ont pu donner naissance à de si petites créatures dont la taille ne dépasse pas une coudée[4] [4] Rapporté par Philoastre dans Vie d’Apollonios, II et...
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.

9 Dans la conception africaine du monde, le corps est une catégorie constitutive de la personne. L’apparition d’une difformité range l’individu dans la dimension des êtres-surnature, susceptibles de nuire. Ils portent en eux des énergies négatives et suscitent méfiance et crainte.

10 Nombreuses sont les justifications rationnelles, humaines et supranaturelles qui convergent vers cette idée maîtresse, dans les univers occidental et négro-africain : le monstre, préfiguration du handicapé, est issu de la distinction dans les formes et la matière qui le supportent, les fonctions excentriques (extra-ordinaires) qu’il accomplit :

  • l’homme cherche à connaître le monde et à se reconnaître comme semblable aux autres ;
  • la dissemblance peut être plus ou moins porteuse d’un sens altéré des êtres ; elle implique prioritairement, dans sa détermination, la catégorie du corps ;
  • le sens donné aux choses et aux êtres humains réorganise la société et ses composantes avec une tendance au modèle, au prototype.

L’homme et le handicap

Un espace de différences conflictuelles

11 En Occident, la notion de handicapé recouvre plusieurs définitions : inadapté, anormal, aliéné, retardé, attardé. Si chacune de ces définitions souligne l’existence d’une différence plus ou moins importante, elles ne décrivent pas de manière précise ce qui est en question chez la personne définie comme telle. En effet, l’inadapté (manque ou insuffisance d’aptitude à quelque chose) l’est en fonction d’une situation que lui et son groupe d’appartenance sociale définissent comme non propice à son état. Il peut alors être endogène ou exogène. L’anormal semble fixer d’emblée des frontières à partir desquelles une classification se fait, en général au détriment du plus petit nombre auquel on attribue la caractéristique du négatif, du manque[5] [5] Cf. G.  Canguilhem, Le normal et le pathologique. ...
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. L’aliénation fait écho à une sorte de déformation pouvant conduire à l’altération de tout ou partie de la personne considérée (physique, mental, psychique, social, intersubjectif). Enfin la personne jugée attardée ou retardée renvoie d’une certaine façon à la finalité aristotélicienne. À son égard l’accent est mis sur un mouvement ou un élan inversé de telle sorte qu’il devient défavorable à sa finalité naturelle.

12 Ces approches définitionnelles semblent toutes converger vers un même espace, celui constitué par le même et l’autre et au sein duquel le tu n’est tel que par rapport au je. Cet espace intersubjectif donne à la nature même du handicap toute sa dimension. Des sociétés traditionnelles aux sociétés modernes, la détermination du handicapé s’est fondée sur les critères de différences entre le je et le tu. Ces critères, une fois établis, suscitèrent des comportements à l’égard de ceux qui sont jugés y correspondre. En général, le handicapé est ou se voit séparé du reste des membres de la société. Cette séparation va de l’abandon à la condescendance, de la mise à mort à la protection. C’est ainsi qu’à l’époque médiévale on a assisté à la suppression pure et simple des enfants mal formés ; des comportements et une compréhension de l’humain qui ont évolué pour permettre plus tard (xviie siècle) la création d’œuvres charitables de protection des vagabonds, mendiants et aliénés (fous), telles que l’institution de Saint-Vincent-de-Paul. À l’époque moderne, une sorte de rupture épistémologique se produisit. L’attribut cesse d’être porté sur la totalité de la personne pour se circonscrire aux limites de la pathologie. Ce faisant, un passage s’opère du sujet vers l’objet du handicapé au handicap[6] [6] Cf. M.  Foucault, Naissance de la clinique (1963) ; Histoire...
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.

13 À la faveur de cette nouvelle vision, on vit se mettre en place une série de frontières culturelles, réelles ou symboliques, pour ségréguer les handicapés et y inscrire des droits sociaux qui leur facilitent une existence citoyenne.

14 En Afrique noire, la notion de personne et de ce qu’elle induit à propos du handicap et du handicapé vient compléter notre approche. Le handicapé y est défini comme ce que, d’une manière ou d’une autre, la communauté sépare d’elle-même. Sa provenance, sa survenue peut avoir plusieurs causes. Si elle survient par accident, elle touche l’être dans sa partie altérée. L’accident qui handicape une personne comprend ses causes ultimes, au-delà de la raison objective qui présiderait à sa survenue. Le handicapé à la naissance se trouve aux prises avec le finalisme naturel d’Aristote et les explications transcendantes. La nature et la surnature ne constituent pas des notions ou des espace-temps contradictoires. De la nature dont est issu quelque être monstrueux, l’on dira qu’elle contient des forces visibles et invisibles et ceux qui en émanent de manière non régulière héritent de handicaps. Le handicap trouve alors son origine par-delà les êtres naturels, avant même d’apparaître, ici et maintenant, avant de s’incarner dans un être réel et de prendre ainsi place au sein de la communauté humaine.

