2001
Mil neuf cent
La guerre et la paix.
Essai d’exégèse proudhonienne
[1]
Cet essai fut commencé
[dans] l’intention de fournir une préface à une réimpression de l’ouvrage capital de Proudhon :
La guerre et la paix ; l’éditeur ayant abandonné son projet, j’ai désiré tirer le moins mauvais parti possible des notes que j’avais amassées ; étendant mon plan primitif, je vais, en conséquence, présenter diverses considérations que je crois devoir être utiles aux personnes studieuses qui voudraient se familiariser avec les idées de Proudhon. Depuis une vingtaine d’années, il a été publié en France pas mal de livres sur lui ; mais il n’est pas nécessaire d’avoir un esprit critique trop revêche pour s’apercevoir que cette paperasserie n’a pas jeté beaucoup de lumières sur les questions les plus importantes de la doctrine de Proudhon ; on peut même se demander si les gens qui faisaient profession d’admirer le génie de ce penseur, ne lui auraient pas rendu souvent de mauvais services, en voulant lui attirer les sympathies de groupes dont les tendances fondamentales ne s’accordent guère avec les siennes
[1]. Les circonstances actuelles sont évidemment destinées à être très funestes à la mémoire de Proudhon ; parmi les cuistres, les écervelés, les intrigants, qui forment le gros de la séquelle nationaliste
[2], il ne va pas manquer d’écrivassiers pour célébrer le bon socialisme français de Proudhon, aux dépens du mauvais socialisme
boche de Marx ; sans être doué d’une vertu prophétique bien remarquable, on est en droit de prévoir que de tels commentaires de Proudhon mériteront les qualifications cambronniennes appliquées par Rabelais à la glose accursienne des Pandectes. Puissent ces pages modestes contribuer à défendre l’héritage de notre grand philosophe révolutionnaire !
C’est presque toujours se lancer dans une entreprise téméraire que de recommander l’étude d’une philosophie vieille d’un demi-siècle, qu’ont peu discutée les gens auxquels les contemporains avaient attribué la mission de juger les idées remarquables de l’époque et dont l’influence n’a pas été bien sensible sur la marche du travail intellectuel de nos prédécesseurs. Il semble, en effet, conforme aux prescriptions du bon sens de supposer que si un auteur d’un talent incontesté a été ainsi délaissé par les générations placées entre lui et nous, c’est qu’il avait traité des questions n’ayant pas de solides racines dans la réalité. Pour justifier ma tentative de résurrection de ses doctrines, il faudrait, tout au moins, pouvoir établir que celles-ci avaient été négligées pour de mauvaises raisons, que la vanité des anciennes préventions du public a été démontrée par l’expérience historique et que nous aurions un très sérieux intérêt à faire entrer dans les courants de la réflexion actuelle quelques-unes des propositions que nos pères avaient regardées comme de simples curiosités.
La destinée de l’
Å“uvre de Cournot est propre à illustrer ces remarques. Bien que ce haut dignitaire de l’Université fût très supérieur en savoir, en perspicacité, en sûreté de jugement à la grande majorité des membres de l’Académie des sciences morales et politiques, il n’a point fait partie de ce cénacle, si riche en universitaires
[3] ; cet homme qui a tant honoré l’administration de l’Instruction publique de notre pays, n’a point trouvé beaucoup de lecteurs dans le monde des Facultés ; il y a une vingtaine d’années son éditeur avait fini par céder aux bouquinistes parisiens des monceaux de ses volumes que la librairie ne parvenait pas à écouler par les voies du commerce normal. Assez récemment, des personnes qui jouissaient de la confiance des maîtres du papier imprimé, honteuses de constater que les idées de Cournot étaient mieux connues à l’étranger qu’en France
[4], ont fait ce qu’elles ont pu pour réparer l’injustice dont cet éminent philosophe avait été victime ; tous les gens capables de réfléchir, qui ont pris connaissance des deux traités réintroduits dans la circulation en 1911 et 1912
[5], ont vu qu’ils sont pleins de vues profondes, d’hypothèses ingénieuses, de suggestions qu’on trouverait grand profit à utiliser ; il est maintenant acquis que les contemporains de Cournot ont commis une énorme bévue en ne pratiquant pas un esprit aussi distingué. Au point de vue de l’appréciation abstraite de ses mérites philosophiques, l’
Å“uvre de Cournot est complètement réhabilitée ; mais il ne résulte pas de là qu’elle soit destinée à entrer dans l’encyclopédie de la pensée actuelle ; je n’y trouve pas d’indications magistrales sur le choix des voies qu’il conviendrait de suivre pour vaincre les difficultés que l’histoire accumule autour de nous. Cournot me paraît devoir être regardé comme un des meilleurs précurseurs des philosophies qu’ont peut nommer pragmatistes, à la condition de donner à ce terme un sens un peu large ; sa prudence extrême l’empêchait de s’aventurer dans des spéculations trop éloignées des domaines qu’il n’avait pas l’habitude de labourer
[sic] ; tandis que ses confrères de l’Université le méprisaient sottement sous prétexte qu’il était un critique chagrin des vérités officielles, la génération présente ne peut guère voir en lui qu’un représentant exceptionnellement éclairé d’un passé aboli.
Seuls ont des chances de survivre à leur époque les précurseurs assez rares desquels on peut dire qu’ils ont reconnu avec une certaine sûreté des repères importants des terres promises ; tel fut le cas de Proudhon qui nous a laissé tant de magnifiques témoignages de ses facultés de divinateur
[6] ; sa personnalité demeurera considérable dans la philosophie sociale tant que la pensée commune ne sera point parvenue à absorber l’ensemble de ses intuitions, en les faisant entrer dans un système susceptible d’une exposition scolastique
[7]. Il nous a appris qu’il avait souvent
[été] en proie à de vives émotions en présence des résultats imprévus auxquels aboutissaient ses analyses
[8] ; ayant expérimenté que les sentiments jouent un grand rôle dans la genèse des convictions, il désirait faire passer dans l’âme de ses lecteurs quelque chose des émerveillements qu’il avait éprouvés au terme de son travail ; c’est pourquoi il s’appliquait à composer des formules qui lui semblaient capables de provoquer chez les autres des états psychologiques analogues aux siens. Cette manière de procéder lui a valu la réputation d’être un fabricant de paradoxes, parfois comparable à un aventurier qui voudrait attirer sur sa personne l’attention des badauds, en tirant dans la rue des coups de pistolet. « Vous savez, lit-on dans une lettre du 20 novembre 1863
[9], combien je suis tiraillé par ces sortes de critiques, plus insupportables pour moi que les grosses calomnies. Jamais écrivain n’a mis plus de sérieux, plus de conscience, dans toutes ses publications, et depuis vingt-cinq ans je me vois traité en sophiste amoureux du bruit, en Érostrate littéraire, prêt à se brûler lui-même, pourvu qu’on parle de lui
[10]. »
Les adversaires de Proudhon étaient totalement incompétents pour apprécier la convenance des expressions qu’il introduisait dans la philosophie sociale, parce qu’ils étaient étrangers à l’enthousiasme qui saisit un homme de génie au moment où il a conscience d’avoir atteint quelque vérité grave, demeurée jusqu’alors cachée aux regards des gens habiles. Pour bien juger ce qu’on a appelé les paradoxes de Proudhon, il faut se rappeler qu’au temps où il écrivait :
La propriété, c’est le vol ; Dieu, c’est le mal ; Le meilleur gouvernement, c’est l’anarchie, les néo-hégéliens, avec lesquels il était alors en étroites relations, faisaient assaut d’audaces de langage
[11]. Parmi les personnes qui s’occupent de ces questions, il y en a fort peu qui aient assez de métaphysique pour comprendre le rôle que joue la théorie de l’antinomie dans les travaux de Proudhon ; suivant celui-ci on ne saurait, en matière de choses sociales, arriver à posséder une parfaite connaissance d’une notion si on ne l’a pas contrôlée en l’engageant dans des raisonnements poussés jusqu’aux conséquences extrêmes, en dépit des difficultés d’ordre pratique qui se révèlent en cours de route ; les affirmations auxquelles parvient ainsi le dialecticien intrépide, peuvent constituer de solides vérités au point de vue spéculatif, tout en paraissant atrocement paradoxales aux gens qui jugent la philosophie d’après les usages consacrés par le sens commun
[12]. Mais la déduction ne règle pas souverainement les relations juridiques. Ainsi, écrivant le 16 avril 1851 à Michelet qui avait été choqué de voir tant de socialistes abandonner les idées pour lesquelles avait combattu la Révolution, en fait de propriété,
[il] lui disait : « Si la situation économique […] a dû pousser les intelligences naïves du peuple vers l’hypothèse communiste, ç’a été l’effet naturel de la répulsion qu’inspirent le monopole égoïste, la concurrence anarchique et tous les désordres de l’individualisme poussé à l’excès. Mais ce communisme n’existe qu’à l’état de protestation […]. En ce qui me concerne personnellement, vous avez tort de méconnaître d’abord la nécessité de définitions précises en théorie, puis de supposer que je veuille conformer la pratique à la rigueur d’une définition. Autre chose est de qualifier une idée, un principe, d’après son extrême conséquence, et autre chose est d’adopter cette conséquence extrême comme la vérité. La propriété a sa racine dans la nature de l’homme et la nécessité des choses, je le sais aussi bien que personne ; mais la propriété sans contrepoids, sans engrenage, aboutit droit où je dis et devient vol et brigandage. » Il lui annonçait qu’il cherchait le moyen de purger la propriété de ses vices, avec l’espérance de doubler ses avantages
[13]. La pensée la plus intime de Proudhon se trouve peut-être exprimée dans une lettre du 2 novembre 1862, adressée à un ancien prote d’une imprimerie où il avait travaillé comme correcteur ; tout en maintenant l’exactitude spéculative de ses formules, il disait être « un des plus grands faiseurs d’ordre, un des progressistes les plus modérés, un des réformateurs les moins utopiques et les plus pratiques qui existent
[14] ».
