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M@n@gement

2015/5 (Vol. 18)

  • Pages : 58
  • DOI : 10.3917/mana.185.0383
  • Éditeur : AIMS

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Je ne me souviens plus quel jour c’était. Mais je sais parfaitement que c’est par téléphone que la nouvelle m’est arrivée. Il était mort. Je ne sais même plus quel âge il avait. De mémoire, je dirais 29 ans. On était en 2006. Ou 2007. Ca non plus, je ne sais plus. Puisque depuis tout ce temps, je consacre une énergie considérable à ne pas y penser. Même si les larmes, qui me chopent souvent par surprise, reviennent avec régularité faire couler ce jour enterré dans une vie antérieure.

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Ce n’est donc pas tout à fait un hasard si les deux morceaux par lesquels je suis rentré dans l’univers du rappeur Booba, c’est : « Ma définition » et « Pitbull ». D’un côté, ce « on y pousse un peu d’travers / Skate, BMX, et puis nique la RATP / Tout ça rythmé de rap music ». De l’autre, ce sample de Mistral Gagnant, sur « Pitbull ». Mistral Gagnant, peut-être ma chanson préférée, sans doute parce qu’elle me fait tant penser à lui. En tout cas c’est celle-là que j’ai choisie de chanter le jour de l’enterrement de sa grand-mère. A sa mémoire à lui, bien sûr, d’abord. Et puis pour elle, qui venait d’enterrer un fils et un petit-fils, en quelques semaines. Juste avant de partir à son tour.

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Après avoir chanté, avant de la laisser partir, j’avais aussi lu le poème de Rimbaud. Celui où il est question d’un dormeur. Le dormeur du val. Ce poème que sa grand-mère, qui était aussi la mienne, m’avait fait travailler quand j’étais gamin. Ce dormeur du val, qui avait ce jour-là, c’était pour moi l’évidence, le visage de son petit-fils. Pas moi, l’autre. Celui qui était décédé. D’une virée en boîte qui avait mal tournée, paraît-il. Qui aurait fini d’abord en baston, dehors. Et pour lui, en bas d’une falaise. Sans vie.

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Quand ça vous tombe dessus, vous n’êtes pas prêt. Puisque rien ne peut vous préparer à ça. Toutes les images se bousculent alors : la petite fille qui grandira sans son Papa ; les conneries qu’on faisait gamins, pendant les vacances ; le dîner, quelques semaines avant, quand il racontait sa passion de photographier les yeux des gens, « parce que les yeux c’est l’âme… » ; et puis ses galères éternelles aussi, comme cette fois où il avait planté sa 205 GTI dans un arbre et où il aurait logiquement déjà dû y rester. D’ailleurs, c’était bien le seul d’entre nous, quand on était gamins et qu’on faisait du vélo, à avoir réussi cette performance : finir dans un pare-brise de bagnole, avec fracture du crâne à la clé.

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Je me souviens d’avoir écouté du rap, à l’époque, avec lui. Je me disais qu’il tournait mal. Qu’il écoutait quand même des trucs bizarres, de ces trucs que je n’écoutais plus de mon côté depuis longtemps, en tous les cas depuis que j’avais sérieusement envisagé que désormais les études c’était fini. Qu’il fallait être un peu sérieux. Donc avoir des gamins et gagner sa vie.

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Quand il est décédé, il me semblait sur le point d’entrevoir une porte de sortie. Je le trouvais plus apaisé. Il avait quitté la région parisienne et les quartiers qu’il fréquentait. Il s’était séparé de sa compagne. Le virage, disait-il, n’avait pas été trop mal négocié pour la petite puisqu’ils avaient réussi à ne pas (trop) se déchirer.

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Parti dans le Sud, il comptait y rester. Il avait le soleil. Il allait ouvrir son garage à lui, c’était sûr, un jour ou l’autre. Je crois même qu’il s’était trouvé une nouvelle amie : Celle que j’ai rencontrée le jour de son enterrement, et qui a choisi du Bob Marley comme bande-son de son enterrement.

