La lettre de l'enfance et de l'adolescence 2009/2
La lettre de l'enfance et de l'adolescence
2009/2 (n° 76)
106 pages
Editeur
I.S.B.N. 9782749210629
DOI 10.3917/lett.076.0005
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Éditorial
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Vous consultezLe bonheur national brut

AuteurFrançoise Petitot du même auteur



Récemment, deux sommités économiques mondiales, prix Nobel, cautionnés par notre Président, ont proposé d’adjoindre au pnb qui indique notre richesse économique, la mesure de notre richesse humaine. Depuis quelques années, sociologues, démographes, politiques constatent en effet que si, dans nos pays, nos conditions de vie se sont considérablement améliorées, que le revenu par habitant a considérablement augmenté, le sentiment de bonheur n’a pas cru en conséquence[1] [1] Si le pnb a augmenté aux États-Unis de 16 % les trente...
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.

2 Amartya Sen et Joseph Stiglitz proposent donc d’inclure dans l’évaluation de nos richesses des indicateurs de « bonheur », poursuivant ainsi la réflexion de nombreux de leurs confrères depuis les années 2000[2] [2] On trouvera une analyse de ces réflexions dans un document...
suite
. Cette bonne intention n’est pas totalement « gratuite » du point de vue économique puisque, selon les spécialistes[3] [3] Charles Kenny (1999) estime que pour les pays industrialisés...
suite
, le bonheur jouerait sur la croissance d’un pays et les personnes heureuses contribueraient davantage à sa prospérité.

3 On peut être surpris de cette proposition qui supposerait la possibilité d’évaluer un bonheur collectif. En effet, comment évaluer le bonheur, collectif de surcroît ? Quels critères permettraient d’évaluer un état subjectif passager, éphémère, toujours rapidement rattrapé par le sentiment de manque, fonction des valeurs et des représentations de chacun et qui pour certains n’est pas de ce monde mais une promesse pour un monde futur ?

4 L’argent, comme nous l’ont répété à l’envi philosophes, moralistes, éducateurs, ne fait pas le bonheur ? Maxime devenue certes un peu obsolète dans une société de consommation centrée sur « l’avoir » (le dernier jean à la mode, la dernière voiture, la Rollex signe de réussite sociale…) et où « travailler plus pour gagner plus » serait un objectif.

5 Le bien-être, mesuré à l’aune d’une économie dynamique et « juste », qui procurerait un « environnement préservé, un système de santé de qualité, des services publics efficaces » comme le souhaitait, il y a quelques années, Dominique de Villepin ?

6 Du travail pour tous et du temps à consacrer à sa vie privée et familiale comme le souhaitaient certains socialistes, déjà à l’origine de l’instauration des congés payés, lors du vote de la loi sur les 35 heures ?

7 Une société « sécuritaire » et sécurisée fondée sur la surveillance, la répression, le fichage des adultes et des enfants potentiellement délinquants comme se le propose notre actuel gouvernement ?

8 La « qualité de la vie » telle qu’elle est définie dans le royaume du Bouthan où selon le roi « les quatre piliers du Bonheur national brut seraient le développement socio-économique équitable et durable, la préservation et la promotion des valeurs culturelles, la défense de la nature et la bonne gouvernance » ?

9 L’amour, l’amitié, une vie familiale « réussie » ?

10 La possibilité de « jouir pleinement de la vie » comme le proposent divers thérapeutes ?

11 Ou le sens que l’on donnerait à sa vie, sa vie professionnelle, personnelle comme le soutiennent nombre d’entre nous ?

12 Dans cette dernière hypothèse, qui n’exclut pas forcément les autres, il s’agirait non plus seulement de la satisfaction des besoins mais de la question du désir, non pas du côté de la satisfaction de ses désirs que l’on pourrait nommer des envies, mais de la possibilité de désirer.

13 Or dans notre société actuelle cette possibilité de désirer semble fortement mise à mal. Dire que dans notre pays l’atmosphère est morose serait un mot faible. En effet au-delà de la crise économique que nous traversons, ce serait plutôt aux effets d’une véritable crise de société que nous serions confrontés.

