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S'inscrire Alertes e-mail - Littérature Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezDu désir d’écrire
La différence-sexuelleen-arabeAuteurLeila Khatib du même auteur
Université Libanaise de Beyrouthsuite
Il y aurait (donc) tout lieu de se tromper. De lettre et d’autre. Il y aurait lieu de se tromper dès lors que ce « du » se pose aux prémisses de la (prise d’) écriture, et dès lors que cette écriture se pose au lieu de la différence sexuelle : où le désir d’autre (qui est) à écrire devient à chaque instant ce désir de l’autre où s’écrire. Mais c’est parce que du désir il y a que je ne pourrais probablement qu’écrire du désir. Alors qu’« entre les mains » de cette « D.S. »[2] [2] C’est ainsi qu’Hélène Cixous appelle la différence...
suite qui sans cesse nous (mé)prend, je ne suis plus très sûre de ne pas être cette autre qui (m’)écrit.
2 Dès lors, dès l’abord il faudrait le dire : écrire c’est, à chaque fois, prendre le risque d’écrire. Position de non pouvoir, écrire ne peut que se risquer dès lors qu’ écrire réfléchit la posture même de l’écriture : dès lors qu’ écrire interroge la situation à partir de laquelle écrire. En effet, à partir de quoi écrire dès lors qu’ écrire est dès l’abord pris entre « désir » et « différence », ces deux impossibles de l’écriture ? Car si du désir il y a, et (donc) de la différence sexuelle, ils sont toujours, c’est-à-dire chaque fois, à écrire. Je veux dire qu’ils sont, encore, à écrire. Aussi : à partir de quoi écrire sinon à partir de cet entre lequel expose l’écriture au risque de sa propre dissolution ? Écrire à partir de la situation (ou de la station[3] [3] Le mot arabe « mawkif », traduit ici par « station »...
suite) qui expose l’écriture à sa dissolution ne peut, en effet, qu’être risqué et que risquer l’être : mais c’est probablement ainsi qu’il peut risquer d’être. Écrire le désir (qui est) écrire la différence sexuelle c’est écrire cet entre : c’est plutôt écrire au lieu de l’ entre où l’écriture est menacée alors que c’est cette situation, la menace, qui la maintient dans son risque d’être.
3 Ainsi disposé au lieu d’un entre qui ne lui laisse d’autre choix que de se faire et de se laisser faire, écrire n’est plus, en fait, disposé à s’attribuer quelque identité différente que ce soit. En effet, disposer l’ écrire en une situation où il ne peut que se risquer ne peut que dégager cet écrire-en-cette-situation-particulière d’une quelconque différence au sens identitaire, de l’ordre, par exemple, de l’appartenance à une langue, à un pays, à une culture, bref à une identité ayant spécificité. Il faut toutefois noter que cette disposition de l’écriture tente de répondre ici à certaine (prise de) position que l’on pourrait qualifier de « culturelle » — mais avec beaucoup de guillemets — qui semble parfois vouloir ramener cette autre que je suis « à l’Autre, et ainsi identifier l’Autre et l’origine en lui »[4] [4] Jean-Luc Nancy, Être singulier pluriel, Paris, Galilée,...
suite. Identifier cette autre que je suis à sa langue, à sa culture, donc à son identité suppose, en un sens, de faire des traversées à sens unique : retour à mes sources, à ce qui fait mon patrimoine, à ce qui constitue ma particularité pour, ou en vue de donner à voir cette différence mienne, et ainsi prendre part, à partir de cette différence, à cette grande mosaïque qu’est la culture aujourd’hui. À se demander donc si les frontières entre moi et autre sont vraiment poreuses, et comment il se fait que cette porosité qui m’expose à l’autre autant qu’elle l’expose à moi, se réduit finalement à l’inscription de ma différence sans que soit engagée, par ailleurs, la question de voir ce que cela lui fait, à l’autre, et à quoi cela l’expose, en retour. À croire que cette inscription de ma différence — ce que je ne peux faire ici — est quelque chose, d’un point de vue « culturel », qu’il faut (vite) consommer, de peur qu’il n’expose et ne risque un moi dont la sauvegarde exige que l’autre soit toujours ramené à l’Autre. Aussi devrais-je toujours faire en sorte que ma différence s’inscrive comme lisible (et donc consommable) culturellement : car il est clair que mon exposition ne peut qu’exposer l’autre, et que si je me risque, je risque l’autre avec moi.