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Pourquoi c’est à tout ça en général, et à lui en particulier que j’ai pensé la première fois que j’ai croisé Aaron Swartz ? Parce qu’il n’était pas encore mort à l’époque, Aaron, mais il me faisait terriblement penser à lui. Parce que dans les combats d’Aaron, je retrouvais une partie des siens, et puis des miens. Sauver la liberté de l’internet, parce que c’était aussi le moyen de scier potentiellement ces barreaux qui empêchent des gamins de quitter la cité où ils sont parqués. Alors oui, ce « hacker », comment ne pas être séduit ? Comment ne pas l’aimer, ce David qui décide de s’attaquer à tous ces Goliaths qu’on a tous tant vomis ?

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Quand j’ai appris la mort d’Aaron, comme tous ceux qui avaient eu vent de son histoire et de son parcours, j’ai évidemment été bouleversé. Et pour toutes les raisons exposées précédemment, je l’ai même été un peu plus que ça. Parce qu’au fond, la corde d’Aaron, elle ressemblait à s’y méprendre au bas de cette falaise dans laquelle il était tombé. Ou, peut-être, on l’avait poussé.

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Etrangement, le décès d’Aaron m’a éloigné d’un quelconque intérêt pour la question de l’open access. Sans doute parce que c’était le gamin qui me touchait, son énergie, plus que le sens de son combat. Parce que c’est comme ça que moi j’avais résolu la question : relire Bourdieu, repenser à Foucault. Et puis retenir aussi de Girard des choses essentielles.

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J’avais donc depuis longtemps déjà perdu foi dans les hommes en général, et dans l’Homme en particulier. Cela faisait longtemps que j’avais compris que l’enfer du lendemain était toujours pavé des bonnes intentions d’aujourd’hui. Et, dans ces conditions, il me semblait déjà pas si idiot d’essayer de ne pas trop mal se débrouiller. D’avancer dans une vie où l’essentiel est de survivre, en nageant, et surtout en évitant de s’arrêter sur les berges illuminées de désirs que se disputent les connards et les cinglés.

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Changer définitivement le monde, cela faisait longtemps que j’avais préféré laisser ça aux politiques en quête de victoires électorales. Puisque c’était bien depuis la nuit des temps que les riches exploitaient les pauvres. Et qu’en ce domaine l’imagination humaine est fertile et les voies sans limites…

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Quand The Internet Own Boy est sorti, je l’ai regardé le jour même. J’ai été comme tout le monde épaté par le parcours, par le génie, par les rêves, par la folle ambition. Je n’ai pas éprouvé le besoin de le revoir pour comprendre que derrière l’étendard d’Aaron, c’était désormais le débat sur l’open access qui grondait, toujours davantage.

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J’ai assez vite compris que j’en avais au fond rien à foutre. Parce que j’ai vu clair dans l’inanité de ce combat-là, ou à tout le moins dans les motifs qui le justifient. Puisque s’il suffisait de donner libre accès à des articles pour qu’on les lise, alors les profs de collège et de lycée n’éprouveraient pas tant de mal. Ils ne s’échineraient pas tant à faire lire les gamins qui y sont récalcitrants. Parce que trop peu d’articles de mon domaine me semblaient aussi suffisamment importants, gouvernés par autre chose que l’espoir d’une notoriété accrue pour leur auteur, pour qu’on se batte ainsi au risque de sa vie pour les rendre disponibles. Accessibles à tous, comme on dit. J’en ai même fait une chronique, où j’invitais à ne pas mourir pour l’open access, maintenant qu’Harvard y a vu d’abord le meilleur moyen d’augmenter l’impact des travaux et de la visibilité de ses profs. A l’heure d’un nouveau monde numérique où plus que jamais le « winner take-it-all », et le reste du monde se partage les miettes.

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Aaron, je l’ai donc progressivement laissé de côté. Tant à l’évidence sa figure était déjà instrumentalisée par ceux qui avaient d’abord le plus intérêt à l’accès ouvert. Et que dans ce contexte, on ne se soucie jamais des employés des maisons d’édition qui pourraient bien être emportés avec l’eau du bain de ces éditeurs qui en auront, à l’évidence, profité plus que de raison.

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Dans ce monde qui s’annonce, où l’open access était sur le point de rendre le fort encore plus fort, et le faible encore plus faible, où la seule loi qui allait s’imposer était celle de la jungle, j’ai donc cherché d’autres moyens pour être fidèle aux mémoires de ceux qui y ont laissé leurs peaux.

