2001
Mil neuf cent
Y a-t-il des tournants historiques ? 1905 et le nationalisme : Les institutions
L’évolution de Paul Déroulède et de la Ligue des patriotes (1900-1913)
Bertrand Joly
On estime généralement que le rôle politique de Déroulède et de sa ligue s’arrête en 1899, brisé net par la répression policière et judiciaire du gouvernement de défense républicaine, et qu’il en est de même pour l’ensemble du nationalisme antidreyfusard, définitivement battu aux législatives de 1902 et presque aussitôt dispersé. Cette vision traditionnelle, globalement fondée, ne permet toutefois pas d’expliquer pourquoi, à la veille de la guerre, ce sont deux membres de la Ligue des patriotes qui président le Conseil municipal de Paris et le Conseil général de la Seine, avec le soutien d’une partie de l’ancienne majorité dreyfusarde : une telle situation implique de part et d’autre une évolution considérable qu’on voudrait tenter de décrire ici pour la Ligue des patriotes.
Pour cette dernière, la question est dramatiquement simple dès l’automne 1899 : comment survivre politiquement à l’affaire Dreyfus ? Au sein de la mouvance nationaliste et conservatrice, extrêmement hétérogène, la réponse va beaucoup varier, selon les appartenances et aussi dans le temps, ce qui permet de se demander s’il faut parler, pour les antidreyfusards, d’évolution ou de tournant. Cela implique un exposé forcément chronologique qui, malgré les hésitations, les chevauchements et les retours en arrière, présente sur le long terme un aspect relativement linéaire et cohérent.
Les dernières étapes de la défaite (1900-1902)
Il n’est sans doute pas inutile, pour comprendre ce qui va suivre, de rappeler que la coalition antidreyfusarde est extrêmement hétérogène, voire hétéroclite, que les affrontements en son sein sont permanents et par conséquent que les rapports de force internes y ont beaucoup évolué depuis 1897. Or, l’élimination des activistes à l’été 1899 donne soudain la direction du mouvement nationaliste à la Ligue de la patrie française, c’est-à-dire, pour simplifier, aux éléments les plus modérés, qui ne s’y attendaient pas, n’y sont pas préparés et ne seront guère à la hauteur de leur tâche. Confortés par la victoire aux municipales de Paris (mai 1900), ils vont mener l’opposition jusqu’en 1902, en occupant une position intermédiaire entre ses diverses composantes qui se détestent et en nouant de discrets contacts avec les amis de Méline : il leur faut impérativement être crédibles et rassurer les électeurs, ce qui implique la marginalisation des éléments les plus excités et explique notamment la liquidation énergique des groupes antisémites en 1901 (Ligue antisémitique de Guérin et Jeunesse antisémitique de Dubuc). Dans cet ensemble discordant, la Ligue des patriotes, rendue suspecte par ses velléités séditieuses et affaiblie par l’exil de son chef, a beaucoup de difficultés à exercer une influence quelconque et va longtemps rester très discrète.
Tel est le cadre général, peu favorable, dans lequel Déroulède, en exil à Saint-Sébastien, va tenter de poursuivre son combat. Or, il a fort peu d’atouts dans son jeu, beaucoup moins encore qu’il ne se l’imagine, et il va lui falloir près de trois ans pour l’admettre. En effet, aux difficultés évidentes liées à l’éloignement, s’ajoutent deux handicaps insurmontables : le premier est la situation de sa ligue, dont les effectifs et les moyens financiers baissent dangereusement ; le second est Déroulède lui-même dont les conceptions politiques déplaisent souverainement à ses alliés. Ce qu’il appelle bien malencontreusement la « République plébiscitaire », c’est-à-dire une République dont le président, élu au suffrage universel, exercerait l’essentiel du pouvoir exécutif, évoque beaucoup trop l’Empire pour convaincre, et les ligueurs eux-mêmes, malgré leur grande fidélité à leur chef, refusent catégoriquement de faire campagne sur un programme aussi impopulaire ; en outre, Déroulède représente l’agitation au moment où l’opposition se vante d’incarner l’ordre ; enfin il refuse les nécessités du combat unitaire, c’est-à-dire l’alliance avec les monarchistes et les parlementaires mélinistes d’une part, les principaux thèmes nationalistes (antisémitisme, antiprotestantisme, anglophobie) de l’autre, au nom d’une orthodoxie républicaine jugée intempestive par ses alliés.
