2009
La lettre de l’enfance et de l’adolescence
Ciné-malaise
Ciné-malaise
Chloé Santamaria
Plus tard tu comprendras, Amos Gitai
Adapté du roman autobiographique du même titre de Jérôme Clément, ancien président de la chaîne franco-allemande Arte, Plus tard tu comprendras est un film mettant en scène Victor (interprété par Hippolyte Girardot), une quarantaine d’années, s’interrogeant sur l’histoire de ses grands-parents maternels.
Victor est absorbé par un passé obscur et tabou, le rendant comme absent de la scène du présent, en difficulté avec ses descendants car en prise avec le besoin de comprendre ce que cache sa mère de si indicible pour ne pas lui avoir transmis ? Pourquoi élude-t-elle le sujet dès que son fils essaye de l’aborder ?
Ce fils va alors partir à la recherche de la part manquante de son identité. Il va tenter, à bas bruit, de construire sa filiation en cherchant à connaître le passé de ses ascendants maternels dont il découvrira qu’ils étaient juifs, qu’ils ont été déportés en 1944 et dont sa mère, juive donc elle aussi, a scellé leur histoire dans le silence.
Sur fond du procès de Barbie en 1987, le film nous plonge au profond de l’intime de Victor, aux prises avec ce silence qui fut durant des années celui de toute une génération pour pouvoir continuer à vivre.
Dans l’identification qu’il suscite chez nous spectateurs, nous l’accompagnons dans ses doutes, son besoin de comprendre mais aussi dans sa terrible peur et sa culpabilité infantiles à interroger une histoire traumatique ascendante que sa mère ne peut lui transmettre.
Amos Gitai, interroge l’identité que l’on porte en chacun de nous et notre besoin d’affiliation, donc de reconnaissance, nécessaire pour nous construire et advenir. Il met en scène un Victor pris dans un passé dont rien ne lui a été dit, mais qu’il devine traumatique accompagné d’un silence transgénérationnel qui l’encombre.
Amos Gitai va, avec subtilité, filmer la plupart des scènes de son film dans des intérieurs d’appartements, au cÅ“ur de l’intime et du subjectif des personnages. Le passage de la caméra d’une pièce à l’autre avec ces grands couloirs évoque le travail d’élaboration nécessaire pour tenter de faire advenir une identité subjective d’un trop-plein de silence.
Nous sommes donc pris au piège, tel Victor, dans un huis clos étouffant, où tous les protagonistes semblent suffoquer sans pouvoir s’échapper. Ainsi, la sÅ“ur de Victor se rend à la pharmacie pour se procurer de la Ventoline, Victor, quant à lui, transpire et semble à l’étroit dans ses costumes pesants, et enfin cette belle métaphore de Rivka (interprétée en finesse par Jeanne Moreau) qui ne cesse d’ouvrir les fenêtres et de les refermer brutalement tel un secret de famille qui ankylose le sujet et dont ce dernier tente de se débarrasser. Ce secret de famille est incorporé telle une crypte au plus profond de son psychisme : Rivka dira à juste titre « quelques petits détails qui provoquent en nous des bouffées d’émotions ». La scène du dîner entre Victor et sa mère semble illustrer à quel point le secret pèse pour Victor et ne peut être parlé par sa mère. Alors qu’il tente d’évoquer avec elle ce passé tu, elle évite le sujet en étant sans cesse dans du concret et du factuel concernant leur repas, rendant alors Victor impuissant. On perçoit alors que Rivka se réfugie dans un silence qui gèle la pensée, les associations et donc la transmission. Le silence qui règne depuis plus de quarante ans empêche la transmission sur la lignée maternelle de s’effectuer et a donc, sur la génération suivante, des effets traumatiques. En effet, le traumatique semblerait émerger de ce qui n’a pu être nommé et qui donc laisse un vide de sens et invalide le sentiment continu d’existence chez Victor. Être étranger à soi-même, à son histoire procure un mal/aise chez Victor qui l’encombre et le pousse vers une investigation minutieuse sur la trace de ses grands-parents maternels et la découverte de la nuit du drame lorsqu’ils ont été dénoncés puis déportés.
Cependant, caractéristique propre au secret de famille, il laisse des traces. Ainsi, Victor prénomme sa fille Esther laissant apparaître une trame d’identité juive.
À la fin du film, comme pour répondre indirectement à la demande de son fils, Rivka va pouvoir se libérer de quarante ans de non-dit. Tel un rite initiatique d’entrée dans la culture pour ses petits-enfants, elle les emmène à la synagogue où elle fait don, à son petit-fils, de son étoile de David et peut se raconter dans ce lieu sacré, le jour de Kippour, traduisant une culpabilité certaine et une demande de pardon de la part de ses descendants pour n’avoir pu dire l’indicible.
La mort de Rivka sera un renouement avec ses origines juives à travers le rite du Kaddish permettant d’affirmer le dévoilement et à ses descendants de s’affilier à une identité culturelle et religieuse jusqu’alors méconnue. Ce rituel, que Amos Gitai choisit de montrer sous une forme très traditionnelle, laisse Victor perplexe, errant comme ne sachant où se situer faute de guide intergénérationnel structurant.
Plus tard tu comprendras est la réalisation d’une promesse faisant écho au moi infantile de Victor, questionnant sans cesse l’indicible et ne trouvant de réponse faute de symbolisation de la part des adultes.
De l’impossible transmission et du poids du secret, ex/ilé à lui-même Victor est dans un processus de renaissance à travers un besoin de comprendre salvateur. D’une inquiétante étrangeté le hantant tel un fantôme, Victor va tenter d’apprivoiser cette part d’étrange afin de faire advenir une identité subjective plus structurante pour lui comme pour ses descendants.