4 C’est selon cette logique que la question de la différence (sexuelle), et dès lors qu’elle est abordée par un Autre positionné comme différent, semble devoir être une considération de ce qu’il en est de la différence chez lui : dans sa religion, sa langue, sa littérature, sa « culture »[5] [5] C’est probablement dans ce sens que certains penseurs...
suite. Je devrais ainsi, en tant qu’Autre, réfléchir sur la différence et non réfléchir la différence, c’est-à-dire la question elle-« même », la différence elle-« même ». Car qui suis-je sinon cette Autre chargée sans cesse de mettre en avant sa différence, et de se présenter sous le signe, voire sous le label de son identité — alors que cette identité, de même que toute autre, est justement à (re)penser au lieu des fractures et des différences qui la travaillent[6] [6] Pour cela, et avant que la différence (sexuelle) ne nous...
suite. Je devrais donc interroger la différence en mon lieu (ma langue, etc.), et non interroger au lieu de la différence. Comme si la différence avait un lieu au sens de l’appartenance, et n’était pas, au contraire, ce qui a lieu, c’est-à-dire ce qui arrive : et où exposer et s’exposer.
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6 Voilà un moment que la question — me — traverse : la question de la différence, la différence sexuelle. Et cela sans que je puisse trancher, sinon par une simple virgule — ce trait qui entaille à même la phrase, pour re-poser —, la question de la différence entre la différence et la question. Car de l’une comme de l’autre, aucune ne semble précéder : la différence (sexuelle) ne cesse d’arriver comme question, comme « se demander » :
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suite
8 Il s’agirait donc de sans cesse se tenir au lieu de cette situation pour, encore, interroger la qæstio, c’est-à-dire ouvrir la question en sa nécessaire supplémentarité. Mais ne faudrait-il pas alors s’attendre à ce que la question, faisant re-tour, nous questionne à son tour, interrogeant ainsi la limite à partir de laquelle nous l’ouvrons sur elle-même ? Car si la différence sexuelle est une question qui nous demande de nous demander, ne nous demande-t-elle pas, en l’autre sens, de « demander la question », c’est-à-dire d’interroger la question ? En d’autres termes : si la différence sexuelle comme question (nous) demande d’interroger la question, cette articulation ne se fait-elle pas selon un double sens lequel permettrait, aussi, à la question d’interroger la différence ? Or si la question, la différence sexuelle, peut ainsi interroger la question, cela n’ouvre-t-il pas la possibilité à la différence de questionner la différence ? Et si la différence est en mesure de questionner la différence, cela ne poserait-il pas la question de la différence de la différence (sexuelle) ?
9 Une fois posée, cette question ne peut que précipiter une série d’autres questions : en effet, quel serait le sens de cette « différence de la différence » ? Et si cela signifie que la différence est travaillée par elle-« même », c’est-à-dire par (de) la différence, cela signifie-t-il que la différence ne peut que se travailler comme telle : comme différence travaillée par (de) la différence, et ne peut donc que sans cesse se faire, sans cesse arriver comme telle, comme différence se faisant ? Ou bien cela signifie-t-il, « aussi », que la différence, dès lors qu’elle est travaillée par un Autre positionné comme différent, se déploiera comme différente ?
10 Si nous interrogeons ainsi la différence de la différence, ou si celle-ci nous interroge plutôt, c’est que la (prise de) position évoquée plus haut et qui, me ramenant à Autre, voudrait que j’inscrive mon identité dans la différence sexuelle suppose, en effet, en un sens, que cette différente que je suis donnera à lire une différence sexuelle différente. Mais, pour que la différence puisse être différente, cela ne suppose-t-il pas que la différence possède des propriétés et que ses propriétés changent selon ? En effet, en « identifiant l’Autre et l’origine en lui », cette (prise de) position ne pourrait, au travers de ce subtil tour, qu’identifier la différence et l’origine en elle. Car si la différence de mon identité linguistique et culturelle me permet de donner à lire une différence différente, c’est que la différence possède en effet propriété et que cette propriété puisse changer selon l’identité de celle ou celui qui la lit, ou selon la nature du matériau où elle se donne à lire et qui est donc à considérer au regard de la différence sexuelle qui s’ y déploierait, ou encore selon la langue, moyen possédant des propriétés linguistiques, par laquelle la différence est abordée. À l’Autre donc la différence Autre, la différence différente : à l’Autre identifié à son origine la différence comme origine.