Ses deux premières initiatives vont d’ailleurs montrer tout de suite l’ampleur de ses illusions et l’abîme qui le sépare de ses alliés. La première, en février 1901, est une attaque féroce contre les royalistes qu’il accuse d’avoir fait sciemment échouer sa tentative de coup d’État du 23 février 1899, éclat théâtral qui provoque la fureur générale de l’opposition ; la seconde est le lancement du Drapeau quotidien en mai 1901, organe destiné à doter l’opposition d’une doctrine et d’un programme. Cette démarche est théoriquement judicieuse ; comme Déroulède le martèle, l’affaire Dreyfus ne vaudra rien comme thème électoral en 1902 et l’opposition perdra fatalement si elle se contente d’être l’alliance disparate et sans principe de tous les mécontents. Il lui faut impérativement un programme positif qui, pour Déroulède, ne peut être que la République plébiscitaire. C’est ignorer l’allergie du pays au mot plébiscite et la situation réelle de l’opposition, structurellement condamnée à n’être qu’une coalition désunie et réduite au minimum (union des honnêtes gens, paix religieuse, conservatisme social, défense du drapeau, etc.). Ennuyeux et mal géré, le Drapeau quotidien est un échec total et disparaît très vite, dès décembre 1901. Dépité, l’exilé prédit pour 1902 une sévère défaite et refuse de se mêler de la campagne électorale, conseillant même à ses ligueurs de ne pas se présenter. Il faut noter que, dans l’intimité, la plupart des nationalistes n’ont guère d’illusions sur leurs chances de vaincre. Aucun, toutefois, ne s’attend à une telle victoire pour le Bloc des gauches et un immense découragement va saisir les vaincus, alors que la Ligue de la patrie française amorce à son tour un rapide déclin.
Les hésitations (1902-1904)
La défaite modifie considérablement la situation à droite en rompant l’unité d’ailleurs fragile de l’opposition, en condamnant les anciens mouvements antidreyfusards et en lançant le signal d’un lent et profond travail de reclassement qui va se poursuivre pendant plusieurs années. Comme de nouveaux partis ou ligues se créent ou émergent, il va peu à peu apparaître que les vaincus de 1902 ont à choisir entre trois orientations, s’ils veulent politiquement survivre :
– L’Action française représente à la fois le maintien d’une opposition absolue au régime et en même temps un approfondissement de cette opposition, tant dans la doctrine que par la pratique, résolument factieuse et anti-électoraliste, au moins en paroles. Elle présente toutefois l’inconvénient d’être royaliste, ce qui peut heurter le républicanisme des derniers héritiers du boulangisme, et son implantation médiocre dans les premières années du siècle n’en fait pas un candidat encore très crédible au pouvoir.
– L’Action libérale populaire incarne le Ralliement, donc une opposition modérée au régime, et paraît alors avoir plus d’avenir. Gérée avec un sérieux qui tranche sur les habitudes des ligues, elle a des principes, des moyens financiers et bientôt des effectifs importants, mais elle est trop cléricale et la question religieuse qui se rouvre la rejette forcément dans une opposition plus tranchée qu’elle ne le souhaitait au départ.
– Restent les Républicains modérés hostiles au Bloc des gauches, ceux qui vont former la Fédération républicaine en 1903. Ils ont, pour bien des nationalistes, le défaut de rester fidèles au parlementarisme et eux-mêmes se méfient des aventuriers de l’opposition, mais ils constituent l’unique voie pour cette partie du nationalisme qui reste malgré tout attachée à la République.
Il ne faut pas s’y tromper : cette apparente clarté du choix à faire est très largement rétrospective. Aux yeux des contemporains, la situation ne se décante que progressivement, au rythme des défaites électorales successives et de divers incidents que l’on va décrire, ce qui explique les hésitations bien visibles des années 1902-1904 (voire 1906) et aggravées encore par la question religieuse.
