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M@n@gement

2015/5 (Vol. 18)

  • Pages : 58
  • DOI : 10.3917/mana.185.0380
  • Éditeur : AIMS

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« Il existe des lois injustes. Devons-nous y obéir, devons-nous lutter pour les amender et y obéir jusqu’à ce que nous ayons réussi à les abroger… Ou devons-nous les transgresser d’emblée ? »

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La question posée par Henry David Thoreau ressemble à une de ces prophéties auto réalisatrices qui hantent les mythologies antiques et nous amène à envisager une transgression instantanée. L’injustice n’est-elle pas un fléau à combattre « par tous les moyens nécessaires », comme disait Malcolm X ? Dans le rôle du Chevalier Blanc cybernétique, Aaron Swartz était le casting idéal. Jeune, d’une beauté fuyante qui est celle des timides au bord de l’autisme, doté d’une intelligence supérieure… Mais avec une faille de taille. Dans l’argot du rap, il était ce que l’on appelle un « babtou fragile » (verlan de « toubab », terme africain désignant une personne de race blanche), soit en langue usuelle un Blanc aux émotions exacerbées. Ces émotions qui, combinées à une pression phénoménale, l’ont amené à commettre l’irréparable. Suicidé dans son appartement de Brooklyn le 11 janvier 2013. Son corps a été découvert par Taren Stinebrickner-Kauffman, sa fiancée. Pendu. À l’âge de 26 ans.

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Arrêté deux ans plus tôt presque jour pour jour sur le campus de Harvard par un agent de services secrets, Aaron a à bien des égards été traité avec plus de vice qu’un terroriste ayant participé à l’éradication des tours jumelles. Son crime ? Avoir copié la quasi intégralité des informations contenues dans JSTOR, une base de données du MIT (l’Institut de Technologie du Michigan) contenant une somme considérable d’articles académiques, d’abord via son compte officiel en tant que chercheur de l’université d’Harvard, puis une fois bloqué pour cause de download trop important via un ordinateur qu’il a branché directement sur le disque dur du MIT. Le computer d’Aaron est découvert par des employés dans le placard où il l’a installé. Plutôt que de le débrancher, les autorités de l’université préfèrent le laisser en place et installent une caméra vidéo pour identifier le coupable. Souriez, Big Brother vous a filmé.

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S’en suivra une avalanche de péripéties, un effet papillon, ou plutôt un effet bombe atomique, qui va amener le jeune prodige à la mort. Un million de dollars de frais de justice, traité comme une menace à la société, l’épée de Damoclès d’une peine de prison ferme, lesté d’un casier judiciaire… Tout ça pour des « computer crimes » sous-tendus par une philosophie pourtant fort noble : l’information devrait appartenir au Peuple, et non à des corporations qui la séquestrent et la diffusent uniquement pour en tirer un profit financier.

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Lorsque j’ai vu le film documentaire The Internet’s Own Boy : The Story Of Aaron Swartz, j’ai découvert la triste saga d’Aaron. Un lutin du web qui durant sa courte vie a eu une incidence immense sur le fonctionnement d’internet (voir sa page Wikipédia, site auquel il a beaucoup collaboré, pour mesurer l’importance de ses engagements, de ses découvertes, de son activisme).

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Première constatation : je suis persuadé que, quelque part à Hollywood, sur le bureau du boss d’un studio de production, peut-être celui d’Harvey Weinstein, se trouve le draft d’un scénario basé sur la destinée fulgurante d’Aaron. Leonardo Di Caprio est peut-être un peu âgé pour le rôle, mais on imagine bien un Jesse Eisenberg, qui joua Mark Zuckerberg dans The Social Network de David Fincher, incarner cet Icare idéaliste et libertaire qui se brûle les ailes face au monstre sans visage qu’est le Pouvoir en place. J’en suis persuadé : d’ici au pire quelques années, Aaron sera ressuscité par la magie du grand écran dans un blockbuster plein de suspense, même si sa triste fin obligera à une dérogation au Happy End de tradition dans la ville du rêve sur pellicule (enfin, sur image digitale désormais).

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Deuxième réflexion : en découvrant l’histoire de l’enfant du web, le Zorro 2.0, j’ai vu défiler dans ma tête les images du générique d’un feuilleton des années 1970, Amicalement Vôtre (The Persuaders en VO). On y voyait en quelques secondes l’évolution parallèle des deux héros, incarnés par Roger Moore et Tony Curtis. L’un est né riche et passe d’un bureau de directeurs à un match de polo pendant que l’autre est né pauvre et grandit dans le ghetto, faisant de l’argent par tous les moyens possibles, jouant aux courses, flirtant avec l’illégal. Dans mon analogie mentale, Roger Moore était Aaron Swartz et Tony Curtis Eazy-E, le fondateur du groupe de rap NWA, Niggaz With Attitude. Poursuivons cette analogie : comme Swartz, NWA s’est trouvé confronté à un coup de pression venu des autorités, en l’occurrence le FBI.

