La lettre de l'enfance et de l'adolescence
érès

I.S.B.N.9782749210612
128 pages

p. 107 à 113
doi: 10.3917/lett.075.0107

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Lectures

n° 75 2009/1

Donald W. Winnicott, une nouvelle approche, Laura Dethiville, Éditions Campagne Première

Dans ce livre, qui se lit presque comme un roman policier, Laura Dethiville nous propose de découvrir en sa compagnie l’Å“uvre du génial psychanalyste anglais que beaucoup croient connaître pour en avoir lu des articles, épars et parfois indigestes : elle nous montre comme il est difficile, dans l’adaptation à la langue française, de se tenir au plus près d’une pensée foisonnante, dont la cohésion n’est pas la principale vertu.
Elle prend donc soin de redonner tout leur sens à des concepts tellement passés dans le langage commun qu’ils en ont perdu toute leur saveur : la mère « good enough » n’est pas « suffisamment bonne », mais au contraire « pas trop bonne », « passable » : Winnicott a toujours récusé l’idéalisation de la « bonne mère », qui culpabilise inutilement. Avec ce « enough », il vise l’adaptation, tant bien que mal, de l’environnement premier aux besoins essentiels du nouveau-né ; ce qu’il nomme meet the needs, « aller à la rencontre de ce qui est nécessité », comme le traduit Laura Dethiville, est tout autre chose que « satisfaire les besoins » biologiques fondamentaux dont nous parlait Freud. Les satisfaire, c’est faire taire leur expression symptomatique…
Ce qui est nécessité, c’est un environnement porteur (holding), présent psychiquement dans les soins au corps de l’enfant (handling), jusqu’à ce que l’enfant puisse faire l’expérience fondatrice que sa psyché est ancrée dans son corps (indwelling). Jusque-là, le premier autre n’est qu’environnement faisant partie de l’enfant.
Laura Dethiville insiste sur la ruthlessness du nourrisson, terme malencontreusement traduit par « cruauté ». Le manque d’égards que désigne ce mot de ruthless signifie tout simplement que l’autre n’existe pas encore pour le nourrisson. Il a besoin d’être « créé-trouvé » dans l’activité psychique naissante par laquelle il se détache « progressivement » de son environnement à mesure qu’il le perçoit comme « autre ». Investir un objet particulier de la fonction d’« objet transitionnel » est la marque de cette activité de « créer-trouver » qui compense la perte de la bulle première par la joie de la créativité. L’objet ainsi créé se prête à tous les fantasmes de son inventeur, et y « survit ». C’est alors qu’il peut être « trouvé » comme distinct de l’enfant, et qu’il pourra désormais être « utilisé », ce qui est un concept particulièrement fécond chez Winnicott.
Laura Dethiville insiste sur l’importance du corps en jeu dans ces « phénomènes transitionnels » dont fait partie l’invention de l’objet transitionnel : ni moi, ni autre, mais éminemment sensoriel, celui-ci signale l’émergence de l’aire intermédiaire d’expérience qui permet de nouer ensemble le monde interne et le monde externe.
Le monde interne du bébé de Winnicott n’est pas un chaos de pulsions partielles avides de satisfaction qui doivent être maîtrisées par crainte de la castration venue du père et s’ordonner sous le primat du génital aux fins de reproduction de l’espèce. Selon la théorie freudienne, leur frustration nécessaire serait source de névrose, mais aussi de civilisation. L’enfant de Freud est en conflit entre son désir de satisfaction pulsionnelle et son besoin d’être aimé des parents de la réalité : s’il finit par se soumettre au principe de réalité, le conflit demeure en lui et produit des symptômes ; s’il récuse le principe de réalité pour laisser libre cours au principe de plaisir, c’est la psychose ou la perversion. (Ce résumé rapide ne rend pas justice à la finesse de l’invention freudienne, je le concède, mais il permet de repérer les déplacements qu’opère Winnicott.)
Le monde interne du bébé de Winnicott se constitue peu à peu en même temps que la réalité extérieure, à mesure que le premier autre l’apprivoise au monde extérieur (object presenting). Tout le champ transitionnel est justement celui des ponts que le sujet ne cesse jamais de jeter par-dessus les abîmes qui séparent son monde interne, fantasmatique, et la réalité extérieure. Le paradigme de Winnicott n’est pas l’affrontement conflictuel, c’est la création des liens qui permettent que vivent ensemble, en bonne intelligence, des mondes paradoxaux.
Si l’objet est destiné à disparaître une fois sa fonction accomplie, l’aire transitionnelle demeure pour le sujet comme le lieu où se reposer, se sentir être (being) avant de pouvoir s’adonner de nouveau à toute activité (doing) que Winnicott considère comme créative (d’une relation au monde extérieur).