Le cas de Déroulède illustre fort bien cette période d’incertitude. La période qui suit la défaite électorale de 1902 le voit en effet sombrer dans une crise très profonde, provoquée par la perspective d’un exil prolongé, de graves difficultés d’ordre privé (notamment financières), l’effondrement de son camp, la victoire du Bloc des gauches et, de sa part, une crispation excessive sur la montée de l’hervéisme
[1], dont il surestime probablement l’influence. En schématisant, on peut distinguer deux périodes dans son évolution : une sorte de dépression, de l’automne 1902 au printemps 1904, qui provoque chez lui un raidissement nationaliste sans issue, puis un retour à la mission originelle de la Ligue des patriotes, entraînant un très long et lent mouvement de rapprochement avec le régime, qui ne s’achèvera qu’après 1910.
Fin 1902, Déroulède a deux objectifs prioritaires et contradictoires : rentrer en France et renverser le régime. Or, le premier suppose une amnistie, donc le calme et des gages de bonne conduite donnés par l’exilé, tandis que le second implique l’agitation. Il faut donc faire un choix, ce que l’exilé refuse d’admettre au début. Aussi l’année 1903 est-elle pour lui une année difficile, marquée à la fois par une surenchère nationaliste (attaques contre Jaurès, forte tentation antisémite) et l’apparition des premiers signes d’évolution. Divers incidents (visite d’Édouard VII au printemps 1903
[2], affaire Delsor en janvier 1904
[3]) viennent montrer à Déroulède que, depuis vingt ans, la politique intérieure lui a fait perdre de vue l’objectif suprême, reprendre les province perdues, et que celui-ci peut seul redonner une certaine audience à la ligue en déclin.
Les derniers revers du nationalisme en 1904 vont confirmer que l’action purement politique est une impasse dont il faut sortir. Aux municipales parisiennes de 1904, la coalition nationaliste perd la majorité, ce qui donne le coup de grâce à la Ligue de la patrie française et aux derniers antisémites. Cette défaite consacre la domination des modérés sur la coalition antiministérielle, décourage les éléments actifs qui rejoignent l’Action française et montre aux derniers nationalistes l’urgence d’un reclassement ; elle prouve aussi que seuls survivent les élus qui savent se modérer et, en mordant vers le centre, réunir un électorat plus large que le vote protestataire de 1900.
Le retour aux sources (à partir de 1904)
Dès 1903, Déroulède songe à revenir à la ligue de 1882, c’est-à-dire à une action plus patriotique que politique. Au cours des mois qui suivent et alors qu’il renonce (amnistie oblige) à tout projet d’agitation, il commence à entrevoir la possibilité d’une nouvelle alliance avec les modérés qui l’avaient aidé jadis à fonder sa ligue, au moment où l’aile droite du Bloc des gauches donne des signes de lassitude. L’affaire Delsor et quelques indices supplémentaires (comme la campagne contre Pelletan, l’évolution socialiste et l’affaire des fiches) confirment ces vues : une faille existe du côté des progressistes et de certains radicaux, prémices d’une éventuelle recomposition politique. L’ennemi, ce n’est plus le bloc indistinct des dreyfusards mais son aile gauche seule, et la bête noire, ce n’est plus Waldeck ou même Combes, mais Jaurès que
le Drapeau, organe (peu lu) de la ligue, poursuit d’une haine frénétique. Il faut par conséquent tirer un trait sur le passé, cesser une opposition manifestement stérile, tendre la main à d’anciens ennemis et livrer bataille sur les questions patriotiques
[4]. On résume là un tournant lent et peu visible, en germe depuis 1902 et encore inachevé à la fin de l’exil, mais on peut admettre de façon plausible que les grandes lignes de la nouvelle orientation se mettent en place à la fin de l’hiver 1903-1904. Un incident symbolise bien cette évolution : apprenant la mort de Waldeck-Rousseau, Déroulède envoie à sa veuve, le 11 août 1904, un télégramme de condoléances rendant un hommage appuyé au défunt et évoquant leurs « premières et cordiales relations chez Gambetta » : rappel des vieilles solidarités gambettistes et politique de la main tendue, qui provoque stupéfaction et indignation dans son propre camp.
