Libres cahiers pour la psychanalyse 2001/2
Libres cahiers pour la psychanalyse
2001/2 (N°4)
114 pages
Editeur
I.S.B.N. 2912404614
DOI 10.3917/lcpp.004.0051
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Vous consultezJe veux retourner vivre chez mes parents

AuteurMaurice Berger du même auteur


À la lumière de son expérience de pédo-psychiatre et de psychanalyste, l’auteur évalue la fécondité du concept de clivage pour la compréhension du développement psychique des enfants précocément soumis à des carences affectives majeures.

Dans son article de 1938 sur le clivage, Freud évoque comment ce processus de défense se constitue face au danger réellement angoissant de la satisfaction éventuelle d’une puissante revendication pulsionnelle.

2 Les réflexions qui suivent sont issues du traitement, en hôpital de jour, d’enfants qui ont été confrontés à une autre sorte de danger – un danger réel : ils ont subi, de la part de leurs parents, des gestes éducatifs gravement inadéquats et nocifs – négligence des soins, maltraitance, attouchements sexuels, alternance imprévisible de mouvements de collage et de rejet, etc. De tels parents sont psychotiques, ouvertement délirants ou paranoïaques et restent pris dans divers systèmes de croyance ; ou bien ils sont psychopathes, toxicomanes ou prostitués et condamnés à une errance perpétuelle. Leur propre enfance, le plus souvent désastreuse, est à l’origine de leurs comportements parentaux inadaptés. L’expérience montre, en outre, qu’ils ne peuvent bénéficier des projets thérapeutiques qui leurs sont personnellement proposés.

3 Aussi de tels enfants ont dû être séparés judiciairement de leurs parents. Ils ne se rencontrent que dans le cadre de visites médiatisées, à l’hôpital, en présence d’un psychiatre ou d’un psychologue et de l’éducatrice ou de l’infirmière « référente » qui s’occupe quotidiennement de l’enfant. Cette procédure se justifie du fait que celui-ci encourt, lorsqu’il est en contact avec l’un ou l’autre de ses parents, un danger physique ou psychique tenant à « l’entretien » des troubles psychotiques, psychosomatiques ou des troubles du comportement dont souffre déjà l’enfant, ou de leur recrudescence. Ce danger provient de la « nocivité » de leurs interactions toujours actuelles ou, comme nous le verrons plus en détail, du fait que se produit, à cette occasion, dans l’enfant, une reviviscence hallucinatoire des traces psychiques laissées par les expériences angoissantes du passé[1] [1] Nous sommes donc ici dans un contexte différent de celui...
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.

4 Outre ces visites médiatisées, le matériel utilisé ici provient de trois sources : la prise en charge individuelle d’une heure réalisée quotidiennement par l’éducatrice ou l’infirmière, et supervisée ; les informations données par la famille d’accueil hébergeant l’enfant ; la psychothérapie lorsque son état psychique permet cette modalité de traitement.

5 Ce dispositif de soin complexe met à jour les processus de clivage qui, sous des formes parfois déroutantes, déterminent la vie psychique de tous ces enfants. La question se pose alors de la place, chez eux, d’autres processus de défense comme le refoulement et la répression. De fait, ils n’ont pas eu la possibilité d’utiliser le refoulement, processus de défense a priori plus souple que le clivage et plus tardif. Freud indique que « le traumatisme a des effets différents suivant qu’il est pratiqué dans un amas de cellules germinatives en voie de segmentation ou dans l’animal achevé sorti de ses cellules »[2] [2] S. Freud, (1938), Abrégé de psychanalyse, PUF, 1985. ...
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. Dans ces cas, les expériences traumatiques répétées éprouvées dans la relation aux objets primaires d’attachement se sont produites de manière précoce, avant l’acquisition du langage, en un temps où l’activité de représentation et de symbolisation n’était pas encore suffisamment constituée pour que le sujet intègre les vécus perceptifs désorganisateurs dans une chaîne fantasmatique signifiante.

