2001
Mil neuf cent
Y a-t-il des tournants historiques ? 1905 et le nationalisme : Remarques conclusives
Continuité et discontinuité : à propos du « tournant de 1905 »
Christophe Prochasson
La vieille rivalité qui oppose, depuis la fin du xixe siècle, l’histoire aux autres sciences sociales a souvent pris la forme d’une mise en cause de la langue des historiens. On sait que ceux-ci ont préféré s’en tenir au langage naturel et se sont toujours défiés, avec plus ou moins de raison, des formalisations conceptuelles à l’Å“uvre dans d’autres disciplines pourtant cousines. À ceux qui leur reprochaient cette langueur intellectuelle les conduisant de temps à autre à tomber dans tous les pièges que tend le sens commun, ils répondaient par les vertus de l’opportunisme linguistique et arguaient de l’historicité de leur propre discipline. Pourquoi auraient-ils eu besoin de forger des notions spécifiques puisque celles-ci s’avéreraient bientôt périssables ? Ne valait-il pas mieux s’en tenir à une expression blanche susceptible de traduire au mieux la modestie de la position de l’historien ?
Certes, bien des contre-exemples à cette posture dominante existent. On les trouve sous deux chapitres. Le premier est celui qui rassemble tous les contrats passés entre l’histoire et les sciences sociales dont l’un des passages obligés est l’emprunt d’un appareil conceptuel de la première aux secondes. Ces transferts sont souvent des traductions et exigent des bricolages qu’on aurait tort de récuser au nom de je ne sais quelle orthodoxie théorique. Le second traverse davantage l’ensemble des pratiques historiennes. Il livre le secret des recours à la métaphore. Celui-ci, très généralisé, même chez ceux qui moquent trop facilement les emprunts interdisciplinaires, n’en est pas moins tout aussi risqué pour le raisonnement historique lorsqu’il s’avère mal contrôlé. La métaphore, comme bien d’autres tropes d’ailleurs, conduit à naturaliser des phénomènes voire à en créer de toutes pièces. Elle se réduit en tout cas trop fréquemment à la fonction de figure élégante (du moins peut-on l’espérer) qui viendrait combler un déficit de littérarité.
En se penchant sur la notion de « tournant historique », les historiens qui précèdent ont procédé de la meilleure façon qui soit : empiriquement. Ils ont ainsi tout à la fois analysé des styles de raisonnement et d’écriture en même temps qu’un moment historique. S’appuyant sur un exemple précis – le prétendu tournant nationaliste de 1905, véritable topos historiographique –, ils nous invitent à suivre deux ordres de réflexions nouvelles. L’un concerne la période étudiée. L’autre contribue à enrichir le travail réflexif des historiens sur l’une de leur donnée les plus fondamentales : la construction sociale du temps.
Commençons par les résultats éclairant ici notre connaissance des premières années du siècle dernier. L’affaire est entendue : la thèse de Péguy, qui fait du 6 juin 1905, date de la démission de Delcassé, conséquence de son refus de convoquer la conférence d’Algésiras, l’illustration même de sa philosophie de l’événement, ne tient pas. Ou plutôt, elle ne tient que pour lui. Ce qui ne suffit pas à valider au-delà ni ce jour ni même cette année comme un surgissement saisissant et inattendu, point de rebroussement historique, « événement-monstre », reconnaîtrait peut-être Pierre Nora, qui entraînerait chacun à se dire que, désormais, l’avant et l’après seraient irrémédiablement séparés l’un de l’autre. Le « tournant » est ici la marque absolue de l’historicité : il rend les choses dissemblables en dépit même de leur ressemblance apparente.
Charles Péguy est à peu près le seul à envisager si densément un événement aussi minuscule. Il est bien le seul en tout cas à en faire une « révélation ». Pour lui, le présent ne constitue pas une « lamelle du passé » : il surgit sous la forme d’une singularité absolue lui conférant une dignité par rapport à un passé que les historiens de son temps ne cessaient de sanctifier à son détriment. À lire plusieurs auteurs, la singularité péguyste éclate une fois de plus, comme si son approche de 1905, à force de talent et de séduction, s’était imposée aux historiens : bien plus tard, dans La France de M. Fallières (1949), Jacques Chastenet faisait encore de la démission de Delcassé un de ces « instants singuliers » dont l’histoire est exceptionnellement ponctuée.
