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AuteurEric Ketelaar du même auteur
Professeur d’archivistique à l’Université d’Amsterdam (Pays-Bas).« Les documents d’archives sont pourtant, une conception, toujours virtuelle, qui consiste en l’objet physique et ses relations, liens et information contextuelle, définis aussi bien par les processus appliqués à leur gestion que par l’objet physique lui-même[1][1] Barbara Reed, « Records », in Sue McKemmish,...
suite. »
Les « archiveurs »
2 Les archives ne parlent pas tout seules : elles reflètent les intérêts, les espoirs et les craintes de l’utilisateur. Ce que l’utilisateur tire des archives relève de sa propre responsabilité (Menne-Haritz, 2001). Il a le pouvoir de construire comme il l’entend ce qu’il trouve dans des documents d’archives déjà construits par son propre concepteur à sa manière. C’est pourquoi les archives ne se ferment jamais, elles ne sont jamais complètes : chaque individu, chaque génération peut avoir sa propre interprétation des archives, a le droit de ré-inventer et de re-construire sa vision du passé. Ce droit s’oppose à ce que Wolfgang Ernst, dans ce colloque, a appelé « le veto du document ». Ainsi que Derrida l’affirme, « je peux interroger, contredire, attaquer ou simplement déconstruire une logique du texte venu avant moi, devant moi, mais je ne peux ni ne dois le changer » (Derrida, 2001, 374). Cela veut dire que chaque génération a le droit d’écrire sa propre histoire. Nous n’admettons plus que l’on réarrange les faits selon sa propre optique ; nous n’admettons pas le droit de toucher au fait réel lui-même (Arendt, 1954, 238-239).
3 Parfois pourtant, il faut corriger les faits. On peut exercer le droit de réponse et mettre en doute la validité de données personnelles (dans les fichiers de l’État, de médecins, etc.). Le droit de corriger est reconnu dans la législation concernant la protection de données de tous les pays de l’Union européenne. Mais même si l’information contenue dans les archives est correcte, il faut permettre qu’ils soient revus, commentés et enrichis. Ainsi que l’affirme Verne Harris (Harris, 2000, 86-88), l’intervention « archivale » est liée à la narration. À chaque phase de sa trajectoire, un « archiveur » raconte une histoire en activant le document. Nous devons documenter ces histoires. D’abord, pour responsabiliser tous les « archiveurs », comme le prescrit le code de déontologie des archivistes[2][2] Disponible au www. ica. org. Paragraphe 5 : « Les...
suite. Mais aussi pour reconstruire l’itinéraire des documents de leur création à leur dépôt aux archives et rétablir la lien entre « la réalité des documents aux mains de leur créateur et ces mêmes documents dans une institution archivistique[3][3] Laura Millar, Creating a National Information System...
suite ». Qui a créé le document, quand, pourquoi et comment ? Où était-il conservé, dans un coffre ou dans la chambre à coucher ? Qui a utilisé le document pour la première, deuxième, nième fois et quand, pourquoi, comment ? Qui en a déterminé la valeur, quand, pourquoi, comment ? Et ainsi de suite. Toutes ces histoires constituent la généalogie du document, une généalogie plus dynamique et plus effective que la seule histoire du créateur.
Les archives
4 Qu’est-ce que les archives ? Là où la plupart des archivistes anglais et français emploient le mot « archives » au pluriel, les scientifiques (en dehors de la profession des archivistes), se sont mis à employer le singulier : l’archive. Pour la plupart des anthropologues, sociologues, philosophes, théoriciens de la culture et de la littérature, l’archive est l’archive foucaldienne : « le système général de la formation et de la transformation des énoncés » (Foucault, 2002, 171). Dans la terminologie des archivistes en français, allemand et néerlandais, le terme les archives (pl.), das Archiv, het archief (sing.) est employé aussi bien pour l’institution que pour le bâtiment où les archives sont conservées. Ceci correspond à l’origine du mot « archives », qui vient du mot grec « archeion » : la demeure des magistrats supérieurs, les archontes, où on dépose les documents officiels (Derrida, 1995, 2-3).