6 La répression, qui porte sur un contenu ou un affect, a été définie par Freud (1900) comme un mécanisme conscient, à la différence du refoulement. Comme le refoulement, la répression est peu « employée » par les enfants que nous évoquons ici, car elle n’est utilisable que pour des vécus traumatiques relativement tardifs que le sujet a pu mettre, pour partie, en représentations. Ainsi, contrairement à une idée répandue, il apparaît que de nombreux enfants qui ont été victimes d’abus sexuels ne souhaitent plus reparler de ces situations une fois qu’ils ont révélé les abus dont ils ont été l’objet, ce qui les conduit à refuser toute proposition psychothérapique. Leur vie psychique et relationnelle est assez bien préservée grâce à cette répression des affects, au prix d’une certaine vulnérabilité dans des conditions particulières de l’existence.

7 L’usage du mécanisme du clivage répond au contraire chez eux à une constance singulière dont la manifestation la plus classique – et la plus intrigante – est le fait suivant : tous les enfants « placés », ou presque, demandent à retourner vivre avec leurs parents, quelles que soient la violence et la gravité des actes qu’ils ont subis de leur part[3] [3] Seuls cinq pour cent des enfants refusent tout contact avec...
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. Des enfants frappés jusqu’à avoir des os fracturés ou abandonnés de manière répétitive dans une pouponnière ou dans la rue, de fait oubliés, ou laissés des mois dans leur berceau dans une pièce aux volets fermés et insuffisamment nourris, demandent avec insistance à retourner vivre chez leurs parents alors même qu’ils sont hébergés et soignés par une famille d’accueil attentive. Ils semblent considérer que ces derniers ne sont en rien responsables de ce qui s’est passé, malgré les preuves actuelles et quotidiennes de leur désadaptation. Cette idéalisation empêche tout accès à l’ambivalence ; elle suppose l’existence d’un clivage, ce que l’on retrouve clairement dans le traitement psychothérapique : ils s’opposent à toute évocation de leur passé, interdisent pendant longtemps de parler de leur relation avec leurs parents. Le thérapeute a le sentiment de ne pas pouvoir avoir accès à une imago maternelle ou paternelle terrifiante. Le seul parent évocable par l’enfant est un parent parfait[4] [4] M. Berger, L’enfant et la souffrance de la séparation,...
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.

8

Gabrielle, dix ans, à la suite du travail psychothérapique effectué pendant plusieurs années, a exprimé clairement son refus de retourner vivre chez sa mère car elle a peur que « les choses ne se passent comme avant, quand elle était comme mélangée avec sa mère et qu’elle se sentait mal » ; elle ne peut s’empêcher de traiter à certains moments l’équipe de « voleurs d’enfants ».

9 Pour certains, ce besoin de retourner vivre avec les parents prend parfois la forme d’un pèlerinage vers l’objet originaire et fait penser à la migration des saumons sauvages que rien ne peut arrêter lorsqu’ils remontent vers leurs lieux de frayage. Ainsi dans une situation citée par H. Rottman[5] [5] H. Rottman, « Le suivi des parents dans le cadre du...
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, une adolescente de quinze ans fugue de sa famille d’accueil pour retourner voir sa mère (psychotique chronique, dont elle avait été séparée bébé et dont elle refusait qu’on lui parle jusqu’alors) à la maternité où elle est née, comme si cette mère était toujours là, en train de l’attendre, depuis son accouchement. Pendant quinze ans, une part clivée du psychisme de cette adolescente a fonctionné en processus primaire : le temps y était suspendu et l’histoire avec les parents pouvait reprendre là où elle s’était arrêtée.

10

Sandra, six ans, qui souhaite retourner vivre chez sa mère, rencontre régulièrement cette dernière en visite médiatisée pendant une demi-heure. Ce jour-là, cette mère est présente (ce qui est loin d’être toujours le cas) à l’heure, calme, souriante. De l’extérieur, cette visite se déroule à peu près bien, si ce n’est le peu de curiosité de la mère à l’égard de sa fille. Mais dans les jours qui suivent, Sandra présente des épisodes hallucinatoires qui dureront deux mois, elle reprend ses comportements autistiques de balancement de la tête et d’évitement du regard qui avaient disparu pendant sa prise en charge.

