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Management & Avenir

2008/3 (n° 17)



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Anticiper correctement le futur pour être en mesure de s’y préparer est l’une des clés de la pérennité et de la compétitivité de long terme des entreprises. Cet impératif semble aujourd’hui d’autant plus ardent que chacun s’accorde sur l’instabilité de l’environnement, la rapidité des évolutions et la généralisation de l’incertitude. Dans un tel contexte, la connaissance du présent, aussi détaillée soit-elle, est insuffisante pour prévoir le futur, tant les systèmes dans lesquels évoluent les entreprises obéissent à des dynamiques non linéaires, vivent des bifurcations et subissent des ruptures. Il n’est donc pas étonnant que la demande sociale d’outils permettant de réduire l’imprévisibilité du futur soit forte, en particulier de la part d’acteurs qui sont conduits à prendre aujourd’hui des décisions lourdes, impliquant des investissements importants et irréversibles, et dont la pertinence ne se révélera qu’ex-post, dans un environnement qui sera probablement très différent de celui qui régnait au moment de la décision. Cette lame de fond a favorisé le développement de la prospective. La concomitance de la naissance de la prospective et d’un état keynésien, de l’essor de la grande firme fordienne, et de la formation des grands instituts d’études et de statistiques, voire d’organes de planification indicative, n’est évidemment pas un hasard. Elle témoigne de la volonté, à la tête de l’État comme au niveau des états-majors des grandes entreprises, de réguler l’économie de marché, de vaincre son instabilité et d’orienter son développement dans les directions jugées souhaitables. La prospective, dans ce contexte, se présente comme l’introduction de la raison et de la rigueur de la démarche scientifique dans l’art d’anticiper le futur et de contribuer ainsi, aux plans micro et macro, à l’amélioration de la régulation du système.

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La démarche et les méthodes de la prospective ont une vocation naturelle à être appliquées aux secteurs d’activité, en tant qu’environnement direct des entreprises qui le composent. Si la vocation d’une étude de secteur est de constituer un outil d’aide à la prise de décision stratégique, elle ne peut se contenter d’une description de l’état actuel du secteur. L’intégration d’une démarche prospective dans le cadre d’une étude de secteur doit aider le décideur à anticiper les perspectives d’évolution de son environnement concurrentiel, dont dépend la pertinence des choix stratégiques à opérer aujourd’hui.

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Cet article vise à explorer les bases méthodologiques d’une démarche prospective dans le cadre d’une étude de secteur. Une telle démarche ne va pas de soi. Les économistes se sentent généralement mal à l’aise vis-à-vis de la prospective. Leur attachement à affirmer le caractère scientifique de leur discipline (« la plus dure des sciences molles ») fait que « l’indiscipline intellectuelle » que les prospectivistes élèvent au rang de vertu, la place accordée à l’intuition et à la créativité, le cadre peu formalisé dans lequel s’inscrit la pensée [1]  Car, en effet, si la prospective s’est dotée au cours... [1] … suscitent une méfiance instinctive. Mais plus fondamentalement sans doute, les économistes se trouvent cruellement désarmés sur les plans théorique, conceptuel et pratique pour tenter de se lancer dans l’exploration de ce que pourrait être l’état futur d’un système économique. De fait, leur programme de recherche n’accorde que très peu de place à la compréhension de la dynamique des systèmes. Ceci est bien sûr à rapprocher de la domination exercée sur la discipline par le paradigme néoclassique, dont la représentation du monde est assimilable à bien des égards à celle de la physique newtonienne, et dont la problématique principale est de mettre en évidence les conditions d’émergence d’un équilibre à partir de la confrontation de comportements rationnels. La discipline s’est ainsi détournée de l’analyse des processus, le temps nécessaire à la marche vers l’équilibre – considéré comme analytiquement insignifiant – n’étant généralement pas pris en compte. De même, la volonté de mettre en évidence un certain nombre de mécanismes généraux, de portée universelle, fondés sur un noyau dur d’hypothèses très resserré, a conduit à négliger l’influence des considérations historiques et géographiques, et en particulier le jeu des institutions, sur l’état et l’évolution des systèmes économiques, privant ainsi l’économiste de pistes permettant d’entrevoir la relativité des états et la possibilité d’évolutions systémiques. Dès lors, le changement n’est pensé, au mieux, que comme une translation homothétique ou comme l’ajustement vers un nouvel équilibre à la suite d’un choc exogène. Le changement endogène, l’altération de la nature des relations entre les variables, la transformation des mécanismes économiques eux-mêmes ne peuvent être conçus dans un tel cadre de pensée. C’est la raison pour laquelle lorsque les économistes se lancent dans l’exploration du futur, ils réalisent le plus souvent des « prévisions » consistant à décrire l’évolution à court ou moyen terme de certaines grandeurs économiques à la suite de la modification – le plus souvent considérée comme exogène (une catastrophe naturelle, une flambée des coûts salariaux, un dérapage des dépenses publiques…) – de certains paramètres intervenant dans la définition de l’équilibre, sans remise en cause fondamentale de la nature des relations entre les variables concourant à la formation du système.

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Ce procès général de la discipline manque bien sûr de nuances. En particulier, il passe sous silence les apports de branches hétérodoxes qui depuis longtemps se sont attachées à construire des systèmes de pensée permettant de rendre compte du changement. Ce sont surtout les approches se situant au niveau mésoéconomique qui sont naturellement les plus susceptibles d’apporter une contribution directe à la méthodologie de la prospective sectorielle. Parmi elles, la théorie évolutionniste est incontestablement celle qui a le plus contribué à faire avancer la compréhension des dynamiques mésoéconomiques [2]  R. Nelson, lui-même, estime que « à la lumière des... [2] . La théorie évolutionniste ne fournit pourtant pas, en tant que telle, une méthodologie d’analyse prospective, sans doute en partie parce que l’idée selon laquelle le futur est par définition incertain et imprédictible figure au rang de ses prémisses. Cependant, depuis la publication de l’ouvrage fondateur de Nelson et Winter [1982], cette théorie a forgé un ensemble de notions et a mis en évidence un certain nombre de mécanismes qui éclairent les forces qui conduisent la dynamique des secteurs.

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Le propos de cet article est d’ébaucher les grandes lignes d’une démarche méthodologique tenant compte des contraintes de moyens qui s’imposent en général dans le cadre de la réalisation d’une étude de secteur. Ces contraintes font que la mise en œuvre rigoureuse et intégrale des méthodes usuelles de prospective est très souvent irréalisable, ce qui conduit à privilégier des modes plus « intuitifs » d’exploration des futurs possibles, au risque d’asseoir l’exercice sur des fondations analytiques fragiles.

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Il n’est pas question ici de livrer une méthodologie « prête à l’emploi », un vademecum de prospective à l’usage de l’apprenti analyste-sectoriel. La démarche est à la fois plus ambitieuse et plus modeste. Plus ambitieuse tout d’abord, car elle prétend accroître le degré de discipline intellectuelle de la démarche prospective en l’amarrant plus fermement à la théorie économique, mais aussi car elle vise à autoriser une pratique plus économe en temps et en moyens parce que plus précise dans la définition des champs d’investigation. Plus modeste, car il s’agit moins de proposer une méthode spécifiant précisément ce qu’il convient de faire étape par étape que de s’équiper d’une représentation d’ensemble des mécanismes qui président aux dynamiques sectorielles de laquelle découle l’accent que la réflexion prospective doit mettre sur un certain nombre de variables et de mécanismes supposés particulièrement influents.

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Nous commencerons par identifier les difficultés associées à l’application des méthodes prospectives usuelle l’analyse sectorielle (section 1) pour justifier le recours à un cadre théorique solide offrant des clés de compréhension des dynamiques sectorielles. La théorie évolutionniste offre un tel cadre. Après avoir rappelé les grandes lignes de l’approche évolutionniste et en avoir déduit un cadre générale pour l’appréhension des forces de changement à l’échelle d’un secteur (section 2), nous insisterons sur ce qui nous semble devoir constituer les points nodaux d’une démarche de prospective sectorielle (section 3) et exposeront les concepts clés appelé à tenir une place importante dans la boîte à outil de l’analyste (section 4).

1 - Limites et difficultés d’application des méthodes prospectives à l’analyse sectorielle

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Il n’est pas question de se livrer ici à un bilan général de l’intérêt et des limites des méthodes prospectives. Nous nous contenterons d’évoquer les difficultés que nous paraît soulever l’application de ces méthodes dans le cadre d’une étude sectorielle. Notre propos ne portera pas sur le détail des techniques utilisées - qui ont souvent le mérite d’avoir été inspirées et éprouvées par et sur le terrain - mais plutôt sur les présupposés de leur base méthodologique et sur leur faisabilité, d’un point de vue purement pratique, dans le cadre des contraintes généralement associées à la réalisation d’une étude sectorielle.

1.1 - Les difficultés d’ordre méthodologique

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Les méthodes usuelles de la prospective comportent en réalité deux dimensions très différentes qu’il convient de bien distinguer d’un point de vue méthodologique. La première renvoie à la modélisation du système dont il s’agit d’imaginer les futurs possibles. La seconde consiste dans l’application de techniques opérationnelles variées à la représentation stylisée du système issue de la modélisation afin d’aboutir à la définition des scénarios. Ces techniques présentent des difficultés de mise en œuvre qu’on abordera plus loin. En outre, chacune d’entre elles ayant naturellement son lot de forces et de faiblesses pourrait faire l’objet d’une analyse critique (c’est d’ailleurs pourquoi il existe à chaque étape de la démarche des techniques alternatives à la disposition du prospectiviste). Mais tel n’est pas notre propos, car les difficultés majeures que soulève la démarche prospective, tout au moins pour ce qui relève de la prospective sectorielle, nous semble résider dans la modélisation dont dépend « la base » destinée à passer dans la moulinette des différentes techniques de traitement.