Je suis étonné que les disciples de Bergson n’aient pas encore compris de quel intérêt serait pour leur école de s’approprier les conceptions proudhoniennes de l’antinomie, qui leur permettraient de vivifier un enseignement que beaucoup de personnes croient condamné à une précoce sénilité. C’est parce que l’entendement humain est antinomique et non pas géométrique, que nous sommes autorisés à construire des futurs idéaux, qui, une fois enrichis de formes dramatiques par l’imagination et adoptés par nos passions, deviennent les mythes directeurs de l’histoire. Dans une société où les individus sont habitués à avoir une confiance absolue dans la raison, il est impossible que l’immobilisme puisse exister, attendu qu’elle se divise en groupes qui croient être tenus, par une sorte de point d’honneur, de sacrifier l’ordre général au triomphe hypothétique des idéaux formés par les collectivités particulières ; dans l’espoir de favoriser l’avenir du système juridique qui sert de symbole de reconnaissance à son parti, le citoyen s’efforce de faire aboutir des solutions provisoires que ses chefs lui recommandent de substituer aux institutions reçues
[15] ; rien ne se fait qu’en vertu de transactions que chacun des groupes accepte avec l’intention bien arrêtée de les détruire quand cela sera possible. Ainsi les changements dépendraient d’un jeu pratique des antinomies facile à observer. En adoptant cette manière de voir, l’école bergsonienne éviterait le reproche qu’on lui a adressé, de donner comme moteur à l’histoire un mystérieux élan vital qui peut être à sa place dans une doctrine de l’évolution biologique, parce que les causes des transformations des espèces sont inaccessibles. Les philosophies qui font appel à la liberté, sont exposées à favoriser les tendances des négateurs de la certitude scientifique ; beaucoup de catholiques français ont accueilli avec sympathie la métaphysique de Bergson, qui dépasse un peu le niveau de leurs intelligences, parce qu’ils l’ont prise pour un prolongement des paradoxes de Boutroux et de Brunetière ; il ne semble pas que l’école ait expliqué convenablement la confiance que le maître dit avoir dans la science. Proudhon a résolu ces difficultés par des intuitions de génie. Il affirme que la conscience n’est pas soumise à la loi des antinomies qui gouverne l’entendement ; il cherche à persuader au lecteur que la Justice a une réalité incontestable ; une fois en possession de la certitude morale, l’homme a le droit de présumer que la certitude peut exister dans les diverses branches de ses connaissances.
Dans une lettre du 25 décembre 1860 il expose ainsi à Huet le renversement de la métaphysique auquel il s’est arrêté : « Bordas, comme Descartes, Leibniz, Kant même, me paraît être allé de la philosophie spéculative à la philosophie pratique ; il passe par la métaphysique pour aller à la morale, et il n’est pas douteux que cette marche ne soit depuis des siècles généralement suivie. Dans le christianisme, la théologie dogmatique précède aussi la théologie morale ; la religion est même fondée tout entière sur cette donnée. Moi, au rebours, je saisis tout d’abord l’idée morale, la justice, le fait de conscience (je ne prends pas ici ce mot dans le sens purement psychologique), et une fois en possession du droit, de l’idée morale, je m’en sers
[comme] d’un critère pour la métaphysique elle-même. Ma philosophie pratique devance ma philosophie spéculative, ou du moins elle lui sert de base et de garantie. […] Je crois qu’au fond cette méthode fut celle de Jésus et de Socrate, en dépit de l’idéalisme de Platon et de la théologie de saint Paul. […] Je ne doute pas que vous ne trouviez à ma manière de philosopher toutes sortes d’inconvénients, que vous me disiez même que c’est, du commencement à la fin, un immense contresens
[16]. »
Dans un livre publié, il y a une vingtaine d’années, en vue de lutter contre les progrès du socialisme, un éminent magistrat exprimait de la manière suivante l’admiration qu’il éprouvait pour le talent dont Proudhon fit preuve en écrivant son premier mémoire sur la propriété : « Cette argumentation puissante est rehaussée par la magie du style. Il connaît à fond cette langue française que si peu de gens ont su manier. Bien plus, il a sa langue à lui, comme Bossuet eut la sienne. Celle de Proudhon est puissante et colorée. L’auteur trouve, ou semble trouver, sans peine le mot original et propre qui met en relief sa pensée violente ou paradoxale. Il lève et laisse retomber un marteau qui brise les obstacles et fait jaillir mille étincelles de leur poussière. Il fut un des trois ou quatre premiers écrivains du
xixe siècle
[17]. » Et ailleurs : « Proudhon fut un écrivain de premier ordre. Il séduisit les hommes non pas seulement par son enseignement, mais par la forme de cet enseignement […] Quoique incapable d’improviser à la tribune, il avait le tempérament, les ardeurs, les mouvements impétueux, les élans passionnés d’un orateur véritable. Il harangue en écrivant […] ; on croirait à le lire qu’il sent un auditoire suspendu à ses lèvres : il ne s’en sépare pas jusqu’à ce que l’haleine lui manque. Il s’épand comme un fleuve, il est toujours sur le point de déborder. Cependant il n’a pas les négligences et les impuretés du langage oratoire. Ce plébéien sculpte sa phrase avec un art profond, avec l’art des grands classiques ; il descend des écrivains que protégea Louis XIV et qui achevèrent notre langue. Il manqua, non moins que Molière, à l’Académie française
[18]. »
Arthur Desjardins a eu d’autant plus raison d’appeler l’attention sur les grandes qualités oratoires que présente le style de Proudhon, que celui-ci regardait l’éloquence comme un auxiliaire très utile de la philosophie. À Renouvier, qui lui avait reproché de trop sacrifier, dans son livre
De la justice, les méthodes sévères de la métaphysique aux entraînements de la littérature, il répondait : « M. Renouvier n’admet pas qu’un philosophe se permette, à l’occasion, le développement oratoire et fasse intervenir dans ses raisonnements, comme moyen de conviction, les ressources de l’art. […] M. Renouvier serait fort surpris si je lui disais à mon tour que ce qui fait qu’à mon avis il ne sera jamais, lui, malgré toute sa science, un vrai philosophe, c’est qu’il ne sait pas écrire. En exprimant ce jugement quelque peu paradoxal, je suis d’accord avec moi-même, d’accord avec ma théorie de la liberté
[19]. La liberté a pour fonction de produire l’idéal ; elle intervient dans toutes les choses qui concernent la conscience et la société : théologie, législation, littérature, dialectique, logique, en un mot, dans ce que l’on appelle sciences morales et politiques. Il en résulte que dans cet ordre de connaissances, l’éloquence, la poésie, tout ce que la parole humaine peut fournir de ressources, est aussi nécessaire, pour la démonstration de la vérité, que la logique même
[20]. […] Les choses qui ont besoin […] de preuves [esthétiques], sont innombrables. Beaucoup de celles pour lesquelles vous faites usage de théorèmes ne seraient qu’à moitié prouvées sans le secours de l’éloquence. Ce n’est pas que je veuille dire qu’un écrivain puisse suppléer au défaut du raisonnement par la phraséologie et se dispenser, en parlant bien, de penser juste […]. Je dis que l’idée en philosophie n’est pas tout ; que le raisonnement, même le plus concluant, s’il est seul, ne suffit pas toujours ; que la vérité ainsi décharnée n’a rien d’humain, qu’il lui manque quelque chose sans quoi elle ne s’emparera jamais des esprits. Je dis qu’on ne parviendra jamais à exposer dignement les vérités de la morale, de la politique, de la philosophie et de l’art, à plus forte raison, à les vulgariser, si l’on n’y mêle considérablement de cette éloquence que dédaigne M. Renouvier
[21]. »
On peut supposer que cette théorie a été, en bonne partie, inspirée par l’étude des
Å“uvres historiques, morales et théologiques de Bossuet ; il est facile de comprendre qu’un homme qui avait acquis par une telle fréquentation un si fort sentiment des fonctions de la véritable éloquence, était horripilé par les falsifications de ce grand art ; c’est pourquoi il accusait Rousseau d’avoir commencé la décadence de notre littérature, tout en ayant ajouté à sa gloire
[22]. C’est en pensant aux gens que Barbey d’Aurevilly classait dans le clapier de Jean-Jacques, que Proudhon écrivait à Chaudey le 14 mars 1859 : « L’école descriptive, emphatique, sensibiliste, déclamatoire, aboutissant aux
Mystères de Paris, aux romans de G. Sand, au bavardage journalistique, etc., cette école […] doit céder la place à une autre qui représente mieux le génie français, grave, supérieur à l’amour, à l’idéalisme, à l’enthousiasme, sobre, justicier, et qui n’admet la poésie et l’éloquence que pénétrées d’une forte dose de sens commun, de malice, de sang-froid et d’esprit. Le génie français, c’est la liberté qui n’existe plus dès que les affections de la sensibilité ou les entraînements de l’imagination deviennent dominants
[23]. » Ces prévisions ont été lamentablement démenties par les faits ; bien loin qu’il y ait eu chez nous « une restauration des bonnes lettres », notre génération s’est enivrée de harangues parlementaires, remarquables par la bassesse de la pensée, l’absurdité des images et le hourvari des mots
[24] ; des gens qui ont pris Gambetta, de Mun, Jaurès pour des maîtres destinés à remplacer les vieux classiques
[25], sans se douter que l’art oratoire atteint seulement sa perfection quand « le style n’est plus que la réalisation de l’idée
[26] », sont bien incapables d’apprécier les qualités exceptionnelles de notre grand révolutionnaire.