On aura beau regarder de toute part (hormis le cas lumineux de Péguy), rien ne paraît confirmer une telle thèse. Faut-il donc penser que les études ici rassemblées représentent un « tournant historiographique » renversant une analyse trop convenue, présente en bien des manuels d’histoire ? Ce serait sans doute pécher par présomption. Ce serait, plus encore, perdre de vue la leçon que nous administrent les historiens réunis dans cette livraison. Tous nous disent en effet que si 1905 ne fut pas l’annus miserabilis ou l’annus mirabilis que chacun, selon ses sentiments, crut reconnaître, il ne fut pourtant pas rien dans la préhistoire d’une culture de guerre qui l’emporta progressivement à partir d’août 14 : pour la première fois depuis la guerre de 1870, un conflit diplomatique sérieux opposa la France et l’Allemagne. Reste que le problème fut finalement vite réglé et qu’une période de calme suivit la conférence d’Algésiras ; le Gouvernement Clemenceau (1906-1909) fut même caractérisé par de bonnes relations avec le Reich.
Tous les points d’observation sélectionnés confirment cette première analyse. 1905 s’inscrit dans une séquence chronologique de moyenne durée lui assignant un sens qui ne fut d’ailleurs mis en évidence qu’ultérieurement. Ce moment ne constitue nullement un point nodal où se rencontreraient des sensibilités diverses. Les décrochements, si le terme convient, eurent lieu parfois avant, autour de la liquidation de l’affaire Dreyfus ou après, au début des années 1910. L’étude de quelques trajectoires personnelles le montre aussi – à la notable exception de Péguy. Déroulède ou Hervé échappent à 1905 (le patriotisme d’Hervé ne s’afficha vraiment nettement qu’en 1912). De même Jaurès, peut-être alors envahi par une vague de mélancolie politique, semble finalement peu marqué par 1905. Mais n’est-ce pas une remarque qu’il faudrait ici nettement souligner que cette conséquence psychologique-là : la perception émotionnelle d’un tournant historique chez quelques âmes fortes, les conduirait-elle à ce vague abandon, comme à une déprise intime de l’histoire ?
Ne la perçoit-on pas, près d’un siècle auparavant, parmi les membres du groupe de Coppet, autour de Madame de Staël, qui tous ont fait de la « transition », celle qui les sortait progressivement de la Révolution, le c
Å“ur même de leur pensée et de leurs passions ? Albert Hirschman évoque ainsi un mécanisme psychologique analogue, la « déception », produit de l’alternance des « bonheurs privés » et de « l’action publique », qui plonge périodiquement une société ou une génération dans le désarroi face à l’action collective. Et, avec un autre point de vue, Pierre Rosanvallon remarque que le sentiment de déception « n’a cessé d’accompagner l’histoire de la politique moderne depuis la fin du
xviiie siècle » pour ajouter que « l’histoire de la démocratie est en même temps celle d’une attente et d’un désenchantement »
[1]. Comment en effet se dégager de ces moments historiques intensément vécus qui ont fait certains hommes tels qu’ils sont ? C’est dire la place que doivent avoir les sentiments, les émotions, et pour tout dire le psychologique (à distinguer du psychologisme), dans l’élucidation des rythmes historiques.
Il en va de même pour les forces politiques retenues ici : c’est par étapes que l’Action française s’affirma, de l’extrême fin du xixe siècle aux années 1910 du siècle suivant ; si 1905 marque un tournant pour les socialistes français, c’est d’abord au niveau de la politique intérieure puisque ceux-ci s’engagèrent alors dans la voie de la constitution d’un grand parti d’opposition après avoir été soumis au régime de la division et, pour la majorité d’entre eux, du soutien aux gouvernements républicains.