5 De nos jours, l’« archeion » signifie une institution, comme les Archives nationales, qui gère et conserve des fonds d’archives. Les archives sont définies dans la terminologie archivistique comme les « documents, quels que soient leur date, leur forme et leur support matériel, produits ou reçus par toute personne physique ou morale et par tout service ou organisme public ou privé dans l’exercice de leur activité » (code du patrimoine, article L. 211-1). La qualification de « quels que soient leur forme et leur support matériel » montre que ni le mode d’inscription (écrit à la main ou à la machine, peint ou imprimé) ni le support (tablette d’argile, parchemin, papier) ne sont essentiels. Seul le lien archivistique qui lie les documents au contexte de leur création est essentiel.
Archivage dynamique
6 « Pas de documents, pas d’histoire » (Langlois et Seignobos, 1962, 29). Archivistes et historiens ont employé les archives comme sources qui leur livraient des témoignages documentés concernant le passé. De plus, les bons archivistes et historiens ne se contentaient jamais de ce qui était dit, mais de la manière dont le message avait été exprimé : la langue, le moyen, la technique de production, le type de document, les circonstances historiques et le contexte de l’écriture (qui est l’auteur, le public auquel il s’adresse) (Heald, 1996, 93). « Même quand il sort directement d’archives poussiéreuses, écrit Alan Munslow, le témoignage préexiste toujours dans un cadre de structures narratives et il est chargé de significations culturelles — qui a composé les archives, pourquoi, qu’a-t-on inclus, qu’a-t-on exclu ? » (Munslow, 1997, 6). D’autres disciplines que l’histoire ont, elles aussi, découvert les archives. L’anthropologue Ann Stoler explique que le « tournant archivistique » dans l’anthropologie lui donne ainsi qu’à ses collègues, matière à réfléchir de façon critique sur la rédaction de documents et la manière dont on choisit leur emploi, sur les archives non pas comme sites de récupération de connaissances, mais de production de connaissances, comme des monuments de l’État mais aussi comme sites d’ethnographie de l’État. Ce qui ne signifie pas le rejet des archives coloniales en tant que source du passé mais un contact plus soutenu avec ces archives en tant qu’artefacts culturels de production de faits, de taxinomies dans la production et de notions disparates de ce qui constitua l’autorité coloniale (Stoler, 2002a, 90-91) (Stoler, 2002b, 85).
7 Aujourd’hui, paraphrasant Langlois et Seignobos, on pourrait dire : « Au-delà des documents, l’histoire. » Les chercheurs en archives lèvent la tête du document pour regarder plus loin et questionner les limites du document en question (Blouin et Rosenberg, 2005). En faisant cela, l’attention n’est plus fixée sur le document archivistique lui-même, mais sur le processus fonctionnel ou le contexte de la création (Yakel, 1996) ; non plus sur les archives comme produit devant être archivé mais sur les archives comme processus ; plus sur l’artefact physique mais sur l’action même qui à l’origine de la création de l’artefact (Taylor, 1988) ; déplacer l’accent de l’analyse des propriétés et des caractéristiques des documents individuels sur l’analyse des fonctions, processus et transactions qui sont à l’origine de la création de documents (Cook, 1997, 47).
8 Avec cette nouvelle approche, archiver et l’archivage sont beaucoup plus que « classer (un document) dans les archives » (Le Petit Robert)[4][4] « Pour l’ensemble du public et des fonctionnaires,...