Proudhon n’a jamais admis qu’on pût voir dans la littérature une industrie de luxe, où un écrivain obtiendrait un rang élevé quand il aurait adroitement arrangé des ensembles de mots
[27] ; la poursuite du style lui semblait être une chétive entreprise analogue à celle de ces praticiens italiens qui, incapables de produire des sculptures originales, modèlent avec virtuosité des corps bien proportionnés
[28] ; dans une civilisation avancée un tel travail ne présente pas de bien sérieuses difficultés. « La suite des chefs-d’
Å“uvre, en développant les aptitudes de la langue, lui a donné l’abondance, la flexibilité, la force, créé ses locutions et ses formes. La philosophie, les sciences, l’industrie, toutes les branches de l’activité sociale l’ont enrichie. […] À ces matériaux déjà si riches, la grammaire et la rhétorique ajoutent leurs ressources […] la tactique du langage n’a plus de secrets. Pour faciliter le travail, on a des répertoires de rimes, de synonymes, d’épithètes, de périphrases, d’exemples choisis qu’il suffit de parcourir pour en voir jaillir sans cesse de nouveaux aperçus, des rapprochements ingénieux, des traits d’esprit, des coq-à-l’âne, enfin des idées telles quelles
[29]. Le dépouillement des littératures étrangères apporte un dernier contingent, avec lequel on donnera une couleur encore plus foncée à cette originalité de mauvais aloi. Allez maintenant, jeune homme ; prenez et mélangez, comme font les apothicaires,
sume et misce. Vous êtes écrivain ; vous pouvez pendant une génération au plus devenir grand homme
[30]. » Il croyait qu’on n’a le droit de publier un livre que si l’on a de sérieux enseignements à proposer aux contemporains
[31] ; à la suite des maîtres dont l’autorité a été consacrée par les siècles, il estimait que de belles formes de la diction ne sont à leur place que pour faire ressortir la valeur exceptionnelle de la pensée ; c’est pourquoi il voyait un signe d’affaiblissement intellectuel dans le fait que des gens rompus aux exercices du langage étendissent « le style des Bossuet, des Fénelon, des Voltaire, des Rousseau sur les aventures de madame Bovary et les réclames de Mirès
[32] ». Déplorant que Lamartine et Victor Hugo n’eussent pas employé leurs magnifiques génies poétiques à chanter les catastrophes sociales contemporaines, il les avait nommés des « littérateurs sans emploi
[33] » ; cette expression parut scandaleuse, bien qu’elle n’eût rien de désobligeant pour ces grands écrivains ; quelques années après il développait ainsi ses motifs : « Si depuis quarante ans qu’il fait des vers et de la prose, [Victor Hugo] avait rencontré un véritable ami, cet ami lui aurait dit que ses
Å“uvres tant admirées n’étaient cependant que de simples exercices et qu’il lui restait à produire un monument qui, pour être durable, devait tenir à la vie de l’époque et au mouvement de l’histoire
[34]. Je pourrais ajouter que
Napoléon le petit et
Les châtiments ont été un premier pas dans cette voie de la littérature vivante, tandis que les
Contemplations et la
Légende des siècles sont un pas en arrière
[35]. »
On ne pourrait pas dire de nos auteurs à la mode que ce sont des littérateurs sans emploi, parce que leur talent ne leur permettrait pas de s’élever au-dessus du niveau très bas des besognes qui leur rapportent des rentes. Le plus grand nombre d’entre eux ressemble à ces abbés défroqués qui conservent toutes les mauvaises habitudes de subtilité sophistique, d’argumentation
ad hominem, de déclamation, que développe d’ordinaire l’éducation ecclésiastique, sans avoir jamais possédé aucune des solides vertus que Renan disait avoir reçues des Sulpiciens. Dans la production intellectuelle de notre époque, se manifeste, d’une façon éclatante, le signe auquel on reconnaît une littérature en décadence d’après Proudhon : « L’obscurcissement de l’idée, remplacée par une loquacité excessive, qui fait d’autant mieux ressortir le faux de la pensée, la pauvreté du sens moral et, malgré l’artifice de la diction, la nullité du style
[36]. » Dans les dernières années du Second Empire, les républicains fondèrent de grandes espérances sur la jeunesse des écoles ; Proudhon avait peu confiance dans les manifestations libérales des étudiants qui s’empressent de passer « au servilisme bourgeois » dès que l’âge les calme
[37] ; en tout cas le « réveil » ne put pas atteindre les courants profonds
[38], en sorte que la Troisième République a été le développement des plus mauvaises tendances bonapartistes. Il se trouve qu’à l’heure actuelle l’état des esprits est aussi opposé que possible à celui que Proudhon aurait désiré rencontrer chez ses contemporains ; les gens qui dirigent l’opinion publique, ne sont donc pas disposés à chercher sérieusement à vaincre les difficultés que présente l’interprétation de la pensée de notre grand révolutionnaire ; ils justifient leur paresse, leur incompétence, leur légèreté d’ignorants en disant qu’ils ont bien autre chose à faire que de s’occuper de théories socialistes surannées.
Le 5 juin 1861, Proudhon écrivait au professeur Altmeyer de Bruxelles, à propos de son livre
La guerre et la paix : « Vous entendrez sur mon
Å“uvre les jugements les plus excentriques et les plus sots ; mais vous ne trouverez personne qui sache seulement y voir ce que j’y ai mis, ce que, du moins, j’ai voulu y mettre. […] Est-ce ainsi que dans notre jeunesse on accueillait les leçons bien autrement difficiles à suivre des philosophes allemands ? […] Il y a choléra intellectuel et moral dans la génération présente, et nous sommes des fous de chercher à l’instruire
[39]. » – Attaqué avec violence par presque toute la presse libérale
[40], il jugeait en ces termes ses adversaires dans une lettre adressée le 22 à Beslay, le futur membre de la Commune : « Je suis scandalisé de la façon stupide dont les démocrates, au moins pour la plupart, ont pris mon dernier livre ; rien ne m’a mieux prouvé que leur intelligence vit de mots, de formules creuses, que les idées justes et positives les épouvantent et qu’ils ont perdu jusqu’à la faculté de suivre une série de démonstrations et de preuves. Je vous le dis : la démocratie est bien bas ; elle ne sait rien et ne
[se] soucie même pas de rien savoir
[41]. On se croit capable de saisir à première vue une idée
[42] ; […] mais quand il s’agit du droit de la guerre et du droit des gens, de la balance de l’impôt et de la réparation des délits, on ne veut pas se figurer qu’il faut beaucoup d’études pour en connaître les principes et les lois
[43]. » – Toute la douleur que lui faisait éprouver son isolement intellectuel, éclate dans le passage suivant : « On ne sait plus lire en France ; on est devenu rebelle à toute compréhension ; la moindre idée effraye ; le moindre raisonnement fatigue ; les intelligences débilitées ne reçoivent, ne supportent plus rien
[44]. Malgré tout, je continue ma voie sans répondre aux critiques dont l’imbécillité est devenue telle que je croirais me déshonorer en leur répondant. Est-ce la fin de la civilisation ou seulement la fin de la démocratie française ? C’est ce qu’un avenir très prochain nous apprendra
[45]. »
La situation ne s’est pas améliorée depuis un demi-siècle. On peut encore dire aujourd’hui ce que disait Proudhon en 1862 dans les notes qui ont été imprimées à la fin de la brochure posthume
France et Rhin : « Le Français hait le sérieux, la profondeur, le vrai en soi ; il tend à rabaisser, à diminuer, à amoindrir tout, à
vulgariser ou plutôt à trivialiser les choses
[46]. » La réflexion métaphysique ne peut être que très odieuse à des hommes chez lesquels la passion de la
simplicité fait naître un goût si vif pour la médiocrité intellectuelle. Parmi les raisons qui permettent d’expliquer la persistance du catholicisme dans les classes élevées de notre pays, il faut largement tenir compte de l’aversion que nos lettrés éprouvent pour la métaphysique
[47] ; la tourbe des bourgeois sont bien aises d’avoir affaire à une Église qui leur fournit de petites formules permettant aux étourdis de répondre avec assurance aux questions que la spéculation scientifique a introduites dans les régions de la pensée commune ; l’essentiel pour eux est de se persuader qu’ils gagneront sûrement le bonheur éternel en accomplissant certains actes prescrits par l’autorité ecclésiastique, sans avoir besoin de se mettre martel en tête pour comprendre les dogmes. Ainsi le catholicisme qui se présente aux théologiens comme une métaphysique fort embrouillée, est pour les gens du monde un artifice propre à supprimer toute préoccupation métaphysique. Les catholiques contemporains ont été indignés quand Pie X leur a conseillé de réfléchir un peu sur leur foi
[48]. Nous avons eu récemment un exemple très remarquable des obligations que l’esprit français impose aux philosophes les plus éminents de notre pays : les directeurs du
Figaro estimant, sans doute, que leurs abonnés sont également compétents pour juger la métaphysique de Bergson que pour apprécier les pièces de Henry Bernstein, publièrent en 1917 un article critiquant l’auteur de l’
Évolution créatrice ; et celui-ci ne crut pas pouvoir se dispenser de répondre dans ce journal des élégances bourgeoises au juif un
[peu] obscur qui l’y avait attaqué ; Proudhon qui a tant de fois dénoncé la décadence française, n’avait rien prévu d’aussi énorme. Il faut désespérer de faire comprendre sa philosophie tant qu’un homme de la situation de Bergson sera obligé d’accepter l’arbitrage des lecteurs du
Figaro
[49].