11 L’hypothèse selon laquelle un mécanisme de clivage permet qu’un lien psychique se maintienne avec l’objet maternel nous aide à comprendre ce phénomène. Sandra n’a pas perçu sa mère comme elle était : en sa présence, elle a été assaillie par la reviviscence hallucinatoire des moments angoissants vécus avec elle lorsqu’elle était plus petite. L’opération défensive du clivage explique que l’enfant ne peut développer une pensée critique concernant son parent. Face à la profondeur de son inadéquation et la violence de la folie de ses parents, il devient impérieux pour l’enfant de maintenir « tabou » une image construite, idéalisée, de ses parents et il y a désormais un danger à toucher à cette image : ce qui surgirait alors ne serait pas la représentation ambivalente d’un parent « imparfait » mais l’hallucination angoissante d’un visage terrifiant, d’un trou – représentations intouchables, impensables, n’autorisant pas de jeu fantasmatique et contraignant le fonctionnement psychique à demeurer à un niveau perceptivo-hallucinatoire. Aussi le clivage obéit-il ici aux exigences d’une survie psychique. Il peut même répondre aux besoins d’une survie immédiate.

12

Un enfant explique à un consultant à quel point il est terrifié par son père qui a menacé de mort son éducateur, devant lui. Cet homme très violent vient de passer dix ans en prison pour plusieurs agressions graves. A peine son père est-il entré dans le bureau que l’enfant s’installe sur ses genoux, se colle à lui – cet amour ostensible étant probablement la seule possibilité qu’il imagine pour amadouer le parent effrayant. En un dixième de seconde, il regarde alors avec un regard de défiance, rejetant, le consultant auquel il venait de se confier quand son père, promu à ses yeux au rang de protecteur, lui dit « je vois que toi et moi nous pensons la même chose de ce monsieur ».

13 R. Roussillon[6] [6] R. Roussillon, « La métapsychologie des processus...
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indique que ce désir de retourner vers des parents insatisfaisants peut être compris à partir de la manière dont Freud s’interroge en 1920 et 1925 : pourquoi un sujet se remet-il dans une situation non satisfaisante, pourquoi obéit-il à cette répétition de « caractère démoniaque » ? Pour retrouver l’objet, se convaincre qu’il est encore présent, répond-il. L’enfant n’a pas eu suffisamment d’expériences satisfaisantes de la part de ses parents pour en garder une représentation[7] [7] Ce n’est pas le lieu de développer ici la genèse de...
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. Au contraire, la rencontre avec l’objet s’est déroulée depuis le début de sa vie dans une sorte de vécu traumatique : l’enfant a été soumis précocement à leur violence, leur sexualité, leur imprévisibilité ; il n’a pu établir de distinction entre ses peurs d’origine interne et le monde extérieur terrifiant, entre pensée et réalité, entre présent et passé. Aussi ne peut-il évoquer l’objet en pensée comme représentation et est-il condamné, pour conserver son lien à l’objet, à le rendre présent comme perception, si déplaisante soit-elle.

14 Face à cette impossibilité de se remémorer son objet, l’enfant ne peut parfois le convoquer que sous le masque d’une identification immédiate, littérale. Plus encore, à défaut de s’identifier à certaines qualités de l’objet, l’enfant l’incorpore, « l’avale tout rond » avec toutes ses caractéristiques, ce qu’illustre un enfant de sept ans lorsqu’il invente, en prise en charge individuelle, une histoire dans laquelle il coupe la tête d’un monstre et l’avale pour posséder le langage. Pour lui, le langage ne s’apprend pas dans un échange ludique, écholalique, dans un désir de communiquer, d’imiter, de se faire comprendre, mais en avalant les organes du langage (et les idées) de l’autre. Nous nous sommes interrogés avec Jean-Claude Rolland sur la nature et l’origine de ces identifications « en masse » : est-ce l’enfant qui incorpore le parent dans un mouvement pulsionnel qui lui serait propre ? Est-ce le parent qui dans un mouvement d’emprise « s’incorpore de force » dans l’enfant ? Dans ce cas, plutôt que d’identification, il faudrait parler de contamination et considérer que la déchirure du clivage traverserait, moins la psyché individuelle de l’enfant, que le tissu interpsychique de la parentalité.