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C’est comme ça que je suis arrivé à examiner la question du hip-hop en général, et celle du rap en particulier. A cette manière d’honorer le corps, et de mettre en mots, en images, en musique les maux pour mieux les conjurer. Ces rimes, ces flows, ces samples qui sont sources de régénération stratégique puisqu’ils permettent de reprendre la prise de parole : « des risques et du son, ma définition », rappe ainsi Booba.

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Cette musique, cette poésie d’un nouveau genre, enclenche des effets. Elle vous rentre dans le sang, vous prend le cerveau, vous cogne au corps. Le Hip-Hop n’attend pas que vous veniez le lire ou l’écouter, il s’impose à la force de mots balancés comme des poings. Puisque c’est le seul moyen d’avancer quand on ne s’est jamais senti à sa place : « Le ciel sait que l’on saigne, sous nos cagoules… », rappe Booba dans Pitbull. Avec le rap, vous découvrez que vous n’êtes pas le seul à saigner. Et vous y puisez une force neuve : celle que vous procure le collectif, quand vous découvrez qu’un destin commun lie les dominés.

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Quand je me suis intéressé à l’industrie du Hip-Hop, j’ai découvert le traumatisme qu’avait constitué le décès de 2 Pac. Que Biggie Small aussi faisait partie du panthéon des fantômes. Et que c’est aussi cela qui rend la culture américaine proprement fascinante et révulsante : elle vénère l’égalité des chances ; pour y parvenir, elle donne le droit à porter des armes et le grave dans le marbre de sa constitution. Elle transpire par tous les pores le droit au rêve américain pour tous ; et c’est par les armes qu’y périssent d’abord les minorités, notamment blacks. Moralisatrice, elle se fout finalement comme d’une guigne de la morale.

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Le juge vous y persécutera tout simplement parce que vous n’aviez pas le droit ; et le plus sacré des droits, là-bas, c’est celui de la propriété. Que cela vous/nous plaise ou non, c’est le Eastwood de Gran Torino qui la représente mieux que quiconque, cette Amérique-là. C’est celle-là que voulait aussi défier Aaron Swartz. Et c’est elle qui aura gagné le combat au nom d’un principe supérieur sans lequel la société multi-cultuelle américaine s’effondrerait du jour au lendemain sous le poids des tensions entre ses communautés.

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Quand après le rap US, après les Jay-Z et autres Kanye West, je me suis intéressé au rap français, c’est Bram’s que j’ai trouvé. Ce meilleur pote de Booba et de quelques autres. Qui s’est suicidé en se jetant par la fenêtre. Si j’ai bien compris, il n’a jamais réussi, lui, à quitter le quartier. C’est avec lui que Booba traînait sur l’allée. C’est pour lui que Booba porte un numéro tatoué sur le visage : « Le négro nous a quittés, j’me suis fait tatouer le 7 ». Un Bram’s, omniprésent. Comme une figure de l’impossibilité, en dépit des succès, en dépit de tout ce qu’on veut, de vaincre ses démons. Qui ne s’est pas pendu, à la Aaron Swartz, qui n’est pas non plus « tombé » d’une falaise, mais qui s’est jeté par la fenêtre. Ce Bram’s, conté dans cette chanson sublime qu'est « 2 Pac » de Booba. Auquel le clip de « Comme une étoile » rend hommage. Ce Bram’s, auquel est dédicacé chaque concert de Booba, comme en témoigne le clip de « Paname ». Ibrahim, dit Bram’s.

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Alors avec quelques années de recul et de plus, je me dis qu’on a bien tous quelque chose en nous d’Aaron Swartz désormais. Mais juste quelque chose.

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Parce que le rêve de l’internet libre, c’est aussi celui sur lequel des pédophiles exhibent des photos d’enfants qui jouent avec les zizis des adultes, sur Twitter ou ailleurs. Parce qu’on est un peu trop vieux pour croire en ce rêve naïf qu’un jour dans les boîtes de nuit, il pourrait ne plus y avoir de carrés VIP où le champagne coulerait à flots et où certains se retrouveraient entre gens biens. Là où on ne se tape pas dessus. Et où il y aura toujours quelqu’un qui rêvera d’en être. Parce que m’empêcheront toujours de dormir ces images de la révolution égyptienne qui finit par un bain de sang et de viols, place Tahrir. Parce que les hommes deviennent fous sous l’emprise de la force de la foule.