11 Mais alors : comment la question qui me demande de me demander peut-elle ainsi me renvoyer à ce qui me fait moi, c’est-à-dire à mon origine désignée par mon identité linguistique et culturelle, ou par ce qui constitue le propre de mon texte/matériau, c’est-à-dire ses marques ou ses propriétés linguistico-culturelles ? Est-ce donc en donnant à lire ce qui me fait moi, c’est-à-dire en me donnant à lire comme étant différente (mais de qui et de quoi ?), que je pourrais déployer la question de la différence (sexuelle) ? Et si cette question de la différence sexuelle est justement une question qui ne semble pas aller de soi, comment ne pas admettre que la différence (sexuelle) allant du soi puisse poser problème ? Car ce qui (se) passe, c’est que la question, je veux dire la différence qui, voilà un moment — me — traverse, me demande en effet de me demander, c’est-à-dire de mettre ce « me » en question pour me laisser faire par la question, la différence sexuelle. Or ce laisser faire, je veux dire se laisser faire ne peut se faire que dans la mesure où le « se » se laisse, et que le « soi » s’abandonne. Et si la question, la différence sexuelle, me demande ainsi de m’abandonner, c’est que sans cet abandon pas d’échange et sans échange pas de différence, mais des différences : celles qui séparent.
12 Aussi la question qui s’est toujours déjà posée quant à cette différence de la différence, atteint ici une sorte d’acmé : car (que) s’agit-il de faire de la différence en ce lieu de Littérature, où nous sommes litéralement appelé(e)s à nous écrire — autant qu’à nous lire — pour que s’inscrive « la différence sexuelle en tous genres » ? D’abord, ces « genres », l’on s’en doute, ne sont pas ici ceux de « l’évidence », du « fait anatomique » comme les nomment successivement Hélène Cixous et Jacques Derrida — genres qui ne sont pas/plus à prouver, mais bien ceux de l’écriture. Car « ce que nous ne savons pas », le secret de la différence sexuelle, « la langue le sait, surtout la langue écrite »[8] [8] Hélène Cixous, « Contes de la différence sexuelle »,...
suite. Langue écrite qui serait, en quelque sorte, un genre qui manifeste les genres : les écrit, les fait appar-être, inscrivant ainsi le sexuel, la sexuelle, comme force majeure : générative d’écritures. Pour cela nous pouvons laisser entendre, en cet intitulé, « la différence sexuelle en toutes écritures », ou encore « l’écriture en tous genres ». Mais s’écrire — autant que se lire — au lieu de la différence sexuelle devra-t-il me renvoyer (pour ne pas dire me réduire) à l’écriture de ma différence : celle de ma langue, voire celle de ma culture ? S’agirait-il, alors, de dire ce qu’il en est de cette différence ? La différence (sexuelle) peut-elle ainsi être objet de mon discours ? Ou bien sujet de cette écriture ? S’écrire peut-il signifier, en ce sens : inscrire mon origine dans la différence sexuelle laquelle ne pourra alors s’inscrire que comme origine, c’est-à-dire comme différente ?
13 Plus grave encore : dès lors que l’écriture de la différence sexuelle accepte sa différence, ou dès lors qu’elle accepte de se faire à partir de l’origine (c’est-à-dire qu’elle accepte la différence comme origine), elle ne peut, semble-t-il, que déployer les différences qui séparent : les diffé-rences identitaires, linguistiques, culturelles. En effet, comment lire, voire comprendre autrement des textes qui, placés à l’enseigne de la différence sexuelle, instaurent et même ancrent des dualités que la réflexion au lieu de la différence sexuelle se charge de briser, pour ne pas dire de déconstruire[9] [9] Ainsi, dans un texte bilingue (français/ anglais) intitulé...
suite ? Faire la différence, c’est-à-dire la travailler, peut-il ainsi signifier faire la différence, c’est-à-dire établir des distinctions antinomiques ? Car si la question de la différence (sexuelle) devait renvoyer ceux et celles qui la font, c’est-à-dire qui la travaillent, à l’inscription de leurs différences respectives, que celles-ci soient d’ordre linguistique ou culturel, cela voudrait dire que la question de la différence (sexuelle) cesse d’être, précisément, une question : c’est-à-dire un lieu où s’interroger, où mettre les possessifs en question pour que puissent appar-être les mouvements par lesquels les singularités échangent et s’exposent.