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La construction de cette base suppose de définir la liste des variables pertinentes pour décrire le système étudié, de déterminer la nature de leurs interactions, de les regrouper autour de sous-systèmes ou de composantes qu’il aura fallu au préalable identifier… La boîte à outils du prospectiviste est bien pauvre pour le guider dans ces opérations dont dépend pourtant tout le reste de l’édifice [3]  « Il ne faut pas oublier l’essentiel : tout dépend... [3] . On pourra toujours soumettre les données aux méthodes les plus rigoureuses, aux traitements les plus complets et les plus sophistiqués, il n’en sortira rien d’intéressant si la base est de mauvaise qualité.

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Pourtant, en dépit d’une démarche qui paraîtra « impressionniste » à nombre d’économistes, le prospectiviste se livre bien à un exercice de modélisation lorsqu’il construit la base d’analyse structurelle. En effet, comme l’écrit F. Hatem, « que fait le prospectiviste quand il construit la "base" de ses scénarios, sinon expliciter une représentation simplifiée du système étudié, c’est-à-dire en contruire un modèle ? » [4]  Hatem [1993, p. 298-299]. [4] . Et le même auteur d’ajouter un peu plus loin que « entre la modélisation « douce » des prospectivistes et la modélisation « dure » des économètres, la différence n’est peut-être que de dosage : un peu plus de logique floue, de qualitatif et de jeux d’acteurs dans un cas, un peu plus de statistiques, d’économétrie et de mathématiques dans l’autre ». Autant on ne peut qu’être d’accord avec la première partie de l’affirmation de F. Hatem, autant la seconde passe à côté d’une différence fondamentale entre les types de modélisation auxquelles se livrent le prospectiviste et l’économiste (fût-il économètre) : alors que le prospectiviste fonde la construction de son modèle sur la mobilisation d’une boite à outils éclectique (pour ne pas dire hétéroclite), accordant une large place à la subjectivité des acteurs (ainsi qu’à celle des experts et de l’analyste lui-même), l’économiste est supposé fonder ses modèles (y compris les modèles économétriques) sur une théorie qui justifie l’accent mis sur telles ou telles variables ainsi que les formes structurelles retenues. Le débat est ouvert sur le mérite respectif des deux types d’approche : réalisme d’un côté contre rigueur de l’autre, mais aussi risque de colporter de l’opinion pour les uns et de travailler sur des objets désincarnés pour les autres. Il n’est pas question de trancher ce débat épistémologique ici.

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La voie médiane à laquelle nous souhaiterions nous soumettre est inspirée de la discussion par Nelson et Winter [1982] de la relation entre « théories appréciatives » et « théories formelles ». Pour ces économistes, fondateurs de l’approche évolutionniste contemporaine, la théorie économique peut être envisagée et pratiquée de deux manières. La théorie formelle constitue une approche de la théorie « pour soi » dans laquelle, pour faire bref, les chercheurs se donnent pour but d’explorer les conséquences logiques d’un ensemble d’hypothèses, le plus souvent en ayant recours au langage formel des mathématiques. La théorie appréciative part quant à elle d’une question ou d’un phénomène concret qu’elle s’efforce d’éclairer par la mobilisation de la boîte à outils issue des développements de la théorie formelle. Les chercheurs sont alors plus attentifs à la question à traiter qu’au développement des outils théoriques. Le corollaire est que lorsque la théorie est utilisée comme outil, le chercheur est amené à se montrer éclectique dans l’usage des outils à sa disposition, le critère étant celui de la pertinence pour éclairer la question posée. La théorie formelle établit généralement des parois beaucoup plus étanches entre des approches concurrentes fondées sur des corpus d’hypothèses différenciées, voire antagonistes. Les deux types d’approche sont, bien sûr, complémentaires. L’approche appréciative des objets se nourrit des apports de la théorie formelle. Le caractère informel et l’éclectisme de l’approche appréciative lui permettent quelquefois d’offrir des explications à des phénomènes qui ne sont pas ou mal pris en compte par la théorie formelle, et peuvent ainsi lui suggérer de nouveaux axes de recherche.

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La démarche prospective relève sans conteste de l’approche appréciative. Mais on aura noté que Nelson et Winter utilisent le terme de « théorie » pour évoquer chacune des deux approches. Évoquer une théorie appréciative revient à considérer que le traitement d’une question concrète suppose une démarche de théorisation (de modélisation au sens le plus général du terme), c’est-à-dire de construction intellectuelle d’un objet abstrait qui est censée figurer de manière simplifiée mais pertinente l’objet réel et permettre son analyse. Ainsi, la distinction entre théories appréciatives et formelles repose plus sur une différence d’objets (un objet réel d’un côté, un objet théorique de l’autre) et d’objectifs (rendre compte d’un objet réel ou répondre à une question concrète d’un côté, découvrir de nouvelles propriétés d’un système d’hypothèses ou tester les conséquences théoriques d’une nouvelle hypothèse de l’autre) que sur une différence de démarche. Dans les deux cas, l’analyste vise la théorisation d’un objet et cette théorisation est supposée s’opérer autour des règles de base de la démarche scientifique. Autrement dit, l’approche appréciative ne dispense en rien de fonder le raisonnement sur des concepts et des mécanismes solidement établis sur le plan scientifique (ce qui, malheureusement, ne garantit pas leur fiabilité ni leur justesse).

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Or, c’est précisément sur ce point que les méthodes prospectives nous semblent défaillantes. Il ne faut pas leur jeter la pierre, car l’objet de la prospective comme discipline n’est pas de fournir les théories sociologiques, économiques, démographiques, scientifiques, politiques… permettant de rendre compte des multiples facettes des systèmes complexes qu’elle se donne comme objet. Là où sa culpabilité est sans doute plus marquée, c’est par la place qu’elle accorde aux dires d’acteurs aux différentes étapes de l’analyse, en particulier lorsqu’il s’agit d’un exercice de prospective décisionnelle qui exige une participation active des acteurs à la démarche. Le risque est alors d’utiliser de l’opinion comme matière première de la démarche. Le rôle du prospectiviste consiste sans doute à veiller à ce que les variables, les relations de causalité, les hiérarchies… établies par les personnes ressources soient sous-tendues par des justifications sérieuses. Mais en général, de telles justifications reposent en dernière instance sur la généralisation d’expériences ou de cas particuliers ou sur des présupposés qui ne sont pas toujours explicités. En outre, l’évaluation par le prospectiviste des dires d’acteurs et d’experts suppose de sa part une solide formation théorique dans les domaines concernés. Ce besoin de formation est bien sûr encore plus capital lorsque c’est le prospectiviste lui-même qui réalise l’essentiel du travail de base de la modélisation.

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Une étude de secteur traite d’un système qui est principalement d’ordre économique. La théorie économique – dans la diversité de ses courants – est riche de modèles, grilles d’analyse, concepts… qui ont été élaborés afin de rendre compte de tel ou tel aspect du fonctionnement d’un secteur et de ses mécanismes d’évolution. Nous plaidons donc pour un ancrage très solide de la démarche de prospective sectorielle dans la théorie formelle de l’économie comme discipline. Ceci n’exclut évidemment pas de recourir à des entretiens d’acteurs afin d’améliorer la connaissance du terrain. Mais il nous semble qu’il appartient à l’analyste, et à lui seul, de construire la modélisation de base du secteur, que celui-ci doit être en mesure de justifier le choix de la mise en avant de telle ou telle variable ou la sélection de tel type de relations entre des variables au moyen d’arguments empruntés à la théorie économique. Cela suppose que l’analyste qui réalise une prospective sectorielle soit convenablement formé dans cette discipline (et en particulier en économie industrielle, qui est la branche des sciences économiques la plus directement en prise avec la problématique sectorielle).

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Enfin, remarquons rapidement – nous y reviendrons – que la démarche type de la méthode prospective nous semble faire courir le risque de négliger certains moteurs essentiels de la dynamique sectorielle. Deux raisons principales à cela, au-delà des éventuelles erreurs et insuffisances de la « base ».

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La première réside dans la manière de prendre en compte les stratégies d’acteurs. Si la prospective a le grand mérite de reconnaître que les acteurs sont capables par leurs stratégies d’infléchir le cours des événements par la mise en œuvre de ce que les économistes appellent des « stratégies de contrôle » [5]  Moati [2001]. [5] , elle tend à négliger l’influence indirecte des comportements d’acteurs sur la dynamique du système, comme simple conséquence de l’agrégation de comportements individuels non coordonnés mais interdépendants. Ainsi, à chaque instant, la dynamique du système est affectée par les effets – largement imprévisibles – de la confrontation des comportements individuels, notamment par la génération d’externalités. La prise en compte de cet effet systémique – lequel, comme le verrons plus loin, est au cœur de la conception évolutionniste de la dynamique des systèmes – exige de considérer l’hétérogénéité des acteurs au sein de chaque catégorie, hétérogénéité qui se manifeste par une différenciation des stratégies mises en œuvre. La nécessité pratique de limiter à un nombre raisonnable la quantité d’acteurs pris en compte dans la phase des stratégies d’acteurs fait donc courir le risque de recourir à la fiction – bien connue des économistes – de la « firme représentative », en considérant que l’ensemble des firmes du secteur étudié sont assimilables à un acteur collectif unique en relation avec d’autres acteurs dans son environnement.

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La deuxième raison pour laquelle la méthode prospective peut conduire à négliger certaines forces de changement réside dans une conception implicite finalement assez statique des systèmes étudiés. La méthode consistant à identifier un certain nombre de configurations possibles pour chaque composante, elle-même issue de l’identification des variables représentatives du système et des relations qui les lient, a de fortes chances de conduire à des scénarios qui se différencient par la valeur associée à certaines variables, sans remise en cause de la nature des interrelations. Or, et en particulier à moyen et à long terme, rien n’assure que la structure du système demeure stable, et les changements les plus radicaux sont précisément souvent la conséquence de transformations dans la structure même du système, de changement de ses propriétés.