De telles analyses nous interdisent donc d’essentialiser les dates comme tend à le faire trop souvent la rhétorique des historiens. François Simiand moquait cette méchante habitude dans la célèbre philippique adressée aux historiens en 1903, leur reprochant de retenir des dates de règne pour des études d’histoire économique et sociale « comme si on étudiait l’estomac d’un individu entre le moment où cet individu s’est cassé une jambe et celui où il s’est cassé un bras
[2] ». Il convient de rappeler, avec utilité, malgré peut-être l’apparence triviale de la remarque, qu’il est bien rare qu’un « tournant » soit perçu dans sa contemporanéité. Les consciences le bâtissent le plus souvent après coup, et pour mille raisons différentes qui renvoient à leurs passions et à leurs intérêts. Ce qui ne revient pas à contester l’existence de séries d’événements susceptibles de « faire tournant », selon les points de vues et les nécessités du moment… Il n’en va pas toujours au même rythme pour l’histoire des idées, ici privilégiée, comme en d’autres matières.
C’est le second grand apport des textes réunis que de nous encourager à réfléchir sur la notion de « bornes chronologiques », qu’utilisent avec trop de facilité les historiens, et de nous pousser à les faire flotter au gré des problématiques requises. Plusieurs d’entre eux nous conduisent ainsi à reconsidérer avec plus de vigilance les pratiques chronologiques les plus courantes. Ils nous invitent à lisser le déroulement du temps en introduisant du doute quant à l’existence d’accidents majeurs habituellement désignés par les termes de « tournant » ou de « rupture » (on connaît la fortune du couple « rupture et continuité »). Dans le même temps, ils contrecarrent toute tentation qui nous porterait à renouer avec les thèses du « temps immobile ». On sait bien – et n’est-ce pas là tout le miel du métier d’historien ? – que l’histoire n’est jamais ni tout à fait la même ni tout à fait une autre. Elle est soumise au régime constant des réemplois, des imitations inabouties, des appropriations cachées ou revendiquées. Michel Foucault est de ceux qui nous ont alertés sur le roman des origines. Il donne donc ainsi justement l’avantage au concept d’émergence, le préférant à toute terminologie plus brutale visant à désigner un commencement ou une naissance. Il n’y aurait jamais vraiment de « tournant » parce qu’il n’y aurait vraiment jamais de commencement.
Il n’est, par exemple, que d’examiner de très près l’histoire des relations que les instituteurs français ont entretenues avec la nation et le pacifisme, au début du xxe siècle, pour pouvoir mettre en évidence toute une série de chevauchements, d’hésitations, de soubresauts, de contradictions et renverser quelques lectures traditionnelles, partielles et antinomiques, accusant tour à tour les maîtres d’école d’avant 1914 d’avoir trop peu ou trop bien préparé les Français à se mouler, le moment venu, dans une culture de guerre. Il n’y a dans cette histoire que des ébauches, des balbutiements, des flous, de singulières cohabitations, comme dans toute histoire (dans les milieux savants de la fin du xixe siècle coexistent tout à la fois des aspirations et des pratiques internationalistes avec un esprit de concurrence nationale), que l’on a trop vite fait d’effacer aux fins de rendre l’exposé plus clair. Car la mobilisation par les historiens de tout un répertoire de ruptures (« tournant », « charnière », « inflexion », « transition », etc.) renvoie aussi aux contraintes qu’impose leur style de récit. La linéarité et la téléologie appellent des ressorts dramatiques que représente fort bien la rhétorique que l’on étudie ici. Une écriture poétique de l’histoire, qui reste à inventer, serait-elle en mesure de lui échapper tout à fait ?
