Littérature 2009/4
Littérature
2009/4 (n° 156)
110 pages
Editeur
Numéros antérieurs disponibles sur www.persee.fr

I.S.B.N. 9782200925840
DOI 10.3917/litt.156.0003
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Effacement de la poésie ?
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Vous consultezAvant-propos

AuteurChristian Doumet du même auteur

Université Paris 8

La fameuse poétesse Ono no Komachi, étant parvenue au faîte de sa beauté et de son art, dut prendre part à une joute qui l’opposait à Ôtomo no Kuromushi. Sachant le talent de son adversaire, ce dernier entreprit d’espionner la poétesse afin de connaître l’ouvrage qu’elle préparait pour la circonstance. Il parvint à ses fins, et recopia le texte dans le livre du Man’yôshu, la grande anthologie poétique « aux dix mille feuilles ».

2 Le jour de l’épreuve, Kuromushi accusa Ono no Komachi d’avoir puisé son inspiration dans l’anthologie. Celle-ci implora alors l’empereur de l’autoriser à laver à grande eau la page ouverte du livre : si la calligraphie était ancienne, l’encre resterait indélébile ; sinon, dit-elle, « je serai disculpée ». L’empereur accéda à sa demande, et Ono no Komachi toute en larmes rinça le livre : l’encre s’effaça.

3 Mortifié, le mystificateur se retira pour aller mettre fin à ses jours, mais la poétesse le retint au nom de la Poésie qui réunit tous les êtres divisés.

4 Il existe un nô intitulé Komachi et le livre aspergé. De nombreuses peintures sur soie représentent « Ono no Komachi lavant l’Anthologie ». On ne sait ce qu’on doit le plus y admirer, de la splendeur de la poétesse, de la divagation de ses atours, eux-mêmes raides et calligraphiés comme un immense amas de feuilles, ou de la simple beauté du geste qui plonge le livre dans un bassin et en retire la page blanche. Peut-être les trois expriment-ils, sous trois formes différentes, la force de l’indélébile.

5 Il y a, dans la demande de la poétesse adressée à l’empereur, une sorte de croyance en la vérité des choses ancestrales : l’effacement du poème recopié devra faire preuve de sa fausseté. Et aussi bien, une confiance dans la vertu de l’encre. Matière fragile entre toutes, débile et délébile, elle apporte par sa résistance le témoignage de l’authenticité. Il faut croire que la page n’absorbe pas de la même manière l’imposture et la vérité ; que l’encre de l’une n’est pas bue avec autant d’avidité que celle de l’autre. Il faut croire que les faux poèmes crient le nom des faux poètes. Que si ce n’est l’eau, l’air sans doute, et surtout le temps confondront la mystification. Qu’il existe une morale du papier.

6 Il n’en est rien, bien sûr. Les anthologies de poésie sont pleines de mirlitonades et d’imbécillités. L’histoire d’Ono no Komachi n’est que la lointaine fumée d’un mythe. Comme toujours, le mythe ne pose pas de questions, n’avance pas de réponses : il désigne un lieu ; il dessine une aire entre les questions ordinaires et les réponses toutes faites. Cette aire est celle du non-savoir.

7 Nous ne savons rien de ce qu’est la poésie, la valeur de ses rites, la portée ni la nature de ses réussites. Rien de la peur du concurrent au soir d’une épreuve présidée par l’empereur ; ni de ce qu’est un poème parfait ; ni de ce que pèse le tourment des classiques sur nos âmes. Au milieu de tant d’ignorance, le mythe du livre aspergé fait seulement briller un geste : soudain, nous voyons resplendir les mains tremblantes de Komachi, le papier trempé et ruisselant, une page où un poème pâlit, se retire, disparaît de la surface du monde. Nous comprenons alors qu’une force plus grande que notre compréhension commande à la vie et à la mort des œuvres. Que l’effacement n’est jamais une simple disparition ; que ce qui disparaît fait place à ce qui vient.