15 Dans ce monde négro-africain, en raison de cette origine métaphysique, mythologique et biologique, le handicapé physique à la naissance est considéré comme une créature de transgression, d’interdits liés au monde d’ici-bas ou à celui de là-bas, invisible. Pour les vivants, cette survenue implique une certaine responsabilité. Responsabilité attribuée aux géniteurs ou à l’enfant lui-même. En effet, ce dernier, dans le monde négro-africain, appartient à un univers dual, celui des vivants visibles et celui des forces invisibles. Sa présence parmi les êtres visibles peut s’avérer temporaire si l’hospitalité dont il a pu faire l’objet au sein des vivants visibles ne lui a pas été satisfaisante. On peut alors nourrir à son endroit une certaine méfiance : à cheval entre les deux mondes, il dispose de puissances surnaturelles de nuire. Aussi peut-il être responsable du handicap dont il est lui-même porteur, ce qui n’exempte pas ses parents ni le corps social de cette même responsabilité.

16 Cet élargissement de la reconnaissance de la responsabilité implique aussi des attitudes, des réponses propres au handicap constaté par le monde des adultes. Au sein des sociétés négro-africaines, elle est assumée par la communauté des adultes par l’élimination physique du nouveau-né pour cause d’encéphalopathie ou de difformité exorbitante, par exemple. L’enfant est étouffé à la naissance par les accoucheuses traditionnelles. « Il s’en est allé avec les eaux usées », une décision qui semble relever de l’exclusive autonomie des accoucheuses, loin des lois majoritairement masculines des sociétés traditionnelles. Elle libère le sens suivant : « Il (l’enfant) est venu mais n’était pas de chez nous ; alors il s’en est retourné. » De telles pratiques ont concerné des handicaps visibles dès la naissance. Par ailleurs, certains types de handicaps, non visibles ou non naturels, ne conduisent pas nécessairement à la mise à mort du sujet ; tant que la dimension morphologique de l’être n’est pas remise en cause, le « handicapé » est épargné.

17 Cette différence de traitement permet d’opérer une classification hiérarchisée du handicap. Elle s’effectue au regard de la notion d’intégration, plus ou moins possible du sujet affecté, laquelle intégration est reléguée à l’origine, réelle ou supposée, du handicap. Partant du plus visible au moins visible (physique au psychique), on prendra la précaution de vérifier que la pathologie ne constitue pas un frein à la vie du sujet au sein de la société des semblables. Le handicapé n’évolue pas en dehors des sphères banales de la vie collective. On lui laisse une place dans la famille, dans la société. Mais, en fonction de l’ampleur de son handicap, il fera l’objet de traitements singuliers, ou sera un laissé-pour-compte de la société. Des possibilités d’accoucher dans des milieux médicalisés rendent moins systématique sa mise à mort. En revanche, le regard porté sur le handicapé passe de l’isolement ou de la mise à mort précoce à une quasi-indifférence, puisqu’il participe à la vie sociale, un peu comme tout le monde. Il reste en effet exposé, presque abandonné, et ce pour une double raison : sa prise en charge par la famille (parentalité à la fois large et lointaine) et l’absence quasi totale des dispositifs collectifs de prise en charge. Comme tout le monde tant que la coexistence avec lui ne porte pas atteinte à la sécurité réelle ou symbolique de son groupe social d’appartenance.

18 La conjugaison de ces deux indigences alimente le risque d’une mort précoce pour l’ensemble des handicapés. Leur espérance de vie est encore plus réduite que celle de la majorité (45-48 ans). Le handicapé moteur vit souvent à même le sol. Il est par conséquent plus exposé aux maladies, tandis que le handicapé mental, en raison d’une errance, souvent permanente, est sujet à toutes sortes d’accidents.

19 Mis à mort, caché ou laissé à lui-même au sein de sa communauté, le sujet porteur de handicap est référé à une terminologie, à une sémantique dont le sens est, dans certaines langues de l’Ouest africain, intraduisible ; ce qui donne au phénomène toute sa complexité et renforce l’idée d’une cause irrationnelle, supposée ou réelle. Le terme (en lange mooré, parlée par les Mossi au Burkina Faso) « bum baandé » est composé de bumbu (quelque chose, presque quelconque) et de baandé (différent, malade, aliéné, piégé). Il apparaît derrière une telle détermination un déni fait au handicapé du statut de personne, relégué à une chose, qui plus est diffère de toutes les choses rencontrées jusqu’alors : il est supposé contenir un danger indéfinissable et ne peut que susciter méfiance, rejet et mise à mort si nécessaire. La personne handicapée semble porter atteinte à l’idée que nous nous faisons du beau.