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Car qu’est-il vraiment arrivé à ce groupe qui a défrayé la chronique et a mis sur la carte de la musique populaire le gangsta rap, cette version ultra violente du hip-hop, à la fin des années 1980 ? Suite à la sortie de leur premier album Straight Outta Compton (album qui donna son titre au biopic hollywoodien sorti fin 2015 racontant leur ascension), NWA reçoit une lettre. Elle vient du FBI, qui s’insurge contre une des chansons de l’album, « Fuck Tha Police ». Le manager de NWA, un juif de Cleveland qui s’était occupé des tournées américaines de David Bowie et Van Morrison, est terrifié. Eazy-E, le leader du groupe, aussi. Ils savent que le FBI, fondé par le machiavélique J. Edgar Hoover, est un organisme qui a brisé plus d’un syndicat, individu, parti et collectif noir ou blanc au fil des ans.

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La première réaction est la peur. Ils ont tué Malcolm X, diront ceux qui sont toujours prompts à hurler conspiration. Pas faux, ceci étant dit. Et puis l’idée, lumineuse, celle qui change tout et renverse la vapeur : évoquer le premier amendement de la constitution américaine garantissant la liberté d’expression. L’arme fatale de la constitution, le pilier de la mentalité américaine, l’ultime consensus. Et en lieu et place de l’autocensure demandée avec un ton menaçant par les agents du Bureau, une vérité remonte à la surface : la lettre du FBI n’a pas été envoyée par la direction de l’institution mais par un de ses zélés employés. L’homme parlait au nom de l’institution sans avoir été mandaté pour le faire, et a du coup été désavoué par ses boss. Le FBI, tout en étant en total désaccord avec la philosophie du titre « Fuck Tha Police », reconnaît que le groupe a le droit d’exprimer sa haine des uniformes bleus du LAPD (Los Angeles Police Department). Liberté d’expression 1, censure 0. Résultat : pas de procès ni de flingage à la Malcolm X, pas non plus de suicide, mais une pub gratuite et un élément de plus dans le storytelling qui régit la vie des personnes publiques. NWA est devenu « le groupe qui a défié le FBI », et a élargi sa légende. Eazy-E est mort prématurément lui aussi, mais contrairement à Aaron, ce n’est pas la pression du Pouvoir qui a eu raison de sa vie, c’est la maladie : atteint du sida, il s’est éteint à l’âge de 30 ans, au sommet de sa gloire.

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La mort violente est le raccourci vers l’immortalité d’une réputation dans le cybermonde. Aaron Swaartz, à cause de sa fin tragique, est devenu une icône évoquant parfois, dans un domaine de compétence différent, Kurt Cobain, le chanteur suicidé du groupe Nirvana, qui a représenté le renouveau rock des années 1990. Le point commun entre Aaron Swartz et Kurt Cobain ? Tous deux auraient été sous les feux de l’actualité pendant longtemps s’ils avaient survécu à leurs démons et à leur culpabilité intrinsèque. Ce n’est pas leur mort tragique qui a fait leur légende, c’est ce qu’ils ont fait de leur vie. Aaron a failli faire partie du « club des 27 », que Kurt a rejoint le 5 avril 1994 en se faisant exploser le caisson avec un fusil de chasse dans une maison solitaire.

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Leur fin prématurée nous rappelle qu’un génie, c’est fragile. Un babtou aussi. Aaron, s’il était né à Compton, aurait été parfait dans le rôle de l’intello du gangsta rap au sein des Niggaz With Attitude. Le cerveau d’une Bande à Bonnot rapologique. S’il avait assimilé les codes du hip-hop, il aurait lui aussi su que l’unique façon d’échapper à l’aura mortifère d’une attaque étatique est retourner sa propre violence contre elle, de faire face au châtiment demandé en lançant une contre-attaque propre à renverser les rôles. Transformer l’assaillant en victime. Comme au kung-fu. MC Aaron en sifu (maitre en chinois) des années 2010, le nerd devenu geek qui balance un side kick au procureur général Carmen Ortiz. Une uchronie qui nous séduit.

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« Montrez ma tête au Peuple, elle en vaut la peine », avait dit Danton avant d’être guillotiné. La tête d’Aaron Swartz, elle, n’a pas fini de hanter la conscience de ceux qui l’ont poussé à la mort, et de surgir sur les internets comme un totem, un symbole de la lutte du David altruiste contre le Goliath de la répression. Les accomplissements d’Aaron Swartz resteront dans le cœur de la nation cyber reconnaissante, qui lui assurera une pérennité électronique confinant à l’immortalité.

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Comme une mythologie antique régénérée.

Pour citer cet article

Cachin Olivier, « AARON SWARTZ, Ou la mythologie régénérée », M@n@gement, 5/2015 (Vol. 18), p. 380-382.

URL : http://www.cairn.info/revue-management-2015-5-page-380.htm
DOI : 10.3917/mana.185.0380


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