8 Le geste de Komachi comporte au moins trois enseignements. Le premier établit la supériorité de la valeur d’invention et l’infamie du plagiat : le misérable concurrent sait bien que convaincue d’une telle infamie, la poétesse serait à jamais disqualifiée. Le second, cependant, pose la précellence du canon ancien : ce qui s’écoule dans les « rinçures » de la vénérable anthologie, c’est l’encre trop fraîche, la calligraphie insuffisamment validée par le temps, l’incertitude de la nouveauté. Habilement, le mythe dissocie la réalité matérielle de l’écrit et sa qualité poétique : l’auteure dont le poème s’efface est celle-là même que le récit grandit. Le troisième enseignement porte, lui, sur la vertu de l’effacement : un poème peut être perdu, oublié, inconnu, il n’en traversera pas moins l’histoire de sa féconde flèche. L’enseignement figure ici comme le témoignage même de ce qu’il enseigne. Trois leçons doublement paradoxales, où le nouveau s’efface, et où l’effacé demeure seul. Comme si le bain de Komachi représentait en somme une sorte de baptême ; le lavage, une épreuve douloureuse mais nécessaire (la poétesse en larmes, dit-on : d’où viennent ces pleurs ?) et une inauguration.

9 Du poème, toute cette histoire met en lumière un trait majeur : sa nature d’événement — peut-être le lien entre les trois leçons paradoxales. Il advient, on l’espionne, on le manipule. Il prend place au centre d’un petit drame qui finalement se résout. Feignant de disparaître, il poursuit son chemin secret dans les esprits, il ébranle les consciences, il partage les humains : morale du papier, disais-je.

10 Les sept essais qui composent ce numéro de Littérature ne traitent pas d’autre chose que de cette événementialité. C’est-à-dire de l’indéfectible lien qui unit l’activité poétique à l’histoire. Ainsi, poser la question de l’effacement de la poésie dans l’état des choses présentes, à un moment où l’absence collective de la question fait elle-même question, c’est rappeler d’abord cette singulière condition du poème : tandis qu’il paraît le plus indifférent aux mouvements de l’époque, il en reste le témoin le plus intime et le plus fidèle. Non qu’il reflète un état commun de la langue, comme on le dit souvent : c’est particulièrement douteux lorsqu’il se pique, comme aujourd’hui, de dilacérer autant que possible l’idiome commun, au nom des idiolectes et de l’expressivité singulière. Au contraire traduit-il plutôt ce que l’idiome commun ne sait dire, ce qui se passe derrière la scène battante et battelante de la communication universelle, ce qui n’advient jamais aux mots, ce qu’ils ne saisissent pas — ce qui nous gouverne à notre insu. C’est pourquoi la question de son effacement ne peut être réduite à la sphère des problématiques littéraires. Si la « mort de la poésie » concernait les poètes seuls, elle n’aurait ni plus ni moins d’importance que le manque de matière première pour un pan de l’industrie : fâcheux, mais conjoncturel. La question est d’une tout autre importance dès qu’on mesure sa portée anthropologique : la cessation de l’activité poétique ne représente pas un avatar économique dans les échanges humains, mais une défiguration de ce qui nous fonde à échanger.

11 C’est dans cette perspective que tous les intervenants de ce volume, sans s’être concertés, ont abordé le sujet qui leur était proposé. Les approches varient ; les réponses divergent. Mais personne ne sous-estime la portée du grand lessivage auquel nous assistons. Le poème n’est sans doute pas seul jeté avec l’eau d’un tel bain. Ou peut-être poursuit-il une vie différente, ailleurs, autrement … Il est pour l’heure et sans conteste devenu le plus visible des invisibles.
*
Post-scriptum : Comme afin de démentir l’ultime note amère de cet avant-propos, l’occasion a semblé opportune de rompre, pour une fois, avec les usages de la revue, et de rendre bien visible, dans ce numéro, un « Cahier de poèmes » rassemblant des contributions de certains des auteurs : Pierre Drogi, Alexis Pelletier, Jean-Claude Pinson, à qui se sont associés Claude Mouchard et Jean-Baptiste de Seynes. Qu’ils soient ici tous remerciés d’avoir accepté cet exercice risqué : placer le fragment d’une œuvre poétique en cours, en regard de travaux critiques.

 
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POUR CITER CET ARTICLE

Christian Doumet « Avant-propos », Littérature 4/2009 (n° 156), p. 3-5.
URL :
www.cairn.info/revue-litterature-2009-4-page-3.htm.
DOI : 10.3917/litt.156.0003.