L’intelligence de l’
Å“uvre de Proudhon deviendrait tout à fait impossible si les fortes têtes du nationalisme parvenaient à faire accepter l’idée que les infiltrations de la pensée d’outre-Rhin ne sont d’aucune valeur dans l’histoire de la France du
xixe siècle
[50] ; Proudhon avait subi de si fortes influences allemandes que durant son exil en Belgique on lui disait qu’il n’était pas français mais germain
[51] ; nos voisins, reconnaissant instinctivement en lui un génie de chez eux, le lisaient avec tant de sympathie qu’il pouvait écrire le 15 septembre 1860 à son ami Bergmann, professeur de Strasbourg : « Tu sais que je suis quasi naturalisé en Allemagne
[52]. » Espérons que notre grand révolutionnaire ne sera pas à compter parmi les victimes de la prodigieuse sottise que la guerre a engendrée chez nous
[53].
Ayant entrepris en 1858 de justifier la décision de l’Académie française qui venait d’appeler dans son sein Sylvestre de Sacy, bien que celui-ci n’eut d’autres titres littéraires que des articles de journaux, Renan fut amené à attaquer les préjugés qu’on rencontrait alors chez le plus grand nombre des arbitres du goût contre les hommes voués au métier de plaider sur les questions de l’heure devant l’opinion publique. « L’occasion éphémère, disait-il, produit souvent des écrits qui ne le sont pas : Bossuet, Bayle, Voltaire, composèrent à peine un ouvrage sans y être provoqués par un fait contemporain
[54] ; les plus beaux livres de l’antiquité furent en leur temps des écrits de circonstance. Je dirai plus : on n’est complètement à l’abri de toute déclamation que quand une nécessité vous force ainsi à parler ou à écrire, et qu’on peut se rendre ce témoignage que ce n’est point par choix qu’on s’ingère à occuper le public de soi et de sa pensée
[55]. »
Ces considérations supposent que les questions controversées demeurent assez présentes à la volonté de nouvelles générations pour que chaque homme éclairé éprouve le besoin de prendre un parti
[56]. On trouvera utile, sans doute pendant longtemps encore, d’étudier l’
Histoire des variations et les
Avertissements aux protestants parce que nous sommes destinés à vivre, bien des années, au milieu des conflits d’idées qui se rattachent étroitement à la Réforme ; mais les affaires du quiétisme ne peuvent plus être appréciées que par des amateurs de curiosités psychologiques ; quant au gallicanisme de Bossuet, je doute qu’il intéresse même les professeurs de théologie
[57]. Les théories des casuistes sévères et celles des casuistes relâchés sont devenues à peu près inintelligibles pour nos contemporains ; bien peu de personnes s’occupent de savoir si les accusations portées par Pascal contre les ennemis de Port-Royal sont fondées ; les
Provinciales seraient devenues un livre pour érudits, si l’Université n’en avait fait un livre de collège dans l’intention d’être désagréable aux jésuites. Je crois qu’il n’y a pas beaucoup de lettrés qui aient lu avec soin la diatribe de Jean-Jacques contre les spectacles, sa réponse au mandement de l’archevêque de Paris et les
Lettres écrites de la montagne ; ces opuscules sont certainement à classer parmi les plus belles productions du grand prosateur ; mais les sujets traités là par Rousseau ne peuvent être bien compris que de gens ayant fait une étude approfondie de la société du
xviiie siècle. Quel qu’eût été parfois le talent déployé par des écrivains socialistes dans leurs critiques de l’organisation économique moderne, il ne reste presque rien de telles polémiques au bout d’une vingtaine d’années ; elles périssent d’autant plus vite qu’elles avaient mieux réussi à exciter les passions contemporaines ; c’est ainsi qu’une bonne partie du
Capital a perdu toute valeur.
Il y aura un déchet énorme dans l’
Å“uvre de Proudhon. Se rendant compte, dans les derniers temps de sa vie, que l’ensemble de ses travaux ne se présenterait pas sous un aspect bien favorable au tribunal de la postérité, il n’avait pas voulu en 1862 traiter avec l’éditeur Hetzel pour la réimpression de ses anciennes publications, dont beaucoup ne lui semblaient pas dignes d’être conservées
[58] ; s’il avait eu à sa disposition quelques années de tranquillité, il aurait donné une forme nouvelle à ses doctrines, en supprimant les livres qui appartiennent à ce que je nomme un peu plus loin ses deux premières manières ; en effet dans une lettre du 15 février 1864, il annonce à Bergmann qu’il compte « refaire » ses
Contradictions économiques, qui deviendraient un traité régulier d’économie, où figurerait la théorie de la propriété publiée après sa mort ; bien qu’il eût regardé l’édition belge de la
Justice comme définitive
[59], il voulait « reprendre les principales questions et les plus importantes de l’époque : mariage, famille, liberté, justice, sanction pénale, travail, etc. » en les dégageant de l’encyclopédie éthique qu’il avait prétendue construire en 1858
[60], le temps devant se charger de classer dans l’ordre qui conviendra le mieux aux générations futures, les vérités exposées séparément
[61]. Je crois que Proudhon a prononcé sur lui-même le jugement que ratifiera l’histoire quand l’heure de la justice sera venue pour ce grand citoyen qui a si bien servi le peuple et son pays sans esprit de récompense
[62] : « Je reconnais, écrivait-il le 11 septembre 1863 à Chaudey, que ma triste fortune est un peu de mon fait ; que j’ai gaspillé un joli capital de talent et d’intelligence ; […] que j’ai travaillé avec emportement et précipitation
[63]. » – « J’ai bien travaillé, avait-il dit à Bergmann le 14 mai 1862 ; j’ai commis bien des maladresses, bien des fautes ; j’ai un peu appris et immensément ignoré ; je me crois un certain talent ; mais ce talent est incomplet, abrupt, inégal, plein de solutions de continuité, de négligences, d’intempérances, de hors-d’
Å“uvre. J’aurais mieux réussi, je crois, si j’avais eu moins à faire du côté de mon éducation mentale ; si j’avais trouvé mes idées toutes faites, les problèmes résolus ; si je n’avais eu qu’à me poser en tribun et en vulgarisateur. […] Je n’aurai été, comme écrivain populaire et comme penseur, qu’un demi-homme ; je m’en soucie peu. Mais j’ai été, je crois, un honnête homme ; là-dessus, je me mets sans façon au niveau de tous les maîtres
[64]. » – Et au même le 15 novembre 1861 : « J’ai étudié tard et seul ; j’ai fait, comme il arrive à tout pionnier solitaire, beaucoup de besogne inutile, ou que du moins j’aurai pu m’épargner si j’avais été mieux instruit
[65]. » L’historien des idées, habitué qu’il est à voir les individus sacrifiés aux mouvements sociaux auxquels ils participent, observera ici qu’un immense gaspillage de forces accompagne toujours une production originale ; Proudhon a sans doute payé cher l’honneur de marcher sur des voies qu’il découvrait
[66] ; mais de cette malheureuse situation résultera pour lui une gloire à laquelle ne peut prétendre aucun autre écrivain socialiste français
[67].
Cette dernière lettre renferme un renseignement sur lequel on ne saurait trop appeler l’attention des gens sérieux qui veulent bien pénétrer la pensée de Proudhon. Il dit à son vieux camarade qu’il va publier quantité de notes amassées par lui sur des sujets très variés ; ces fragments, généralement d’ordre critique, ne sauraient intéresser les personnes désireuses de conclusions définitives autant qu’ils ont intéressé Proudhon auquel ils ont servi d’outils de recherche ; mais les lecteurs qui étudieront ces documents, connaîtront la marche de l’esprit de l’auteur, de façon à pouvoir s’orienter dans un labyrinthe d’idées dont celui-ci croit tenir enfin le fil conducteur. Les personnages qui ont joué un grand rôle dans l’histoire de leur temps, n’ont guère aimé à révéler, comme essayait de le faire Proudhon, les secrets de leur activité intellectuelle ; les chefs des partis politiques, les prédicateurs religieux, les maîtres de la conscience philosophique d’un peuple, n’auraient pu exercer l’autorité qu’ils possédèrent, si chacun de leurs hommes avait cru possible d’apprendre d’eux les moyens d’exécuter des besognes semblables aux leurs ; il faut que les masses les prennent pour des êtres exceptionnels, des génies napoléoniens, faits pour commander et non pour discuter
[68]. La méthode de confession intellectuelle que Proudhon croyait utile de suivre en 1861, est excellente pour exciter des intelligences avides de découverte ; mais la raison personnelle est d’un poids trop lourd pour le plus grand nombre des cerveaux ; les hommes qui éprouvent le désir de jouer un rôle, s’enrôlent, le plus ordinairement, dans des bandes que grisent d’audacieux condottieres, en leur promettant la conquête du monde. Les anciens socialistes avaient voulu fonder des corporations de propagandistes, analogues à ces ordres religieux qui ont, plusieurs fois, permis à l’Église de vaincre les forces profanes ; l’orthodoxie des formules qui servent à reconnaître les justes initiations, le dévouement absolu aux intérêts du groupe, le respect des consignes données par les autorités constituées, voilà les vertus propres à des collectivités combatives de ces guerres ; Proudhon dont l’âme bouillonnait dès que les droits de la vérité lui semblaient menacés, n’avait rien de cet esprit monacal
[69]. Il était si loin d’ambitionner le rôle de chef d’école, qu’il trouvait injurieux pour les amis qui avaient approuvé sa brochure sur les traités de 1815, le langage des journaux appelant « proudhoniens les hommes de bonne foi qui, comprenant [qu’il avait] voulu affranchir la démocratie de tout esprit de parti et de secte, en l’élevant sur les hauteurs de la science et du droit, applaudissaient à [ses] efforts
[70] ».