Tout concourt à montrer dans les textes qui précèdent qu’à l’inverse de ce que contient la métaphysique péguyste de l’événement, aucun fait historique ne surgit en magnificence dans sa contemporanéité. Il est vite noyé ou recouvert sous bien des couches qui le précèdent ou lui font suite. C’est après seulement que les historiens lui accordent une dignité et une signification universelles. C’est après que les acteurs eux-mêmes lui trouvent du sens. Telle est ainsi la leçon que l’on peut tirer de l’étude des socialistes face à 1905 : c’est l’expérience passée de la Grande Guerre qui leur fit cultiver une mémoire de 1905 marquée par le « coup de Tanger ». On apprécie même de tels flottements avec un événement apparemment aussi simple que le déclenchement d’une guerre. Celle de 1914 commença avant la minute des déclarations officielles : les anticipations et les cultures de guerre la précèdent lourdement. Et le caporal Peugeot fut tué avant même que l’Allemagne n’ait officiellement déclaré la guerre à la France. Osons le paradoxe : quand donc commença la Première Guerre mondiale ? Ou si l’on préfère une question moins abrupte : à partir de quel moment put-elle constituer un « tournant » ?
La richesse de la démarche de l’historien s’impose lorsque celui-ci multiplie ses points d’observation et refuse de s’enfermer dans une analyse moniste. Il est clair qu’une seule date ne peut concerner une société dans son ensemble ni tous les phénomènes observés. Les changements d’échelle conditionnent aussi les relevés de rythme historique. Si certains croient reconnaître au niveau le plus général de l’histoire des sociétés de vastes tournants historiques, ces derniers semblent bien s’affadir dès lors que l’on se rapproche de segments plus particuliers. L’une des leçons de Braudel avait été de distinguer entre des rythmes différents de temporalité selon les secteurs de l’activité humaine considérée. À l’instar d’un acteur de la politique comme Jules Guesde qui pensait qu’aucun « tournant historique » n’était palpable en l’absence d’une révolution prolétarienne, la longue domination de l’histoire politique sur l’établissement des chronologies les plus courantes impose encore des tournants non pertinents lorsque l’on s’éloigne des affaires concernées : 1905 en est un exemple patent. Rien ne marche en effet exactement du même pas. Il y a beau temps que l’on a mis au jour les inerties, la lenteur des prises de consciences, les retards du social, la hâte de l’économique.
On connaît la difficulté qu’il y a, tout particulièrement dans les sciences historiques, à articuler des pratiques empiriques sur des propositions théoriques. C’est d’ailleurs l’objection la plus couramment faite par ceux qui dénient toute valeur à la réflexion épistémologique des historiens. À l’encontre de ce reproche, les travaux rassemblés ici montrent qu’une attention vigilante portée aux mouvements historiques, appuyée sur un examen plus approfondi des sources et une méthode plus fouillée, permettent de réviser sensiblement les « acquis » apparemment les plus solides de l’historiographie tout en contribuant à livrer les plus utiles perspectives théoriques et méthodologiques. Il n’était pas vain, à propos d’un moment historique particulier, de s’interroger sur une question aussi fondamentale pour la démarche de l’historien que celle de la nature du couple continuité/discontinuité. La contribution fournie par ces textes me semble indiquer clairement qu’à rebours des lectures historiques toujours trop simplificatrices, il revient aux historiens de repérer, sans cesser jamais leur tâche, le feuilletage de toutes les micro-discontinuités qui s’offrent à lui. Foucault nous invitait à opérer ce déplacement-là, bien loin des causalismes de la raison historienne que l’on voudrait croire essoufflée. Les réponses convergentes que nous ont données ces différentes études ne correspondaient sans doute pas à notre attente. N’est-ce pas là un signe de réussite intellectuelle que de constater, au terme d’une discussion approfondie, que l’hypothèse initiale se trouve invalidée par l’analyse empirique ? À l’inverse de certaines rencontres scientifiques qui entérinent tout bonnement les prémisses que se sont données les organisateurs, la question valait ici d’être posée !
[1]
Pierre Rosanvallon,
La démocratie inachevée. Histoire de la souveraineté du peuple en France, Paris, Gallimard, 2000, p. 28 et 280.
[2]
François Simiand, « Méthode historique et science sociale. Étude critique d’après les ouvrages récents de M. Lacombe et de M. Seignobos »,
Revue de synthèse historique, vol. VI-I, 16, 1903, p. 144, n. 3.