La vision du handicap et la question du beau

20 Dans le creux des acceptions négatives gît la question du beau. Le beau est, de prime abord, ce qui est harmonieux, conforme à sa nature. Tout excès ou tout manque, perçus comme démesure, lui semblent contraires. Ce qui questionne notre regard, ici et là-bas, c’est l’écart, plus ou moins important, entre le phénomène, physique ou psychique, entre la donnée à mesurer et une certaine idée de la perfection, de la complétude, de la beauté. Ce qui est en question, c’est le décalage entre une chose, telle qu’elle se donne à voir et telle que nous supposons qu’elle devrait être, sans pour autant disposer de critères universels et universalisables pour ce faire.

21 La question du beau ne se pose pas dans l’espace négro-africain comme ce qui implique et commande le jugement du goût à la manière de la pensée kantienne[7] [7] Cf. E.  Kant, Critique de la faculté de juger. ...
suite
. Elle y est corrélée à la catégorie du corps, comme servant de mesure à introduire un être dans la communauté des personnes et si ce n’est pas le cas, cet être sera situé au-delà ou en deçà. Le beau pose à proprement parler la question du handicap comme ce qui, selon sa gravité, maintient ou non le sujet qui en est porteur, dans la détermination de la personne.

22 Le corps normal ou le psychisme de même qualité ne contrarient pas d’emblée la perfection. Il y a alors place pour un autre mythe, ni antique ni moderne, et qui semble traverser les âges de l’humanité, invariablement : le mythe du corps parfait dont notre humanité s’est toujours alimentée ; mythe décliné jusque dans le phantasme. C’est au nom d’un tel mythe que le normal et le pathologique opèrent une classification sans fin des caractères humains, physiques et psychiques, apparents et inapparents.

23 La préoccupation par le beau peut, sous certaines conditions, « rattraper » les parents qui sont impliqués par le regard de l’autre, un regard qui sépare, différencie, culpabilise. Dans l’espace négro-africain, la société met en place des mécanismes qui conjurent cette culpabilité congénitale. La responsabilité est supposée incomber soit à l’enfant, soit à l’univers familial (notion très large). L’élargissement de la notion de responsabilité est propice à sa dissémination au sein du groupe social. Il rend presque supportable le regard de l’autre à l’endroit du handicapé demeuré en vie. L’espace occidental a évolué avec la prise en charge institutionnelle du handicapé. À ce sujet, un progrès important semble avoir été réalisé depuis la loi du 23 novembre 1957, donnant à la fois des garanties quant à l’emploi des handicapés, comme permettant aussi une compréhension plus juste du handicapé grâce à la classification internationale.

Conclusion : la différence salutaire

24 À la faveur d’une combinaison des composantes mises en lumière, l’appréhension du handicapé déborde les limites de la parentalité ou de la fratrie immédiate pour se trouver dans une proximité universelle avec tous les autres « non-handicapés ». Paradoxale expression, tout de même, mais assez singulière pour évoquer le paradoxe même de l’existence humaine. Une proximité universelle, comme si tous les regards s’observaient sans qu’aucun d’entre eux puisse se faire une idée juste de la perfection.

25 Remettre en question l’idée de séparation par celle de la proximité consiste à changer de regard, un regard qui n’est plus seulement synonyme d’un autre regard culturel. Il devient désormais « autrement que regard », annule la distance, s’impose comme proximité qui donne une primordialité à la non-indifférence, comme devoir d’un vivre autrement avec soi-même, les autres et le monde.

26 Mais dans un cas comme dans l’autre, le handicapé oblige la société à s’interroger sur ce qu’il en est de la dignité de l’existant comme personne ; interrogation qui doit sans cesse s’approfondir en direction de la personne humaine, offrant la possibilité à chacun de trouver devant soi soi-même comme un autre, selon l’expression de Paul Ricœur. Elle provoque une non-indifférence comme invite à chacun d’entre les humains, un appel à la reconnaissance de la différence de l’autre en raison de sa singularité. Le projet d’association avec d’autres identiques à soi-même paraît d’emblée compromis et se révèle comme un non-sens, tout comme l’évocation d’une quelconque raison qui tenterait de justifier la mise à l’écart de l’autre. Cette non-indifférence constitue l’archétype anarchique de l’existence même sur lequel vient échouer l’idée du corps parfait. Ce faisant, il confère au corps imparfait et à l’existence relative et unique de chaque personne une valeur et une légitimité indépassables. En effet, si les individus étaient tous des recto verso du corps parfait, non seulement il n’y aurait eu aucun handicap, mais à la fois, ils n’auraient pas été.