On peut dire qu’en définitive le dernier terme de la pensée de Proudhon est la volonté de fournir à des lecteurs d’élite
[71], un enseignement, formé de ses propres expériences, de manière à leur permettre de s’orienter sur les voies qui l’avaient conduit lui-même à tant d’intuitions fécondes. Il pensait que non seulement l’homme n’est souvent compris qu’à la fin de sa carrière, mais qu’il ne se connaît pas toujours avant d’avoir épuisé sa vie ; c’est en partant des réflexions faites durant les dernières années d’une activité intellectuelle puissante qu’il conviendrait par suite de juger, le plus souvent, l’
Å“uvre entière ; on serait ainsi conduit à se demander si toute la philosophie de Proudhon ne serait pas une sorte de gestation de découvertes sociales. Le moment est venu d’examiner maintenant de quoi se compose la volumineuse production littéraire de Proudhon, afin de voir quelle sont les valeurs de ses parties pour le socialisme actuel
[72].
J’estime qu’on rendrait sensiblement plus aisée la discussion de l’
Å“uvre de Proudhon, si on lui appliquait la division tripartite qui a rendu de bons services aux critiques pour décrire, d’une façon méthodique, la production des grands artistes. De telles classifications sont analogues à celles que les naturalistes nomment artificielles ; on ne peut pas leur demander une parfaite précision, mais elles se justifient par leur commodité. Il est clair que beaucoup de traits importants sont communs aux trois manières d’un auteur, parce que son tempérament est le principe de toute son activité intellectuelle
[73] ; mais la séparation est susceptible d’être assez profonde pour avoir une valeur quasi scientifique, si les époques sont déterminées par des événements ayant bouleversé les conditions de vie du personnage considéré ; c’est bien ce qui arrive pour Proudhon quand on place sa première manière avant le Coup d’État, la seconde entre le Coup d’État et le procès de 1858, la troisième pendant et après l’exil.
Jusqu’en 1851, Proudhon a, le plus souvent, employé les étonnantes ressources de son imagination, de sa dialectique et de son éloquence, à combattre des sectaires que, dans sa naïveté d’ouvrier provincial
[74], il prenait pour des Titans, mais dont la trace a été si fugitive dans le développement de la pensée moderne que, seuls, des amateurs de curiosités intellectuelles connaissent aujourd’hui leurs vastes projets de réorganisation sociale. S’inspirant des exemples donnés par des hommes que tout le monde considérait alors comme les docteurs les plus autorisés de la science politique, Proudhon était persuadé qu’une théorie ne saurait être pleinement acceptée par la raison si elle n’était pas maintenue, tout entière, dans les sphères les plus abstraites ; on croyait qu’en la nourrissant trop d’histoire, on donnerait trop de place à l’accidentel ; aujourd’hui, au contraire, nous nous méfions beaucoup de doctrines qui ne sont pas armées de précises déterminations de fait
[75]. De la combinaison de ces deux circonstances, il résulte que les écrits de la première manière de Proudhon ne se prêtent pas toujours à une interprétation très sûre, faute de pouvoir toujours être expliqués par une représentation aisée des réalités qui blessaient ses sentiments de travailleur manuel d’élite, son intelligence frottée de philosophie allemande et ses souvenirs classiques
[76]. Les
Contradictions économiques déroutent le plus grand nombre de gens qui les lisent à l’heure actuelle, parce que peu de nos contemporains se doutent qu’en les écrivant Proudhon avait été préoccupé à un degré extraordinaire des objections qu’auraient pu lui adresser des représentants de l’extrême-gauche hégélienne qui étaient nombreux parmi les révolutionnaires étrangers réfugiés à Paris. « Il est évident à mes yeux, écrivait au mois d’octobre 1848 dans la
Revue des deux mondes Saint-René Taillandier, que toute la philosophie contenue dans ce livre des
Contradictions économiques s’adresse beaucoup moins à la France qu’aux docteurs d’outre-Rhin. Il y a des chapitres entiers complètement inintelligibles pour qui ne connaît pas la situation de la jeune école hégélienne. Ceux qui ont lu le prologue de l’ouvrage ont dû être fort étonnés de voir l’auteur s’humilier, demander grâce. Pourquoi ? Parce qu’il commence toutes ses explorations scientifiques par l’hypothèse d’un Dieu. Il s’en excuse, en effet, comme d’une énormité ; il avoue sa confusion, comme s’il supposait une chose impossible, inouïe, injurieuse pour le genre humain. À qui sont destinées ces monstrueuses justifications, si ce n’est à M. Feuerbach, à M. Stirner, à M. Charles Grün ? Enfin quand il formule ses conclusions, ce n’est pas contre ses milliers d’adversaires qu’il s’efforce de les soutenir ; c’est contre la petite bande des
humanistes. Il n’y a d’école sérieuse que celle-là ; il n’y a d’adversaires dignes de lui que M. Feuerbach et ses adeptes. Lors donc qu’il se sépare des jeunes hégéliens, on voit encore que ses plus ardentes sympathies, disons mieux, que ses seules sympathies sont là. Schismatique, il est toujours plein de tendresse pour l’Église qui l’a nourri
[77]. »
Dans une lettre du 17 janvier 1862, Proudhon rend compte à son ancien collaborateur Langlois de son passage à la seconde manière : « Dès avant le Deux décembre, j’étais saturé de polémique, assourdi de tapage, fatigué de mon rôle d’
homme-terreur, comme m’avait appelé Jules Lechevalier ; j’aspirais au repos. C’est alors que j’ai compris qu’une nation ne peut être tenue longtemps en révolution, qu’une révolution qui traîne est une révolution ajournée. Le Coup d’État accompli, nos idées positives mises à l’écart, notre école réduite au silence, tous ceux que repoussait le nouveau régime, réunis dans une communauté de larmes, […] je me suis tu […] devant bien des attaques ; j’ai laissé passer bien des injures ; j’étais épuisé, devenu presque insensible à force d’épuisement. Puis j’ai senti que la meilleure réponse à une réaction aveugle, c’était d’élever plus haut que nous n’avions eu le temps de le faire, la pensée socialiste ; de gagner le devant, pendant que nos ennemis s’embourbaient, s’attardaient dans leurs ornières. […] Où trouverez-vous, à cette heure, une pensée qui soit autant au niveau des événements et qui puisse contempler autant à fond l’avenir que la nôtre
[78] ? » Proudhon fait évidemment ici allusion à son livre
De la justice dans la Révolution et dans l’Église, publié en 1858, dans lequel il prétendait opposer la Révolution qui prouve sa vitalité en définissant ses principes à tout le reste qui ne pense pas
[79].
Justement fier de ce grand traité qui le mettait au rang des plus grands penseurs du siècle, Proudhon avait le droit d’écrire le 12 octobre 1861 : « Je suis le seul qui, depuis le Coup d’État, ait fait des pas dans la République sociale que je travaille à doter d’une science économique et d’une philosophie générale
[80]. » Ainsi se trouve réalisée une partie considérable du programme qu’il avait indiqué à la fin de sa brochure
La révolution sociale démontrée par le Coup d’État du Deux décembre : « J’écris, afin que d’autres réfléchissent à leur tour et, s’il y a lieu, qu’ils me contredisent. J’écris, afin que la vérité se manifestant, élaborée par l’opinion, la révolution, avec le gouvernement, sans le gouvernement, ou même contre le gouvernement, puisse s’accomplir
[81]. Quant aux hommes, je crois volontiers à leur bonne intention, mais encore plus à l’infortune de leur jugement. […] Je crois que le pouvoir est entouré d’impossibilités qu’il ne voit pas, de contradictions qu’il ne sait point, de pièges que l’ignorance universelle lui dérobe ; je crois que tout gouvernement peut durer, s’il veut, en affirmant sa raison historique ; […] mais je crois aussi que les hommes ne changent guère et que si Louis XVI, après avoir lancé la révolution, a voulu la retirer, si l’Empereur, si Charles X et Louis-Philippe ont mieux aimé se perdre que d’y donner suite, il est peu probable que ceux qui leur succéderont s’en fassent, de sitôt et spontanément, les promoteurs
[82]. C’est pour cela que je me tiens en dehors du gouvernement, plus disposé à le plaindre qu’à lui faire la guerre, dévoué seulement à la patrie, et que je me rallie, corps et âme, à cette élite de travailleurs, tête du prolétariat et de la classe moyenne, parti du travail et du progrès, de la liberté et de l’idée, qui, comprenant que l’autorité n’est de rien, la spontanéité populaire d’aucune ressource ; que la liberté qui n’agit point est perdue et que les intérêts qui ont besoin pour se mettre en rapport d’un intermédiaire qui les représente, sont des intérêts sacrifiés, accepte pour but et devise : l’éducation du peuple
[83]. »
Lorsqu’en 1858 Proudhon affirmait que l’homme possède une faculté de justice, capable de l’amener à sacrifier ses désirs au devoir d’assurer chez ses semblables le respect de la dignité humaine, il était persuadé qu’il formulait une loi naturelle dont le peuple ressentait fortement l’efficacité depuis la Révolution, en dépit des préjugés entretenus par l’Église. En réalité il raisonnait sur la psychologie de héros analogues à ceux que la vieille Rome était censée avoir formés, grâce à sa discipline du travail, de la famille et de la Cité. Suivant les légendes propagées par les admirateurs des temps nouveaux, nos pères auraient pratiqué les
vertus quiritaires au cours des luttes victorieuses soutenues par eux contre la coalition des puissances d’Ancien Régime ; Proudhon, que cette épopée plébéienne enthousiasmait
[84], était plus disposé que personne à croire que le génie romain dirige la France, chaque fois qu’un despotisme corrupteur ne vient pas entraver ses tendances naturelles. Les choses lui apparurent sous un autre aspect quand il fut obligé de vivre en Belgique pour échapper à la peine de la prison prononcée contre lui par des juges iniques, sous prétexte d’outrage à la morale ; il put alors observer les hommes sans être autant gêné qu’il l’avait été à Paris par les illusions des milieux révolutionnaires ; il s’aperçut que le monde ne prenait pas notre patrie pour un Israël ayant le dépôt de la vérité sociale. Les vaincus du Deux Décembre se consolaient souvent de leurs déboires en soutenant que le triomphe bonapartiste était un accident dont les conséquences malheureuses pourraient être facilement réparées si une catastrophe politique permettait l’apparition d’une république moins naïve que n’avait été celle de 1848 ; cette conception chimérique était chère au c
œur de Proudhon
[85] comme à celui de tous ses camarades ; mais il avait trop
[de] perspicacité pour qu’il ne reconnût pas à la longue l’existence d’un mal profond
[86].