1.2 - Les difficultés pratiques de mise en œuvre

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La mise en œuvre rigoureuse de la méthode des scénarios, étape par étape, est une démarche extrêmement lourde. En effet, comme J. Lesourne le rappelle, « La prospective exige une équipe qui travaille à temps plein pendant une durée suffisamment longue. A elle de collecter les données chiffrées, de procéder à une rétrospective, d’utiliser les idées émises par les experts ou le réseau, pour construire un système de référence. A elle de définir les scénarios, de les chiffrer » [6]  Lesourne [2001, p. 100]. [6] . M. Godet [7]  Godet [2001b, p. 149]. [7] estime que la réalisation d’une analyse structurelle demande un minimum de 3 mois, délai que F. Roubelat [8]  Roubelat [1993a, p. 263]. [8] estime quant à lui à 6 à 8 mois… Godet précise par exemple que le simple remplissage d’une matrice structurelle de 80 variables – qui impose, rappelons-le, de s’interroger sur plus de 6000 relations… – exige le travail d’un groupe de 5 à 10 personnes pendant 3 jours.

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Ce type de délai est souvent supérieur au budget temps total alloué à la réalisation d’une étude de secteur. En outre, les études de secteur sont généralement réalisées en solitaire par des chargés d’études qui ont rarement les moyens de constituer des groupes de travail étoffés mobilisables sur de longues durées.

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La disproportion entre les exigences de la mise en œuvre rigoureuse des méthodes prospectives et la réalité des moyens dont dispose en général l’analyste sectoriel explique sans doute pourquoi la prospective est si peu courante dans les études sectorielles, et pourquoi lorsque celles-ci s’efforcent d’offrir un regard sur les perspectives du secteur à moyen terme, il s’agit le plus souvent de prévisions chiffrées sur telle ou telle variable sectorielle (la production, le commerce extérieur, la rentabilité…) résultant de techniques plus ou moins sophistiquées de projection, ou d’un vague discours à prétention prospective qui découle d’une « vision » plus ou moins pertinente du chargé d’études ou du simple rapport de l’opinion courante dans le microcosme.

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L’approche des perspectives d’évolution du secteur doit être un objectif majeur de la réalisation d’une étude sectorielle. Il convient donc d’enrichir la boîte à outils à la disposition de l’analyste pour lui permettre de tenter d’atteindre cet objectif avec les contraintes de moyens qui sont les siennes. Le défiest de réussir à alléger considérablement les méthodes prospectives courantes sans, bien entendu, sacrifier la rigueur et remettre en question la pertinence du résultat.

2 - Quelques repères méthodologiques issus de la théorie évolutionniste pour la prospective sectorielle

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La théorie évolutionniste est une branche hétérodoxe de la théorie économique qui se donne pour objet d’analyse la dynamique des systèmes économiques en général, et des secteurs d’activité en particulier. Elle constitue donc un point de départ fructueux pour l’étude prospective des secteurs. Cependant, la théorie évolutionniste ne livre pas directement une méthodologie prospective. Un tel objet est étranger au programme de recherche de ce courant, sans doute parce qu’il fait de l’imprédictibilité du futur l’un des points de clivage qui distinguent les fondements microéconomiques de son approche vis-à-vis de la théorie néoclassique. En revanche, la théorie évolutionniste propose une vision analytique cohérente des moteurs de changement des systèmes méso-économiques. Notre propos consistera donc à déceler dans cette approche un « regard » et surtout les nœuds analytiques essentiels susceptibles d’asseoir théoriquement les choix opérés à chaque étape du déroulement de la démarche prospective.

2.1 - Rappel de la démarche évolutionniste et de ses concepts clés

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L’approche évolutionniste analyse la dynamique de systèmes économiques, tels un secteur, comme résultant de la dialectique entre des forces de mutation et des forces de sélection. Un secteur [9]  Nous emploierons ici le terme de secteur dans son sens... [9] est un espace de mise en concurrence de firmes hétérogènes. Les entreprises disposent d’une inégale capacité à tirer profit des ressources que leur offre leur environnement et à construire, par la transformation de ces ressources, une offre répondant le plus efficacement possible à la demande des utilisateurs. Dans la théorie évolutionniste, cette hétérogénéité dans l’usage des ressources est interprétée à partir d’une conception de l’activité de production qui s’écarte sensiblement de l’approche standard néoclassique en termes de fonction de production (ensemble de techniques également accessibles à toutes les firmes), pour privilégier une approche en termes de compétences résultant pour une large part d’apprentissages organisationnels idiosyncrasiques.

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Ces comportements hétérogènes sont soumis au mécanisme de sélection associé au jeu de la concurrence. Les entreprises qui ont mis en œuvre des comportements pertinents par rapport à l’état de l’environnement enregistrent les meilleurs résultats et tendent à se développer. Les autres voient leur part de marché se contracter et les moins compétitives peuvent se trouver contraintes de quitter le marché.

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Le mécanisme de sélection tend à faire disparaître l’hétérogénéité initiale. Celle-ci est cependant recréée en permanence par l’effort d’adaptation engagé par les firmes en place et par l’entrée de nouveaux concurrents. L’adaptation s’opère par des processus d’apprentissage qui transforment les compétences de l’entreprise et favorisent la capacité à mettre en œuvre de nouveaux comportements. Ces processus d’apprentissage sont alimentés par l’expérience accumulée dans le cours de l’activité. Ils se nourrissent également de connaissances existant hors de l’entreprise (chez ses concurrents, ses fournisseurs, ses clients, au sein des institutions de recherche…) et qui se diffusent selon de multiples modalités (imitation, coopération, externalités…), constituant autant de thèmes de recherche pour les économistes évolutionnistes. L’introduction de « mutations » relance le mécanisme de sélection et entretient la dynamique sectorielle. Ces mécanismes évolutifs engendrent la transformation des structures du secteur (nombre et taille des entreprises, concentration, répartition des parts de marché, entrées, sorties…), ainsi que la dynamique des indicateurs de performances agrégés (en particulier, la productivité, la rentabilité…).

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On a donc affaire ici à une dynamique d’évolution endogène : le secteur évolue de manière continue (c’est-à-dire qui, en règle générale, ne conduit pas à une situation d’équilibre) sous l’effet de processus internes. Cet accent sur le caractère endogène de la dynamique sectorielle n’est cependant pas exclusif de la volonté de prendre en compte l’influence de l’environnement externe du secteur, notamment au travers du jeu des institutions, qui interviennent à la fois dans les processus d’apprentissage (par exemple, rôle des institutions de recherche et de formation) et dans les mécanismes de sélection (rôle du secteur financier, du cadre réglementaire…).

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Cette présentation très simplifiée de la manière dont l’approche évolutionniste conçoit la dynamique des secteurs permet de localiser les deux points analytiques considérés par les tenants de cette approche comme les plus importants pour comprendre les dynamiques sectorielles, et autour desquels se sont concentrés les travaux [10]  Nous emploierons ici le terme de secteur dans son sens... [10]  : les processus microéconomiques d’apprentissage, et les mécanismes d’interaction qui fondent les processus de sélection parmi des firmes hétérogènes.

2.2 - Un cadre général pour appréhender le système sectoriel

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La manière dont la théorie évolutionniste appréhende le fonctionnement et la dynamique d’un secteur peut être précisée à l’aide du schéma suivant [11]  Une version antérieure de ce graphique a déjà été présentée... [11] . Nous commencerons par livrer une lecture statique du schéma pour montrer ensuite comment il est susceptible d’offrir une représentation simplifiée de la dynamique sectorielle de nature à servir de cadre à l’exercice prospectif.

Approche évolutionniste de la dynamique sectorielle
Source : Moati (1999b)
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Les entreprises d’un secteur partagent un même environnement sectoriel qui est source à la fois de menaces et d’opportunités et dicte les conditions clés de succès. Analytiquement, il est possible de distinguer au sein de cet environnement une composante « externe » et une composante « interne ». La composante externe renvoie à ce que le paradigme structuraliste de l’économie industrielle appelait les conditions de base. Ce sont des éléments que l’on considère, en première approximation, comme exogènes au secteur (dans le sens où ils sont déterminés par des forces extérieures), mais influencent ses modes de fonctionnement en définissant un ensemble d’opportunités et de contraintes qui s’imposent aux entreprises du secteur. On décompose en général les conditions de base en trois composantes principales : la technologie, les caractéristiques de la demande et le cadre réglementaire. La composante « interne » de l’environnement sectoriel est constituée de l’ensemble des entreprises en concurrence.

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Les conditions de base et l’ensemble des stratégies mises en œuvre par les firmes du secteur déterminent les caractéristiques du régime de concurrence, c’est-à-dire à la fois l’intensité du mécanisme de sélection auquel sont soumises les firmes et le (ou les) critère(s) sur la base duquel s’opère cette sélection et qui dicte les « facteurs clés de succès ».

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Chaque entreprise met en œuvre des comportements qui sont supposés constituer des réponses efficaces aux menaces et opportunités associées à l’environnement sectoriel. Ces comportements sont le résultat d’un arbitrage entre le souhaitable et le faisable. Chaque entreprise tente d’identifier quels sont les comportements les plus adaptés à l’état de son environnement sectoriel. Cette identification s’opère sur la base d’une appréhension subjective des différentes facettes de cet environnement (les conditions de base, les comportements des concurrents, les caractéristiques du régime de concurrence). Bien que l’ensemble des firmes d’un secteur partagent le même environnement, on peut ainsi admettre que chacune se forge une image spécifique des comportements souhaitables. Cette image s’établit en fonction des « cartes cognitives » qui président à la perception des stimuli émis par l’environnement et à la construction des représentations qui permettent de donner du sens aux informations perçues. Ces cartes cognitives sont largement spécifiques à chaque firme en fonction de son histoire, de l’organisation de son système d’information, de la personnalité et de l’histoire des membres de l’organisation en position d’interface.