14 Or dès lors que la question, la différence — me — traverse et fait tracé, ne me demande-t-elle pas plutôt de tenir la situation qui interroge la différence de la différence ? Autrement dit l’écriture au lieu des génitifs qui font que sans cesse elle va en doubles sens : va et fait retour ? Laquelle situation me placerait alors en vue d’articuler la différence comme autre qu’elle-même — ce qu’elle est[10] [10] Nous reprenons ainsi, pour le compte de la différence,...
suite ? C’est-à-dire de tenir cet intenable comme du trope langue, ce tour qui fait toujours déjà (se) détourner la langue en sa différence originaire ? C’est que : à l’origine (de la langue) arrive la différence, « elle est ce qui lui arrive d’abord, à l’origine »[11] [11] Nous revisitons ici une phrase de Derrida selon laquelle...
suite. Comment, dès lors, séparer la différence de sa question, qui est l’écriture ? Plus encore : peut-on séparer la différence de la question de l’écriture comme disposition ? Peut-on écrire la différence sans que cela engage la situation même de l’écriture de la différence, de l’écriture comme différence ? Dès lors, cette écriture peut-elle nous demander autre chose que de nous demander : de risquer ce nous où les je sont à (re)faire, c’est-à-dire à défaire[12] [12] L’un des premiers livres de Derrida associe, en effet,...
suite ? Le mien et celui de l’autre ? Ensemble, avec ?
15 Car il est vrai que cette différence identitaire de la différence différente peut donner bien du fil à retordre. En effet, elle semble légitimer la série de questions suivante : si la différence sexuelle s’écrit, donc se lit, et si c’est dans les textes « qu’elle laisse des traces assez durables pour que nous ayons le temps […] de les relever »[13] [13] Hélène Cixous, « Contes de la différence sexuelle »,...
suite, comment lire-relever les traces de la différence sexuelle dans une langue différente ? Mais d’abord : que veut dire la « différence sexuelle » en arabe ? Et comment l’y lire ? Puis-je le faire différemment ? Et que sera alors cette lecture ? Sera-t-elle différente ? Autrement dit : la différence de la langue risquet-elle d’affecter la différence ? Ou encore : la différence de la langue et du texte arabes questionnera-t-elle la différence ? Et que se passera-t-il alors ? La différence sexuelle sera-t-elle encore la « même », ou bien se donnera-t-elle à lire comme différente ? Mais si l’on admet que la différence sexuelle puisse ainsi différer, passant d’une langue à une autre, ou approchée par une langue différente, cela suppose d’abord que la différence sexuelle possède des propriétés linguistiques (en français), et que par conséquent son passage dans une autre langue (l’arabe), lui donnant de nouvelles ou d’autres propriétés linguistiques, la pose ou la donne comme différente. Cela suppose donc que la différence sexuelle puisse avoir quelque chose de propre, à elle, pour que ce propre-là puisse ainsi changer. Cela suppose même que la différence sexuelle soit une « chose » ou « quelque chose », et que ce quelque chose puisse être non seulement identifiable, repérable, mais aussi lisible, et que ce soit cette lisibilité elle-même qui donne à la différence sa différence.
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17 Voilà la question, la question de la différence, la différence sexuelle. Et cela paraît impensable, cela même est insensé. Car j’admets ne pas pouvoir écrire quelque chose de la-différence-sexuelle-en-arabe. J’avoue donc clairement ne rien savoir sur la-différence-sexuelle-en-arabe. Je ne peux, non plus, écrire sur la-différence-sexuelle-en-arabe : le « matériau arabe » défini comme tel, et qui est à considérer au regard d’une différence sexuelle qui s’y élaborerait, me renvoie (pour ne pas dire me réduit) à une identité que le tracé de la différence traversant a, depuis toujours déjà, ouverte, espacée, divisée en elle-même. Quant à suivre les traces de la différence sexuelle dans cette langue différente qu’est l’ara-be, je pourrais, en effet, le faire : dire ce qu’il en est, de cette « D.S. », en arabe, et quel est le mot pour la dire, et comment le propre de cette langue différente, l’arabe, fait de telle sorte que la différence sexuelle y est, effectivement, différente[14] [14] C’est ce que fait, par exemple, Peggy Kamuf pour l’anglais...
suite. Et quelle différence, ce serait, en effet. Entre la différence sexuelle dans ma langue et la différence sexuelle ! Le français serait-il donc la langue « originaire » de la différence et, par conséquent, la « référence » dans cette différence duelle (ce qui légitimerait, encore une fois, la question identitaire : qu’en est-il de la différence sexuelle dans ta langue, ta culture, ta littérature…)[15] [15] Derrida écrirait-il la différence en français ? Et quel...
suite ?
18 Mais, en même temps qu’il me paraît impossible de considérer la différence sexuelle comme quelque chose se faisant dans un texte arabe différent, texte dont je pourrais dire quelque chose en français, il me serait également impossible de considérer la différence sexuelle comme un objet dont je pourrais dire quelque chose dans une langue différente, en l’occurrence l’arabe. Car écrire-la-différence-sexuelle-en-arabe ne veut pas dire, non plus, écrire-la-différence-sexuelle en arabe. La différence sexuelle n’aurait pas d’identité linguistique — serait-elle française, cette « déesse » ? ! — pour que le changement de cette identité la donne à lire comme différente. Et puis, ce n’est pas peu dire, mais l’arabe est une langue que je n’écris pas, je veux dire ici.