Il avait terminé sa brochure sur le Coup d’État par cette invocation d’un nationalisme excessif : « Ô patrie, patrie française, patrie des chantres de l’éternelle Révolution ! […] te verrai-je souffrir longtemps encore, souffrir non pour toi seule, mais pour le monde qui te paye de son envie et de ses outrages ; souffrir innocente, pour cela seul que tu ne te connais pas ? Il me semble, à tout instant, que tu es à ta dernière épreuve ! Réveille-toi, mère : ni tes princes, tes barons et tes comtes ne peuvent plus rien pour ton salut, ni tes prélats ne sauraient te réconforter avec leurs bénédictions. […] Commence ta nouvelle vie, ô la première des immortelles ; montre-toi dans ta beauté, Vénus Uranie, répands tes parfums, fleur de l’humanité ! Et l’humanité sera rajeunie et son unité sera créée par toi ; car l’unité du genre humain, c’est l’unité de ma patrie, comme l’esprit du genre humain n’est que l’esprit de ma patrie
[87]. »
Le 7 janvier 1862 il écrit : « J’ai cinquante-trois ans. L’enthousiasme juvénile s’est calmé pour moi. […] Je ne crois plus à la France ; son rôle est fini. C’est une nation prostituée. […] Elle est le foyer de toutes les corruptions qui souillent le vieux monde, et comme elle a tenu le drapeau de la liberté et du droit, elle porte aujourd’hui l’étendard de la dissolution universelle. La France en est aujourd’hui où était l’Espagne après Philippe II : elle déchoit depuis 1830 ; aujourd’hui sa décadence morale marche au pas accéléré : conscience, intelligence, caractère, tout périt en elle. Les peuples la sifflent. Mais le mépris ne la touche plus. Elle remâche sa gloire
[88]. » – Le 7 mars il est encore plus ferme dans ses appréciations, en s’adressant à Chaudey : « Je sens l’espérance s’éteindre, et je me dis que la France a perdu son initiative ; que le gouvernement peut changer, mais que le successeur ne vaudra pas mieux. Au fond, nous sommes une vilaine et insupportable nation
[89]. Peut-être, comme individus et pour les relations privées, sommes-nous plus sociables, plus séduisants que les autres peuples ; comme corps politique, nous avons été prodigieusement surfaits
[90]. […] En fait de morale publique, d’esprit public, de liberté, d’ordre intérieur, nous ne sommes qu’impuissance. L’Europe accomplit aujourd’hui sa marche ascensionnelle, sans nous, contre nous, en dehors de nos exemples et de notre influence ; et nous sommes sa grande plaie. […] Nous nous amoindrissons à vue d’
Å“il, par lâcheté d’âme, sottise et vanité. […] Nos manies si mal justifiées d’émanciper les nations et de mener la civilisation font sourire. […] Ah ! nous aurons beau faire pour guérir nos plaies et nous remettre seulement dans le droit chemin, il ne suffit pas de vaincre l’Empire ; […] il faut opérer la conversion de notre esprit public ; pour cela il faut des générations ou des miracles. Je ne fais pas de pessimisme. […] Mais je vois le mal et ce mal est énorme. La première chose à faire est de nous en convaincre
[91]. » – À son ancien collaborateur du
Peuple, Langlois, qui avait l’air de croire à une assez prochaine révolution sociale, dirigée par la France, il dit le 12 avril : « J’ai perdu toute foi et toute espérance pareille. J’ai été, comme vous, ébloui du rôle qui me semblait être celui de la France, et plus j’étais ébloui, plus je croyais à notre vertu, à notre faculté de réalisation. Qui pouvait nous disputer ce rôle ? Mais en ruminant notre histoire et en étudiant depuis quatorze ans la marche du pays, je suis revenu de mon infatuation gauloise. Nous avons été prodigieusement surfaits ; le travail de tant d’hommes si justement célèbres parmi nous a fait illusion au monde et l’on a rapporté à la nation l’hommage que l’on rendait à ses notabilités. Mais on revient de cet entraînement ; on s’aperçoit qu’en France le génie n’est pas l’expression de la race, qu’il n’est pas le roi, qu’il y existe solitaire, et que les masses se gouvernent par de toutes autres idées. Aussi, l’opinion si haute que l’on avait de la France baisse tous les jours ; pour ma part, je puis vous dire que mon jugement a tout à fait changé. Je ne crois pas à la France ; je n’attends rien d’elle en particulier ; comme je n’ai cessé d’y voir depuis dix ans le foyer de la contre-révolution, je regarde son histoire depuis quatre-vingts ans comme l’histoire de ses impuissances. […] Que l’Allemagne, l’Autriche et la Prusse parviennent à s’organiser, que la Russie surmonte les difficultés de son émancipation [des serfs] et je vois avant dix ans les
[races] latines définitivement dépassées, et tôt ou tard subalternisées par les races germaniques
[92]. »
Proudhon aurait bien voulu trouver le moyen de rendre excusable l’erreur qu’il avait commise en ne reconnaissant pas cet état de choses au temps où il écrivait son livre
De la justice. « Le moral de notre nation, écrit-il le 22 août 1862, s’était assez bien soutenu après le coup d’État jusqu’en 1856 ; la campagne de Crimée servait de palliatif à la rétrogradation. Depuis 1858 la décadence est allée au pas accéléré et l’on se demande s’il existe encore un peuple français
[93]. » Quelques mois auparavant il avait dit : « Un réveil ! Ce qui se passe dans la presse, à propos de la loi sur la propriété littéraire, la politique à l’ordre du jour pour l’Italie, l’intrigue polonaise etc., me prouve que la France dort son sommeil, à peine troublé par quelques mauvais rêves. […] J’ai résisté tant que j’ai pu à cette fatale et désolante pensée ; mais déjà mon doute se faisait jour en 1857. Je crois que l’initiative du mouvement n’appartient plus à la France
[94]. » Tout cela pouvait satisfaire son amour-propre de penseur d’avant-garde ; mais, en réalité, il lui avait fallu le grand air de l’exil pour voir ce qu’on ne voyait pas dans la caverne où les révolutionnaires français tenaient à honneur de demeurer enfermés ; le contact des opinions étrangères avait été fécond pour son esprit
[95].
Si depuis quatre-vingts ans l’histoire de la France était l’histoire de ses impuissances, c’est évidemment que la Révolution, bien loin de faire renaître les
vertus quiritaires dans notre pays, l’avait mal conseillé ; elle avait reçu de l’Ancien Régime une « génération forte, morale, pleine d’ardeur et d’espérance, pleine de foi surtout en elle-même et dans ses principes » ; au bout de trois quarts de siècle, elle avait produit une « génération lâche, sceptique, dévergondée, sans énergie
[96] ». Comme beaucoup d’autres admirateurs de la Révolution, Proudhon avait été induit en erreur par les formes classiques d’une littérature, dans laquelle il croyait trouver l’expression vraie des m
Å“urs de laboureurs énergiques, citoyens et soldats, analogues à ceux de la Rome archaïque ; les formules dont il admirait la sagesse, étaient seulement des arrangements heureux de mots, fabriqués par d’habiles élèves des collèges ecclésiastiques ; l’histoire ne saurait établir un parallèle entre cette fantasmagorie intellectualiste et les institutions de la civilisation chrétienne. On voit clairement aujourd’hui qu’il aurait fallu opposer à l’Église, au lieu de la Révolution de 1789, les organisations de travailleurs dont les revendications avaient terrifié l’Europe en 1848 ; c’est à cette date que l’économiste doit tracer une ligne nette de démarcation entre l’ère des bourgeoisies qu’on peut nommer royales
[97], qui succéda à la Renaissance, et l’ère des bourgeoisies capitalistes, durant laquelle les intérêts du prolétariat industriel sont devenus un des éléments les plus importants de la politique
[98] ; mais dix ans après les journées de Juin, une telle conception historique aurait été regardée comme un paradoxe subversif, qu’aucun éditeur n’aurait osé se charger de publier
[99]. Par contre, de très nombreux écrits de pamphlétaires cléricaux qui dénonçaient la Déclaration des droits de l’homme comme la source de tous les maux du
xixe siècle, avaient habitué le grand public à l’idée que la Révolution et l’Église sont des adversaires irréductibles ; après le Coup d’État, les prêtres, passant de la théorie à la pratique, s’étaient distingués parmi les sycophantes que la dictature réactionnaire avait eus à son service ; en relevant le défi lancé par les avocats de l’Église à la Révolution, Proudhon était certain de rencontrer de vives sympathies parmi les vaincus affamés de revanche. Comme cela arrive souvent pour les grandes
Å“uvres, le sujet de son livre lui était donné par l’opinion générale
[100]. En fait, le traité
De la Justice renferme des esquisses, presque toujours admirables, d’une morale des producteurs ; malheureusement, la manière dont celle-ci est justifiée, a rendu si difficile l’intelligence du fond que beaucoup de nos contemporains sont disposés à le regarder comme une anticipation des manuels civiques ; un tel rapprochement est injurieux pour Proudhon dont l’âme était si préoccupée de sublime. Il serait bien à désirer qu’un homme connaissant bien les doctrines de Proudhon reprit son éthique en la plaçant sur sa véritable base.