27 En tant qu’idéal de perfection, le beau est toujours en butte avec celui qui le crée et l’alimente au cours de l’histoire humaine, c’est-à-dire nous-mêmes. La poursuite d’un tel idéal est symptomatique d’un handicap originel qui épouse notre propre finitude. En prendre conscience, c’est permettre à chaque être, inscrit dans l’existence avec un handicap dont la détermination diversifiée interdit le stéréotype et le stigmate, d’occuper une place parmi les humains et d’ouvrir l’espace irréductible de l’intersubjectivité avec les autres. Au sein d’un tel espace, les existences achèvent leur course folle vers l’identité singulière comme modèle de celle des autres. Au sein de cet espace, une seule exigence pour tous, sans préséance et sans délibération : rencontrer et assumer avec l’autre notre humaine essence comme possibilités et limites ; possibilités mêmes du handicap, et limites, comme son au-delà même, un au-delà comme ouverture à la vulnérabilité de l’autre qui ne se laisse plus enfermer ni dans un état ni dans un statut. Dans cette vulnérabilité, il est totale exposition à la non-indifférence.

Bibliographie

Bibliographie

Abiola, F.I. L’homme et les termitières en Afrique, Karthala.

Aristote. La physique, Livre II.

Aristote. De la génération et de la corruption(nouvelle édition). Texte traduit et établi par Marwan Rashed, coll. « Universités de France », Série grecque, 2005, 279 p.

Aristote. La politique, Secondes analytiques, Métaphysique…

Canguilhem, G. Le normal et le pathologique.

Foucault, M. 1961. Histoire de la folie.

Foucault, M. 1963. Naissance de la clinique.

Gardou, C. « Handicap, corps blessés et cultures », dans Recherches en psychologie, L’Esprit du temps, p. 29-40.

Gardou, C. (sous la direction de). 2005. « Connaître le handicap, reconnaître la personne », dans Connaissance de la diversité, université Lyon 2, Recherche Handicap et éducation spécialisée, Toulouse, érès.

« Le handicap comme préjudice », Lettre de l’Espace éthique, hors-série n° 3, hiver-printemps 2001.

Homère. L’Iliade, III, 1-9.

Kant, E. 1976. Critique de la faculté de juger, Paris, puf.

Philoastre. Vie d’Apollonios.

Ricœur, P. Soi-même comme un autre, Biblio Essais.

 

Notes

[ 1] Cf. Aristote, La politique.Retour

[ 2] Aristote, Métaphysique, 1017a.Retour

[ 3] Aristote, De la génération des animaux II, 8, 748b-749a.Retour

[ 4] Rapporté par Philoastre dans Vie d’Apollonios, II et IV.Retour

[ 5] Cf. G. Canguilhem, Le normal et le pathologique.Retour

[ 6] Cf. M. Foucault, Naissance de la clinique (1963) ; Histoire de la folie (1961).Retour

[ 7] Cf. E. Kant, Critique de la faculté de juger.Retour

Résumé

Une tentative d’envisager la dimension culturelle du handicap et ce qu’elle présuppose comme représentation du monde et des êtres. De l’altération ou de l’aliénation comme formes non achevées, l’être par accident assimilé au handicapé se trouve en deçà (sous-nature) ou au-delà (surnature, transcendance) des êtres par essence. Un au-delà ou un en deçà qui vont alimenter une perception du handicap.
L’origine mythologique des monstres nous expose une compréhension et nous décrit des relations entre les vivants. Elle nourrit des représentations culturelles à travers le temps et l’espace. En général, le handicapé est impliqué dans un processus de séparation d’avec le reste des membres de la société.
En Afrique noire, la notion de personne et de ce qu’elle induit à propos du handicap et du handicapé vient compléter une approche occidentale. La nature et la surnature ne constituent pas des notions ou des espaces-temps contradictoires. Elles produisent des êtres complexes, objets de traitements divers au sein desquels prennent corps des sens de la personne handicapée.
Cependant, la notion d’imperfection vient briser les tendances d’une identité parfaite pour conférer au corps humain de chaque personne une existence relative et unique, et paradoxalement une valeur et une légitimité indépassables.

Mots-clés

aliénation, altération, différence, non-indifférence, identité, nature, surnature, en deçà, au-delà, intersubjectivité, essence, existence, accident, normal pathologique, vulnérabilité, autre, proximité, corruption, responsabilité, personne


PLAN DE L'ARTICLE


POUR CITER CET ARTICLE

Didier Ouédraogo « Le handicap et le différent », La lettre de l'enfance et de l'adolescence 3/2008 (n° 73), p. 11-18.
URL :
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DOI : 10.3917/lett.073.0011.