Cette nouvelle stratégie réclame forcément diverses concessions de la part de Déroulède et des siens. La plus douloureuse pour l’exilé est l’abandon de son cher plébiscite, nom qu’il donnait imprudemment à l’élection du président de la République au suffrage universel ; il cesse d’y faire constamment allusion dans ses interventions puis, en 1906, le radiera officiellement de son programme
[5]. Les autres sacrifices semblent plus légers : modération dans l’affaire des fiches, refus de toute intervention dans l’agitation religieuse, rappel des troupes à l’orthodoxie républicaine (cela vise l’Action française, mais aussi l’Action libérale), vote par quatre députés nationalistes de la loi de Séparation
[6], plus tard acceptation sans réserve de la conclusion donnée à l’affaire Dreyfus
[7]. En décembre 1904, le duel assez ridicule avec Jaurès désigne l’unique ennemi à combattre désormais : l’extrême gauche antimilitariste et pacifiste, ceux que l’on appelle globalement les « sans-patrie ».
Déjà très affaiblie, la Ligue des patriotes commence par maugréer face à un changement aussi radical puis, dans l’ensemble, finit par se soumettre, Henri Galli, qui a remplacé Déroulède pendant l’exil, jouant d’ailleurs un grand rôle dans le rapprochement avec les modérés à l’Hôtel de ville. Il est évident que les élus de la ligue, qui ont impérieusement besoin des voix du centre, poussent vivement dans le même sens. Le prix à payer est forcément le départ des éléments les plus offensifs, déçus par la nouvelle ligne du mouvement qui se transforme lentement en cercle de notables parisiens.
En échange, le pouvoir accepte d’amnistier Déroulède, dans des conditions très révélatrices, le retrait de Combes facilitant beaucoup les choses. La Ligue des patriotes a fait de l’amnistie sa priorité absolue et accepte d’en payer le prix, puisque Guyot de Villeneuve est prié de rentrer ses fiches maçonniques et que les élus nationalistes votent régulièrement pour Rouvier ; en février, Habert déclare officiellement que la ligue est « actuellement ministérielle » puisque l’attitude du gouvernement est « satisfaisante ». Devant ces bonnes dispositions, les progressistes lèvent début mai 1905 leur veto
[8], mais la crise marocaine interrompt brutalement la campagne. Fait révélateur : Déroulède, qui, en temps normal, aurait poussé des cris indignés contre la démission de Delcassé, se borne à féliciter chaleureusement le ministre sortant. Après une première tentative ratée en juillet, l’amnistie est votée le 30 octobre, à la quasi unanimité (541 voix contre 5) et les seules réserves sont venues du côté royaliste. Le 5 novembre, Déroulède arrive à Paris où il reçoit un accueil chaleureux. A-t-il acheté son retour ? Selon toute vraisemblance, une entente s’est faite, dont le contenu minimum repose sur l’échange de l’amnistie contre des promesses de calme.
Le marché va être fidèlement tenu. Dès son retour, Déroulède, bien décidé à ne plus s’exposer à un nouvel exil, déclare officiellement à sa ligue désappointée que la campagne constitutionnelle ne sera pas reprise et il tend la main aux anciens dreyfusards contre l’internationalisme : « La politique extérieure prime tout
[9] », la guerre approche et il faut y préparer le pays. La défaite électorale de 1906, la sienne en Charente et celle de son camp, provoquent dans les rangs des vaincus une déception et un découragement immense, très supérieurs au dépit de 1902, mais elles accélèrent le mouvement. Le 22 mai 1907, Déroulède fait un nouveau pas en direction des modérés : « Je suis tout prêt à me rallier à l’ancien parti républicain progressiste, sous la seule condition qu’il se mette à justifier un peu mieux son nom ». Insensiblement, il se rapproche du pouvoir que l’éloignement socialiste déporte à droite, et la ligue soutient désormais Barthou, Briand, Doumer, Millerand, Viviani et même Clemenceau, en plaçant de grands espoirs en Poincaré. En 1908, Galli affirme que le cabinet qui a réalisé l’Entente cordiale « a rendu un grand service au pays », ce qui revient à réhabiliter le ministère Combes. Parallèlement, les relations se tendent nettement avec l’Action française (qui accuse la Ligue des patriotes de républicanisme et de dreyfusisme repentant), les bonapartistes et les groupes antimaçonniques, alors qu’elles s’améliorent avec le Sillon. En 1913, les ligueurs appartiendront sans réserves à la majorité poincariste et Galli, nouvel élu du
ive arrondissement, s’inscrira au groupe parlementaire progressiste.