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La définition des comportements souhaitables ne peut se faire qu’en référence à des objectifs préalablement définis. Nous entendons ici par ce terme la finalité que l’entreprise donne à son activité. La théorie économique simplifie généralement cette question en supposant que toute firme recherche la maximisation de son profit. La réalité est cependant plus complexe et un secteur peut mettre en concurrence des firmes à la recherche du profit maximum (avec des horizons temporels qui peuvent d’ailleurs être différents) avec des entreprises qui privilégient la croissance. L’attitude des décideurs par rapport au risque peut être très différente en fonction, par exemple, de la composition de l’actionnariat, de la personnalité des dirigeants ou du niveau des résultats de l’entreprise… La diversité des objectifs s’ajoute donc à la subjectivité de l’appréhension de l’environnement pour conduire à l’hétérogénéité des comportements souhaitables définis par les entreprises du secteur.

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Il n’est pas toujours possible pour une entreprise de mettre en œuvre les comportements identifiés comme souhaitables, tout au moins d’une manière suffisamment performante par rapport à ce que sont susceptibles de faire ses concurrents. En effet, l’univers des comportements qu’une entreprise est susceptible de mettre en œuvre, ainsi que le degré de performance associé à leur mise en œuvre, c’est-à-dire au final ses compétences, dépendent de l’état de ses ressources et de ses capacités [12]  Penrose [1959], Prahalad et Hamel [1990], Teece, Pisano... [12] . Ses ressources sont composées de l’ensemble des entrants (tangibles ou intangibles, actifs physiques ou ressources humaines…). Les capacités renvoient aux composantes organisationnelles qui président à la mise en œuvre des ressources, à leur combinaison. Les ressources peuvent être génériques ou spécifiques. Elles sont génériques lorsqu’il est possible de les acquérir « prêtes à l’emploi » sur un marché (une machine-outil « catalogue »). Elles sont spécifiques lorsqu’elles sont issues d’un processus d’apprentissage idiosyncrasique (le savoir-faire acquis par l’expérience par une certaine catégorie de personnel). La capacité d’accès aux ressources génériques dépend des moyens financiers de l’entreprise, mais quelquefois aussi de sa localisation. L’accès aux ressources spécifiques est encore plus restrictif car il repose sur la spécificité de chaque processus d’apprentissage. On peut donc admettre qu’en règle générale, les entreprises d’un même secteur présentent des patrimoines de ressources différenciés. L’hétérogénéité est également de règle concernant les capacités. Celles-ci renvoient aux caractéristiques de l’organisation, aux mécanismes d’allocation de ressources en vigueur, aux routines ou procédures en usage…, autant d’éléments hautement idiosyncrasiques soumis aux effets d’apprentissage, et aux trajectoires relativement rigides. La différenciation des patrimoines de ressources et la spécificité des capacités sont donc à la base de l’hétérogénéité des compétences des firmes du secteur. Chacune dispose d’un espace du faisable qui lui est propre. Les comportements effectifs sont issus de l’intersection entre l’espace des comportements souhaitables et celui des comportements faisables.

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Les comportements des entreprises sont soumis à la sanction du régime de concurrence. Les firmes qui auront su mettre en œuvre les comportements les mieux adaptés à la configuration de l’environnement - ceux qui permettront d’atteindre les plus forts niveaux de compétitivité sur les modes de concurrence dominants - enregistrent les meilleurs résultats (en particulier en termes de part de marché et de rentabilité). Celles dont les comportements ne répondent pas au critère de sélection, ou bien dont le niveau de compétitivité vis-à-vis des modes de concurrence dominants se révèle insuffisant, réalisent de mauvais résultats. Les plus faibles peuvent être conduites à la faillite. L’intensité de la traduction des écarts de compétitivité en écarts de performances dépend de l’intensité de la concurrence. Par le lien que le régime de concurrence opère entre les comportements et les performances, on fait dépendre l’évolution des structures du secteur (nombre et taille des entreprises, répartition des parts de marché) du fonctionnement courant du secteur.

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Ce schéma d’analyse permet d’identifier deux grandes forces conduisant la dynamique sectorielle.

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La première force est endogène. En effet, les comportements des entreprises ne sont pas figés. Les entreprises du secteur mettent en œuvre des stratégies d’adaptation visant, selon les cas, à consolider ou à améliorer leurs performances. Les entreprises souffrant de mauvaises performances, qui peuvent de ce fait être menacées de disparition, sont bien sûr les plus incitées à réviser leurs comportements [13]  Cyert et March [1963], Levitt et March [1988]. [13] . Mais toute entreprise a vocation à engager des stratégies d’adaptation, ne serait-ce que dans l’optique de se préparer aux transformations anticipées de son environnement sectoriel. La mise en œuvre de ces stratégies d’adaptation renvoie de nouveau à l’analyse subjective que l’entreprise fait de sa situation et des enjeux sectoriels, ainsi que de son patrimoine de ressources et de ses capacités. Les capacités d’adaptation sont donc limitées par toute une série d’obstacles d’ordre cognitif, économique, financier [14]  Moati [2002]. [14] …, ce qui en général interdit de supposer que les efforts d’adaptation mènent à la convergence des comportements autour des stratégies « optimales » (ou tout du moins de celles des entreprises leaders). Les stratégies d’adaptation peuvent cependant perturber la configuration sectorielle prévalant. Au niveau le plus élémentaire, une adaptation réussie conduit à l’amélioration du niveau de compétitivité de l’entreprise et donc, probablement, à la dégradation de celle de certains de ses concurrents, qui se trouveront peut être par là même incités à rompre avec leurs comportements courants pour engager à leur tour une démarche d’adaptation. Plus profondément, les stratégies d’adaptation peuvent être le vecteur de l’introduction de la nouveauté dans le secteur, par des comportements innovants, des tentatives de contrôle des conditions de base… induisant une transformation du régime de concurrence rendant inadaptés les comportements de nombreuses entreprises du secteur. Ainsi, de manière générale, l’adaptation des uns entraîne l’adaptation des autres et cette dynamique d’évolution des comportements suscite la dynamique endogène des structures du secteur, du régime de concurrence et, dans une certaine mesure, des conditions de base.

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La seconde force conduisant la dynamique sectorielle réside dans l’évolution exogène des conditions de base. Celle-ci se répercute sur le mode de fonctionnement du secteur par deux grandes courroies de transmission : en modifiant l’ensemble de menaces et d’opportunités perçues par les entreprises, elles suscitent de nouveaux comportements. Par leurs effets directs ou indirects sur le régime de concurrence, elles altèrent le mécanisme de sélection. Rappelons que les transformations des conditions de base peuvent également avoir une origine endogène, que ce soit par le biais des stratégies de contrôle que tentent de mettre en œuvre les entreprises (érection de barrières à l’entrée, tentative d’influence sur le cadre réglementaire, innovation radicale entraînant une rupture technologique…), ou par un effet de rétroaction du fonctionnement du secteur sur les conditions de base sur (adaptation du cadre réglementaire pour réagir à des externalités négatives, stratégies d’adaptation des clients pour faire face à une menace émanant du secteur…).

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Il découle de cette représentation du fonctionnement et de la dynamique des secteurs que la prospective sectorielle doit porter en priorité sur l’analyse des deux forces de changement, les stratégies d’adaptation et l’évolution des conditions de base, et de leur influence sur la transformation du régime de concurrence. Nous tenons là les trois points focaux de la prospective sectorielle.

3 - Les points focaux de la dynamique sectorielle

3.1 - Les conditions de base

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Les conditions de base sont l’interface du secteur avec son environnement économique et social. Rappelons que les points principaux composant ces conditions de base sont :

  • la nature du produit : caractéristiques, composition, intensité technologique, nature de la technologie…

  • la nature des processus de production : intensités factorielles, spécificités de la fonction de coût, technologies de procédés…

  • la demande : volume du marché et évolution, identité des clients, fonctions satisfaites par le produit, préférences sur les fonctionnalités, sensibilité au prix, modalités d’usage du produit…

  • le cadre réglementaire, général et spécifique au secteur.

La théorie évolutionniste nous invite en particulier on s’attacher à identifier les transformations possibles du « régime technologique », c’est-à-dire du mode de production des connaissances et des innovations, par l’exploration de ses différentes composantes [15]  Winter [1984], Dosi et Orsenigo [1988], Malerba et... [15]  :

  • la nature de la base de connaissances, qui renvoie aux disciplines scientifiques sous-jacentes, au caractère codifié ou au contraire tacite des connaissances nécessaires à l’innovation, à l’origine de ces connaissances qui peut être interne aux firmes (apprentissage) ou externe au secteur (domaine scientifique, secteurs fournisseurs, producteurs d’équipement…), à leur caractère très spécialisé (spécifique au secteur) ou au contraire d’usage très général ;

  • l’étendue du champ d’opportunité technologique, c’est-à-dire le potentiel d’amélioration des produits et des procédés que recèle la base de connaissances sur laquelle s’appuie le secteur, la facilité plus ou moins grande avec laquelle les entreprises parviennent à innover, qui détermine en quelque sorte la productivité de l’effort d’innovation ;

  • le degré de cumulativité de l’activité d’innovation et de développement des compétences, qui détermine en particulier dans quelle mesure les innovateurs d’aujourd’hui seront avantagés dans l’avenir face aux non-innovateurs, mais qui renvoie également au degré de rigidité des trajectoires technologiques, à l’intensité de la « contrainte de sentier » ;

  • les conditions d’appropriabilité, c’est-à-dire la capacité qu’ont les innovateurs à tirer profit de leur innovation par l’existence d’obstacles à la diffusion des connaissances qui la sous-tendent. La protection juridique des droits de propriété intellectuelle constitue bien entendu un élément essentiel des conditions d’appropriabilité, mais on doit également considérer le rôle de la spécificité des compétences (qui réduit leur imitabilité), l’intensité du pouvoir de marché dont bénéficient les firmes…

Par la consultation d’experts et les exploitations des grandes études de prospectives technologiques, on s’attachera en particulier à évaluer l’importance du champ d’opportunité technologique appelé à nourrir l’activité d’innovation dans le secteur, à identifier les principaux goulets d’étranglement technologiques et à mesurer le risque de ruptures lié à des changements importants dans la composition de la base de connaissances sous-tendant les technologies clés du secteur. On tentera également d’anticiper comment est susceptible d’évoluer le dosage entre connaissances codifiées et connaissances tacites.

