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Matériaux pour l’histoire de notre temps

2010/3 (N° 99)

  • Pages : 108
  • Éditeur : BDIC

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Une communauté rurale juive. Après la défaite de 1870, sa famille choisit de l’envoyer à Paris où il rejoint les dizaines de milliers « d’exilés de l’intérieur », ces Alsaciens et Lorrains qui refusent de devenir des sujets du IIe Reich allemand. La solidarité nationale envers ces réfugiés est active et, après avoir exercé quelques petits métiers, le jeune Albert Kahn entre vers sa seizième année comme employé dans la banque Goudchaux, une banque d’origine lorraine.

Un banquier aventurier

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La tradition de cette banque établie de longue date, qui joua un rôle important dans le financement des projets de chemin de fer soutenus par l’empereur Napoléon III, est propice à l’apprentissage des techniques financières pour un jeune homme doué. Albert Kahn démontre ses talents et se voit confier de plus en plus de responsabilités au sein de la banque.

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Dans les années 1880, le jeune homme convainc la banque Goudchaux d’investir dans l’activité minière d’Afrique du Sud. Une compagnie attire son attention, la De Beers Consolidated Mines C°. Celle-ci connaît une croissance fulgurante grâce à laquelle Albert Kahn connaît le début de la fortune. En quelques années, l’employé devient l’un des propriétaires de la banque Goudchaux puis il crée sa propre banque d’affaires en 1898.

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Albert Kahn, dans la lignée des opérations sud-africaines, est conduit à s’intéresser aux marchés pionniers, ceux sur lesquels ne sont pas présentes les grandes banques établies susceptibles de confisquer à leur bénéfice les profits des opérations.

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Parmi les marchés « émergeants » de son époque, Kahn s’intéresse spécialement au marché japonais. L’attrait pour le Japon du jeune banquier se situe entre 1894 et 1898, sans qu’on en connaisse l’origine. Dès 1897 Albert Kahn s’entremet pour lancer un emprunt japonais en France. À l’occasion de ces opérations, il se lie avec le fondateur de l’industrie et de la finance du Japon moderne, Shibusawa Eiichi. Le créateur de la banque Daiichi permet au financier français de participer à ses opérations de construction du chemin de fer en Corée et à Taiwan, territoires colonisés par le Japon. Au fur et à mesure que le marché japonais se développe grâce aux victoires militaires contre la Chine puis contre la Russie, la banque Kahn profite de l’antériorité de sa présence sur ce marché désormais convoité. La banque acquiert ainsi une notoriété au travers des transactions et des opérations qu’elle est amenée à conduire en partenariat avec les grandes banques françaises qui interviennent au Japon.

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Par la suite le banquier Albert Kahn poursuit sa conquête de la fortune. Les traits marquants de son activité bancaire demeurent l’intérêt pour les marchés nouveaux mais aussi pour les nouvelles technologies de l’époque, fondées sur les sciences de l’ingénieur, les techniques nouvelles, les activités mécaniques, minières, etc.

L’œuvre d’un fondateur philanthrope

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Fortune faite, Albert Kahn ne se lance pas dans le mécénat comme nombre de ses pairs aussi fortunés. Peut-être son goût n’est-il pas aussi cultivé qu’il l’aurait souhaité en raison de son origine rurale, dans un milieu qui n’a pas particulièrement éveillé le jeune homme aux arts, autant que l’on sache. En outre, son éducation a été interrompue pendant les premières années difficiles de son installation à Paris. Ensuite, grâce au salaire que lui verse la banque Goudchaux, le jeune homme peut se permettre de reprendre ses études à la fin de sa journée de travail, avec l’aide d’un répétiteur. Un hasard chanceux fera d’Henri Bergson, alors jeune normalien, ce répétiteur qui aidera l’élève tardif à obtenir ses baccalauréats. Kahn poursuivra jusqu’à la licence en droit. Mais il demeure que si Albert Kahn soutient tel artiste à l’occasion, comme le sculpteur Auguste Rodin, le peintre Mathurin Méheut et d’autres, c’est surtout parce qu’il a noué avec chacun d’eux une relation personnelle, amicale et faite d’admiration. Ses goûts sont éclectiques et son mécénat n’est en rien systématique.

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Loin du mécénat, Albert Kahn consacre sa fortune à la réalisation d’un projet philanthropique. Il investit des sommes considérables dans un grand nombre d’institutions destinées à favoriser la paix dans le monde. Cela commence dès 1898 avec des bourses Autour du monde destinées à permettre à des diplômés des deux sexes de voyager pendant un an et demi et de découvrir les réalités du monde. À charge pour eux de transmettre un esprit de tolérance universelle. À leurs élèves pour ceux qui se destinent à l’enseignement, au sein de leur milieu professionnel pour les autres. Au fil des ans, des jeunes gens britanniques, américains, russes, japonais et même allemands bénéficient de la générosité du mécène. Si les bourses allemandes cessent en 1914 et les russes en 1917, les autres durent assez longtemps pour créer une vraie communauté d’intellectuels ouverts aux cultures du monde dans un esprit pacifiste.