19 Peut-on pour autant dire qu’écrire, ici, c’est : écrire-la-différencesexuelle-en-arabe en français ? La question, je veux dire la différence qui, voilà un moment — me — traverse, me demanderait-elle de passer par et de déplacer, c’est-à-dire de traduire le dire : autant dire de transdire ? Faudrait-il transiter le dire pour la dire, cette « “D.S.” qui passe » ? Écrire-la-différence-sexuelle-en-arabe voudrait-il alors dire : traduire ladifférence-sexuelle-en-arabe ? Je dois dire que la tentation est grande, en effet. En effet, je veux dire. Surtout si traduire revient à transposer, d’une langue en une autre, ce qui — relativement à la différence — serait le propre de l’une afin qu’il devienne le propre de l’autre=sa différence. L’effet sera grand en effet, et ce des deux côtés, pour les deux : la langue et la différence. Car changeant de langue, la différence changerait de peau et se parerait de nouveaux atours, alors que la langue « recevant » la différence se permettrait de faire résonner ses nouveaux effets. Comme déjà dit, la tentation vaut la peine qu’on s’y laisse tenter, et il n’est donc pas étonnant que beaucoup l’aient tentée, cette traduction de la différence. Traduction qui, dès lors qu’elle accorde à la différence quelque chose de propre, va d’ailleurs aller dans les deux sens : traduire la-différence-sexuelle-en-arabe peut s’inverser et donner lieu à : traduire la-différence-sexuelle-en-français. L’on a pu ainsi lire la différence sexuelle en arabe et en anglais et en d’autres langues encore, et où la différence sexuelle était effectivement différente[16] [16] Nous avons ainsi fait l’expérience à la fois de la tentation...
suite. Car si la différence sexuelle devait être considérée comme « quelque chose », comme un objet dont on pourrait parler, ou encore comme un discours, elle pourrait en effet être traduite d’une langue en une autre, et alors différer ou être différente. Or si c’est sûr que quelque chose, de la différence sexuelle, passe dans ce traduire, ce transfert, et si c’est sûr que ce qui se passe, c’est que quelque chose passe de-à, c’est-à-dire change et même s’altère, ce quelque chose qui passe de-à, ce n’est pas la différence (sexuelle). Car celle-ci ne serait pas le propre d’une langue ou d’une autre pour qu’on puisse ainsi la trans-poser. Plus encore : la différence (sexuelle) n’aurait rien de propre pour que ce propre soit différent : elle n’aurait de propre que sa non propriété originaire : sa division[17] [17] Il faudrait dire ici que l’être arrive comme division,...
suite. Pour qu’il y ait, donc, pour que quelque chose ait lieu, il faudrait que « D.S. » se passe : qu’elle ait lieu. Il faudrait donc qu’il arrive : la différence. Dès lors, la question n’est pas de savoir qu’est-ce qui passe ainsi de-à, mais la question est que quoi passe, que quod arrive : l’événement de l’arrivée comme différence.
20 Reste donc la question : celle où l’on ne peut trancher, sinon par une virgule — ce trait qui entaille à même la phrase, pour re-poser —, la différence entre la différence et la langue, sa question. Car la différence, c’est ce qui fait se différer, toujours déjà, la langue en elle-même. La différence fait se différer la langue : elle l’articule comme différence, en même temps qu’elle fait différer la langue : la transporte, la déplace ailleurs, au-delà d’elle-même. Ce qui dessinerait, à peu de nuances près, un semblable mouvement. La différence, c’est donc la division de et à l’origine de la langue qui fait que la langue est toujours déjà méta-phore, ce qui veut littéralement dire : transposition. Et la traduction, cette différence de et à la langue, serait alors l’autre seuil, le seuil supplémentaire de l’arrivée de la langue comme différence. Aussi écrire est-ce toujours déjà, en ce sens, traduire. Aussi traduire la différence est-ce traduire la division, le mouvement, c’est-à-dire faire circuler, faire passer le mot, la différence ou encore : faire se passer la différence.