Dans ces descriptions passionnantes, Laura Dethiville construit pas à pas une véritable métapsychologie winnicottienne, originale. Sans insister, l’auteure évoque des moments de la vie de Winnicott qui éclairent ses choix thérapeutiques : soigner la mère malade ou la première épouse rappelleront à ceux qui l’ont lu le nourrisson thérapeute de Ferenczi. Elle nous dira d’ailleurs que l’héritage de Ferenczi dans l’Å“uvre de Winnicott reste encore à explorer.
Si l’environnement n’est pas adapté à « ce qui est nécessité », le bébé de Winnicott ne souffre pas de frustration, qu’il pourrait élaborer et sublimer, mais de « déprivation » qui menace directement son sentiment d’exister : les « agonies primitives » qu’il éprouve alors sont « impensables » car antérieures à la formation de l’appareil psychique autonome du sujet. Elles ne peuvent littéralement pas être vécues psychiquement par lui, mais elles laissent des traces, sans doute somatiques. Elles ne peuvent donc pas être remémorées dans la cure psychanalytique mais seulement mises en Å“uvre dans les répétitions de transfert. On repère bien que la conduite de la cure sera profondément différente de celle que propose Freud.
Winnicott s’est beaucoup intéressé aux adolescents traumatisés par l’éloignement de leurs familles imposé par le Blitzkrieg. Il aperçoit dans leurs conduites délinquantes la reviviscence de ce qu’il nomme la « tendance antisociale », processus normal de développement du petit enfant en crise au moment où il perd son environnement-bulle en construisant son moi distinct de l’autre. La présence attentive de l’autre ayant manqué à ces enfants du fait de leur exil, leurs conduites délinquantes témoignent qu’ils n’ont « pas perdu espoir » de trouver un appareil psychique qui donne forme à leur vécu sensoriel, demeuré informe, qui mène une existence parallèle en eux et entrave leur capacité d’inventer leur vie. Winnicott dit que la thérapie de cette souffrance n’est pas la psychanalyse (au sens traditionnel du terme) mais le vivre ensemble. Peut-être pouvons-nous entendre qu’une certaine forme de travail thérapeutique qui se distingue de la cure freudienne est efficace avec ces adolescents, mais aussi avec ceux qui, ayant grandi et s’étant à peu près adaptés aux exigences sociales, continuent de chercher quelqu’un qui les accueillerait vraiment.
Je suppose que Laura Dethiville, qui nous promet un prochain ouvrage, y témoignera de sa clinique particulière liée aux avancées de Winnicott, avec ces patients que beaucoup nomment « limites ».
Le dernier chapitre est une plongée passionnante dans l’univers du self, concept complexe que l’auteure aborde avec beaucoup de clarté. Dans un environnement adapté, le petit d’homme peut intégrer les « éléments féminins » transmis par le corps en corps avec la mère à l’expérience de soi pour constituer ce noyau du self qui deviendra la source vive de sa capacité de créer-trouver les objets jusqu’à son dernier souffle.
Ce « self primitif » « s’enracine dans la vie fÅ“tale » : c’est la « capacité de vivre », qui demeure un trésor caché au plus intime de l’être. Winnicott parle de « faux-self » pour désigner toutes les modalités d’adaptation du self au monde extérieur, qu’elles soient dynamisantes ou pathologiques. Laura Dethiville propose de nommer « self modifié » les formes non pathologiques de cette adaptation au monde et de réserver le terme de « faux-self » à la résultante d’un clivage drastique, qui a certes permis au sujet de survivre dans un environnement mal adapté, mais qui se révèle une entrave à sa créativité : le self si parfaitement adapté aux exigences extérieures qu’il peut passer pour un état de santé mentale a perdu tout contact avec le self authentique. Winnicott nomme mind cette formation d’un intellect dissocié, en opposition à la psyché qui est toujours ancrée dans le soma. Rien ne sert d’analyser ces mentalisations qui ne sont qu’artefacts. Le vrai self ne s’offre pas au dévoilement, mais il se manifeste par la créativité du sujet dont il est la source.
Si les théories de Winnicott ont souffert d’une vulgarisation hâtive, le parcours auquel nous invite ce livre rend à ses élaborations leur puissance dynamique d’une théorie toujours enracinée dans la clinique. Son langage clair le rend accessible à un public beaucoup plus vaste que celui des seuls psychanalystes, mais je ne saurais trop en recommander la lecture à mes collègues, sûre qu’ils y trouveront des éclairages inédits qui ne cessent d’enrichir notre clinique.
Miren Arambourou-Mélèse, psychanalyste, auteur des Héritiers de Don Juan. Déconstruire la transmission coupable, Campagne Première, 2009.