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Albert Kahn crée bien d’autres institutions dont certaines marquent leur époque. Il en est ainsi de la société Autour du Monde qui réunit les boursiers Kahn mais aussi un grand nombre de personnalités du monde entier qui toutes partagent une vision internationaliste et pacifique du monde alentour. Le mode de fonctionnement de cette société qui se réunit dans une maison qu’Albert Kahn met à disposition dans le périmètre de sa résidence à Boulogne-Billancourt, inspirera le Comité international de coopération intellectuelle, l’ancêtre de l’Unesco, présidé par son ami Henri Bergson. De même au début de la Première Guerre mondiale, Albert Kahn se préoccupe du sort des réfugiés civils contraints de fuir les zones de combat. Il parvient à fédérer de nombreuses personnalités, institutions et entreprises autour du concept de Secours national, un organisme charitable qui distribuera des millions de repas et de couvertures pendant le conflit. Il crée également un Comité national d’études sociales et politiques, un Centre de documentation sociale au sein de l’École normale supérieure, rue d’Ulm, etc. Ces dernières institutions fonctionnent toujours sur le même schéma, c’est-à-dire qu’elles visent à favoriser le dialogue des cultures grâce à l’information des personnes qui détiennent un magister ou un pouvoir de décision dans la société. Les jardins de la résidence d’Albert Kahn à Boulogne-Billancourt sont l’illustration même de cette démarche puisque, sur quatre hectares, sept types de jardins (japonais, anglais, français, etc.) conjuguent le rapport à la nature de plusieurs civilisations.

Les Archives de la Planète, concrétisation d’un idéal pacifiste

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Mais l’illustration la plus spectaculaire du propos pacifiste d’Albert Kahn, ce sont les Archives de la Planète. Albert Kahn soumet ce projet à l’expérience d’un voyage autour du monde en 1908- 1909. Il mobilise à cette occasion les techniques les plus en pointe à son époque, notamment deux inventions des frères Lumière : le cinéma (noir et blanc muet) et la photographie en couleurs authentiques — l’autochrome — commercialisée en 1907. La photographie stéréoscopique noir et blanc est également testée.

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L’objectif du mécène est double. D’une part, il cherche à conserver la mémoire du monde en train de disparaître sous l’impact de la modernité. Peut-être cette préoccupation dérive-t-elle de sa pratique de financier intéressé aux activités modernes, sources de profits importants. Elle suppose en tout cas la conscience aiguë du caractère éphémère des sociétés du temps. L’autochrome et le cinéma représentent alors les modes d’enregistrement les plus fidèles de cette réalité du monde que parcourent les opérateurs photographiques et cinématographiques d’Albert Kahn. D’autre part, à travers la documentation ainsi réunie, Albert Kahn cherche à composer le « Grand livre de l’Homme », à saisir le caractère unique de l’homme au-delà des différences culturelles. Il est convaincu que les élites de son époque, au vu de ces images, ne peuvent qu’acquérir l’esprit de tolérance, gage de la paix universelle.

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La caution de ce projet ambitieux — il s’agit rien moins que d’archiver le monde, dans une perspective encyclopédiste flagrante — est nécessairement le recours à un scientifique. Albert Kahn demande en 1912 au géographe Jean Brunhes d’organiser ses Archives de la Planète. Ce spécialiste de la discipline encore neuve alors qu’est la Géographie humaine est l’un des rares utilisateurs de la photographie dans sa discipline, car lui aussi recherche une restitution de la réalité la plus fidèle possible.

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Jean Brunhes recrute au fil du temps une quinzaine d’opérateurs placés sous l’autorité du chef de laboratoire Auguste Léon, lui-même chimiste et photographe. Brunhes les forme sommairement aux principes de la géographie humaine. Mais ces techniciens ne sont pas tous également sensibles à ces principes ni fidèles, au cours des missions souvent longues, parfois de plusieurs mois, aux directives reçues du directeur scientifique des Archives ; néanmoins le projet d’Albert Kahn prend forme. Jusqu’en 1931, une cinquantaine de pays sont parcourus et donnent lieu à la réunion d’une collection d’environ 72 000 plaques autochromes (9x12 cm surtout et 13x18 cm), 4 000 plaques stéréoscopiques, environ 180 000 mètres de film nitrate 35 mm muet.

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Dans la Méditerranée au sens large sont représentés la France, l’Espagne, l’Italie, les Balkans, l’Afrique du Nord (les trois pays du Maghreb), l’Égypte, la Syrie et la Palestine.

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Scènes de la vie quotidienne, paysage, monuments, habitat, signes de sociabilité tels que les pratiques religieuses, les fêtes, les mariages, etc. mais aussi, à l’occasion, des événements politiques (grèves en France, crises économiques en Europe…), la Société des Nations, les ruines et la reconstructions après la Première Guerre mondiale, etc., nourrissent cette documentation exceptionnelle.

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Le banquier Albert Kahn connaît la faillite à la fin de sa vie, en 1932. L’événement met fin à l’aventure des Archives de la Planète mais la collection reste en place dans sa résidence. En 1936, la propriété de Boulogne-Billancourt et les collections des Archives de la Planète sont acquises par le département de la Seine. Albert Kahn décède dans sa maison en novembre 1940. Par la suite, en 1968, domaine et collections sont confiés au département des Hauts-de-Seine nouvellement créé. Et le statut de « musée de France » est finalement attribué en 1986 au site Albert-Kahn (www.albert-kahn.fr). G.B.-B.

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  1. Un banquier aventurier
  2. L’œuvre d’un fondateur philanthrope
  3. Les Archives de la Planète, concrétisation d’un idéal pacifiste

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