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AuteursRita Thalmann du même auteur
Cooordinateur scientifique de l’édition de documents diplomatiques suisses (www.dodis.ch) etMarc Perrenoud du même auteur
Professeur émérite de l’Université Paris 7 -Denis Diderot.1 Évoquer la neutralité pour la Suisse revient à l’associer aux clichés traditionnels d’un site de paysages alpestres, de bon lait et de chocolat, patrie de Guillaume Tell, des banques réputées comme d’institutions humanitaires (Croix-Rouge et Société des Nations), bref un paradis pour touristes déjà célébré par Victor Hugo en 1859 dans La Légende des siècles :
À l’ombre de Melchthal, à l’ombre du Mont-Rose
La Suisse trait sa vache et vit paisiblement.
Sa blanche liberté s’adosse au firmament[1][1] Cf. Pierre Centlivres, « Le portrait introuvable :...
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2 Bénéficiant d’une réputation de stabilité, de propreté et de prospérité qui ont contribué à la diffusion d’une légende rose, la Suisse n’en compte pas moins des zones d’ombre manifestes lors des deux conflits mondiaux, mais révélés par des recherches récentes mettant en lumière l’ambivalence de ses affirmations pacifiques confrontées à « trente ans de guerre civile européenne ».
3 Depuis 1957, à plusieurs reprises, des études fondées d’abord sur les archives allemandes, puis basées sur les sources suisses, ont dégagé les processus historiques qui impliquent le primat des arguments économiques et la lutte constante contre « la surpopulation étrangère ». Ces traits structurels de la société suisse ont conduit le gouvernement à refuser dès 1933 le statut de réfugiés politiques aux Juifs victimes des nazis, puis à proposer en 1938 aux Allemands un signe distinctif sur les passeports des Juifs du Reich, ce qui aboutira à un accord germano-suisse signé dans la foulée des Accords de Munich. Malgré les informations parvenues en Suisse sur les massacres systématiques, les autorités ferment la frontière en été 1942 en soulignant que « ceux qui n’ont pris la fuite qu’en raison de leur race, ne sont pas des réfugiés politiques, conformément à la pratique adoptée jusqu’à ce jour ». Le 25 septembre 1942, des exceptions sont prévues, notamment pour les « cas dans lesquels le refoulement serait une mesure extrêmement dure », malades, femmes enceintes, vieillards, enfants, proches parents en Suisse, etc. Mais, ces autorisations doivent rester limitées. « Les juifs français doivent être refoulés sans exception, étant donné qu’ils ne courent pas de danger dans leurs pays[2][2] Cf. la circulaire du 25 septembre 1942, publiée dans...
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4 Cette politique provoquera de vives protestations, mais il faudra attendre juillet 1944 pour que des nouvelles instructions reconnaissent que les Juifs doivent être admis comme réfugiés politiques[3][3] Cf. André Lasserre, Frontières et camps —...
suite. Pendant plus d’une décennie, d’innombrables victimes des nazis n’ont pas été protégées et sauvées par la Suisse, malgré les discours humanitaires et généreux. Les lacunes et les insuffisances des secours aux victimes sont occultées par les affirmations de la Suisse présentée comme « la dernière chance » des réfugiés ou comme le berceau de la Croix-Rouge. Mais, au cours des années 1990, les différences entre les affirmations éthiques et les pratiques restrictives ont été soulignées, notamment par la Commission indépendante d’experts Suisse-Seconde Guerre mondiale, plus connue par le nom de son président « Commission Bergier » sur le rôle de la Suisse de 1933 à 1945[4][4] La Commission a publié en 1999 un rapport sur la...
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5 Dans cet esprit, des historiens suisses, dont certains avaient participé à celle-ci, analysent l’évolution de la neutralité. Concept symbolique de l’action politique, économique, socioculturelle de la Suisse, cette neutralité, contrairement à sa perception courante présente des aspects contrastés, voire divergents en fonction de la conjoncture. D’où aussi la nature différente des contributions présentées dans ce numéro de Matériaux selon les aspects abordés.
6 Pour Hans Ulrich Jost, la neutralité helvétique n’est qu’un alibi « pour camoufler l’engagement douteux de la Suisse dans les affaires commerciales et politiques avec des pays étrangers ».
7 D’où viennent dans le contexte d’un pays qui se veut ouvert au monde, se demande Georg Kreis, les crispations chauvines, xénophobes et antisémites apparues, estime- t-il, déjà au cours de la Première Guerre mondiale avec le concept de « surpopulation étrangère » qui perdurera — y compris dans la législation helvétique — durant tout le XXe siècle. Mais contrairement à d’autres auteurs, il estime que ce phénomène n’est pas exogène, c’est-à-dire imputable aux influences de courants étrangers tels que le fascisme et le nazisme, mais qu’il émane d’un fonds traditionnel lié au terroir. Émanation perceptible dans la revalorisation des costumes nationaux et du folklore dès la Première Guerre mondiale et lors de l’Exposition nationale de 1939. Déjà limité dans les années 1920 au nom de l’obsession de la « surpopulation étrangère », le droit d’asile subit à partir de la crise des années 1930, des restrictions de plus en plus drastiques au détriment des victimes du fascisme et du nazisme. Stéfanie Prezioso introduit à ce propos les analyses d’antifascistes italiens désemparés devant la résignation des démocraties occidentales en général comme de la Suisse en particulier. De plus, contrairement à Georg Kreis, elle relève aussi l’influence de l’antisémitisme italien sur la Suisse, surtout à partir du rapprochement avec l’Allemagne.