Clinique de l’institution, ce que peut la psychanalyse pour la vie collective, Jean-Pierre Lebrun, coll. « Point Hors ligne », Toulouse, érès

On le constate, les équipes du secteur social, éducatif, médico-social, sont en difficulté. Prises dans les démarches qualité, l’évaluation, la modification des lois régissant leur secteur, et une politique « gestionnaire » et de management, les équipes sont souvent désorientées dans leur fonctionnement, voire englouties dans une certaine impuissance.
Comment analyser, comprendre, cette problématique ?
La psychanalyse, et donc les psychanalystes, sont-ils en mesure de proposer des analyses de la vie de l’institution et, de ce fait, de contribuer à la vie collective, voire au politique ? C’est la question à laquelle se propose de répondre dans ce livre J.-P. Lebrun à partir de sa très longue expérience de supervisions et d’analyses de pratiques en institution.
En effet, en s’appuyant sur cette expérience et les questions qu’elle a suscitées pour lui, J.-P. Lebrun poursuit sa réflexion qu’on lui connaît sur la question de l’autorité, de la référence et de la mutation du lien social [1]. Car l’institution ne saurait se limiter, comme on le pense souvent, à une structure d’accueil ou de soins, à un/des établissements. L’institution est à prendre ici dans sa double acception de ce qui institue et de ce qui est institué, c’est-à-dire, comme l’écrit l’anthropologue Marcel Mauss, « un ensemble d’actes ou d’idées tout institué que les individus trouvent devant eux et qui s’impose plus ou moins à eux ». Comme n’a cessé de le rappeler Pierre Legendre, l’institution est l’ensemble des montages et assemblages qui « font tenir, à l’instar du joint ou de la cheville, les éléments de la charpente », « ce noyau de la civilisation où s’organise l’articulation normative du lien subjectif et social ». On voit, qu’ainsi définie l’institution suppose, comme le souligne le philosophe Vincent Descombes, « un ensemble de significations communes, significations dont la communauté ne relève pas du consensus inter-subjectif » : il faut du commun en position de surplomb, en tiers, de « l’esprit objectif » comme l’appelait Hegel.
Or c’est précisément la légitimité de cette tiercéité, de cette « position d’exception » comme la nomme J.-P. Lebrun, qui, selon lui, défaille actuellement provoquant une désinstitutionnalisation qui aboutit à ce que le sociologue Durkheim appelait « l’anomie », autrement dit la situation où se trouvent les individus lorsque les règles sociales qui guident leurs conduites et leurs aspirations perdent leur pouvoir, sont incompatibles entre elles ou lorsque, minées par les changements sociaux, elles doivent céder la place à d’autres.
Pour le dire rapidement et sommairement par rapport à l’analyse fournie et complexe que nous en propose J.-P. Lebrun, ce « noyau de civilisation », c’est le « travail de la culture » pour reprendre l’expression de Freud et ce « travail », qui est celui de l’éducation au sens large du terme, concerne la mise en place du symbolique qui suppose l’acceptation d’un certain nombre de contraintes. Lorsque ces contraintes ne sont plus transmises par la « tradition », si cette place n’est plus « garantie » comme c’est le cas actuellement avec l’évolution de la modernité, effet de la démocratisation de la société qu’il n’y a pas lieu par ailleurs de regretter, le lien social, le vivre ensemble, comment « faire institution » ?
Comment réinventer cette place du tiers, cette place d’exception en « surplomb » de la subjectivité de chacun, qui est nécessaire à la vie collective et au politique ?
Que peut la psychanalyse ?
Si dans le courant de la deuxième moitié du xxe siècle, les psychanalystes et tout particulièrement les tenants de la psychothérapie institutionnelle se sont employés à faire bouger l’immobilisme « traditionnel » des établissements pour y faire réapparaître la dimension de l’institution, le paysage d’aujourd’hui a complètement changé. Il s’agit, tout en poursuivant cet objectif, de refaire de l’institution, de considérer les contraintes symboliques, interdits exigés par le fait de notre état d’êtres de langage et de culture, et de ne pas les rabattre ni les confondre avec des empêchements qui impliqueraient qu’il pourrait au bout du compte ne pas y avoir de limite à la satisfaction dans une société « bien gérée ».
En effet « les praticiens » sont de plus en plus confrontés aux effets d’une société qui ne se gouverne plus que comme une entreprise : ils se voient, dans le même mouvement, conviés à éponger les souffrances que cette stratégie purement gestionnaire engendre et à réguler leurs interventions à l’instar des pratiques managériales. Or l’ensemble des praticiens de la relation et de la parole ne constitue pas le département des ressources humaines de l’entreprise « Société ». À force de les transformer en « chiens de garde » de l’évaluation, de les contraindre à faire rentrer leurs compétences en fiches techniques, de ne cesser de remplir des questionnaires censés rendre compte de leur tâche et à ne plus penser qu’en termes comptables, c’est à une destruction systématique de leur pratique que l’on aboutit. « Simplement parce qu’il ne restera bientôt plus de temps, ni d’espace, ni surtout de désir, pour que d’aucuns assument cette fonction, tant ils seront astreints à des tâches de contrôle et de gestion. »
« La psychanalyse ne peut que rappeler les lois auxquelles nous sommes soumis de par notre humanité et de par l’aptitude au langage qui nous définit. Elle ne peut que rappeler ce qu’exige la vie collective : le collectif est toujours structuré par les contraintes auxquelles sont soumis les êtres parlants. » « Encore faut-il que la parole puisse faire acte, qu’elle ne noie pas la possibilité de l’acte mais qu’elle y autorise, ce qui implique de reconnaître ses lois. » En effet, dès qu’il y a parole, il y a disparité des places, il y a différence et c’est à ces différences, cette disparité, que nous devons nous confronter sans tenter de les réduire, sans être pour autant dans la subordination et la domination.
« Ce que la psychanalyse peut dire de l’institution – de l’équipe soignante à l’école jusqu’à n’importe quelle organisation sociale –, et donc de la vie collective et du politique, est en fin de compte très simple mais crucial : nous sommes contraints à tenter de dire, de dire sans cesse, tant que dure la vie, et si dire ne résout pas, il permet en tout cas que celui qui dit existe comme sujet à côté d’autres qui, comme lui, disent sans jamais que leur dire fassent Un, mais sans non plus qu’ils soient entièrement Autres. »
C’est donc une réflexion sur l’institution en général – c’est-à-dire ce qui fonde la vie collective, le politique et plus généralement le vivre ensemble dont l’auteur, comme beaucoup d’entre nous, considère qu’ils sont actuellement gravement menacés – que propose cet ouvrage, parfois un peu ardu (mais n’est-ce pas la difficulté de la question qui l’exige ?), très fourni en réflexions théoriques et en analyse d’expériences, mais qui s’appuie également sur des textes littéraires et des films qui disent les difficultés de notre postmodernité.
Françoise Petitot