suite, mais comprennent toutes les phase, de la collecte de documents, de leur gestion et emploi, de leur mise à disposition. L’avènement du document numérique nous a fait comprendre très clairement qu’un document n’est pas un artefact avec contenu et contexte à limites fixes. Un document numérique est défini d’une manière différente de celle d’un document physique ; il peut renvoyer à d’autres documents par des liens, il est variable et changeable, fluide et instable. La notion d’original s’affaiblit (Delmas, 1996, 52), puisque chaque document ou représentation (à l’aide d’un médium, écran ou sortie d’imprimante) est essentiellement une représentation ou plutôt une reconstruction faite par le système en fonction et le logiciel d’application. À l’âge du numérique, l’original a disparu, il doit être reconstruit à chaque fois en faisant des copies : l’original est inscrit dans sa copie (Ernst, 1988, 515). La copie permet la (re)construction de l’original. Non seulement le document numérique, mais tout document est une « construction médiatrice qui change continuellement », comme l’écrit Terry Cook (Cook, 2001, 10). Chaque fois qu’un créateur, un utilisateur ou un archiviste interagit, intervient, interroge et interprète un document, ce document est construit de façon active. Chaque activation laisse des empreintes sur ou dans le document ou dans son entourage, lesquelles constituent des attributs de la signification illimitée des archives. Le document est actif, il est « membranique », la membrane permettant l’infusion (l’absorption) et l’exhalation de valeurs enracinées dans toute activation. Ceci implique que les archives ne sont pas statiques, mais plutôt un processus dynamique (Ernst, 2002, 138-39). Un recueil d’essais allemand a pour titre Archivprozesse. Die Kommunikation der Aufbewahrung (Les processus archivistiques. La communication de ce qui est à disposition). Dans l’introduction, Jürgen Fohrman explique que les archives devraient être considérées comme un processus dynamique : si tout ce qui ressort des archives est modelé par le travail de l’utilisateur, puis remis aux archives pour être réactivé de nouveau, etc. — alors il faut comprendre les archives non seulement comme un trésor, comme un lieu, comme un Wunderkammer, mais comme un processus (Fohrmann, 2002, 22). Toute utilisation d’archives agit rétrospectivement sur tous les emplois précédents, autrement dit : on ne peut plus lire un texte comme le faisaient nos prédécesseurs (Ketelaar, 2001). Je vous donne un exemple. Les archives créées et employées par les agences allemandes et néerlandaises pendant la Seconde Guerre mondiale afin de rendre compte du pillage des possessions juives, ont été utilisées, après la guerre, par les agences allemandes et néerlandaises dans le cadre des actes de restitution et de réparation. Le même document a donc pu être utilisé à plusieurs reprises par différents pouvoirs animés de desseins différents et pour des publics différents ; il l’est de nos jours pour aider la recherche d’œuvres d’art et autres possessions spoliées et perdues pendant le Shoah. Le pillage et l’enregistrement de possessions pillées sont, bien sûr, en soi effarants, mais c’est en raison du réemploi du document que l’enregistrement primaire est devenu l’archive d’une expérience traumatique. C’est une application de la Nachträglichtkeit de Freud (causalité rétrospective) : des événements qui arrivent ultérieurement peuvent modifier non seulement la signification, mais la nature même d’événements antérieurs (Van Zyl, 2002, 53-55). Les archives pourtant ne nous ramènent pas seulement en arrière : elles mettent le présent à l’abri pour l’avenir en transmettant des témoignages et expériences authentiques de l’activité humaine à travers les temps (Ernst, 2002, 120-22).
Archivalisation
9 Par archivage on entend le plus souvent l’activité qui suit la création d’un document. La théorie archivistique actuelle toutefois, fait commencer l’archivage plus tôt : en amont d’un système de gestion de documents, des documents sont capturés, c’est-à-dire saisis et intégrés, acceptés par le système. C’est Derrida qui introduisit la notion d’archivation[5][5] Le terme archivation fut utilisé dans les années 1990 par...
suite. L’archivation s’étend au de là de la saisie, elle inclut la phase créatrice préalable, l’archivation consigne, inscrit une trace dans quelque lieu, quelque espace extérieur. Paul Ricœur emploie également le terme d’archivation en parlant de l’enregistrement du témoignage oral suivi de la mise à part, du rassemblement et de la collecte de ces traces (Ricœur, 2000). Avant l’archivation toutefois, avant même l’impression d’un document, il y a un « moment de vérité » (Stuckey, 1997, 270) pour lequel je propose le mot archivalisation, un néologisme, qui signifie « le choix conscient ou inconscient (déterminé par des facteurs sociaux et culturels) qui fait qu’on considère que quelque chose vaut la peine d’être archivé » (Ketelaar, 1999 et Ketelaar, 2000, 328-29)[6][6] L’expression de Pierre Nora : « La société...