21 Écrire-la-différence-sexuelle-en-arabe ne voudrait donc pas dire écrire-la-différence-sexuelle en arabe, ni écrire-la-différence-sexuelle-enarabe en français, ni traduire la-différence-sexuelle-en-arabe (ni traduire la-différence-sexuelle-en-français). Qu’est-ce que cela veut bien dire, alors ? Cela ne veut, littéralement, rien dire. Ou cela veut dire : rien. Qu’il y a : la différence (sexuelle). Et qu’il importe peu, à partir du moment où la différence se fait, que cela se fasse dans telle langue ou dans telle autre. Car les langues n’auraient pas des propriétés qui les empêcheraient de faire la différence, c’est-à-dire de se dé-proprier : on peut donc dire que toutes les langues auraient la propriété de se déproprier. De la différence il y a (donc), et elle est à voir : ni à savoir ni à avoir, mais : à voir. Nous ne pouvons alors que faire arriver, encore : la différence (sexuelle). Et ce faisant, alors que cela se fait, se passe, se laisser faire par ce qui arrive. Il faudrait donc, pour ce faire (écrire la différence sexuelle), se faire (s’écrire) : nous écrivons la différence sexuelle dans la mesure où la différence sexuelle nous écrit. Or s’écrire, qui est écrire la différence sexuelle, ne serait pas question de la langue mienne, différente, ou du texte tien, différent. Il n’y aurait pas de propre ici, ce qui serait « à moi/à toi », mais : quoi de moi s’altère par la langue/texte m’écrivant et quoi de la langue/texte s’altère s’écrivant par moi, la langue/texte étant ainsi non seulement le lieu où quelque chose, de l’autre, s’écrit, mais aussi l’autre qui m’écrit cependant que je l’écris. Cela n’aurait donc pas quelque chose à voir avec la langue dans laquelle j’écris la différence, mais : il y aurait quelque chose à voir avec la langue qui m’écrit comme autre.
22 Quant à écrire-la-différence-sexuelle-en-arabe, cela est insensé comme je le disais : c’est que je ne peux le faire qu’au risque de me risquer, de risquer la langue et avec elle la question (c’est ce que j’entendais par : écrire à partir de la situation où l’écriture est menacée de dissolution). En effet, je prends là une posture de non pouvoir et de non maîtrise quant à la langue : je ne sais pas si elle voudra bien se risquer avec moi, ou accepter que je me risque avec elle. Réticences et autres résistances viendront certainement des deux : viendront de l’avec. Car je vais probablement lui faire dire ce qu’elle ne dit pas ou ne peut pas dire, et elle, de son côté, me poussera à dire ce que je ne sais pas, encore, dire avec elle. Quel amour, tout à coup, entre la langue et celle qui voudrait l’écrire ! je veux dire : quel désir ! je ne savais pas…
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suite.
24 Écrire-la-différence-sexuelle-en-arabe, cela reviendrait donc à accepter de « lever le secret ». Mais je ne peux pas. Car le secret ne m’appartient pas : il est ce qui passe de toi à moi et de moi à toi : cette différence sexuelle, cet entre-là (entre là, viens, je te désire), ce vers quoi je tends sans cesse, d’une lettre l’autre laquelle — me — traverse, l’espace ou le temps d’une virgule : intervalle où appar-être, où écrire, où, encore, se tenir au lieu de cette « station » où quelque chose, peutêtre, du secret se révélera là où du secret déjà se révèle au lieu de cet infime espacement de la langue.
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26 au plus près de la lettre. La lettre l’autre et l’autre lettre. Dans cette présence qui sans cesse la voile. Ainsi la révèle.
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Notes
[ 1] Al-Niffari, Kitab al-mawakif (Le Livre des Stations), p. 90 (nous traduisons).
[ 2] C’est ainsi qu’Hélène Cixous appelle la différence sexuelle : « La “D.S.” n’est pas une région, ni une chose, ni un espace précis entre deux, elle est le mouvement même, le réfléchissement, le Se, la déesse négative sans négativité, l’insaisissable qui me touche, qui venant du plus proche me donne par éclairs à moi-même l’impossible moi-autre, fait surgir le tu-que-je suis, au contact de l’autre. » (« Contes de la différence sexuelle », in Lectures de la différence sexuelle, textes réunis et présentés par Mara Negrón, Paris, Des femmes, 1994, p. 56).
[ 3] Le mot arabe « mawkif », traduit ici par « station » signifie, dans l’usage courant, « situation ».
[ 4] Jean-Luc Nancy, Être singulier pluriel, Paris, Galilée, 1996, p. 40.