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La prospective de la demande doit également constituer une priorité de l’analyse. La dynamique de la demande joue un rôle majeur dans l’évolution de l’activité du secteur mais aussi dans celle des modalités de la concurrence par le jeu des préférences et des critères de choix des acheteurs. Il est donc essentiel de réfléchir aux évolutions probables du taux de pénétration, de la composition de la clientèle potentielle, des attributs du produit prioritaires pour les clients, du rôle du prix dans le choix du fournisseur… La prospective de la demande est un exercice de prospective à part entière qui exige une connaissance approfondie des comportements des acheteurs. A défaut de pouvoir y consacrer les moyens nécessaires, l’analyse sera nourrie de l’exploitation de résultats d’études marketing s’il en existe et de la réalisation d’entretiens d’experts (notamment des responsables commerciaux ou du marketing d’entreprises du secteur).

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Chacun de ces points est supposé faire l’objet d’une analyse détaillée dans le cours de l’étude de secteur [16]  Voir Moati [1996, 1997]. [16] . Il s’agit ici d’examiner leurs perspectives d’évolution puis d’analyser la manière dont ces évolutions risquent d’affecter le fonctionnement du secteur.

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Construire des scénarios sur l’évolution des conditions de base n’est qu’une première étape qui doit être prolongée par l’analyse de la manière dont le système sectoriel serait susceptible de réagir à ces différentes éventualités. Cette analyse s’appuie nécessairement sur la mise à nu des rouages du système issu de la réalisation préalable de l’étude de secteur, et elle est sous-tendue par la mobilisation d’éléments d’analyse économique permettant d’asseoir les relations qui seront mises en avant.

3.2 - Les stratégies

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L’analyse « statique » des stratégies des firmes du secteur constitue une des étapes de la réalisation d’une étude de secteur. Ici, l’attention doit être concentrée sur les stratégies d’adaptation, qui ne sont rien d’autre que les stratégies en mouvement. Il s’agit de repérer, au moyen du dépouillement de la presse spécialisée et de la réalisation d’entretiens, les actions stratégiques nouvellement engagées par les firmes du secteur, ou annoncées comme projet à court ou moyen terme. On pourra utilement distinguer les modifications de positionnement stratégique et l’adoption de nouveaux leviers de mise en œuvre du positionnement. Ces stratégies d’adaptation introduisent de la nouveauté dans le secteur et relancent le processus de sélection. Toute nouvelle stratégie peut donc à ce titre est considérée comme « fait porteur d’avenir », en particulier lorsqu’une firme leader en est l’initiatrice. La tâche de l’analyste est d’anticiper les conséquences systémiques des nouveaux comportements stratégiques.

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Comme nous engage à le faire la méthode d’analyse des stratégies d’acteurs issue de la boîte à outils de la prospective, il est utile de s’interroger sur les motivations des stratégies d’adaptation. En effet, le futur n’est écrit nulle part, et les contraintes systémiques préservent toujours un certain degré de liberté aux entreprises qui sont ainsi susceptibles, par leurs actions, de contribuer à la définition de la trajectoire du secteur. Ces actions sont guidées, comme on l’a vu, par les objectifs poursuivis mais aussi par les représentations que les acteurs se forgent de leur environnement et de ses perspectives d’évolution. Il importe donc de tenter de prendre en compte la manière dont les firmes du secteur pensent l’avenir de celui-ci. On ne peut évidemment pas en général procéder à une analyse exhaustive de ce thème, qui impliquerait de réaliser une enquête systématique auprès des responsables de chaque entreprise. Cette approche individuelle peut être réservée aux leaders du secteur, dont les décisions stratégiques sont particulièrement structurantes. Parallèlement, on s’attachera à repérer les éléments des croyances partagées, par l’exploration des vecteurs par lesquels se forment et se diffusent ces croyances : dépouillement au second degré de la presse spécialisée, interview de représentants du secteur, participation à des séminaires et forums spécialisés…Il est important d’insister sur le fait que l’exercice de prospective sectorielle ne peut se limiter à la collecte des visions d’avenir des acteurs, dans la mesure la dynamique effective du secteur résultera d’effets systémiques souvent mal anticipé par les acteurs eux-mêmes.

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Engager une stratégie d’adaptation (ou, a fortiori, déclarer être sur le point de le faire) n’implique pas nécessairement que la mise en œuvre sera totalement effective et qu’elle produira les résultats escomptés. De nombreux obstacles d’ordre cognitif, organisationnel, économique ou financier sont susceptibles de s’opposer à la réussite des stratégies d’adaptation. Seuls les comportements qui seront effectivement mis en œuvre ont une chance d’affecter la dynamique du secteur. Il importe donc de se livrer à une analyse des obstacles au changement afin d’être en mesure de se prononcer sur le degré de vraisemblance des objectifs stratégiques annoncés. La tâche est évidemment redoutable, en particulier lorsqu’elle doit être menée à l’échelle d’un secteur. Ce travail, qui implique une connaissance intime des entreprises concernées, ne peut raisonnablement être mené que pour les leaders du secteur ou des catégories types d’entreprises (les TPE, les entreprises spécialisées sur tel ou tel produit…). Les interviews d’experts peuvent permettre d’accéder rapidement à une connaissance complexe.

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La dernière étape consiste à tenter d’anticiper les conséquences systémiques des nouveaux comportements qui sont supposés émerger effectivement des stratégies d’adaptation. De nouveau, seule une compréhension détaillée de la structure du système sectoriel et de ses modalités de fonctionnement peut permettre à l’analyste de prendre en compte les effets en chaîne susceptibles de suivre la mise en œuvre de ces comportements. L’analyse de ces effets systémiques porte successivement sur :

  • la remise en cause de la hiérarchie de la position concurrentielle des entreprises du secteur (ce qui suppose de bâtir des hypothèses sur la probabilité de réussite des efforts d’adaptation et d’être en mesure d’identifier les concurrents qui risquent de se trouver les plus directement exposés aux conséquences du changement stratégique) ;

  • l’effet direct des stratégies d’adaptation sur les conditions de base. Ceci renvoie en particulier aux situations dans lesquelles les entreprises mettent en œuvre des stratégies de contrôle de leur environnement ;

  • l’effet des stratégies d’adaptation sur le régime de concurrence, qu’il s’agisse d’un effet direct ou d’un effet indirect via l’action sur les conditions de base.

Cette approche des stratégies d’adaptation comporte l’inconvénient de ne pas prendre explicitement en considération les dimensions stratégiques des comportements d’entreprises, au sens d’interactions directes entre les firmes. Cette dimension est essentielle dans les secteurs oligopolistiques où chaque entreprise détermine et fait évoluer ses comportements, non pas seulement par rapport à sa représentation de son environnement sectoriel en général, mais aussi et surtout par rapport aux actions de ses concurrents directs. Cette caractéristique des secteurs oligopolistiques se retrouve, de manière moins flagrante, dans la plupart des secteurs d’activité, souvent à l’échelle des groupes stratégiques ou des différents couples produits-marchés. L’approche évolutionniste tend à négliger cette dimension de la dynamique sectorielle. La boîte à outils de la « nouvelle économie industrielle » peut venir palier cette lacune, même si le maniement des outils qui en sont issus se révèle souvent malaisé.

3.3 - Le régime de concurrence

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En tant qu’agent du mécanisme de sélection, le régime de concurrence joue en quelque sorte le rôle de pompe dans la dynamique sectorielle. En amont, en édictant les facteurs clés de succès, il canalise la définition des stratégies des entreprises. En aval, il sanctionne les comportements des entreprises en fonction de leur adaptation aux caractéristiques de leur environnement sectoriel. En outre, l’intensité de la sélection affecte directement l’évolution des structures et la nature de la trajectoire sectorielle. Ainsi, toutes choses égales par ailleurs, un régime de concurrence très sélectif peut conduire, si les barrières à l’entrée ne sont pas trop hautes, à une dynamique sectorielle alimentée par le renouvellement régulier du tissu d’entreprises. À l’inverse, une faible intensité de la concurrence peut conduire à une plus grande stabilité des structures et à une trajectoire sectorielle conduite par l’adaptation des firmes en place.

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La construction d’hypothèses relatives aux évolutions possibles du régime de concurrence est le sous-produit de l’analyse prospective des conditions de base ou des stratégies d’adaptation. Il s’agit ici de comprendre comment les évolutions possibles des conditions de base et les comportements d’entreprises qui devraient résulter des stratégies d’adaptation engagées sont susceptibles de modifier l’intensité de la pression concurrentielle et d’altérer les modalités de la concurrence.