suite. L’archivalisation précède l’archivation et l’archivage derridien. Si on file la métaphore poppérienne, les projecteurs de l’archivalisation doivent balayer à nouveau le monde pour que quelque chose s’illumine au sens archivistique ; c’est nécessaire avant de procéder à l’inscription, à l’enregistrement — en un mot avant de l’archiver.
10 L’archivalisation ne détermine pas seulement si et comment les actions seront enregistrées aux archives. Dans les phases suivantes de la gestion et de l’utilisation d’archives, le logiciel de l’intelligence humaine, qui est déterminé socialement et culturellement, joue-lui aussi un rôle (Ketelaar, 2001b). L’archivage est un « régime de pratiques » variable selon le temps et le lieu.
11 Lorsque l’homme construit (crée, élabore et utilise) les archives, il est influencé consciemment ou inconsciemment par des facteurs culturels et sociaux. Ceux qui travaillent dans des organisations différentes, créent et utilisent leurs documents de façons différentes. Même s’ils travaillent dans la même organisation, comptables, avocats et ingénieurs créent leurs archives de façon différente, pas seulement en raison des exigences de la législation, mais surtout parce qu’ils ont des normes professionnelles — c’est-à-dire sociales et culturelles — différentes. C’est pourquoi l’archivistique n’a pas seulement à faire avec les documents d’archives tels qu’ils ont été créés, elle englobe également la culture organisationnelle des concepteurs d’archives, et cela, dans les contextes sociaux, religieux, culturels, politiques et économiques.
12 En différenciant l’archivalisation et l’inscription de l’archivation ultérieure suivie par l’archivage nous obtenons une rencontre de facteurs sociaux et culturels, de normes et valeurs, une l’idéologie qui soumet à influence la création de documents et archives.
Concepts archivistiques
13 Les archives ne servent pas simplement à la conservation d’un contenu archivable du présent pour l’avenir. Ce présent et sa relation avec l’avenir sont plutôt construits par l’archivalisation et l’archivation : comme le dit Derrida : « L’archivation produit autant qu’elle enregistre l’événement » (Derrida, 17). L’Achterhuis, l’annexe cachée d’Amsterdam — je ne veux pas dire le bâtiment en briques, mais l’Achterhuis comme lieu de mémoire — existe seulement par son archivation dans le Journal d’Anne Frank. Un autre exemple : selon la loi française, la naissance d’un enfant n’existe qu’à travers son enregistrement par l’état-civil. C’est pourquoi si un bébé meurt avant l’enregistrement de sa naissance ou si l’enfant n’était pas viable, c’est-à-dire s’il est né avant 22 semaines d’aménorrhée et qu’il n’a pas atteint le poids de 500 grammes, l’officier d’état-civil ne va pas dresser un acte de naissance, seulement celui d’enfant sans vie[7][7] Ciculaire DHOS/ DGS/ DACS/ DGCL n° 2001/ 576 du...
suite. La naissance n’a jamais eu lieu parce qu’elle n’a pas été enregistrée. Une photo ou une bande vidéo ne sont pas simplement des enregistrements : ils constituent un événement. On n’a qu’à penser aux films faits à la maison : les moments heureux dans ces films ont été mis en scène, ils ont été produits par leur archivation dans le film. Même ce qui est montré « live » à la télé a été « produit avant d’être émis » (Derrida et Stiegler, 1996, 40).