Les événements de 1859 provoquèrent chez Proudhon des réflexions qui ne lui seraient probablement pas venues à l’esprit, s’il eût continué de vivre dans des milieux parisiens que dominaient encore beaucoup des préjugés que les ennemis des Bourbons avaient répandus au temps de la Restauration
[101]. Les étrangers instruits des affaires européennes craignaient que la Confédération germanique ne fût entraînée à prendre part au conflit franco-autrichien
[102] ; les Belges avaient grand’peur de voir leur territoire devenir, une fois de plus, le théâtre de luttes sanglantes
[103] ; c’est pourquoi Bruxelles suivait avec une attention très éveillée les mouvements de l’opinion des divers pays. Les journaux anglais et allemands parlaient avec sympathie du peuple français ; tandis qu’ils accablaient son gouvernement de leur mépris ; il semblait que les nations fussent sur le point d’excommunier le Second Empire, comme elles avaient excommunié le Premier
[104] ; on parlait de l’avènement possible du comte de Paris comme d’une solution désirable des difficultés créées par la politique impériale
[105]. Proudhon était persuadé que le système instauré en France par
[les] bénéficiaires du Coup d’État ne durerait pas longtemps s’il était livré au libre jeu des forces qui pourraient se manifester contre lui en France
[106] ; après avoir gaspillé d’énormes ressources nationales, pour satisfaire les appétits des aventuriers qui l’avaient aidé à conquérir le pouvoir, Napoléon allait bientôt se trouver sans avoir rien à donner
[107] ; la bande dont la domination déshonorait la France
[108], finirait par succomber sous la révolte de la conscience publique, quand elle n’aurait plus de moyens financiers puissants pour contenir l’action des honnêtes gens
[109]. Mais des victoires étaient bien capables de changer le cours naturel des choses. Entreprise grâce à la complicité de Palmerston
[110], la guerre de Crimée avait servi à consolider une tyrannie que les grandes chancelleries ne voulaient pas encore prendre au sérieux
[111] ; l’opération italienne était d’une bien autre envergure, ayant été conçue dans l’intention d’imposer à la nation l’obligation de suivre, pendant de longues années, une politique extérieure étroitement liée aux intérêts de la nouvelle dynastie ; dans la pensée de l’empereur les affaires d’Italie devaient avoir pour les Bonaparte autant d’importance que la succession d’Espagne en avait eue pour les Bourbons.
Le gouvernement avait si habilement man
Å“uvré, – avec la collaboration probable de sociétés secrètes –, qu’il avait amené les écrivains officiels de la démocratie française à présenter au peuple comme le porte-drapeau de la Révolution l’homme qui, un an auparavant, s’était fait octroyer par un parlement fétide le droit de proscrire les débris du parti républicain. « Vit-on jamais un parti plus inepte que le nôtre ?, écrit Proudhon à Chaudey le 14 mars 1859, […] Tout le monde, en France et en Europe, comprend que dans la situation actuelle la paix c’est la mort du despotisme ! Il semble que les républicains doivent donc à tout prix affirmer la paix. Point du tout : ils prêchent la guerre ; on dit même qu’Émile Ollivier s’est montré, dans le Corps législatif, un de ses plus chauds partisans
[112]. » – Le 11 avril : « Je sais que la guerre est impopulaire en France dans toutes les classes de la société
[113]. […] Malheureusement, on nous a repus, depuis quarante ans, de tant de fagots et sur les nationalités, et sur les frontières naturelles, et sur les traités de 1815, et sur la malheureuse Italie et sur l’abominable Autriche, que le gouvernement […] espère amener le pays à dire, à convenir que la guerre qu’il entreprend est juste, qu’elle répond aux v
Å“ux intimes du pays, que l’Autriche a tort, dix fois tort, cent fois tort, et qu’à moins d’apostasier, la France ne peut faire autrement que d’adhérer aux résolutions de l’empereur. Est-ce que la société de M. J. Simon, par exemple, oserait protester contre l’émancipation de l’Italie ? Mais tout leur regret est de voir l’empereur s’emparer de cette entreprise qui, disent-ils, le rendra populaire
[114] ! » – Et au mois de mai, après le combat de Montebello : « Quelle pétaudière ! Quelle pot-bouille que cette politique de l’Empire français ! Et comme les vivats de la canaille faubourienne font bien par-dessus
[115] ! Serait-ce la descente de la Courtille, par hasard ? Dieu m’entende ! Et le comte de Paris mêlé dans cette cohue, afin qu’on ne puisse pas lui reprocher un jour, comme aux Bourbons de 1814, qu’il est venu avec l’étranger
[116]. Que dites-vous de cela ? En voilà de l’habileté ! En voilà de la politique
[117] ! »
Lorsque le danger de la guerre avait été rendu évident par la déclaration menaçante que l’empereur avait faite le 1
er janvier 1859 à l’ambassadeur d’Autriche, Proudhon s’était empressé de composer un opuscule destiné à « couler à fond une bonne fois ces fameux dadas de nationalités, frontières naturelles, traités de 1815, etc., etc., dont on [avait] fait, depuis trente ans, sans y rien comprendre, des points d’honneur » pour les Français
[118]. Il avait été sollicité à entreprendre ce travail par des Belges
[119], qui se rendaient bien compte de la grande difficulté que présentait l’exposition d’une thèse pacifiste, aussi intéressante pour leur pays que peu conforme à « nos traditions chauviniques » ; mais Proudhon se flattait qu’en se plaçant « sur le terrain du droit révolutionnaire et des principes économiques », il pourrait faire entendre raison à ses concitoyens, sans avoir à blesser les sentiments des patriotes
[120] ; une maladie l’empêcha de produire un texte qu’il jugeât digne du sujet abordé
[121]. Quand il fut guéri, la rupture ayant eu lieu, on ne pouvait plus songer à lancer une brochure ayant pour titre :
Comment les affaires vont en France et pourquoi nous aurons la guerre. Proudhon était effrayé en constatant l’effroyable nullité de tout ce que disaient sur le droit des gens les personnages que l’opinion acceptait pour ses guides
[122] ; il se mit à écrire un livre « sur la manière dont la civilisation, débutant par la guerre, tend à une pacification générale
[123] » ; cette première ébauche de
La guerre et la paix, que Proudhon comptait faire paraître au mois de juillet, fut sans doute abandonnée parce que la convention de Villafranca mit l’Europe en présence de problèmes redoutables qui exigeaient une étude plus approfondie de la constitution des États par la guerre. Les grands embarras d’argent au milieu desquels Proudhon fut obligé de se débattre à cette époque, le décidèrent à faire passer avant tout autre travail la réédition de son traité
De la Justice ; bien que la révision du texte lui prît beaucoup de temps
[124], la
Correspondance montre que Proudhon ne cessait pas de penser à
La guerre et la paix, dont le manuscrit fut prêt en octobre 1860 ; après bien des difficultés soulevées par les éditeurs, qui avaient peur de voir la police impériale persécuter, encore une fois, sa victime de 1858, la mise en vente eut lieu au mois de mai 1861.
Tandis que Proudhon méditait son
Å“uvre, le traité de Villafranca produisait en Italie des fruits bien différents de ceux auxquels avait rêvé l’empereur au temps où il s’alliait avec Victor-Emmanuel. Le clergé, dont le concours lui avait été si précieux après le Coup d’État, commençait à se plaindre d’un souverain coupable de protéger les spoliateurs de la papauté
[125] ; les conservateurs que le souci des intérêts du Saint-Siège rendait plus perspicaces qu’ils ne le sont d’ordinaire, s’apercevaient qu’il était imprudent de favoriser la formation d’une « Prusse du midi
[126] » qui devrait s’orienter plutôt vers l’Angleterre que vers la France
[127] ; aucun homme raisonnable ne pouvait compter sur les sentiments de reconnaissance chevaleresque des bourgeois rapaces qui faisaient du
Risorgimento une opération financière
[128]. Le gouvernement impérial sentit qu’il fallait inventer quelque bon tour politique pour étouffer ces critiques ; le Piémont acheta par la cession de la Savoie et de Nice le droit d’annexer les duchés de Parme, de Modène, de Toscane et la Romagne pontificale ; la vanité des chauvins fut tellement flattée par ce troc de provinces
[129], que les orléanistes, dont l’opposition était alors redoutable, se crurent obligés de chanter plus haut que les autres la gloire de cette conquête
[130]. Mais il était évident pour tout le monde que la France s’interdisait des demandes plus sérieuses de compensation pour le cas où Cavour entreprendrait de nouvelles opérations contre le pape et le roi de Naples
[131] ; l’empereur avait fait un marché de dupes, parce qu’il condamnait à laisser former en Italie un État pouvant être bien plus redoutable pour la France qu’aucune des créations de 1815
[132] ; le seul moyen dont il disposait pour faire croire encore aux
patriotes que le maître de la France régentait l’Europe
[133], était d’opérer une très importante modification des frontières septentrionales dont l’établissement avait été si souvent dénoncé comme un attentat irrémissible commis contre la nationalité française par les vainqueurs de Napoléon I
er. La Belgique fut, en conséquence très menacée d’être rattachée à l’empire bonapartiste, en dépit des traités qui avaient placé son indépendance sous la garantie des grandes puissances
[134].