L’hôpital de jour pour enfants, dans le parcours de soins, Paul Marciano, Préface de Roger Misès, Toulouse, érès, 2009

L’hôpital de jour pour enfants occupe une place déterminante dans le parcours de soins des enfants souffrant de troubles médico-psychologiques. Il était donc temps que paraisse un ouvrage décrivant et analysant le fonctionnement de cette structure qui ne se cantonne pas dans un fonctionnement médical et hospitalier mais est un exemple, lorsqu’il fonctionne bien, du fonctionnement en réseau avec les diverses institutions auxquelles ont affaire les enfants, en particulier l’école avec les mesures d’intégration scolaire.
Le bonheur à la lecture de ce livre tient à la longue expérience de praticien de son auteur, pédopsychiatre, praticien hospitalier et psychothérapeute. Référé à la psychanalyse, à la psychothérapie institutionnelle, l’auteur décrit non seulement une véritable prise en charge « soignante » mais ce que signifie pour des praticiens de tous bords de « prendre soin » d’un enfant et de sa famille. Activités, intégration scolaire, prises en charge pluri-institutionnelles sont longuement décrites, argumentées, descriptions cliniques et pratiques à l’appui.
Fait rare on y trouvera un récit développé de six ans d’une prise en charge au long cours d’un enfant.
À lire cet ouvrage, réconfortant d’intelligence clinique, on constatera comment, s’il est bénéfique pour les enfants, un tel fonctionnement rend aussi aux différents intervenants leur dignité de soignants et d’éducateurs, ce qui par les temps qui courent est loin d’être un cas général.
Françoise Petitot