14 Les systèmes d’archivation sont des créateurs actifs de catégories. Chaque classement implique des choix de catégories par le moyen de l’archivalisation (Bowker et Star, 1999, 279, 321). Il est impossible de mourir de vieillesse, car la Classification internationale de maladies ne reconnaît pas la décrépitude comme cause de mortalité (Bowker et Star, 1999, 90, 276). Au XIXe siècle, des renseignements sur les gitans étaient collectionnés et enregistrés sous la rubrique « administration de la police », les maladies contagieuses sous « amirautés » et les explosifs sous « chemins de fer ». Et cela continue encore aujourd’hui. Selon le dernier code décimal de Dewey qui est utilisé dans les bibliothèques, les documents concernant les enfants handicapés doivent être enregistrés sous « enfants avec incapacités », tandis qu’on trouvera les gitans sous le nom « gens Romani ». Mais il y a une grande différence entre les bibliothèques et l’Internet d’un côté et les archives de l’autre. Dans les archives ce n’est pas ce qui est « politiquement correct » aujourd’hui qui détermine la classification, mais le contexte original où le concepteur a collecté l’information.
15 Bowker et Star donnent beaucoup d’autres exemples encore de la manière dont la vie est construite et ordonnée par la classification, l’étiquetage et la catégorisation. Leur étude confirme l’assomption de Derrida selon laquelle que « la structure technique de l’archive archivante détermine aussi la structure du contenu archivable dans son surgissement même et dans son rapport à l’avenir » (Derrida, 1995, 34). Les contraintes technologiques ne conditionnent pas seulement la structure mais aussi le contenu de l’écriture (la technologie n’est évidemment pas le seul facteur à déterminer la forme et le contenu car les facteurs cognitifs et culturels jouent également un rôle important).
16 Jusqu’à récemment, on ordonnait aux Néerlandais de ne traiter qu’un seul sujet dans leur correspondance avec les pouvoirs publics — le système d’archivage du service public n’acceptant qu’un seul sujet par dossier et on n’arrivait pas à enregistrer la lettre d’un citoyen traitant de plusieurs sujets (Ketelaar, 1997, 214-15). La technologie de l’archivage conditionne l’archivalisation (le choix du citoyen de traiter un seul sujet dans sa lettre), ce qui à son tour conditionne l’archivation et l’archivage : quand les lettres ne traitent que d’un seul sujet, un processus de travail relativement simple soutenu par un système de gestion de documents relativement simple suffit
Mémoires collectives
17 L’archivage nécessite aussi la sélection de ce qui doit être sauvegardé ou non. La mémoire humaine et sociale ne peut pas tout retenir : on ne peut se souvenir de certaines choses qu’en en oubliant beaucoup d’autres. Une fraction seulement de tous les témoignages devient archives : ce résidu n’est rien d’autre qu’une construction qui traverse des frontières pour alimenter des mémoires collectives.
18 Les mémoires sociales ou collectives ne sont pas des entités fixes : leur contenu change au cours du temps, parce qu’elles dépendent des normes de la société et du pouvoir. Ainsi aucune des caractéristiques de la mémoire sociale n’est à elle seule à l’abri des relations de pouvoir, des formations discursives et de l’influence de forces puissantes, comme écrivent Tanabe et Keyes dans un livre récent sur la mémoire sociale en Thaïlande et au Laos (Tanabe et Keyes, 2002). D’abord, c’est ce qu’affirme David Gross, la société joue un rôle important quand il s’agit de déterminer quelles valeurs, quels faits ou quels événements historiques valent la peine d’être rappelés et lesquels ne le sont pas. (Gross, 2000, 77). Deuxièmement la société influence la manière dont l’information sur le passé est relatée : elle a voix au chapitre quand il s’agit du degré d’intensité émotionnelle attachée à ce passé. Mais, dans la plupart des cas, c’est l’État qui décide pour la société et c’est lui qui impose sa politique de la mémoire (Derrida et Stiegler, 62). Il faut inévitablement faire preuve de vigilance critique à l’égard de la politique de la mémoire : il faut simultanément pratiquer une politique de la mémoire et, d’un même mouvement, exercer une critique de la politique de la mémoire (Derrida et Stiegler, 75)[8][8] Sur la politique de mémoire et le pouvoir de l’État...
suite.