15 Considérons maintenant l’angoisse d’abandon qui se développe régulièrement chez ces enfants lorsque leurs parents ne viennent pas à une visite médiatisée. Une fillette de cinq ans nous dit dans cette circonstance « qu’elle se sent partir en morceaux », témoignant ainsi d’un état de détresse lié au sentiment de n’être reliée à personne, d’être coupée d’une part d’elle-même qui serait comme demeurée dans la psyché de l’absent. Ceci nous conduit à explorer plus avant la nature du lien si singulier et si serré unissant l’enfant à des parents inadéquats que mettent au jour les visites médiatisées. Au cours de ces visites, il est fréquent d’observer le phénomène suivant : si, pour une raison quelconque, parents et enfants sont laissés seuls, ils établissent aussitôt entre eux une intimité quelque peu artificielle et échangent en secret des paroles qui consistent presque toujours en la phrase « Je vais te reprendre ». Ces parents savent bien sûr qu’une telle reprise est impossible du fait de la décision du juge des enfants, ou bien ils ont expliqué par ailleurs à un membre de l’équipe qu’ils n’avaient pas l’intention de reprendre leur enfant car leur conjoint actuel ne le tolérerait pas, ou parce qu’ils n’ont pas de place chez eux, ou pour une autre raison ou prétexte.

16 Un énoncé aussi paradoxal bloque, en règle générale, l’évolution psychique de l’enfant car il l’empêche d’investir d’autres projets – tâche déjà ardue pour lui. On mesure le poids de séduction qu’il comporte au fait qu’il dénie l’affirmation « Je ne te reprendrai pas » manifestée, en deçà des mots, par l’attitude de ces parents qui, dans la séance même, « abandonnent » répétitivement leur enfant en ne centrant leur discours que sur eux. « Je vais te reprendre » excite chez l’enfant une envie inapaisable puisque le lien réellement proposé est l’abandon, la chute hors du psychisme parental associé à l’interdit de se sentir bien sans ses parents. De sorte que, pour ces enfants, aimer une personne nouvelle signifie tuer celle qu’elle remplacerait : aimer leur famille d’accueil équivaut à tuer leur parent géniteur, aimer leur mère équivaut à tuer leur père, et réciproquement.

17 Cette séduction narcissique doit être repérée dans toute pathologie grave de la fonction parentale[8] [8] Le terme de séduction narcissique (P. -C. Racamier, 1991)...
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. L’attention des soignants est souvent saturée par l’aspect manifeste du traumatisme infligé à l’enfant – la maltraitance, les carences éducatives, l’abandon déguisé, les coups, l’incohérence parentale. Ce qui met aussi « l’enfant en danger » tient au facteur qualitatif inhérent au traumatisme et qui est contenu dans la satisfaction pulsionnelle, la décharge que ces parents satisfont au travers de ces sévices : on méconnaît généralement la jouissance que de nombreux parents tirent de leur relation avec leur enfant

18 La mère de Sandra lui expose avec jubilation comment à l’adolescence, dans le foyer où elle était, c’est elle qui coupait les veines de ses camarades qui voulaient faire des tentatives de suicide. L’enfant entend : « Je te dis cela pour que tu ne fasses pas pareil et en même temps pour que tu le fasses ».