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L’analyse prospective du régime de concurrence débouche donc sur l’identification d’un petit nombre de sous-scénarios étroitement articulés aux sous-scénarios relatifs aux conditions de base et aux comportements. Des facteurs clés de succès peuvent être associés à chacun de ces sous-scénarios, qui indiquent quelles seraient pour les entreprises les conditions de la prospérité dans chacune des configurations concurrentielles. Il est alors possible d’engager une réflexion sur la capacité supposée des différentes entreprises (ou catégories d’entreprises) du secteur à répondre à ces nouvelles conditions de la concurrence. Par exemple, le renforcement possible de l’intensité de la concurrence par les prix pourrait mettre en difficulté les petites entreprises du secteur. Cette démarche permet d’allonger l’horizon temporel de la prospective. Elle revient à concevoir le schéma général de fonctionnement du secteur présenté plus haut sous une forme dynamique : la configuration actuelle du système sectoriel suscite des stratégies d’adaptation, lesquelles, conjointement à l’évolution exogène des conditions de base, vont altérer le régime de concurrence et ainsi conduire, directement ou indirectement, à la redéfinition du vecteur de performances. Cette nouvelle configuration du secteur va susciter une nouvelle vague de stratégies d’adaptation qui, à son tour, affectera le régime de concurrence, redistribuera les performances… Il va de soi que, en pratique, cette logique de bouclage dynamique ne peut pas être suivie très longtemps…

4 - Les concepts clés

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La section précédente s’est attachée à montrer quelles sont les forces majeures qui gouvernent la dynamique du secteur, et qui doivent constituer les points d’ancrage privilégiés de la réflexion prospective. L’analyse économique en général et l’approche évolutionniste en particulier fournissent un certain nombre de notions ou de concepts clés pour comprendre l’évolution d’un secteur. Ils doivent à ce titre occuper une position privilégiée dans la boîte à outils de l’analyste.

4.1 - La cumulativité

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La cumulativité renvoie à l’idée d’un cheminement contraint par la trajectoire passée, d’une dynamique auto-entretenue. Elle est donc associée aux notions d’irréversibilité et de verrouillage. Une cumulativité plus ou moins marquée est susceptible d’exister au niveau de différents points déterminant la dynamique du système sectoriel.

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Le degré de cumulativité est l’une des dimensions constitutives d’un régime technologique. Dans ce cadre, il indique dans quelle mesure la réussite dans l’activité d’innovation (mais aussi l’orientation des trajectoires technologiques) se trouve dépendante des compétences déjà accumulées. Les modèles évolutionnistes montrent clairement qu’il s’agit d’un facteur conduisant à la concentration des structures du secteur, en donnant une prime aux entreprises les plus innovantes et en pénalisant les nouveaux entrants. Ainsi que le mettent en avant certains modèles du cycle de vie des secteurs [17]  Par exemple, Gort et Klepper [1982], Dosi [1988]. [17] , le degré de cumulativité du régime technologique est susceptible d’évoluer au cours du temps, en particulier en se renforçant au cours des phases de croissance et de maturité.

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L’idée de cumulativité se retrouve, plus généralement, derrière la notion de rendements croissants. Le type de cumulativité qui est considéré dans le cadre de l’étude des régimes technologiques renvoie à la notion plus générale d’effet d’apprentissage, c’est-à-dire à l’idée d’une amélioration au cours du temps (que ce soit en termes d’efficience productive ou d’amélioration des performances du produit), au fur et à mesure de l’accumulation d’expérience. Les effets d’apprentissage affectent les structures du secteur et orientent les stratégies dans la mesure où ils constituent une barrière à l’entrée et où ils encouragent, de la part des entreprises du secteur, des stratégies d’accélération de leur exploitation dans l’espoir d’engager un cercle vertueux de compétitivité. Les effets d’apprentissage peuvent se renforcer au cours du temps, mais l’évolution inverse peut également intervenir, notamment à l’occasion d’une rupture technologique ou de l’apparition d’une nouvelle technique de production (Anderson et Tuschman [1990]).

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Les économies d’échelle constituent un autre type de rendements croissants. Elles impliquent simplement que la grande dimension est associée à des coûts unitaires plus faibles. En agissant sur la définition du niveau de la taille minimale optimale, elles exercent une profonde influence sur les structures du secteur. La recherche de leur exploitation peut également être un important déterminant des comportements, en inspirant notamment des stratégies de croissance externe ou des politiques commerciales visant l’élargissement du marché. Lorsque le prix tient une place importante au sein des modalités de la concurrence, une logique cumulative est alors susceptible d’apparaître en taille et compétitivité : les entreprises les plus grandes, grâce à l’exploitation des économies d’échelle, bénéficient d’un avantage de compétitivité qui favorise leur croissance, laquelle renforce leur avantage concurrentiel… L’importance des économies d’échelle est susceptible d’évoluer au cours du temps et, ainsi, d’affecter la dynamique sectorielle. L’évolution des technologies de production et les changements dans la dimension du marché sont à ce titre des éléments essentiels à étudier et à prendre en compte dans l’analyse prospective.

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Les rendements croissants peuvent être issus d’externalités de réseau. Celles-ci renvoient aux situations dans lesquelles l’augmentation du nombre de clients accroît pour chacun l’utilité de la consommation des produits du secteur [18]  Arthur [1989], Foray [1989]. [18] . Ces externalités de réseau peuvent être directes, comme dans le cas classique du téléphone (l’utilité du téléphone est une fonction croissante de la proportion de la population qui en est équipée), ou indirectes lorsque le développement du marché favorise celui de marchés connexes permettant l’enrichissement de l’offre de biens et services complémentaires (par exemple, l’offre de services et de contenus accessibles depuis le téléphone portable). Ces externalités de réseau sont à l’origine d’une cumulativité vertueuse du développement du marché : plus le marché se développe, plus il attire de nouveaux acheteurs ou suscite une élévation de la dépense moyenne… Cela implique aussi que la dynamique du marché peut dépendre du développement de l’offre de produits complémentaires, issus d’autres secteurs d’activité. Les externalités de réseau jouent également un rôle majeur dans le régime de concurrence et les stratégies d’entreprises, lorsque ces externalités de réseau se combinent avec des problématiques de standard [19]  Shapiro et Varian [1999]. [19] . En effet, lorsque plusieurs variantes non compatibles du même produit ou du même service s’affrontent sur le marché (ce qui est typiquement le cas dans les premières phases du cycle de vie des secteurs), pour chaque firme, l’enjeu stratégique associé à la capacité d’imposer sa variante comme standard, d’en faire le « design dominant » [20]  Abernathy et Utterback [1975]. [20] , est considérable, car c’est souvent la clé de l’établissement d’une position dominante pour plusieurs années. On observe alors souvent une très forte agressivité stratégique des entreprises qui privilégient la conquête de parts de marché à la rentabilité. Cette situation peut cependant, très rapidement, céder la place à des comportements sensiblement moins concurrentiels, une fois la guerre des standards terminée. Il est donc essentiel d’identifier à quel stade de la guerre des standards se trouve le secteur, et de bâtir des scénarios concernant son issue. La théorie économique et les travaux des historiens des techniques nous invitent ici à beaucoup de prudence, dans la mesure où l’émergence d’un standard n’est pas toujours le fait de sa supériorité technique, mais résulte d’une séquence spécifique de « petits événements », pouvant paraître insignifiants au moment où ils se produisent, qui déclenchent des facteurs cumulatifs aux conséquences systémiques majeures et difficilement réversibles.

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Le caractère auto-entretenu des dynamiques sous-tendues par le jeu de la cumulativité confère aux trajectoires (tout du moins une fois qu’elles sont amorcées) un caractère relativement prévisible, de nature à faciliter l’analyse prospective. Il convient cependant de garder à l’esprit l’existence de limites au jeu des facteurs cumulatifs. En premier lieu, nous venons de voir que l’existence de rendements croissants de toutes sortes constitue une source essentielle de cumulativité. Or, au-delà d’un certain seuil, il est fréquent que des rendements croissants deviennent décroissants. Par exemple, concernant les externalités de réseau, au-delà d’un certain seuil, la poursuite de l’accroissement du nombre des acheteurs/utilisateurs peut générer des facteurs de désutilité (congestion, banalisation…). La poursuite de l’exploitation des économies d’échelle peut exiger une certaine standardisation du produit, une simplification de sa conception… susceptibles de nuire à la qualité de l’ajustement qualitatif de l’offre à la demande. Les situations d’épuisement des rendements croissants peuvent autoriser la réintroduction d’une certaine diversité à l’intérieur du secteur, par exemple en suscitant la segmentation du marché et l’apparition de nouvelles catégories de consommateurs non satisfaits par les caractéristiques de l’offre. Un processus de spéciation peut naître de ce genre de configuration [21]  Levinthal [1998]. [21] .

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Les limites à la cumulativité peuvent également naître de réactions à des situations de verrouillage résultant de dynamiques cumulatives. Par exemple, l’existence d’externalités de réseau tend à verrouiller le système autour de la variante sortie victorieuse de la guerre des standards. Le système d’exploitation Windows et le standard vidéo VHS constituent des illustrations classiques de ce phénomène. Le seul moyen de sortir de cette situation de verrouillage est souvent la rupture, c’est-à-dire une approche très différente de la technologie ou du marché, qui apporte un bénéfice suffisamment important aux acheteurs pour qu’ils acceptent de renoncer aux bénéfices des externalités associées au standard. Le passage du VHS au DVD illustre ce phénomène (ainsi, peut-être, que celui de Windows à Linux). Ces ruptures, qui sont souvent suscitées par de nouveaux entrants, peuvent être à l’origine d’une profonde restructuration du secteur et le point de départ d’une nouvelle trajectoire. De manière générale, l’impact d’une rupture sera d’autant plus profond que celle-ci est competence-destroying (c’est-à-dire qu’elle anéantit le bénéfice des effets d’apprentissage) et qu’elle redéfinit la configuration des actifs complémentaires [22]  Anderson et Tuschman [1990]. [22] .