Bon chien !, F. Mounier et D. Hénon, Paris, L’école des loisirs, 2008 (à partir de 6 ans)

Dans un format de petit cahier, comme griffonné au stylo puis mis en couleurs avec des crayons, cette histoire installe ses perspectives et ses proportions opportunément subjectives, ses personnages aux physionomies de caricature ou de poupée de chiffon.
Dès la première de couverture, l’album trouble : « Bon chien ! » s’exclame le titre, Chat assis de face, attentif et vaguement souriant montre l’image.
« Trouvé » un soir de tempête de neige, ce chat qui n’est encore qu’un chaton assez étique entre chez les Bolkodaz sous le bras de monsieur, dans un petit carton. Couple de petits vieux, les Bolkodaz en réunissent toutes les caractéristiques canoniques : dans leur maisonnette, chacun a son fauteuil au dossier garni d’une dentelle, monsieur fume la pipe, lit son journal et construit des nichoirs pour les oiseaux, madame s’attache ses frisettes pour la nuit, lit ou peint dans son atelier et s’appuie sur une canne. Leur vie est simple, tranquille, un « vieux pull-over » pour accueillir le chaton, le ragoût du dimanche avancé à ce soir là pour l’occasion, monsieur et madame Bolkodaz sourient ; bien au centre de l’image, entre la table garnie et la cheminée le petit chat est installé dans la famille. L’appeler « Chat » leur paraît le plus juste.
Avec une exactitude formelle essentielle qui pourtant ne pèse pas, la répartition des illustrations suit les variations d’intensité du texte, double page pour l’aperçu du marché du village, une image par page pour dérouler le récit et deux pour précipiter les événements, pour accompagner les hésitations, raconter les points de vue différents.
En grandissant, Chat manifeste de « drôles d’habitudes », il se couche aux pieds de ses maîtres, apporte le journal et leur fait même une pantomime pour les accompagner au marché. Ce jour là, l’étrangeté de Chat embarrasse publiquement monsieur et madame Bolkodaz, il « renifle le derrière » d’un chien et lorsqu’il « lève la patte sur un arbre » ce n’est pas du pipi de chat, la flaque est d’importance et le félin adresse un regard enthousiaste et plein d’attente au chien définitivement stupéfait. De retour chez eux, la compréhension s’impose : « Chat se prend pour un chien. » Soucieux et bienveillants, ils s’interrogent et remettent au lendemain leur réflexion comme ils l’avaient fait lorsqu’il s’agissait de trouver un nom pour leur chaton.
Or, dans la nuit, un bandit surgit ; immense, le poing brandi, il réclame un « magot » que les Bolkodaz n’ont pas, évidemment. Attachés sur leur lit comme « des poulets prêts à cuire », leur effroi se voit sur l’illustration mais n’est pas inscrit dans le texte, le visage de l’homme justement dit « masqué » est toujours caché par son épaule ou son bras, la menace reste sans figure. À ce moment-là, les jeunes lecteurs gardent leur souffle retenu, partagés entre l’humour des expressions, des traits outrés de l’illustration et la tension du scénario. Chat, comme un chien de garde, est appelé à la rescousse et il… répond bien sûr ! Poil hérissé, corps tendu, griffes et dents attaquent les fesses du voleur et Chat se retrouve précipité par la fenêtre toujours accroché au postérieur de l’agresseur. Et là encore, malgré la disproportion comique entre la taille dérisoire du matou et celle du malfrat, les jeunes lecteurs restent suspendus aux images et aux textes tant que le bandit n’est pas arrêté par la police et les Bolkodaz libérés par les voisins ; les deux pages d’épilogue ne sont pas superflues pour qu’ils se rassérènent.
Après un instant de reconnaissance journalistique, les voilà tous les trois chaleureusement installés au coin de la cheminée, dans la gamelle de Chat est placé un bel os, madame conclut « après tout, il n’a qu’à faire comme il veut » et monsieur lui offre un « Bon chien ! » qui clôt l’album et fait très tranquillement sourire les enfants d’institution spécialisée qui viennent de lire cette ébouriffante histoire.
Viviane Durand
 
NOTES
 
[1]Cf. Un monde sans limite, Toulouse, érès, 1997 ; La perversion ordinaire. Vivre ensemble sans autrui, Paris, Denoël, 2007.
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Cf. Un monde sans limite, Toulouse, érès, 1997 ; La pervers...
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