19 Un autre aspect du fonctionnement psychique de ces parents passe souvent inaperçu : la dépression profonde qui les habite. L’attention des soignants, là encore, est habituellement plus attirée par leurs attitudes projectives, persécutrices, ou la naïveté de leurs rêveries idéalisantes - telle l’idée exprimée par une mère que « les difficultés présentes prendront forcément fin un jour, qu’avec l’argent gagné lors de la prochaine cueillette des cerises puis d’autres petits boulots, elle pourra s’acheter une maison à la campagne, une voiture ». Ces réactions aussi superficielles que bruyantes déguisent, en fait, une tendance mélancolique qui se dévoile, ici et là, en des effondrements massifs ou par des tentatives de suicide et rend compte de la sidération psychique chronique qui dévitalise leurs relations à leurs enfants. Ces mères, il nous faut en faire l’hypothèse, projettent sur leur enfant cette part d’elles mélancolique et auto-destructrice, s’en délivrent par une opération psychique qui implique un clivage, à tel point qu’elles ne se reconnaissent plus personnellement de difficultés psychiques et ne peuvent envisager un soin. Il incombe alors à l’enfant de s’identifier à cette partie inconsciente du psychisme maternel. Contrairement aux apparences, on n’est donc pas devant une relation mère-enfant, car d’un point de vue subjectif, la mère n’est pas une mère et l’enfant n’est pas son enfant. On est en fait face à deux parties d’un adulte : une femme, adulte, utilise la maternité pour se libérer de sa propre partie auto-destructrice qui la menace de mort, et une autre partie, l’enfant, présente des comportements auto-destructeurs majeurs. Nous sommes là devant une question plus générale qui traverse le champ de la psychopathologie de l’enfant : comment un enfant est-il habité par une partie clivée du psychisme maternel ou paternel ?

20

Gilbert, enfant psychotique, interpelle répétitivement son infirmière référente d’un « suce ma bite », sans qu’on puisse repérer d’où lui vient ce motif. Lorsqu’on demande à sa mère s’il a pu assister à des scènes sexuelles, elle ne s’offusque pas de la question et répond tranquillement « j’y réfléchirai ». Elle dira lors des rendez-vous suivants que Gilbert n’a pas assisté à des scènes de fellation et elle parlera de son histoire. Lorsqu’elle était enfant, son père disait à son épouse qu’il allait la promener et se servait ainsi de sa présence comme prétexte pour aller faire l’amour avec sa maîtresse. La fillette devait attendre dans une pièce proche de celle où le couple s’ébattait bruyamment la porte ouverte. Il apparaît alors que cette mère est prise dans une sorte de confusion dans le temps. Elle confond son histoire avec celle de Gilbert.

21 Maintenir par clivage et contre toute réalité une telle imago parentale idéalisée a pour l’enfant un prix, celui d’une culpabilité « primaire » écrasante : il pense nécessairement que c’est lui qui aurait été un mauvais bébé et qui n’aurait pas su se créer des parents suffisamment bons.

22

Gabrielle, dans un jeu, met en scène un bébé qui a l’épaule cassée. Il dit « pardon » parce que c’est sa mère qui lui a fait mal mais il ne peut lui dire qu’elle lui a fait mal ; c’est donc le bébé qui est mauvais car il empêche sa mère de s’adapter en ne lui transmettant pas les messages adéquats.

23 Cette culpabilité primaire prend parfois la forme d’une honte consciente, intense.

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Antoine, huit ans, parle à son éducatrice après deux visites médiatisées où il a rencontré séparément ses parents qui sont divorcés. « J’ai honte que Berger voit mes parents pendant les visites. J’ai honte quand toi et Berger vous vous regardez sans rien dire, vous pensez qu’ils sont fous. J’ai honte que vous regardiez mes parents comme des jouets, non, vous regardez sans rien dire, c’est eux qui vous regardent comme des jouets. Et si j’étais seul avec eux, j’aurais honte car ils m’engueuleraient parce que je ne veux pas aller chez eux. J’ai honte parce que j’aime ma maman. »

25 Cette honte barre l’accès à des sentiments dépressifs potentiellement féconds ; elle empêche les enfants de prendre conscience de ce qui leur a manqué ou de ce qui a fait intrusion en eux, de prendre une certaine distance par rapport à la réalité parentale.