[ 5] C’est probablement dans ce sens que certains penseurs arabes se proposent de lire leurs textes, c’est-à-dire les textes arabes religieux, littéraires, philosophiques, en empruntant, par exemple, à Derrida, ce qui constitue à leurs yeux une démarche, une méthode, voire même une théorie : la « déconstruction », ou encore la « différence ». Ainsi Ali Harb, philosophelibanais contemporain, s’interroge dans un chapitre intitulé « De la différence » : « Quelle est l’origine de la différence en Islam ? Quelle est sa racine, sa vérité et son essence ? Quelest son sens et sa signification ? » (Critique de la vérité, Beyrouth, Centre Culturel Arabe, 1993, p. 29 ; nous traduisons). Alors que — faut-il le rappeler ? — pour Derrida, « la déconstruction n’est ni une théorie ni une philosophie. Ce n’est ni une école ni une méthode. Ce n’est pas même un discours, ni un acte, ni une pratique ». Derrida, ailleurs, souligne encore : « Il m’est souvent arrivé de définir la déconstruction comme ce qui, loin d’être une théorie, une école, une méthode, un discours même, voire une technique appropriable, n’est au fond que ce qui arrive. Il reste alors à situer, localiser, déterminer ce qui arrive avec ce qui arrive, quand cela arrive ». Extraits, successivement, de « Some statements » et de « The time is out of joint », dans Jacques Derrida et Catherine Malabou, La Contre-Allée, Paris, La Quinzaine littéraire, coll. Voyager avec, 1999, p. 222-223.
[ 6] Pour cela, et avant que la différence (sexuelle) ne nous interroge au lieu de la question elle-« même », nous nous proposions de travailler ici sur la traduction arabe d’un roman écrit en anglais par une égyptienne (Ahdaf Soueif, The Map of love, London, Bloomsbury, 1999, p. 516). Cette différence des langues au « dehors » du texte, ces différences de l’écriture plutôt, devaient résonner avec une écriture des différences au « dedans » du texte, écriture par laquelle le roman se génère en sa narration : se déployant en effet à partir d’une lecture qui est écriture de l’autre, la dynamique textuelle s’élabore comme un dispositif différentiel où moi et autre (arabe/non arabe ; femme/homme) s’inscrivent comme des identités divisées à l’origine, en elles-mêmes, donc comme des singularités échangeant infiniment de place et de langue, générant, ce faisant, l’écriture-narration.
[ 7] Jacques Derrida, « Fourmis », in Lectures de la différence sexuelle, op. cit., p. 100.
[ 8] Hélène Cixous, « Contes de la différence sexuelle », in Lectures de la différence sexuelle, op. cit., p. 58-59.
[ 9] Ainsi, dans un texte bilingue (français/anglais) intitulé « Lire le féminin de la France jusqu’à l’Inde » et publié dans Lectures de la différence sexuelle, Anu Aneja, après avoir décrit « la femme d’Hélène Cixous [comme étant] une femme qui écrit avec son corps, qui donne naissance au texte-enfant », s’interroge : « mais qu’est-ce qui se passe à ce moment-là en Inde avec la métaphore de la naissance ? » ; et, plus loin, en anglais : « What happens here to the writing-creating-mothering metaphor that the western feminine has been so energetically exploring ? The journey back to India was a journey to a woman hiding her swelling belly underneath the folds of her unkept, crumpled sari » (op. cit., p. 106-107 ; c’est nous qui soulignons). Il faut dire ici que le bilinguisme du texte, ce passage d’une langue à une autre, ainsi que cette traversée annoncée dans le titre (le « jusqu’à ») ne semblent pas empêcher que des dualités s’instaurent, et qu’elles soient de surcroît antinomiques, et que cette antinomie fasse jouer le positif et le négatif entre ici et ailleurs : l’occident inventeur et explorateur, le tiersmonde se cachant sous ses voiles (au sens péjoratif du terme). Or cela, indépendamment de la « réalité » ici affirmée, ne contribue pas seulement à ancrer des images reçues — ne s’agit-il pas pourtant de les inventer et de les ré-inventer sans cesse, ces images « reçues » ? —, mais cela pose la différence (sexuelle) comme une question où séparer l’ici et l’ailleurs, distinguer entre le moi et l’autre.
[ 10] Nous reprenons ainsi, pour le compte de la différence, les termes de Derrida à propos de la littérature : « elle est, elle dit, elle fait toujours autre chose, autre chose qu’elle-même, ellemême qui d’ailleurs n’est que cela, autre chose qu’elle-même » dans Passions, Paris, Galilée, 1993, p. 91.
[ 11] Nous revisitons ici une phrase de Derrida selon laquelle : « à l’origine arrive la ruine, elle est ce qui lui arrive d’abord, à l’origine ». Mémoires d’aveugle, Paris, Réunion des Musées Nationaux, 1990, p. 68-69.
