2009
La lettre de l’enfance et de l’adolescence
Éditorial
Jaime-ma-famille.com
Françoise Petitot
La famille est à la mode. Après des années d’émancipation familiale, de valorisation de la séparation comme cheminement vers l’autonomie, depuis quelques années le cours de la « valeur » famille a remonté. Les jeunes, pressés autrefois de s’émanciper, ne voudraient plus quitter leur famille (que l’on se souvienne de Tanguy le film d’Étienne Chatiliez, sorti en 2001, qui a fait apparaître sur la scène publique, au point d’en devenir emblématique, l’existence de ces jeunes adultes qui ne peuvent quitter le domicile familial). Du côté de la protection de l’enfance, l’heure n’est plus à l’éloignement des enfants de leur milieu familial mais, au contraire, au maintien à grand prix du lien familial, voire de la vie, mais à temps partiel, en famille.
Et ne songe-t-on pas à étendre la famille en donnant aux jeunes de nouveaux « parents », ceux que les liens affectifs créés par les recompositions familiales leur auront fournis ?
Raisons économiques certainement. Effets du « démariage » et de la décomposition de la famille traditionnelle avec les sentiments de perte et d’abandon qu’elle a suscités chez de nombreux enfants bien décidés à ne pas vivre la même histoire que leurs parents ? Peut-être ! Bilan discutable d’années de protection de l’enfance où les parents, étiquetés de maltraitants, étaient maintenus à distance avant de devenir des parents martyrs face à des enfants/ados « dangereux » ? Certitude que le lieu où doit se trouver l’enfant, l’adolescent, est sans conteste sa famille que l’on doit éduquer à l’éduquer ? On pourrait le croire à voir comment se développent dans toutes les institutions – au point que l’on peut parfois se demander qui s’occupe encore des enfants – le travail avec les familles, le soutien aux fonctions parentales.
L’idéalisation familiale bat son plein et le familialement correct a de beaux jours devant lui jusques et y compris dans nos professions pourtant au fait des rivalités à mort et des haines familiales cuites et recuites dans le secret des familles.
Du coup, la célèbre phrase de Gide, « Familles, je vous hais ! », qu’ont mise en exergue les auteurs à leur blog,
Jaime-ma-famille.com, apparaît comme surgissant d’une autre époque. Et c’est le cas, car la famille n’est certainement plus ce qu’elle était ! Elle n’est plus l’institution de la fin du
xixe ou du début du
xxe siècle. Démocratie, émancipation des femmes, des enfants, divorce, « vulgate psy », aidant, la famille serait devenue un lieu « relationnel », d’échanges égalitaires entre les sexes et les générations. Du moins est-ce l’idéal qui lui est proposé, idéal précaire cependant, comme le souligne le sociologue Gérard Neyrand
[1], « qui constitue sans doute un indicateur de la bonne imprégnation de l’esprit du temps ».
Mais la famille est-elle devenue pour autant le lieu du bonheur, de la transparence et de l’égalité ? Est-ce que pour autant la haine, la violence, l’isolement, l’incompréhension en ont disparu ? Rien n’est moins sûr à voir ou entendre les parents, les enfants, dans les consultations. Rien n’est moins sûr non plus à voir, ces dernières années au cinéma par exemple
[2], des ados, des préados, dans une grande solitude, un abandon, face à des adultes, parents ou autres, montrés comme inconsistants, lâches, infantiles et à peine présents. On peut penser que ces films sont réalisés du point de vue de l’adolescent pour qui les adultes appartiennent à un autre monde qu’ils méprisent, critiquent, contestent.
L’initiative, légère, ironique, de ces quelques jeunes gens bien de leur temps, qui voulaient « faire un blog sur le thème des relations parents-enfants, puisque [ils ont] constaté, disent-ils, que [leur] génération, les 25-35 ans, souffre d’une perte des repères familiaux », et qui s’insurgent contre cette idéalisation, est donc réconfortante.
« Au moment où on parle d’un “statut du beau-parent” dans les familles décomposées, écrivent-ils, Jaime-ma-famille témoigne de la fragilité du statut… du parent… Car en fait, on est bien loin de la famille idéale véhiculée par les médias ! En nous parlant, nous avons constaté que nous avions tous des parents divorcés, radins, absents, immatures ou les quatre à la fois, une grand-mère alcoolique, un grand-père raciste, une grande sÅ“ur castratrice et un petit frère lubrique ou l’inverse.
Pour vous aussi, une famille formidable comme dans les téléfilms avec Pierre Arditi et Anny Duperey, c’est un mythe, voire une publicité mensongère. Pour vous aussi, réunion de famille = rassemblement néo-nazi. Vous aussi, vous avez découvert qu’une branche de votre famille ignore votre existence. Vous aussi, vous avez été élevé par vos potes/vos profs/les loups. Vous aussi, vous avez une famille fout-la-honte. Vous aussi, vous auriez des choses à dire sur votre famille, si vous osiez… »
Certains ont osé déposer sur le site « tous les témoignages d’instants odieux vécus en famille », et à les lire, ces témoignages attestent, sur un mode ironique et non pathétique, la persistance de la banalité de la rivalité et de la violence intra-familiale !
Décidément la famille n’a peut-être pas tellement changé que ça ! Mais peut-être est-ce la façon d’en parler qui change !
[1]
G. Neyrand,
Le dialogue familial, un idéal précaire, Toulouse, érès, 2009, dont nous publierons une note de lecture dans le prochain numéro.
[2]
On peut penser là à
Paranoid Park de Gus Van Sant mais aussi plus récemment à
Morse, étrange film du réalisateur suédois T. Alfredson, dans lequel un adolescent très isolé et harcelé par ses camarades rencontre une autre solitude, celle d’une jeune fille qui se révèle être un vampire.