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M@n@gement

2015/5 (Vol. 18)

  • Pages : 58
  • DOI : 10.3917/mana.185.0377
  • Éditeur : AIMS

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Le 4 décembre dernier, 3 semaines après les attentats meurtriers à Paris, Le Monde publiait une note du Ministère de l’intérieur relative à la lutte contre le terrorisme sur le web. A l’instar de la Loi sur le Renseignement, proposée après les attentats de Charlie Hebdo et de l’Hypercasher en janvier (et promulguée en juillet), quoi de plus logique pour le gouvernement que de surfer sur l’émotion des Français, de miser sur la léthargie et la peur ambiantes, et de tenter une nouvelle fois le passage en force de lois liberticides.

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Dans le viseur de cette note interne, les connexions wifi libres et partagées, les cybercafés, les cartes téléphoniques et surtout un outil encore mal identifié par le grand public mais bien connu des acteurs du web et des défenseurs de l’anonymat, un outil à l’acronyme digne de la mythologie : TOR.

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TOR ou The Onion Router est un réseau de navigation préservant l’anonymat des recherches et des échanges, créé pour contrer un système de surveillance étatique croissant, plébiscité par les journalistes et les dissidents politiques, en danger dans leur pays d’origine et qui veulent néanmoins communiquer sans risque. TOR sert alors de plateforme où transitent des services « cachés », dont les plus essentiels, notamment pour les journalistes et leurs sources, protègent l’anonymat de façon la plus sécurisée possible.

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En lisant donc cet article où transpirait une fois de plus la volonté de notre Etat de rogner sur nos libertés individuelles, certains noms d’oiseaux me venaient en tête, mais très vite, plus vivace que jamais, un prénom et un nom : Aaron Swartz.

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Je ne suis ni programmatrice, ni codeuse, ni crackeuse/hackeuse, mais ma curiosité de journaliste m’avait amenée à lire il y a quelques années un papier sur un jeune Américain, militant de l’internet libre et qui cumulait expertise technique, stratégie et activisme politique. Aaron Swartz était alors sous le coup de multiples chefs d’inculpation, basés sur une loi datant de 1986 sur la sécurité informatique. A voir l’évolution des techniques, des outils et des usages, autant vous dire qu’elle était fort dépassée.

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Malheureusement, malgré de nombreux et constants soutiens, Aaron Swartz ne put supporter le poids de ce procès et se donna la mort le 11 janvier 2013 à New-York, à l’âge de 26 ans.

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Un an plus tard, le réalisateur Brian Knappenberger présentait au Festival de Sundance un documentaire hommage : « The Internet’s Own Boy : A Story of Aaron Swartz ». Evidemment en accès libre, tel qu’Aaron l’aurait voulu.

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Le documentaire s’ouvre sur cette réflexion de Henry David Thoreau (La Désobéissance civile, 1849) qui résume assez bien le ton du film :

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« Unjust laws exist ; shall we be content to obey them, or shall we endeavor to amend them, and obey them until we have succeeded, or shall we transgress them at once [1][1] « Des lois injustes existent : nous satisferons-nous...? »

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Je conseillerai à tout journaliste de voir ce documentaire. Il est essentiel pour comprendre qu’aujourd’hui, les combats pour nos libertés en tant que citoyens, journalistes et pour la protection des sources, doivent être plus vifs que jamais.

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L’histoire d’Aaron Swartz est un concentré d’innovations, d’engagement, d’auto-enseignement, mais il ne s’en contente pas et va mettre ses compétences et son génie informatique au service des autres, un altruisme spontané et efficace.

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Le documentaire de Knappenberger nous retrace le parcours d’Aaron depuis sa plus tendre enfance : curieux, aimant apprendre, il sait parfaitement lire à l’âge de 3 ans, et commence au même âge à s’intéresser à l’ordinateur familial. A 12 ans, il sait déjà programmer et créé InfoBase, que l’on peut considérer aujourd’hui comme l’ancêtre de Wikipedia. A 13 ans, Aaron fait partie du comité qui élabore le RSS (outil de diffusion et de mise à jour des contenus) auprès de Tim Berners-Lee, l’inventeur du World Wide Web, lui-même militant d’un internet ouvert à tous. Dès 15 ans, il se penche sur la question du copyright et rejoint alors Lawrence Lessig, défenseur réputé de la liberté sur internet, autour du projet Creative Commons, pour une meilleure diffusion libre de la culture pour tous. Il lance par la suite Open Library, une base de données gratuite, recensant tous les livres publiés dans toutes les langues, en intégralité ou en extrait.