4.2 - Les processus de diffusion

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On entend par processus de diffusion l’ensemble des mécanismes par lesquels l’attribut d’un acteur (ou d’une catégorie d’acteurs) se propage auprès d’autres acteurs. Le fonctionnement courant d’un secteur comporte de nombreux processus de diffusion. Au niveau des entreprises, évoquons la diffusion d’un nouvel équipement productif ou d’un nouveau procédé de fabrication, un savoir-faire ou une compétence spécifique, une nouvelle pratique organisationnelle, une croyance relative à l’évolution du marché… Au niveau des acheteurs, l’évaluation des fonctionnalités réelles des produits, la connaissance de la dispersion des prix, la réputation des offreurs, le savoir-faire dans l’utilisation du produit… Au niveau des entrants potentiels, les technologies de produits et de procédés propres au secteur, la connaissance des usages commerciaux, celle des spécificités réglementaires…

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Les mécanismes par lesquels s’opèrent les processus de diffusion sont multiples. Par exemple, la diffusion de la technologie développée par une entreprise du secteur auprès de ses concurrents peut résulter d’une stratégie délibérée de cession de licences (notamment dans l’espoir de promouvoir son standard). Elle résulte souvent de tentatives d’imitation, nourries par des procédés aussi variés que le reverse engineering, le détournement de brevets, le débauchage de membres du personnel de l’entreprise à l’origine de la technologie, la lecture de la presse spécialisée, la fréquentation des salons et colloques, l’espionnage industriel… La diffusion d’un nouveau produit auprès de sa clientèle potentielle fait intervenir des mécanismes de diffusion d’information fondés sur les relations interpersonnelles dans le cadre de réseaux sociaux, de l’effort d’information de la part des offreurs, de l’intermédiation d’acteurs marchands ou non marchands (distributeurs, presse spécialisée, associations de consommateurs, clubs d’utilisateurs…).

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La vitesse à laquelle s’opèrent les processus de diffusion joue un rôle important dans la définition des trajectoires sectorielles. De manière générale, une diffusion des éléments de la base de connaissances qui serait à la fois large, rapide et peu coûteuse est de nature à interdire la construction d’avantages concurrentiels durables. L’hétérogénéité intra-sectorielle est alors faible et la concurrence intense. À la limite, toutes choses égales par ailleurs, la diffusion parfaite conduit à se rapprocher du modèle de la concurrence pure et parfaite. A contrario, l’imperfection des processus de diffusion crée des frictions dans le jeu du marché, ralentit les processus d’ajustement, confère du pouvoir de marché aux acteurs qui bénéficient d’un accès privilégié à une information ou à une connaissance stratégique.

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Les caractéristiques des processus de diffusion n’ont aucune raison d’être homogènes à l’échelle d’un secteur. Par exemple, un nouveau produit peut se diffuser très rapidement parmi les utilisateurs, alors que les compétences sous-jacentes demeurent pendant longtemps le monopole de l’entreprise qui en est à l’origine. De même, la nature des processus de diffusion est susceptible d’évoluer au cours du temps, en fonction de l’évolution des capacités des acteurs, du cadre institutionnel et technologique qui encadre les processus de circulation de l’information. Par exemple, l’irruption d’Internet comme nouveau circuit de distribution sur un certain nombre de marchés s’est traduite par un très important gain de fluidité de l’information relative à la dispersion des prix des produits homogènes, dont on a pu craindre un renforcement sensible de la concurrence par les prix.

4.3 - L’apprentissage

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Par apprentissage, on entend l’ensemble des processus par lesquels les acteurs apprennent. L’apprentissage constitue donc une des clés des stratégies d’adaptation et, plus fondamentalement, de l’introduction de la nouveauté dans le fonctionnement du secteur. On peut schématiquement distinguer deux grandes catégories d’apprentissage (qui, en réalité, sont étroitement imbriquées). La première concerne la connaissance qu’un acteur acquiert de son environnement. La seconde renvoie au développement de ses savoir-faire et capacités. L’analyse des modalités empruntées par ces processus d’apprentissage ne doit pas se limiter aux firmes du secteur, mais doit, dans l’idéal, englober les clients, les fournisseurs et les entrants potentiels.

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L’idée même de l’existence de processus d’apprentissage des caractéristiques de l’environnement suppose de se départir des hypothèses restrictives des modèles de base de la théorie économique, pour intégrer la complexité des processus cognitifs associés à une rationalité limitée, au caractère le plus souvent collectif des acteurs considérés (organisations) et au caractère complexe et évolutif de l’environnement dans lequel évoluent les acteurs, source à la fois d’information imparfaite et d’incertitude.

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La manière dont les firmes du secteur acquièrent la connaissance de leur environnement technologique, des attentes des acheteurs et, plus généralement, du régime de concurrence, constitue l’une des clés de l’anticipation du spectre des stratégies futures possibles, par son importance dans l’évolution de la composition de l’ensemble des comportements souhaitables défini par chaque entreprise. Une fois de plus, il est très difficile, dans le cadre d’une étude de secteur, d’explorer cette thématique de manière précise, entreprise par entreprise. Deux thèmes généraux peuvent cependant être examinés de manière raisonnable. Le premier concerne l’identification des représentations ou croyances collectives, largement partagées par les firmes du secteur et qui conduit à une certaine homogénéité des « visions du monde » qui resserre quelque peu l’ouverture des comportements futurs possibles. Ces croyances collectives peuvent trouver leur fondement dans la proximité des profils des dirigeants des entreprises, un jeu concurrentiel dans lequel le leader sert de point focal aux autres firmes du secteur, une culture sectorielle largement partagée composée d’histoires de succès ou d’échecs devenues mythiques, l’existence de supports institutionnels tels que les syndicats professionnels, la presse spécialisée, les consultants en vogue… qui diffusent et légitiment une certaine vision du monde. Barnett et al. [2003] ont illustré l’importance du rôle des croyances collectives pour les trajectoires sectorielles, par l’exemple de la fameuse « loi » de Moore, qui a joué comme une « prophétie auto-réalisatrice » en canalisant les comportements de différentes catégories d’acteurs (concepteurs de logiciels, fabricants de disques durs…). Les auteurs évolutionnistes insistent d’ailleurs sur la composante sociologique des paradigmes technologiques, qui renvoie à une communauté d’acteurs en interaction. L’émergence de croyances collectives renvoie donc à la problématique de la diffusion, mais invite à s’interroger sur les mécanismes cognitifs qui conditionnent la manière subjective dont chaque acteur intègre des inputs informationnels extérieurs dans ses propres cadres de pensée. Le deuxième thème (qui est d’ailleurs lié au premier) correspond au degré de rigidité des présentations de leur environnement par les firmes en place. Plus le cadre cognitif grâce auquel les entreprises appréhendent et interprètent leur environnement est rigide, plus la trajectoire de leurs comportements risque d’être régulière. Simultanément, cette rigidité est de nature à ralentir la capacité de réaction des entreprises à l’occurrence de rupture dans leur environnement sectoriel.

66

Les conditions d’apprentissage des caractéristiques de l’environnement renvoient à un grand nombre de déterminants. On peut cependant supposer qu’elles sont susceptibles d’évoluer parallèlement à des variables sectorielles clés. Par exemple, dans les premiers temps du cycle de vie d’un secteur, les acteurs sont en phase de construction des représentations de leur environnement. Ceci contribue à expliquer l’importante diversité qui règne alors au sein du secteur. L’information livrée à chacun par la séquence des succès et des échecs à l’échelle du secteur contribue à la formation des représentations (notamment pour ce qui concerne les opportunités technologiques ou la demande des clients), parallèlement aux facteurs internes liés à la spécificité des capacités qui se développent au sein de chaque entreprise. Ainsi, la prospective sectorielle dans le cas d’un secteur jeune doit s’attacher à bâtir des scénarios relatifs aux systèmes de représentation dominants qui sont susceptibles d’émerger et qui sont appelés à canaliser les comportements futurs.

67

Les conditions d’apprentissage de nouvelles compétences jouent un rôle déterminant dans l’évolution de l’ensemble des comportements réalisables. Elles dépendent à la fois des spécificités du régime technologique et des caractéristiques organisationnelles des entreprises. Les capacités d’apprentissage d’une entreprise dépendent pour partie de ses choix organisationnels. En simplifiant, certaines formes d’organisation sont performantes pour maximiser l’efficacité dans une configuration donnée, alors que d’autres favorisent le passage d’une configuration à une autre. Cette opposition renvoie à la dichotomie proposée par Levinthal et March [1993] entre les logiques d’exploitation et les logiques d’exploration, où à celle de Miles et Snow [1978] opposant les « prospecteurs » aux « défenseurs ». D’autres auteurs ont souligné les différences dans les processus d’apprentissage des entreprises « généralistes » et des entreprises « spécialistes ». Les caractéristiques de la capacité d’apprentissage des entreprises qui ont le plus d’influence sur la dynamique du secteur sont celles qui déterminent la vitesse des apprentissages et la largeur du spectre sur lequel ils opèrent. L’apprentissage rapide de compétences très diversifiées est le gage d’une adaptation facile des entreprises aux évolutions de leur environnement sectoriel, et donc d’une relative stabilité des structures. A l’inverse, une faible capacité d’apprentissage ou un apprentissage très contraint par l’inertie des compétences rendent les entreprises très vulnérables aux changements radicaux de leur environnement. Au-delà des considérations générales, l’analyse prospective gagne beaucoup à appréhender l’hétérogénéité intra-sectorielle sur ces points, à distinguer les entreprises du secteur selon leur position supposée par rapport à ces deux dimensions clés des processus d’apprentissage. Ceci suppose un minimum de connaissances relatives aux choix organisationnels des entreprises, que l’analyse des stratégies menée au cours de l’étude de secteur est supposée avoir permis d’acquérir.