Dévoiler des narrations tacites
19 La généalogie sémantique des archives (membraneuses) pourra être considérée comme une menace des valeurs traditionnelles comme l’authenticité, l’originalité et l’unicité. Chaque interprétation du document, comme l’écrit Derrida, signifie pourtant un enrichissement, une extension du document. C’est pourquoi je crois au pouvoir du document : le document comme « réservoir de significations », les significations stratifiées, multiples, cachées dans l’archivalisation et l’archivage qui peuvent être déconstruites et reconstruites, puis interprétées et utilisées perpétuellement par des générations d’utilisateurs. Aujourd’hui nous lisons autre chose dans le document que la génération après nous, et ainsi de suite, ad infinitum.
20 La généalogie sémantique fournit l’occasion de construire et de déconstruire ce que tous les gens impliqués dans la création et l’utilisation des archives ont eu en vue pour l’archivalisation et l’archivage. Cette reconstruction et déconstruction n’est pas la fin des archives, elles ne sont possibles qu’en regardant les archives. Comme le déclare Carolyn Heald : « En fait, les documents existent ; on n’a qu’à les déconstruire, les lire, non pas à travers des lunettes objectives, mais en portant des lunettes subjectives (…). Le témoignage physique peut nous en dire autant ou plus sur un document et son contexte que le contenu informatif lui-même » (Heald, 1996, 101).
21 La signification n’est jamais complètement présente, elle est construite par l’interaction de la présence et de l’absence, du visible et de l’invisible (Porter, 1996, 113). L’invisible est situé dans le passé, mais aussi dans les espaces cachés des archives, de même que dans le discours invisible des créateurs et « archiveurs ». Mais il faut également tenir compte de l’utilisateur, dont le regard direct, pour paraphraser Andreas Huyssen, dote le document d’une aura (Huyssen, 1995, 31). L’utilisateur devient archiviste dans les systèmes numériques de conservation partagée des archives des institutions publiques, des individus et des communautés. Les institutions d’archives dans le monde entier s’engagent dans de nouvelles méthodes pour capturer, enregistrer et utiliser les documents publics et privés, les histoires, les images et les sons. On incite les personnes privées à transmettre leurs documents au serveur d’une institution archivistique, établissant ainsi une relation entre documents privés et documents publics, en admettant l’inclusion des « folksonomies » dans les taxonomies publiques (Ketelaar 2003). L’individu ou le groupe qui contribue ainsi à l’enrichissement d’archives peut conserver son « témoignage à moi » (McKemmish, 1996) et permettre seulement un lien en instituant une sorte d’arrangement de « tutelle distribuée », ou bien encore il peut attribuer la responsabilité des documents à l’institution archivistique (comme partie sûre ?).
22 Dès lors que nous n’acceptons plus qu’existe une seule réalité ou signification ou vérité, mais de nombreuses, toutes aussi bonnes, nous pouvons essayer de trouver ces significations multiples en interrogeant non seulement le contexte administratif, mais aussi les contextes sociaux, culturels, politiques, religieux de la création, de l’entretien et de l’utilisation de documents — autrement dit, en interrogeant la généalogie sémantique du document et en en découvrant les narrations tacites. E.K.
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Notes
[1] Barbara Reed, « Records », in Sue McKemmish, Michael Piggott, Barbara Reed et Frank Upward (eds.), Archives : Recordkeeping in Society (Charles Sturt University, Wagga Wagga 2005) 101-30, p. 106. 
[2] Disponible au www.ica.org. Paragraphe 5 : « Les archivistes répondent du traitement des documents et en justifient les modalités. » Le commentaire inclut : « Ils gardent une trace écrite des entrées des documents, de leur conservation et traitement. » 
[3] Laura Millar, Creating a National Information System in a Federal Environment : Some Thoughts on the Canadian Archival Information Network. Paper presented in the seminar « Archives, Documentation and the Institutions of Social Memory », organized by the Bentley Historical Library and the International Institute of the University of Michigan, 24 January 2001, 15. 