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Très jeune, Aaron Swartz se positionne donc clairement en faveur d’un internet gratuit, libre, partagé. Il s’engage à garantir un accès public au domaine public. Pour démontrer l’incohérence de PACER, un système payant d’accès aux documents publics de justice, il va jusqu’à télécharger 20 millions de pages issues de la Cour Fédérale. Ce qui lui vaudra ses premiers ennuis avec la police.

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Lui qui n’aimait pas l’enseignement prodigué à l’école, a toujours compensé ses absences par des lectures approfondies sur les réseaux. Il ne comprend pas que les publications académiques soient récupérées par une société qui les revend par abonnement aux universités et aux étudiants. Et pense déjà au-delà des frontières : les étudiants à l’autre bout du monde, dans des pays pauvres, ne peuvent pas se permettre de payer ces sommes. A ses yeux, le legs des scientifiques doit être gratuit et non récupéré par des compagnies marchandes.

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En 2011, en se branchant sur les serveurs du MIT, il télécharge massivement 4,8 millions d’articles scientifiques. Mais cette fois, il a affaire aux services secrets dont le rôle s’est considérablement renforcé avec le Patriot Act, et l’affaire prend des proportions démesurées.

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Le début des années 2010 correspond à une grogne sociale généralisée, l’apparition dans nos écrans de Wikileaks, des révoltes arabes, des Anonymous, des mouvements protestataires. Aaron développe des aspirations politiques. Il s’engage contre SOPA (Stop Online Piracy Act) et PIPA, des propositions de loi qui menacent la liberté d'expression et les libertés civiles des internautes. Il créé pour l’occasion Demand Progress, un groupe de pression utilisant Internet pour peser sur les partis politiques en matière de libertés publiques, notamment au moyen de pétitions en ligne à grande échelle. Il est suivi et soutenu par tous les géants du web et la proposition de loi finit par être suspendue.

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Mais son activisme s’étant intensifié, la réaction de l’Etat ne se fait pas attendre. Les chefs d’inculpation contre Aaron passent de 4 à 13.

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Bien avant Edward Snowden, Aaron Swartz s’était inquiété de l’espionnage des citoyens par son propre gouvernement. Avant sa mort, il travaillait sur SecureDrop, un site de protection des informations, notamment pour permettre aux lanceurs d’alerte d’envoyer leurs documents sans mettre en péril leur sécurité. Cette boîte informatique sécurisée passe par… TOR. Ce fameux TOR dont le gouvernement français veut aujourd’hui bloquer ou interdire les communications.

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J’ai été assez sidérée cette année, lorsque la proposition de loi sur le renseignement a été élaborée, de voir si peu de réactions de la part des journalistes. Cette loi faite dans l’urgence et l’émotion des attentats du début d’année, touche fondamentalement à nos libertés individuelles en tant que citoyens, mais aussi en tant que journalistes, car nos sources ne seront plus en mesure d’être sécurisées. Et ceux qui pouvaient dire « nous avons toujours les messageries cryptées », risquent bientôt de ne plus le pouvoir.

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En regardant ce documentaire, nous sommes plusieurs fois amenés à nous dire « à quoi bon ». Mais la ténacité d’Aaron Swartz, cette résistance dans un domaine qui nous semble encore méconnu, a fait basculer des propositions de lois, a poussé le gouvernement à considérer que la minorité experte d’un media qu’ils peinent à comprendre peut avoir raison. Peut-être nous manque-t-il cela en France : une figure engagée, des collectifs qui puissent travailler de pair avec le législateur. Certes, la Quadrature du Net fait un formidable travail de pédagogie et d’activisme mais elle manque de ressources humaines et financières. Au Parlement européen, European Digital Rights, l’association de défense des libertés numériques, compte une poignée d’individus là où 20 personnes seraient nécessaires pour couvrir tous les dossiers et assurer un lobbying efficace.

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Le legs d’Aaron est immense dans le domaine informatique et dans celui du cyber-militantisme. Au-delà de la perte humaine, on ne peut que regretter la perte d’un esprit libre, d’un surdoué rebelle, d’un membre de cette génération qu’on appelle les enfants d’internet.

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Après sa mort, deux sénateurs américains feront réformer la loi de 1986 autour de la fraude informatique. Cette nouvelle loi s'appelle Aaron's Law Act.

Notes

[1]

« Des lois injustes existent : nous satisferons-nous de leur obéir ou tâcherons-nous de les amender, de leur obéir jusqu'à ce que nous y ayons réussi, ou les transgresserons-nous sur-le-

Pour citer cet article

Marchal Candice, « AARON SWARTZ, Saint Patron de l'Internet Libre », M@n@gement, 5/2015 (Vol. 18), p. 377-379.

URL : http://www.cairn.info/revue-management-2015-5-page-377.htm
DOI : 10.3917/mana.185.0377


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