Management & Avenir 2010/8
Management & Avenir
2010/8 (n° 38)
308 pages
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DOI 10.3917/mav.038.0006
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AuteurLuc Boyer du même auteur

Directeur de Publication

Les recherches en gestion s’impliquent avec une rapidité remarquable dans le secteur sanitaire et social et plus spécifiquement dans « la santé ». Le nombre d’articles qui nous sont soumis, les mémoires ou thèses qui lui sont consacrés, les colloques qui sont organisés sont en forte croissance. Certes ce thème n’est pas nouveau mais ce qui l’est plus, c’est non seulement son ampleur, sa dynamique mais les divers éclairages qui lui sont apportés. Depuis l’origine de l’humanité, la santé - toujours perçue de façon négative : est en bonne santé, celui qui est n’est pas malade - a fait l’objet d’une focalisation, voire d’une sacralisation.

2 Dans les religions monothéistes (mais déjà bien avant) la vie est perçue comme un don de Dieu et tout doit être fait pour la conserver. Remarquons que le rôle des femmes et des hommes va se trouver différent par rapport à la santé : celui de la femme qui engendre la vie devra se focaliser sur le maintien de la vie (ou en vie) tandis que celui de l’homme sera beaucoup plus d’éloigner les menaces (la maladie étant considérée comme une intrusion néfaste dans un corps sain). Certains pourront se demander si la féminisation actuelle du corps des infirmières, par exemple, n’hérite pas en partie quelque part de cette très ancienne approche (et inversement pour les docteurs). Chacun se souvient de l’importance de l’Ecole de Cos (Vème siècle avant Jésus Christ) et de son médecin le plus connu, Hippocrate, qui s’intéresse aux symptômes plus qu’au diagnostic fixant les règles d’éthique (72 livres) et imposant la prestation du Serment.

3 Il n’est pas dans nos intentions - nous n’en aurions ni les moyens ni la légitimité ni tout simplement la place - de nous livrer à une histoire de la santé, mais avant de nous intéresser plus particulièrement à l’évolution française, de rappeler l’apport des Ecoles arabes, aux environs du Xème avec des découvertes spectaculaires en chirurgie, physiologie, ophtalmologie… Quel est le carabin qui n’a pas parcouru, ne serait-ce qu’une fois le « Canon » d’Avicenne qui resta pendant des siècles l’ouvrage médical de référence.

4 Les 6ème et 7ème siècle voient se développer, en France (mais aussi un peu partout dans le monde) des maisons spécialisées : la maison de Dieu ou Hôtel-Dieu ; la plus ancienne est celle de Lyon (540 AJC) et la plus importante sera un siècle plus tard l’Hôtel Dieu de Paris. L’idée est d’accueillir et soigner les miséreux (ceux qui n‘ont pas la force de mendier) grâce, entre autres, à ceux qu’on appellera plus tard les infirmiers (ceux qui soignent les infirmes). Les femmes qui se consacrent à ce travail de Charité (Saint Vincent de Paul les nommera beaucoup plus tard les filles de la charité, auxiliaires des Dames de la Charité, ou les Augustines) sont de bonne famille, robustes et œuvrent évidemment de façon bénévole.

5 L’Hôtel-Dieu d’Angers, celui de Caen, les Hospices de Beaune ont parmi tant d’autres, sous l’autorité de l’Evêque, marqué le Moyen-âge. Pendant mille ans, avec des évolutions notables : remplacement progressif des religieuses par des laïques, parfois spécialisation des établissements comme l’Institution des Filles-Dieu (anciennes prostituées), l’hospice des Quinze-Vingt pour les aveugles ou de façon plus modeste les petits établissements très nombreux de quelques lits dans des endroits dangereux (cols, bacs, ponts…). Ajoutons qu’il est sans doute intéressant de constater que cette évolution de la gestion de la santé (dans les établissements) va de pair avec l’évolution de l’architecture, plus précisément celle de l’art gothique. Ainsi s’est mis en place ce qui allait déboucher aux 19ème et 20ème siècles sur les attitudes, comportements, techniques prédictives, prospectives, ensemble de méthodes dont l’objectif essentiel était l’absence de maladie (toujours ce coté négatif de la santé). Eviter le mal et lorsqu’il survient (de l’extérieur) tout mettre en œuvre pour l’éliminer. L’élimination reste le maître mot depuis la nuit des temps d’une bonne « médecine » préventive. La publicité pour les eaux minérales, ne fait que s’appuyer, en termes de marketing, sur ce principe d’épurement, d’évacuation des déchets, rappelant ces potions ou saignées du temps jadis. Les temps contemporains changent progressivement toutes les donnes, sur pratiquement tous les plans. A défaut de les aborder tous, efforçons-nous d’en éclairer certains aspects.