L’itinéraire de Déroulède et de ses ligueurs au début du siècle pose trois questions importantes, qui justifient qu’on s’intéresse au devenir de ce groupe numériquement réduit et bientôt marginal. Faut-il parler à leur sujet de tournant ou d’évolution, d’inflexion brutale ou de lent changement ? Les deux interprétations ne sont peut-être pas si contradictoires qu’il y paraît : incontestablement, le rapprochement avec les républicains modérés se fait très progressivement, commençant timidement, presque furtivement, en 1903 et ne s’achevant qu’à la veille de la guerre. Toutefois, l’année 1904 marque une accélération irréversible et décisive du processus : à la défaite politique ultime du nationalisme de type antidreyfusard (lors des municipales parisiennes de mai) correspond la première ouverture d’une voie nouvelle avec l’affaire Delsor, épisode en lui-même très mince mais confirmant à Déroulède qu’il peut survivre politiquement en faisant la paix avec le pouvoir et que ce dernier, si hostile qu’il soit, reste susceptible d’évolution sur l’essentiel, c’est-à-dire la politique étrangère. Il est en tout cas évident que, pour Déroulède et sa ligue, obsédés par l’amnistie, les événements de juin 1905 ne jouent aucun rôle important dans un changement déjà commencé.
La seconde question concerne les mobiles réels de ce rapprochement. Sa motivation principale relève-t-elle de la politique intérieure ou de la politique extérieure ? Il est pas toujours facile de le dire et, quand ils attaquent Jaurès, les ligueurs visent tout autant le socialiste que l’internationaliste. On a soutenu, avec des arguments solides, la thèse voulant que ce qu’on appelle si improprement le « renouveau nationaliste » n’est que l’effet logique du reclassement des partis provoqué par l’effritement du Bloc des gauches, de la lutte pour le pouvoir opposant en fin de période le centre gauche au centre droit, ce dernier connaissant alors une remontée spectaculaire, et enfin du désir de combattre les progrès socialistes
[10]. Ces considérations de politique intérieure ont incontestablement joué chez Déroulède, dont le conservatisme social s’accuse à la fin de sa vie et qui sait d’ailleurs que la survie de son mouvement passe par l’acceptation du régime tel qu’il est : comme il est habituel dans le nationalisme, les appels à la discipline nationale pour faire face à un péril extérieur servent des visées autoritaires ou au moins conservatrices purement intérieures, où « le souci de l’Étranger » a peu de part. Néanmoins, la préoccupation patriotique joue aussi chez Déroulède et dans une mesure sans doute égale aux inquiétudes sociales, et pour deux raisons complémentaires : l’auteur des
Chants du soldat a appris en exil qu’il ne représentait rien en dehors de son rôle purement patriotique et il nourrit un attachement incontestablement sincère aux provinces perdues ; pour récupérer l’Alsace-Lorraine, il est d’ailleurs prêt à sacrifier beaucoup de choses, mais il faut bien avouer qu’en cela son cas est peu représentatif.