« En ce moment, écrivait le 3 mai 1860 Proudhon à Gouvernet, la Belgique est inondée d’agents secrets, mâles et femelles, qui pratiquent l’embauchage et préparent l’annexion belge, comme ils viennent de faire celle de Nice et de la Savoie. Une grande effervescence règne dans le pays […]. On vous dit que la Belgique ne demande qu’à devenir française. C’est un mensonge aussi gros que le Mont-Blanc. La Belgique frissonne en ce moment à l’idée de l’annexion ; malheureusement, c’est comme l’oiseau qui se débat sous la fascination du serpent. La corruption qui sévit ici comme partout, le préjugé, l’affaissement moral feront les trois quarts de la besogne
[135]. […] L’annexion de la Belgique ne se fera cependant qu’avec la complicité des grandes puissances ; et cette complicité me paraît en train de se faire. La France est dégoûtée de l’Orient, où tendent toujours les efforts des Russes. L’Autriche convoite une compensation sur le Danube. La Prusse vise à l’Empire d’Allemagne. Voilà bien des convoitises contre la pauvre Belgique et les pays rhénans. […] On adoucira le coup par les pratiques de l’embauchage et par la comédie du suffrage universel. De tout ceci il résulte que je dois m’attendre à déguerpir de Bruxelles comme j’ai fait de Paris
[136]. » – Et le 2 juin à Boutteville : « Dire qu’il n’y a pas ici des gens prêts à applaudir à l’annexion de la Belgique à la France, serait mentir ; les Belges eux-mêmes n’en disconviennent pas. Mais quels et combien ? […] La corruption dont jouit la France depuis quinze ou vingt ans, existe ici au même degré. […] Je ne crois pas cependant aux pétitions dont vous me parlez
[137], bien que dans certaines localités, telles que Liège, Mons, Charleroi, les faiseurs d’affaires se sentent assez forts pour dire tout haut qu’ils verraient sans regret une annexion. Quant à la plèbe, elle est comme partout assez ignorante pour croire que l’annexion ferait hausser ses salaires, et assez négligée du pouvoir et de la bourgeoisie pour se croire honorée d’un despote qui, en lui ôtant la nationalité, la liberté et toutes les garanties, lui demanderait ses suffrages
[138]. […] Mais […] ces faits sont relatifs à la partie de la Belgique de langue française, Hainaut et pays wallon, qui forme environ le tiers de la population totale ; quant à la Flandre, il n’y faut pas songer ; puis dans cette province wallonne même, tout ce qui est bourgeoisie moyenne, tout ce qui est quelque peu éclairé, en majorité immense, est profondément hostile à l’Empire et le déteste. […] En somme, je ne crois pas qu’il y ait plus du tiers de la population wallonne, c’est-à-dire un neuvième de la Belgique, que l’on parvînt à entraîner, et je crois exagérer en posant ce chiffre
[139]. Je crois la Belgique tout entière plus près de se rallier à la Hollande qu’à la France
[140] ». – Et le 23 juillet à Chaudey : « Avant-hier, lundi, grande manifestation anti-française en Belgique
[141]. Le mouvement a très bien pris ; la haine de l’Empire est très vive : Bruxelles, Gand, Anvers, Liège
[142], Namur, se prononcent énergiquement. On soupçonne Mons, Charleroi, tout le Hainaut : je crois qu’il y a calomnie. On rend mal à propos la population
hainuyère solidaire des intérêts houillers, la plupart parisiens
[143]. L’éveil est donné, les nationalités vont se prononçant : c’est tout le fruit qu’on aura retiré de ce principe si hypocritement évoqué par Napoléon III lors de la campagne d’Italie
[144]. L’Allemagne tout entière est furibonde ; la haine de l’empereur, le mépris de la France sont au comble. Si le prince régent de Prusse obéissait à l’impulsion nationale, la guerre serait dès longtemps déclarée. On est profondément irrité de cette insolence française qui force, par ses armements, l’Europe à se tenir en armes et à se ruiner par la crainte d’une subite attaque
[145]. […] L’Autriche se rapproche de celui qu’elle regardait comme un compétiteur et un rival ; et vous pouvez juger par l’ivresse que vient de provoquer en Belgique le roi Léopold, par les paroles du prince Albert, par le mécontentement des Suisses, par l’attitude de la Russie, inquiétée par la Pologne
[146], qu’à la première insolence du gouvernement français, une coalition serait vite formée
[147]. »
Toute la correspondance de Proudhon durant le temps où il composait
La guerre et la paix est pleine de sombres pressentiments. Le 3 mai 1860 il écrit à Gouvernet : « L’Europe est lasse d’ordre et de pensée ; elle entre dans l’ère de la force brutale, du mépris des principes et de l’orgie. Nous, gens simples, de m
Å“urs douces, de conscience droite, nous avons trop vécu, nous n’avons plus qu’à pleurer en assistant à la décadence des nations chrétiennes. […] Le mal arrive au comble, le déluge des impuretés modernes nous dépasse la tête de cent coudées, nous ne pouvons plus rien ni par l’action ni par la publicité, et tout ce qui nous reste est de confier à la fortune les quelques germes qui éclosent dans notre esprit. […] Donnons donc toute notre pensée, donnons-la avec calme et sérénité
[148], et puis laissons faire. Nous ne pouvons rien de plus
[149]. » – Le 26 août à Beslay : « Il ne nous manque plus, après avoir rapetaillé le Premier Empire, que de conclure, à son exemple, par quelque nouveau Leipzig. Une bonne petite invasion : hommes 500 000 ; capitaux 3 milliards ; indemnité aux envahisseurs 2 milliards ; total 5 milliards qui, joints aux 14 déjà établis, feraient 19, juste la dette anglaise. Après quoi, ne pouvant payer, nous déposerions notre bilan ; la République reparaîtrait juste le temps qu’il faudrait pour faire banqueroute
[150], puis nous recommencerions de plus belle, comme nous avons fait dans tous les temps, après François I
er, après Louis XIV, après le Directoire, après Napoléon
[151]. » – Et le 27 octobre à Chaudey : « Ma conviction profonde est que nous entrons de plus en plus dans l’ère de dissolution
[152] et de trouble. Toute l’Europe est malade ; l’immoralité devient effrayante et la misère la suit. Les tueries viendront, et la prostration qui suivra ces bains de sang sera effroyable
[153]. Nous ne verrons pas l’aurore du nouvel âge ; nous combattrons dans la nuit ; il faut, si nous sommes sages, nous arranger pour supporter cette vie sans trop de tristesse, en faisant notre devoir
[154]. Aidons-nous les uns les autres ; appelons-nous dans l’ombre
[155], et chaque fois que l’occasion s’en présente, faisons justice : c’est la consolation de la vertu persécutée
[156]. »
Maintenant que nous connaissons les anxiétés que ressentait Proudhon au temps où il écrivait
La guerre et la paix, nous pouvons nous rendre assez facilement compte des idées directrices de ce livre. La presse démocratique trouvait grand profit à flatter le chauvinisme dont les Français ont tant de peine à se débarrasser
[157] ; elle prétendait, notamment, que le peuple devrait tous les jours penser au moyen de réintégrer dans la patrie tous les pays jadis compris par les Romains dans leur administration de la Gaule
[158] ; elle se ralliait ainsi implicitement à l’Empire
[159], qui ne cessait de chercher les moyens d’éblouir le populaire par des triomphes diplomatiques
[160]. Proudhon voulut en 1860 faire entendre la voix du socialisme dans les débats, aussi confus que passionnés, auxquels donnait lieu la politique européenne. Ici quelques remarques sont indispensables, parce que le socialisme de Proudhon n’a rien de commun avec la vague littérature humanitaire que nous servent sous la rubrique socialiste les politiciens actuels de notre Extrême-gauche.
Le socialisme était sorti de ce qu’on peut nommer les ténèbres des cavernes sectaires, le jour où les ouvriers parisiens avaient revendiqué le droit au travail ; les bourgeois, d’opinion avancée, qui, après la fuite de Louis-Philippe, s’étaient assigné la tâche de conduire le monde sur les Himalayas de l’idéalisme républicain, étaient bien incapables de déchiffrer l’énigme que la spontanéité populaire avait proposée aux maîtres du pouvoir ; grâce à leurs maladresses, une révolution que l’on avait cru devoir ouvrir l’ère de la fraternité universelle, aboutit à de cruelles proscriptions. Proudhon s’aperçut que le gouvernement ne donnerait point satisfaction aux récriminations des classes laborieuses en améliorant leur situation matérielle ; il ne s’agissait pas de procéder à des réformes d’ordre bourgeois, telles qu’un large développement de l’assistance publique, des