[ 12] L’un des premiers livres de Derrida associe, en effet, « l’écriture et la différence » : c’est qu’on ne peut pas penser la différence sans écrire la différence : et que la différence nous écrive.
[ 13] Hélène Cixous, « Contes de la différence sexuelle », in Lectures de la différence sexuelle,op. cit., p. 58.
[ 14] C’est ce que fait, par exemple, Peggy Kamuf pour l’anglais : elle interroge en effet l’inscription ou la non inscription du mot gender dans l’écriture de Derrida. « L’autre différence sexuelle », Europe, mai 2004, p. 163-190.
[ 15] Derrida écrirait-il la différence en français ? Et quel est ce français dans lequel Derrida écrirait la différence ? Est-ce le français ? N’a-t-il pas plutôt écrit la différence avec le français : en le risquant au point qu’il ne se ressemblait plus, au point qu’il était devenu autre ? Pourtant, ceux qui croient que Derrida écrit en français, essayent d’écrire la différence dans leur langue, faisant ainsi passer ce qui constitue à leurs yeux une « pensée » (la déconstruction, la différence), d’une langue en une autre. Et cela donne en effet lieu à du « déconstruc-tionisme » qui, comme le dit justement Catherine Malabou, suppose « formalisation et systématisation de règles techniques, de procédures méthodologiques enseignables, codification d’un discours ». Jacques Derrida et Catherine Malabou, La Contre-Allée, op. cit., p. 222. Pour une vue d’ensemble des effets de la déconstruction dans la pensée arabe, on pourrait par exemple voir cet ouvrage tout récent, en arabe : Mohammad al-Banki, Derrida arabe : lecture de la pensée critique arabe, Beyrouth, Fondation arabe pour les études, 2005.
[ 16] Nous avons ainsi fait l’expérience à la fois de la tentation de la traduction et des limites de cette dernière, et ce lors de la préparation puis de la publication, sous notre direction, d’un dossier spécial « Questions de la différence sexuelle » dans la revue arabe Al-Adab (mars-avril 2003). En effet, à la démarche placée justement sous le signe des « questions de la différence sexuelle » s’était dès l’abord substituée une démarche explicative et traductrice générée par des questions sur la différence sexuelle : il nous a fallu en effet expliquer aux collaborateurs arabes pressentis « ce que c’est » que la différence sexuelle, et donc traduire ce que serait « une pensée » de la différence (la question la plus fréquente qu’on nous posait était en effet : « mais c’est quoi, la différence sexuelle ? », ou encore : « qu’est-ce que vous entendez par différence sexuelle ? »). C’est en ce sens que la différence sexuelle en arabe était effectivement différente : au sens où elle a cessé d’être une question où s’interroger pour se présenter comme une question où interroger la chose ou l’objet « différence sexuelle ». C’est en ce sens donc qu’approcher la question de la différence sexuelle à partir d’un positionnement de « l’origine » identitaire, différente, suppose un positionnement de la différence (et non plus tant de la question de la différence) comme origine capable d’être, à son tour, différente. C’est ainsi que les diverses approches arabes que l’interrogation de l’objet « différence sexuelle » a suscitées, et qui allaient du gender studies au discours féministe en passant par la revendication de la « différence » homosexuelle, déploient à leur manière les différences de la différence sexuelle (et moins les différences de la question).
[ 17] Il faudrait dire ici que l’être arrive comme division, comme différence sexuelle. Ainsi la différence sexuelle arrive à l’être, l’arrivée étant donc la différence. Aussi être est-ce toujours déjà être-de-la-différence-sexuelle. Voir Jacques Derrida, « Geschlecht : différence sexuelle, différence ontologique », in Psyché. Inventions de l’autre (nouvelle édition augmentée), Paris, Galilée, 1998, p. 395-414.
[ 18] Jacques Derrida, « Fourmis », in Lectures de la différence sexuelle, op. cit., p. 95.
[ 19] Al-Niffari, op. cit., p. 114 (nous traduisons).
Résumé
Sexual difference inscribes itself in language, whatever the language ; so what would sexual-difference-in-Arabic say about difference of sexual difference, and in what language could this difference of difference be said ? Such a secret cannot be lifted, inscribing itself precisely in the desire that gives rise to it.
POUR CITER CET ARTICLE
Leila Khatib « Du désir d'écrire », Littérature 2/2006 (n° 142), p. 70-80.
URL : www.cairn.info/revue-litterature-2006-2-page-70.htm.
DOI : 10.3917/litt.142.0070.