14 Pour se cantonner à nos professions, le changement des repères, des valeurs sur lesquelles s’est fondé depuis plusieurs décennies notre travail, les réorganisations des établissements et services dans lesquels nous intervenons, la taylorisation du travail socio-éducatif ou social et la segmentation du travail qu’elles entraînent, le passage d’activités d’éducation, de soin, de prévention, d’insertion à des activités de dépistage, de fichage et autres objectifs que nous ne pouvons reconnaître comme les nôtres, la prévalence de la quantité au détriment bien souvent de la qualité et pour finir l’absurdité de certaines de ces nouvelles organisations, créent chez la plupart d’entre nous un désinvestissement, un malaise voire une véritable souffrance.

15 Malaise, souffrance, qui proviendraient d’un sentiment de perte de sens et de méconnaissance que manifestent les modalités de toutes ces réorganisations et évaluations. Car ce n’est pas tant la nécessité de réorganisations ou d’évaluation qui pose question que la façon dont elles sont pensées et ce sur quoi elles débouchent.

16 Mais le pire à supporter n’est-il pas actuellement l’impossibilité de se faire entendre ? Comme si nous parlions dans le vide face à un pouvoir acéphale, machinique, qui malgré protestations, pétitions, manifestations, rapports et autres négociations, poursuit implacablement sa route. Ne serait-ce pas notre difficulté à trouver les moyens de nous faire entendre alors que les moyens de lutte traditionnels sont devenus obsolètes qui nous use ?

17 De cette impuissance témoigne, dans certains lieux autres que les nôtres, sauf exception, la violence qui surgit : violence contre les autres et violence contre soi-même.

18 Comment trouver de nouvelles formes de résistance, d’opposition, de proposition, dans cette nouvelle donne ? Comment trouver des stratégies d’espoir et de résistance qui nous redonnent le sentiment d’être acteurs, sujets, de notre propre vie, en un mot de rester « désirants » ? Pour cela il est indispensable de s’efforcer de continuer à penser, à analyser, à écrire, à parler, ensemble si possible, et d’éviter de se replier sur nos individualismes et nos territoires. Mais ces activités pourraient-elles être évaluées et constituer des « indicateurs » ?

19 Quant au bonheur, peut-on trouver des indicateurs qui nous feraient oublier le « malaise dans la civilisation » dont nous entretenait Freud il y a déjà quelques décennies et qui est inhérent au fait d’être humain avec la haine et la culpabilité inconscientes qui sont inhérentes à notre statut d’humain ? Haine contre ce qui fait de nous structurellement des êtres limités, insuffisants, mortels. Comment pourrions-nous imaginer que nous puissions être pleinement en accord avec la réalité ? Ne serait-ce pas désirer l’impossible ?
Tout au plus ne pourrions-nous espérer ce que Freud appelait le « malheur banal », qui est peut-être ce que certains appellent le bien-être ?
Cela ferait-il l’affaire des économistes qui nous gouvernent ?

 

Notes

[ 1] Si le pnb a augmenté aux États-Unis de 16 % les trente dernières années, le pourcentage de gens qui se déclarent heureux est passé de 36 à 29 %.Retour

[ 2] On trouvera une analyse de ces réflexions dans un document de la Fondation pour l’innovation politique : « Mesurer le “bonheur” : des indicateurs pertinents pour la France », www.Fondapol.orgRetour

[ 3] Charles Kenny (1999) estime que pour les pays industrialisés l’impact du bonheur sur la prospérité économique est plus prononcé que celui de la croissance économique sur le bonheur. La réflexion sur le bonheur devient même l’objet de recherche de Daniel Kahneman et Alan Krueger, prix Nobel d’économie en 2002, qui ont l’ambition de créer un indice du « Bonheur intérieur brut ».Retour

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POUR CITER CET ARTICLE

Françoise Petitot « Le bonheur national brut », La lettre de l'enfance et de l'adolescence 2/2009 (n° 76), p. 5-7.
URL :
www.cairn.info/revue-lettre-de-l-enfance-et-de-l-adolescence-2009-2-page-5.htm.
DOI : 10.3917/lett.076.0005.