La lettre de l'enfance et de l'adolescence 2009/4
La lettre de l'enfance et de l'adolescence
2009/4 (n° 78)
112 pages
Editeur
I.S.B.N. 9782749211800
DOI 10.3917/lett.078.0005
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Éditorial
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Vous consultez« Freud est tombé dans le domaine public… »

AuteurFrançoise Petitot du même auteur


1 … ne cessent de répéter à l’envi les médias depuis le début de l’année. Et les unes de magazine de succéder aux dossiers, tandis que dans les vitrines des « bonnes » librairies s’étalent les multiples nouvelles traductions que cette « chute » permet.

2 Bonne nouvelle ! La psychanalyse, du moins dans ses textes freudiens, sort de ses chapelles éditoriales ! À l’heure où l’on ne cesse d’annoncer la mort de la psychanalyse, de dénoncer son caractère obsolète, ascientifique, voire frauduleux, l’ouverture à tous de la possibilité de sa libre publication fait cependant événement, sans pour autant désarmer ses opposants qui trouvent là une nouvelle occasion de dénigrement, pas toujours très intellectuellement honnête d’ailleurs. Et à voir le nombre de nouvelles traductions qui apparaissent chez de grands éditeurs, on peut penser que ceux-ci misent sur de nombreux lecteurs.

3 Bonne nouvelle mais surprise cependant, car on pouvait penser que la psychanalyse était tombée dans le domaine public depuis au moins une quarantaine d’années. En effet, sa vulgarisation date des années 1970, des émissions radiophoniques de Françoise Dolto, du « Psy show » télévisuel de Serge Leclaire, etc. On pourrait penser que toute notre conception de l’éducation des enfants, de leur soin, par exemple en était imprégnée, même si depuis quelques années, face à l’usage des nouvelles classifications et des diagnostics prédictifs, nous pouvions avoir des doutes. Qui ignore encore la problématique œdipienne, l’importance du « travail de deuil », l’importance de parler aux enfants avant même leur naissance ? Serait-ce parce que sous le vocable du « psy » généralisé nous ne la reconnaissons plus ? Peut-être à raison d’ailleurs, car ce que l’on appelle actuellement le « psy » est un discours syncrétique qui mêle des théories diverses dans lesquelles la psychanalyse se trouve souvent dévoyée. Il n’en reste pas moins que la rubrique « un psychanalyste vous explique, vous répond » est abondamment répandue dans les magazines aussi bien féminins que dédiés aux parents, à l’éducation, voire même politiques qui mettent les hommes politiques sur leur divan. Sans compter ceux qui, souvent contestés par leurs pairs, essaient de rendre compte de l’évolution même de notre société à l’aide de concepts analytiques. Y aurait-il lieu alors de considérer cette imprégnation de la culture par la psychanalyse comme une mauvaise nouvelle, une « chute » plus qu’une victoire ? Pourtant, en cela, ces auteurs ont été précédés par Freud lui-même dans plusieurs de ses ouvrages : L’avenir d’une illusion, sur la religion, Pourquoi la guerre ? en réponse à un courrier de Einstein lui demandant de soutenir le projet pacifiste de la Société des nations et l’incontournable et si moderne Malaise dans la civilisation.

4 Y aurait-il alors à craindre que la multiplicité des traductions ne fasse perdre aux textes freudiens de la rigueur, de la précision ? Traduction/trahison, le débat sur la traduction des textes freudiens est ouvert depuis longtemps, entraînant des interprétations souvent fort différentes du corpus freudien. Car la théorie psychanalytique, comme toute vraie théorie, n’est pas un continuum homogène[1] [1] On s’étonnera à ce sujet des propos de Michel Onfray...
suite
. L’abondance des notes rajoutées par Freud à certains textes à différentes époques de sa réflexion témoigne d’une recherche, d’une évolution de sa pensée, tout comme il en est, entre autres, de celle de Lacan. Contrairement à ce qu’affirment les tenants d’une supposée orthodoxie freudienne, accrochés comme tout orthodoxe à la « bible » que constituent certains textes choisis par eux selon leurs convenances, la psychanalyse n’est pas une théorie figée, à jamais accomplie, que nous aurions à psalmodier. Ce qui ne veut pas dire qu’elle est caduque et, comme telle, à vouer aux gémonies de la magie, de la croyance, de la fausse science. Sa grande découverte sera celle que « le moi n’est pas maître en sa demeure » et que nous sommes gouvernés par le Logos, c’est-à-dire par les effets du langage dans lequel nous baignons. Que ce langage soit celui de l’environnement familial, social ou culturel fait le lit des « petites différences » qui traversent les théories analytiques, face à la grande différence qui serait d’attribuer aux événements eux-mêmes et non à l’affect et aux mots qui les accompagnent l’origine de nos pensées et représentations.

5 Sur ce point, il est intéressant d’entendre certains neuro-cognitivistes, et non des moindres (à distinguer des comportementalistes), affirmer que leurs découvertes, si elles donnent une intelligibilité « physiologique » à certains de ces processus, ne rendent pas compte pour autant des processus de création de nos représentations, de nos mythologies individuelles et familiales. De cela, la cure psychanalytique témoigne, lorsqu’à l’aide du récit et dans le transfert à l’analyste, l’histoire de l’analysant qu’il se raconte se transforme, entraînant une modification de sa façon de se concevoir dans ses rapports au monde et à lui-même. On pourra à ce propos se rappeler la différence que fait Freud entre une réalité supposée objective (celle dont témoignerait par exemple un enregistrement sonore ou visuel) et la réalité subjective, celle par exemple de n’importe quel témoignage humain.

6 Nous sommes des êtres de langage qui élaborent parfois à leur insu des récits, des fictions, qui rendent compte à leur manière de notre perception et de notre éprouvé du monde qui nous entoure et qui déjà avant notre naissance nous construit[2] [2] Voir à ce sujet Lionel Naccache, Le nouvel inconscient. ...
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.
Certes nous progressons dans la connaissance du fonctionnement de l’organe cérébral, mais celui-ci ne saurait jusqu’à présent rendre compte de ce que l’on pourrait appeler l’esprit, c’est-à-dire ce qui fait de nous des humains. Ce qui invalide toutes les tentatives de prédiction « scientifiques » individuelles qui tentent de nous gouverner.

 

Notes

[ 1] On s’étonnera à ce sujet des propos de Michel Onfray dans Philosophie magazine, de février 2010, qui reproche à Freud ses contradictions et pense l’invalider en raison des « légendes » qui se sont créées à son propos. C’est méconnaître que toute théorie est un récit, une tentative d’explication du monde ou de l’un de ses objets, qui varie au fil des connaissances et des représentations ambiantes, parfois idéologiques ou politiques qui permettent à une époque donnée d’en rendre compte. L’histoire des sciences ne cesse d’en apporter la preuve !Retour

[ 2] Voir à ce sujet Lionel Naccache, Le nouvel inconscient. Freud, le Christophe Colomb des neurosciences, éd. Odile Jacob, 2006.Retour

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POUR CITER CET ARTICLE

Françoise Petitot « « Freud est tombé dans le domaine public… » », La lettre de l'enfance et de l'adolescence 4/2009 (n° 78), p. 5-7.
URL :
www.cairn.info/revue-lettre-de-l-enfance-et-de-l-adolescence-2009-4-page-5.htm.
DOI : 10.3917/lett.078.0005.