[4] « Pour l’ensemble du public et des fonctionnaires, un document ne devient vraiment archive que lorsqu’il est versé dans un service d’archives (“mis aux archives”, comme on dit couramment, ou encore archivé). » Jean Favier et Danièle Neirinck, La pratique archivistique française (Paris, Archives nationales 1993) pp. 22-23. 
[5] Le terme archivation fut utilisé dans les années 1990 par Bernard Stiegler et Anne-Marie Chabin, 1999, 66. Les archivistes français utilisaient antérieurement le terme de archivéconomie ou archivage, cf. Delmas, 2001, p. 28. 
[6] L’expression de Pierre Nora : « La société tout entière vit dans la religion conservatrice et dans le productivisme archivistique » (Pierre Nora, « Entre mémoire et histoire : la problématique des lieux », in Pierre Nora (ed.), Les Lieux de mémoire. I. La République, Gallimard, Paris, 1984, p. xxvi) traduit par Arthur Goldhammer comme : « Society as a whole has acquired the religion of preservation and archivalization », Pierre Nora (ed.), Realms of Memory : Rethinking the French Past I. Conflicts and Divisions, trad. Arthur Goldhammer, Columbia University Press, New York, 1996, pp. 8, 11. Quand j’introduisis le terme « archivalisation » en 1998 je ne savais pas que Goldhammer l’avait déjà employé. 
[7] Ciculaire DHOS/DGS/DACS/DGCL n° 2001/576 du 30 novembre 2001 relative à l’enregistrement à l’état-civil et à la prise en charge des corps des enfants décédés avant la déclaration de naissance. 
[8] Sur la politique de mémoire et le pouvoir de l’État voir Eric Ketelaar, « Archival Temples, Archival Prisons : Modes of Power and Protection », Archival Science 2 (2002), pp. 221-238, et les autres contributions au volume d’Archival Science 2 (2002) sur « Archives, Records and Power », rédigé par Joan M. Schwartz et Terry Cook. 
Résumé
Les archivistes et les historiens pensent généralement que les Archives sont les entrepôts des sources historiques et que l’archiviste en est un gardien impartial. Les sociologues et les anthropologues voient « les archives » également comme un système de collecte, de classification et d’exploitation des mémoires. Mais les archivistes sont réticents à admettre leur rôle dans la construction de la mémoire. Pourtant les archives, qu’il s’agisse des documents ou des institutions et de leur mode d’archivage, contiennent un discours tacite qui doit être déconstruit afin de comprendre leur sens. Bien que la technologie ne soit pas le seul facteur à déterminer la forme et le contenu car les facteurs cognitifs et culturels jouent également un rôle important, il n’en demeure pas moins que la structure et le contenu de l’écriture sont conditionnées par elle.
(De) construction of archive
Archivists and historians usually consider archives as repositories of historical sources and the archivist as a neutral custodian. Sociologists and anthropologists see “the archive” also as a system of collecting, categorizing, and exploiting memories. Archivists are hesitantly acknowledging their role in shaping memories. However archival holdings, archival documents, archival institutions, and archival systems contain tacit narratives which must be deconstructed in order to understand the meanings of archives. Although Technology is not the only factor to determine the structure and the content of archives because cognitive and cultural factors also play an important role, the structure and the writing depend on it.
PLAN DE L'ARTICLE
- Les « archiveurs »
- Les archives
- Archivage dynamique
- Archivalisation
- Concepts archivistiques
- Mémoires collectives
- Dévoiler des narrations tacites
POUR CITER CET ARTICLE
Eric Ketelaar « (Dé) Construire l'archive », Matériaux pour l’histoire de notre temps 2/2006 (N° 82), p. 65-70.
URL : www.cairn.info/revue-materiaux-pour-l-histoire-de-notre-temps-2006-2-page-65.htm.