4.4 - Les barrières à l’entrée

68

Les barrières à l’entrée déterminent la plus ou moins grande facilité avec laquelle de nouvelles firmes peuvent intégrer le secteur. Composante essentielle de l’analyse de secteur, les barrières à l’entrée sont l’un des principaux déterminants des structures et de l’intensité de la concurrence. Elles sont en outre, avec les apprentissages réalisés par les firmes en place, une source majeure d’introduction de nouveauté dans le secteur. La hauteur et la nature des barrières à l’entrée sont susceptibles d’évoluer au cours du temps et, ainsi, d’être des agents moteurs de la dynamique sectorielle. La manière dont risquent d’évoluer les variables déterminant les barrières à l’entrée doit donc impérativement être prise en compte au cours de l’exercice de prospective sectorielle. Les thèmes identifiés plus haut conduisent naturellement à s’interroger sur l’évolution des barrières à l’entrée. Le lien entre les différents facteurs de cumulativité et la facilité d’entrée paraît suffisamment direct pour qu’il soit nécessaire d’y revenir. La dynamique des conditions de base peut conduire à un renforcement ou à un abaissement des barrières à l’entrée. Outre les aspects réglementaires conditionnant l’accès au secteur (notamment pour les firmes étrangères), on prendra ici en considération l’évolution du degré de fragmentation de la demande qui peut conduire à la création de marchés de niche pour des nouveaux entrants, à la variation du niveau de la taille minimale optimale consécutivement à la dynamique des techniques de production, aux caractéristiques de la base de connaissances… Les barrières à l’entrée d’un secteur peuvent se trouver soudainement anéanties par l’occurrence d’une rupture technologique menant à une redéfinition radicale de la base de connaissances. Notons d’ailleurs que les ruptures sont quelquefois suscitées par de nouveaux entrants.

69

Les barrières à l’entrée sont également susceptibles de se trouver affectées par les stratégies d’adaptation engagées par les firmes du secteur, notamment de la part des leaders à la recherche d’une consolidation de leur position concurrentielle.

Conclusion

70

Cet article n’avait pas la prétention de révolutionner la méthodologie prospective. Au cours des dernières décennies, les méthodologies à la disposition du prospectiviste se sont multipliées et perfectionnées ; elles ont pu, à de nombreuses reprises, apporter la preuve de leur utilité et de leur pertinence. Notre propos était de contribuer à faciliter la mise en œuvre d’une démarche prospective dans le cadre d’une étude sectorielle. Pour cela, deux objectifs ont été poursuivis.

71

Le premier a consisté à renforcer le soubassement théorique des phases d’initialisation de la méthodologie prospective, à savoir l’identification des variables pertinentes et l’analyse de leurs interrelations. Le resserrement de l’exercice de prospective sur une seule catégorie d’objet – un secteur d’activité – autorise la recherche de repères analytiques approfondis parce que plus spécifiques à l’objet. Notre parti pris a été d’interroger la théorie économique (et en particulier sa branche évolutionniste) sur ce qu’elle a à nous apprendre sur les mécanismes qui gouvernent la dynamique des secteurs. Un certain nombre de notions clés émergent de cette interrogation, qui doivent constituer l’appareillage analytique de base du prospectiviste sectoriel. En outre, un petit nombre de points nodaux autour desquels la réflexion prospective doit s’articuler ont été identifiés (les conditions de base, les stratégies d’adaptation et le régime de concurrence).

72

Le second objectif était de faciliter la mise en œuvre d’une méthodologie prospective « allégée », adaptée aux contraintes de moyens qui pèsent généralement sur les conditions de réalisation d’une prospective sectorielle. Le recours aux méthodes formelles de la prospective constitue incontestablement un moyen de s’assurer d’un cheminement rigoureux de la pensée, et permet bien souvent de faire jaillir des dimensions a priori peu visibles de la dynamique des systèmes étudiés. Leur mise en œuvre est cependant lourde et coûteuse. Il convient donc de bâtir un cadre de pensée qui autorise à bâtir des scénarios d’évolution du secteur étudié, sans devoir obligatoirement passer par chacune des étapes des méthodes prospectives courantes, et sans tomber dans l’écueil qui consiste à construire un discours à visée prospective, qui repose sur l’opinion de l’analyste (ou celle que lui aura livré son travail d’étude documentaire ou d’interviews d’experts) plus que une analyse rigoureusement menée sur la base de fondements théoriques explicites.

73

Nous sommes loin d’avoir fourni ici une méthodologie « clé en main ». Le travail exploratoire auquel nous nous sommes livrés devra être poursuivi en vue de spécifier de manière beaucoup plus précise la manière dont doivent être mises en œuvre les différentes recommandations générales qui ont été formulées. Il reste également à approfondir la réflexion sur la manière dont il convient d’articuler des repères analytiques proposés ici aux méthodes prospectives opérationnelles.

74

La principale conclusion qui doit être retenue de ce travail est qu’une prospective sectorielle pertinente ne peut naître que d’une connaissance approfondie des rouages du fonctionnement du secteur étudié. En conséquence, la prospective sectorielle ne peut être menée qu’au terme d’une étude de secteur rigoureuse. Une étude de secteur menée de manière rigoureuse donne à l’analyste correctement formé les moyens de bâtir une représentation stylisée reposant sur les mécanismes majeurs gouvernant le fonctionnement du secteur.

75

Quelle que soit la sophistication des méthodes employées et la rigueur du cadre théorique sous-jacent, la prospective sectorielle demeure un exercice difficile qui laisse la part belle à la subjectivité et au talent du prospectiviste. Et comme l’écrit si justement M. Godet, « le talent du prospectiviste dépend aussi de dons naturels comme l’intuition et le bon sens [23]  Godet [2001a, p. 119]. [23]  ».


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Notes

[1]

Car, en effet, si la prospective s’est dotée au cours du temps de méthodes relativement formelles, si elle cherche à capitaliser les acquis des différentes disciplines scientifiques pour la compréhension de la dynamique des systèmes, et si elle emprunte certains caractères à la démarche scientifique (rationalité, logique, analyse des faits…), de l’aveu même de l’un de ses praticiens, « elle tire en partie sa valeur et son utilité de la capacité rhétorique de ses auteurs. Il s’agit donc d’une discipline hybride, à mi-chemin entre la science et le jeu d’influence, entre l’analyse théorique et la préparation concrète de la prise de décision » (Hatem [1993, p. 231]).

[2]

R. Nelson, lui-même, estime que « à la lumière des recherches récentes, il semble maintenant possible de constituer une approche théorique appréciative relativement cohérente du développement économique au niveau sectoriel (ou au moins si l’on se borne aux secteurs industriels). Il semble en effet possible de raconter la croissance et le développement d’un secteur industriel, de sa naissance à sa maturité, et peut-être à sa mort, d’une manière qui semble adaptée à beaucoup de cas (mais pas tous) et qui puisse servir de cible à la formalisation » (Nelson [1994, p. 49]).

[3]

« Il ne faut pas oublier l’essentiel : tout dépend de la qualité de l’information de départ ! » (Godet [2001b, p. 166].)

[4]

Hatem [1993, p. 298-299].

[5]

Moati [2001].

[6]

Lesourne [2001, p. 100].

[7]

Godet [2001b, p. 149].

[8]

Roubelat [1993a, p. 263].

[9]

Nous emploierons ici le terme de secteur dans son sens général d’industrie ou de marché.

[10]

Nous emploierons ici le terme de secteur dans son sens général d’industrie ou de marché.

[11]

Une version antérieure de ce graphique a déjà été présentée dans Moati [1999b].

[12]

Penrose [1959], Prahalad et Hamel [1990], Teece, Pisano et Shuen [2001], Durand [2000]…

[13]

Cyert et March [1963], Levitt et March [1988].

[14]

Moati [2002].

[15]

Winter [1984], Dosi et Orsenigo [1988], Malerba et Orsenigo [1997].

[16]

Voir Moati [1996, 1997].

[17]

Par exemple, Gort et Klepper [1982], Dosi [1988].

[18]

Arthur [1989], Foray [1989].

[19]

Shapiro et Varian [1999].

[20]

Abernathy et Utterback [1975].

[21]

Levinthal [1998].

[22]

Anderson et Tuschman [1990].

[23]

Godet [2001a, p. 119].

Résumé

Français

Cet article vise à préciser les fondements d’une analyse prospective des secteurs d’activité à partir des apports de la théorie économique évolutionniste. L’objectif est de renforcer le sous-bassement théorique des méthodes prospectives usuelles et de déboucher sur une pratique compatible avec les contraintes de moyens qui s’imposent souvent lors d’un exercice de prospective sectorielle. Une représentation stylisée de la dynamique sectorielle est proposée. On en déduit les grandes étapes de la réflexion prospective et les concepts clés pour sa mise en œuvre.

English

The aim of the paper is to clarify the basis for a prospective analysis of industries from the contributions of the evolutionary theory in economics. The objective is to strengthen the theoretical basis of usual foresight methodologies in order to lead to practices consistent with the constraints of resources often needed during an exercise of industry outlook. A stylized representation of the dynamic of an industry is proposed. Hence the major phases of foresight exercise and the key concepts to its implementation.

Plan de l'article

  1. Limites et difficultés d’application des méthodes prospectives à l’analyse sectorielle
    1. Les difficultés d’ordre méthodologique
    2. Les difficultés pratiques de mise en œuvre
  2. Quelques repères méthodologiques issus de la théorie évolutionniste pour la prospective sectorielle
    1. Rappel de la démarche évolutionniste et de ses concepts clés
    2. Un cadre général pour appréhender le système sectoriel
  3. Les points focaux de la dynamique sectorielle
    1. Les conditions de base
    2. Les stratégies
    3. Le régime de concurrence
  4. Les concepts clés
    1. La cumulativité
    2. Les processus de diffusion
    3. L’apprentissage
    4. Les barrières à l’entrée
  5. Conclusion

Pour citer cet article

Moati Philippe, « La prospective sectorielle : les apports de l'approche évolutionniste », Management & Avenir 3/ 2008 (n° 17), p. 205-233
URL : www.cairn.info/revue-management-et-avenir-2008-3-page-205.htm.
DOI : 10.3917/mav.017.0205


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