8 Les victoires de l’Axe impressionnent les Suisses. Dans son discours radiodiffusé le 25 juin 1940, le président de la Confédération, Marcel-Pilet Golaz affirme la nécessité d’une « renaissance intérieure » : « Partout, dans tous les domaines — spirituel et matériel, économique et politique — le redressement indispensable exigera de puissants efforts, qui s’exerceront, pour être efficaces, en dehors des formules périmées. Cela ne se fera pas sans douloureux renoncements et sans durs sacrifices. Pensez à notre commerce, à notre industrie, à notre agriculture, pour prendre un exemple concret. Quelle adaptation difficile que la leur aux circonstances nouvelles ! » Avec des accents pétai- nistes, il déclare :
Ne pas palabrer, concevoir ;
ne pas disserter, œuvrer ;
ne pas jouir, produire ;
ne pas demander, donner[5][5] Le texte intégral de cette déclaration est...
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9 D’autres personnalités dirigeantes tiennent des discours analogues et proposent des démarches pour améliorer les relations avec l’Axe. Le 26 juillet 1940, Goebbels note dans son journal intime : « La Suisse s’exerce au national-socialisme. C’est à hurler de rire[6][6] Die Tagebücher von Joseph Goebbels / hrsg. von Elke...
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10 Faut-il parler de neutralité ou d’opportunisme lorsque Daniel Bourgeois constate l’influence de la défaite française de 1940 sur le basculement des relations traditionnelles avec la France au profit de l’Italie de Mussolini et de l’Allemagne d’Hitler ? Basculement lourd de conséquences, note Alix Heiniger puisqu’il pèse incontestablement sur le traitement particulièrement sévère réservé aux réfugiés politiques, notamment communistes.
11 S’ajoutant aux traditions, comment situer la place et le rôle des femmes suisses dans le cadre de la défense nationale ? Selon Monique Pavillon, l’absence de droits politiques n’empêche pas leur astreinte au service d’activités économiques mal rétribuées comme d’un engagement militaire réduit aux tâches subalternes, y compris la lessive des soldats, sous le contrôle d’un encadrement masculin. Sans même le droit de porter d’autre uniforme qu’une vareuse qu’elles doivent confectionner elle-même.
12 Ce qui n’empêche pas certaines d’entre elles de s’engager contre l’avis des responsables d’organisations humanitaires, évoquées par Antoine Fleury, dans l’action de secours, voire de sauvetage de persécutés, que ce soit dans le secours aux enfants dans les camps d’internement français ou dans le passage clandestin aux frontières. Actes trop méconnus et d’autant plus méritoires que des institutions comme la Croix-Rouge n’ont guère été à la hauteur des défis de la déshumanisation si l’on se reporte aux ouvrages d’André Lasserre et Jean-Claude Favez et aux travaux de la « Commission Bergier ».
13 C’est d’ailleurs au président de la dite Commission qu’incombe une mise en perspective de la neutralité suisse sur la longue durée de l’histoire européenne et de celle du droit d’asile. Neutralité qui, malgré, ou plutôt grâce à ses ambivalences, sert les intérêts de ses voisins et de ses partenaires. Dans cette perspective, note Marc Perrenoud, les prestations économiques suisses se sont avérées utiles aux différents belligérants, non sans impliquer des inflexions à la pratique de la neutralité et à celle de ses justifications.
14 Exemple manifeste de cette inflexion : celui qu’aborde Sébastien Farré à propos des rapports entre la Suisse et l’Espagne pendant la guerre civile puisqu’ils privilégient les nationalistes franquistes au détriment du gouvernement républicain encore légal jusqu’à son écrasement en 1939.
15 Nous espérons avoir réuni ainsi des contributions qui indiquent les apports récents des recherches historiques. Pays complexe, la Suisse, au-delà des légendes qu’elles soient roses ou noires, suscite des travaux que nous vous proposons de mieux connaître ou de découvrir.
Notes
[1] Cf. Pierre Centlivres, « Le portrait introuvable : la Suisse des expositions nationales », Ethnologie française, 2 002/2 - tome XXXVII, p. 317. 
[2] Cf. la circulaire du 25 septembre 1942, publiée dans Documents diplomatiques suisses, vol. XIV (1941-1943), Berne, Benteli, 1997, p. 776. 
[3] Cf. André Lasserre, Frontières et camps — Le refuge en Suisse de 1933 à 1945, Lausanne, Payot, 1995. 
[4] La Commission a publié en 1999 un rapport sur la politique face aux réfugiés et son rapport final en 2002 (cf. les nombreuses informations qui se trouvent sur son site Internet : www.uek.ch). 
[5] Le texte intégral de cette déclaration est publié dans le volume XIII (1939-1940) des Documents diplomatiques suisses, Berne, Benteli, 1991, pp. 760-762. Depuis 2008, ces documents sont disponibles en ligne : http://www.amtsdruckschriften.bar.admin.ch /showDoc.do / . 
[6] Die Tagebücher von Joseph Goebbels / hrsg. von Elke Fröhlich im Auftr. des Instituts für Zeitgeschichte und in Verbindung mit dem Bundesarchiv. T. 1, Bd. 4, 1.1.1940 - 8.7.1941, München ; New York [etc.], K.G. Saur, 1987, p. 255. 
POUR CITER CET ARTICLE
Rita Thalmann et Marc Perrenoud « Avant-propos », Matériaux pour l’histoire de notre temps 1/2009 (N° 93), p. 2-4.
URL : www.cairn.info/revue-materiaux-pour-l-histoire-de-notre-temps-2009-1-page-2.htm.