26 Mais il arrive que cette honte se condense au thème du sacrifice.

27

Antoine multiplie les théories dans ce registre. Ainsi, il essaie de s’attribuer l’origine de la folie parentale en disant que s’il n’était pas né, ses parents iraient bien. Ou qu’ils sont devenus fous parce que le juge l’a retiré de la famille. Ou il a envie de se tuer et sa famille d’accueil le surprend en train de s’enfoncer un couteau dans le ventre. Il dit alors : « Si j’étais mort, mes parents seraient toujours ensemble ». Ou encore, en prise en charge, il amène un scénario dans lequel son père a un couteau, sa mère une fourchette, et tous les deux le dévorent. En se mettant ainsi entre eux, il les empêche de se dévorer l’un l’autre, et se sacrifie pour protéger le couple.

28 Peut-être sous-estime-t-on le mythe sacrificiel qui sous-tend certaines violences des parents à l’égard de leur enfant – le sacrifice de l’enfant venant relayer, en négatif, toute autre forme de relation objectale. Que tue le parent ? Quel tiers commande le sacrifice ? Au nom de qui a-t-il lieu ? De quelle passion, au sens du sacrifice christique, sommes-nous témoins ? Autant de fantasmes qui habitent les parents sans qu’ils en aient conscience.

29 Lorsque le père d’Antoine a menacé de me tuer, l’hôpital de jour a su prendre les précautions nécessaires pour prévenir ce danger. Mais je dois penser en même temps qu’il y a dans cette menace la répétition d’un fantasme sacrificiel. Aussi la question insoluble et pathétique à laquelle nous nous heurtons est celle-ci : dois-je me sacrifier pour sauver l’enfant, ou doit-on, pour me sauver, sacrifier l’enfant en le faisant sortir de l’hôpital de jour et en arrêtant ses soins ?

 

Notes

[ 1] Nous sommes donc ici dans un contexte différent de celui décrit par P. Bourdier (1972), dans lequel les enfants ont pu être laissés avec leurs parents dont l’un était malade mental. Cet auteur signale l’apparition d’autres formes de clivage.Retour

[ 2] S. Freud, (1938), Abrégé de psychanalyse, PUF, 1985.Retour

[ 3] Seuls cinq pour cent des enfants refusent tout contact avec leurs parents. Ils sont alors terrorisés par la seule évocation de cette éventualité. Ils ont été soumis à des gestes parentaux particulièrement nocifs (tentatives d’empoisonnement par le biberon, de strangulation, etc.). L’expérience montre que leur évolution psychique n’est souvent pas favorable malgré les soins car ce refus total s’accompagne d’une perte du principe de causalité psychique (H. Rottman).Retour

[ 4] M. Berger, L’enfant et la souffrance de la séparation, Dunod, 1997.Retour

[ 5] H. Rottman, « Le suivi des parents dans le cadre du placement familial thérapeutique », Groupal, n° 5, 1999, p.223-237.Retour

[ 6] R. Roussillon, « La métapsychologie des processus de transitionnalité », Bulletin de la Société Psychanalytique de Paris, 35, 1995, pp.1-144.Retour

[ 7] Ce n’est pas le lieu de développer ici la genèse de l’activité représentative. Soulignons seulement que, selon Freud, le petit enfant ne peut mettre en représentation en son absence qu’un objet qui a apporté autrefois une satisfaction réelle. (M. Berger, « Des entretiens familiaux à la représentation de soi », Éditions du Collège de psychanalyse familiale, 1990).Retour

[ 8] Le terme de séduction narcissique (P.-C. Racamier, 1991) désigne ici une relation de séduction de la part d’un adulte à l’égard de son enfant qui, au lieu de le soutenir de manière vitalisante et de lui donner l’appui nécessaire pour affronter le monde, a pour but de le maintenir dans une relation de dépendance, d’éviter qu’il puisse se séparer psychiquement, ceci dans un climat souvent sexualisé, excitant et donc incestueux (sans inceste réalisé dans la réalité) pour l’enfant.Retour


POUR CITER CET ARTICLE

Maurice Berger « Je veux retourner vivre chez mes parents », Libres cahiers pour la psychanalyse 2/2001 (N°4), p. 51-60.
URL :
www.cairn.info/revue-libres-cahiers-pour-la-psychanalyse-2001-2-page-51.htm.
DOI : 10.3917/lcpp.004.0051.