6 Le premier - et pas des moindres - est dans un premier temps (la révolution de 89) la sécularisation de la santé et dans un deuxième temps ce qui peut apparaître comme une (re) sacralisation de la santé. La santé pendant un très long temps a été gérée (si l’on peut dire) de façon dichotomique : ceux qui en en avaient les moyens achetaient leur « santé » et les plus miséreux étaient pris en compte sur l’autel de la Charité. La santé est progressivement devenue un bien primaire, c’est à dire un bien totalement nécessaire, obligatoire, devant être pris en compte par la Société (l’Etat), au même titre que l’eau, l’éducation ou la protection des biens et des personnes.

7 Sous la très forte pression de changements techniques, technologiques, comportementaux, économiques, de statuts du personnel… les équilibres précaires antérieurs se trouvent fortement fragilisés. C’est à ce niveau que peuvent intervenir les études et recherches pour nous aider à imaginer les scénarios éventuels et nous procurer des aides à la décision. Les problèmes sont considérables et d’une extrême variété : santé, bien-être ou beauté. Mais où commence l’un; où finit l’autre? Différents facteurs rentrent probablement en jeu : question de confort et parfois de mode (le degré de perfection apporté aux soins des dents, de l’ouïe, de la correction de la vue, des massages versus un entretien individuel, surpoids…), logique financière et logique de l’usager, spécialisation et rationalisation, jeux des acteurs et territoires, qualité de vie au travail, stress et productivité, gestion de l’handicap, gestion des seniors au travail, audit des conditions de travail et santé, gestion de la fin de vie, politique publique et innovation, démographie, mutation et développement durable, gouvernance du système hospitalier (qui représente la majorité des dépenses), intégration des nouvelles technologies, capacité à supporter une croissance de 4% des coûts de santé par an comme c’est le cas depuis 30 ans… Avec le recul nécessaire et l’objectivité indispensable, les recherches actuelles sont précieuses : d’abord pour rendre toute la rigueur nécessaire au débat et pour ouvrir sur des développements nouveaux. Nous nous contenterons d’illustrer cette vision par deux exemples.

8 Il est largement admis par les media (avons-nous le droit d’émettre des réserves sur le Dieu Media ?) que le déficit santé - je ne parle que de la santé et en aucun cas des retraites - est dû à la démographie (allongement de la durée de la vie). Comme je l’imagine, beaucoup d’entre vous le savent par les résultats des dernières recherches, l’impact du vieillissement n’intervient que pour 10% dans l’accroissement du coût de la santé (les nouvelles générations consommant beaucoup plus de « santé » que les anciennes).

9 La deuxième illustration est beaucoup plus structurelle : les progrès médicaux (scientifiques et technologiques), la mise en place de régimes de protection sociale (solidarité), l’augmentation du niveau de vie, du développement économique et social pourraient modifier en profondeur le contenu et l’existence des métiers actuels des professionnels de la santé, en particulier celui des 500 000 infirmières diplômés. Le métier d’infirmière est en train d’éclater sous nos yeux : dans certains cas, il s’agira de renforcer fortement les compétences existantes mais dans d’autres cas les compétences existantes pourront devenir obsolètes avec de nouvelles relations dans le travail : on pourra dire alors que nous avons affaire à un nouveau métier. A la logique de qualification viendra s’ajouter la logique de compétences.

10 Le champ des recherches est immense : nombreux sont ceux qui s’y engagent déjà.

11 Quelques références utilisées dans cet éditorial :

12 Le Bras H. (1999) Vie et mort de la population mondiale, Le Pommier, Paris.

13 Vigarello G. (1999) Histoire des pratiques de santé, Seuil, Paris.

14 in Encyclopédie Universalis (2010): Bridgmann R.F. Hôpital; Chauvenet A. Filles-Dieu; Lobbet G. Hotel-Dieu.

15 Carpentier S., Bachelard O., Peretti J.M. (2010) Audit social et qualité de vie au travail, Revue Management et Avenir, N°38, p 14-18

16 Grenier C. Guitton-Philippe S. (2010) Politiques publiques et innovation : proposition d’un modèle d’agir de l’innovation dans le champ sanitaire et social, Revue Management et Avenir, N° 35, p 194-209.

17 Tissioui M. (2010) La dynamique de processus de structuration des métiers ; cas des métiers des soins médicaux, working paper de sa thèse en préparation, Caen.

 
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POUR CITER CET ARTICLE

Luc Boyer « Editorial », Management & Avenir 8/2010 (n° 38), p. 6-8.
URL :
www.cairn.info/revue-management-et-avenir-2010-8-page-6.htm.
DOI : 10.3917/mav.038.0006.