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Alors, à choisir, d’Aaron Swartz je conserve d’abord cette éternelle mauvaise conscience de celui qui a quitté son quartier, qui en laisse certains derrière lui et qui pleure de ne pouvoir emmener tout le monde. D’Aaron Swartz, je retiens qu’il lui aura manqué de ne pas être allé à Harvard plutôt qu’au MIT, où il aurait peut-être été mieux formé à l’art de la patience et de la stratégie. Où on lui aurait enseigné l’art de boxer avec les armes de l’adversaire pour mieux l’abattre. Parce qu’il se serait peut-être moins laissé grisé par le rêve d’un internet qui, un jour pourrait être libre. Et celui d’une connaissance qu’il suffirait de rendre accessible (« open ») pour qu’on la lise et que cela change la marche du monde.

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Si tel avait été le cas, Aaron serait peut-être toujours en vie. Au bas de la falaise, on aurait peut-être rien retrouvé, en tout cas pas un corps sans vie. Et puis ainsi armé, Bram’s, peut-être, comme d’autres, n’aurait pas choisi d’abord de renoncer.

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Et puisqu’on aime aussi la dialogique complexe d’Edgar Morin, on se dit : heureux de cultiver ce quelque chose que nous avons tous en nous d’un Aaron Swartz ou d’un Bram’s. Mais en se battant tous les jours pour que cela dure le plus longtemps possible. Donc en conservant d’abord l’exemple de ceux qui tiennent plutôt que de ceux qui lâchent et font le choix de mettre fin au chemin. Ou prennent trop de risques pour ne pas finir planté dans un arbre ou au fond d’un précipice.

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Alors s’impose le meilleur exemple, Steve Jobs : et si après tout, la mort c’était le plus beau cadeau de la vie ? Et si, se souvenir que l’on va un jour mourir, cela restait d’abord le meilleur moyen de ne jamais lâcher et d’arrêter de croire que l’on pourrait avoir quelque chose à perdre ? Et si penser qu’un jour, comme Aaron, comme Biggie, comme 2 Pac, comme Bram’s, comme lui, on finira sans souffle, cela était d’abord le moyen de se mettre à nu, et de considérer que le meilleur de nos passions, toujours, doit nous guider ? Et si c’était le moyen de penser effectivement que tout le reste, après, c’est juste secondaire ?

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Voilà. Je ne sais pas si Noah Swartz, le frère d’Aaron, lira ce texte. Mais je voulais juste lui dire que j’ai eu le sentiment de le comprendre parfaitement en le lisant. Que j’imagine parfaitement combien être le frère d’un mort, au surplus adulé, ce n’est pas ce qu’il y a de plus simple. Et qu’il devrait donc aujourd’hui s’essayer à rapper plus grand que lui-même, mais d’abord pour lui-même. Parce qu’il y trouvera une force neuve : celle de continuer.

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Ce combat-là est gagnable. Il est aussi la meilleure des protections contre ceux qui projettent en Noah Swartz ou d’autres l’image du modèle que représentait le frère disparu, mais qui n’est forcément le combat de ceux qui sont restés en vie. Certains sont évidemment sincères. D’autres peuvent avoir d’autres idées en tête. De celles qui vous font trébucher, un jour, du haut d’une falaise. Les poches vides. Sans téléphone, ni portefeuille. Puisque on a pris soin de vous les voler avant de vous pousser en bas.

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Le combat pour l’accès ouvert n’est finalement pas grand-chose à côté de celui pour l’appétit de savoir et de connaître. Parce que c’est ça qui, d’abord, libère et émancipe. Et ce combat-là, il ne se gagne par l’espoir qu’un jour le monde pourrait marcher différemment. Mais par l’expérience, et donc à force de coups dans la gueule donnés et reçus. Jusqu’au gong final. En souhaitant qu’il sonne le plus tard possible.

Pour citer cet article

Denis Jean-Philippe, « On a tous quelque chose en nous d'AARON SWARTZ... », M@n@gement, 5/2015 (Vol. 18), p. 383-386.

URL : http://www.cairn.info/revue-management-2015-5-page-383.htm
DOI : 10.3917/mana.185.0383


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