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M@n@gement

2015/5 (Vol. 18)

  • Pages : 58
  • DOI : 10.3917/mana.185.0375
  • Éditeur : AIMS

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Brian Knappenberger a voulu honorer son ami mort par un film en licences libres, diffusé gratuitement sur Internet, incarnant là les valeurs d’un des plus grands pourfendeurs de la connaissance. Il a réalisé une œuvre à hauteur d’homme, sur l’intelligence décapitée.

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Génie de l’internet à la gueule d’ange, inconnu du grand public, allergique aux marques et distinctions, aux effets de manche comme de cour, Aaron Swartz était très aimé, de très peu. Sa tribu se laisse peu approcher : Tim Berners Lee, l’inventeur du Web, Larry Lessig, l’homme de loi du cyberespace, Cory Doctorow, agiteur de l’internet libre. Il y a ses frères de sang et de combat, ses compagnes, celles et ceux qui comprenaient à peu près ses codes sociaux et surtout moraux. Ensemble, ils ont partagé un bout d’enfance, de rêve, des projets surtout.

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Je n’ai pas connu Aaron, je n’ai pas eu le temps. Certains de ses amis sont devenus les miens. A travers eux, je sais bien que je le cherche lui.

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Aaron travaillait tout le temps, ne vivait que pour ses idées. C’était un cerveau de sage dans un corps d’enfant, qu’il négligeait. Celui-ci se vengeait en le torturant de crampes d’estomac qui le terrassaient. Peu à peu, il s’est mis à se méfier de tout ce qu’il avalait, alimentation et information.

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Aaron était pointilleux, exigeant, insupportable sans doute. Il se frayait un chemin d’intégrité, méprisait la facilité. Il s’est battu contre nos renoncements. Persuadé d’être dans le vrai, il s’agaçait qu’on ne le comprenne suffisamment.

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Aaron avait de grandes idées, une vision de l’homme diablement ambitieuse. Aaron était le prince du hack, au sens noble : il aimait comprendre comment fonctionnaient les systèmes (son ordinateur, les media, la politique) pour faire en sorte qu’ils soient utiles au plus grand nombre, à l’intérêt général. L’Internet, ce cortex mondialisé qui ne se reposait jamais, devait aider l’humanité à se réaliser, à exercer son vrai pouvoir, sa raison d’être. Le but de l’homme n’était pas de devenir riche, célèbre ou immortel. Mais de faire progresser la vie en donnant à l’univers la conscience de lui-même. Solaire, indépendant, magnétique, Aaron savait être l’enfant d’une chance historique. Il avait compris que la technologie pouvait servir à autre chose qu’à divertir pour asservir.

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Il était né en même temps que l’internet, avait grandi avec lui. Il est mort avec. Au mieux, Internet fait passer la pilule. On y partage le superflu, ses likes et photos de chats. Internet fait oublier ou affadit le réel. L’essentiel de la matière est verrouillé derrière des péages ou noyé dans la masse de « media porn ». Promesse d’affranchissement de la population, Internet est un puissant outil de surveillance mais aussi de formatage des rêves, goûts et désirs. Bientôt des destins puis de la vie elle-même. Outil de liberté, il est une arme de contrôle total. De terrassement.

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Cela faisait des années que le FBI l’avait dans son radar. Aaron était trop doué, trop libre. L’argent ne l’intéressait pas. Il était devenu millionnaire par accident (il avait participé à la création d’un réseau social pour geek devenu monstre). Il voulait libérer le savoir, l’information, exécrait les media, l’édition. Brillant, adoubé par la Silicon Valley qu’il arpentait, à 14 ans tout juste avec son gros cartable.

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Aaron voulait agir, impacter le réel. Il ne s’est pas remis de ce dont il a été le témoin. Il a vu les puristes se faire mettre dans l’ornière par les marketeurs et businessmen, Internet se faire dépecer de sa substance sur l’autel du profit. Il a vu l’argent gangréner son terrain de jeu, comme il l’avait fait pour la politique, l’éducation, la nature, les relations humaines. Aaron a vu avant tout le monde la corruption, morale, à l’œuvre. Il n’était pas seulement un codeur, même de génie. Visionnaire, il comprenait la matrice, les forces à l’œuvre.

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Pour les autorités, Aaron était dangereux, non parce qu’il volait des cartes de crédit, mais parce qu’il voulait libérer le savoir. Toute sa vie, Aaron a œuvré pour que la connaissance se diffuse, en accès libre. Il souhaitait que les scientifiques puissent capitaliser sur les travaux des uns et des autres sans avoir à payer ou tout recommencer. Il a téléchargé, en masse, sur les serveurs du MIT, des publications scientifiques protégées par le droit d’auteur. Il voulait créer une énorme encyclopédie en accès libre de la recherche. Il a franchi la ligne jaune et est tombé dans une spirale Kafkaïenne. Le gouvernement américain l’a stoppé en le poursuivant en justice et le menaçant de 35 ans de prison. Aaron était promis à un destin exceptionnel qui s’est crashé sur les bunkers de l’Amérique post 11 septembre. Sa faille a été de croire au fond que son pays valorisait l’intelligence et l’audace. Il a cru aux bonnes intentions de son pays. Au droit, à la justice, au bon sens.

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La folie de la cabale lancée contre lui par le juge Holder l’a pris de court. L’Amérique déteste l’intelligence dès lors qu’elle entend échapper aux logiques de rentabilité, à son système. Elle se méfie de ceux qui doutent et honnit ceux qui lui tendent un miroir.

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Ironie de l’histoire, la fondation Bill & Melinda Gates, qui tire sa puissance astronomique du commerce d’un code verrouillé, investit chaque année près de deux fois le budget de l’OMS dans des projets de recherche scientifique. Elle a annoncé en 2015 qu’elle conditionnait dorénavant chacun de ses financements à la levée du droit d’auteur, comme le rêvait Aaron Swartz. Cela vient tard, trop tard. Mais Aaron n’en finit pas d’impacter le réel.

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La vie d’Aaron est celle d’un terrible malentendu, le reflet tragique de ce qu’est devenue la première puissance au monde. On peut se remettre de la méchanceté d’un gouvernement. Mais pas de la bêtise de ses contemporains. Aaron est le symbole de ce message envoyé à la jeunesse et à tous ceux qui auraient le malheur de vouloir s’affranchir de leur sort d’individu conditionné. Il a alerté mais nous avons regardé ailleurs. Il s’est battu seul puis a renoncé. Non à lui mais à nous.

Pour citer cet article

Vasseur Flore, « Comment nous avons tué AARON SWARTZ », M@n@gement, 5/2015 (Vol. 18), p. 375-376.

URL : http://www.cairn.info/revue-management-2015-5-page-375.htm
DOI : 10.3917/mana.185.0375


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