Il reste à s’interroger sur la conscience que la Ligue des patriotes a eue de ces changements et l’on ne peut le faire que de façon impressionniste et intuitive. À l’évidence, les ligueurs comprennent dès 1904 que leur propre mouvement est en train de modifier sa ligne de conduite ; le comportement de leurs députés laisse d’ailleurs peu de place au doute et les récriminations de la base se multiplient aussitôt, sans aucun succès. En revanche, ils mettent beaucoup plus de temps à percevoir l’évolution de l’opinion publique et celle du pouvoir, les années d’affrontement autour de la loi de Séparation brouillant durablement les cartes. Ce n’est donc probablement qu’à partir de 1908, avec le grand discours de Déroulède à Champigny et les premiers éloges publics au ministère Clemenceau, qu’il est admis que la situation générale évolue. Les cadres de la ligue vont très vite percevoir à Paris les dividendes électoraux d’une évolution dans laquelle ils n’auront, eux et leur chef, joué qu’un rôle très subalterne.
[1]
Sous ce terme commode d’
hervéisme, Déroulède et les autres nationalistes confondent plus ou moins volontairement des notions très différentes les unes des autres : antimilitarisme, antipatriotisme et pacifisme.
[2]
En avril 1903, apprenant la prochaine visite à Paris du roi d’Angleterre, les nationalistes entrent en ébullition, sous l’influence notamment de
la Patrie qui présente l’entente avec l’Angleterre comme une « infamie ». Anglophile convaincu, Déroulède condamne cette campagne et finit par en exclure les meneurs, malgré l’anglophobie dominante à la Ligue des patriotes.
[3]
En janvier 1904, un prêtre alsacien, l’abbé Delsor, venu à Lunéville protester contre la fermeture de la chapelle du château, est expulsé du territoire national. À Paris, la nouvelle provoque un tollé, car on a expulsé un Alsacien en tant que sujet allemand et les ligueurs se lancent sur le thème de la seconde signature du traité de Francfort, pour lequel ils sont assurés du soutien d’une large partie de l’opinion. À la Chambre, le 22 janvier, Combes, après avoir rappelé que la France veut la paix, prononce quelques mots émus sur l’Alsace-Lorraine qui calment les esprits.
[4]
À partir de la fin de l’année 1903, on constate un net regain d’intérêt pour l’Alsace-Lorraine dans les colonnes du
Drapeau.
[5]
Le mot disparaît mais pas la chose, puisque Déroulède déclare adopter le système des États-Unis.
[6]
Dont deux membres en vue de la Ligue des patriotes, Lepelletier et Tournade. Ulcérée, l’Action libérale fera battre le premier en 1906.
[7]
Divers indices (hostilité discrète au général Mercier, déclarations de Marcel-Habert en faveur de l’innocence, menace de démission de Déroulède quand certains ligueurs veulent soutenir la campagne de l’Action française, etc.) autorisent à penser que le chef de la ligue admet désormais qu’il y a bien eu une erreur judiciaire (sur ce sujet, voir Bertrand Joly, « Les antidreyfusards croyaient-ils Dreyfus coupable ? »,
Revue historique, 590, avril-juin 1994, p. 401-437).
[8]
La campagne en faveur de l’amnistie est lancée par Stéphane Lauzanne (« Pour Déroulède »,
le Matin, 4 mai 1905) et aussitôt reprise par
le Temps. La plupart des parlementaires de la majorité interviewés sur ce point se déclarent favorables à l’amnistie de celui qui voulait, cinq ans plus tôt, les envoyer à Nouméa.
[9]
Déclaration à
l’Écho de Paris du 18 novembre 1905.
[10]
Eugen Weber, « Le Renouveau nationaliste en France et le glissement vers la droite, 1905-1914 »,
Revue d’histoire moderne et contemporaine, V, avril-juin 1958, p. 114-128 (article consacré surtout aux législatives de 1910 et 1914) ; David E. Sumler, « Domestic influence on the nationalist revival in France, 1909-1914 »,
French historical studies, VI, automne 1970, p. 517-537 ; Philip Nord, « Social defence and conservative regeneration : the national revival, 1900-1914 »,
in Id.,
Nationhood and Nationalism in France from Boulangism to the Great War, Londres-New York, Harper Collins Academic, 1991, p. 210-228 (souligne le rôle joué par des personnalités nullement nationalistes, comme Colrat ou Motte).