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Mil neuf cent. Revue d'histoire intellectuelle

2001/1 (n° 19)


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Depuis des décennies, la question du nationalisme de Charles Péguy a été largement débattue. À dessein, pour des motifs divers, parfois même diamétralement opposés, on s’est d’abord attaché à faire de Péguy le héraut d’un nationalisme revanchard à la veille de la Grande Guerre, l’accusant, à tort, d’avoir vendu son âme de socialiste et de dreyfusard aux maurrassiens [1][1] Pour les véritables nationalistes, ce prétendu ralliement.... Puis, face à cette caricature un peu grossière, certains cherchèrent, au contraire, à nous montrer la figure d’un Péguy voué à un patriotisme qui, en rien, n’était un reniement de ses premiers engagements [2][2] Sur la question de la continuité de la pensée de Péguy.... D’un camp à l’autre, on ne cessa de se renvoyer la balle et si, aujourd’hui, la vision d’un Péguy, parangon de la nation armée et belliciste, semble bel et bien définitivement écartée – autant qu’il est possible d’employer cet adverbe en matière historique –, l’auteur de Notre jeunesse transporte encore avec lui une odeur de soufre qui, trop souvent, obère toute tentative d’analyse un tant soit peu objective le concernant.

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Il ne s’agit pas de proposer une nouvelle interprétation du nationalisme de Charles Péguy. Cela a déjà été fait ailleurs et de belle manière. Au total, peu importe ici la nature exacte du nationalisme de ce véhément normalien. Elle est de peu d’importance, eu égard aux questions que nous abordons ici : comment s’opèrent les tournants intellectuels ? Quelles en sont les causes profondes, les déclencheurs, les acteurs, les mécanismes ?

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Dans ce cadre circonscrit, la vision que nous propose Charles Péguy est doublement intéressante. Cet écrivain est, tout d’abord, un contemporain et un observateur de cette période que nous supposons charnière. Mais il en est également l’un des principaux acteurs intellectuels. Ainsi de son propre aveu, Péguy est celui qui va mettre en lumière ce tournant, mais il est aussi, parallèlement, l’un de ceux qui vont lui donner une substance. Sa conversion supposée au nationalisme va servir avant-guerre, mais également bien après, de repère pour identifier ce basculement de la société française dans le nationalisme juste avant 1914. Aujourd’hui encore, on évoque, de la sorte, cette conversion aux côtés de celle d’Ernest Psichari [3][3] Il s’agit d’une double conversion au nationalisme et..., le petit-fils de Renan, pour mettre en évidence ce qui constituerait un point de passage vers le nationalisme, annonciateur de la guerre.

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Parler de « la révélation du 6 juin 1905 » pourra paraître quelque peu mystérieux ou obscur. Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’année 1905 est riche en événements et que, parmi eux, le 6 juin ne laisse pas un souvenir impérissable. Quel fut cet événement qui, en un instant, fit basculer la France dans un monde nouveau où, selon les mots de Péguy, rien n’était plus comme avant ? Il n’a pas en soi d’importance primordiale. On verra plus loin pour quelles raisons. Notons simplement que, pour Péguy, ce qui est arrivé le 6 juin 1905 – cet événement – vaut moins pour lui-même que pour le retentissement qu’il a connu dans le peuple français.

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Péguy nous livre son interprétation de cette année charnière, plus précisément de ce jour où tout bascula, dans Notre Patrie, paru dans les Cahiers de la Quinzaine en octobre 1905 [4][4] 7e série, 3e cahier, 22 octobre 1905, Œuvres en prose.... Il complétera cette vision du printemps 1905 dans deux Suites à Notre Patrie, qui seront publiées après sa mort sous le titre Par ce demi-clair matin[5][5] Par ce demi-clair matin, Œuvres, II, p. 86-223..

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Ce tournant ne saurait, selon Charles Péguy, être perçu comme un simple retournement de la réalité. Au-delà, il s’agit bien d’une révélation, caractérisée par une irruption brutale de la réalité dans la vie d’un peuple et d’une nation. Un voile se déchire et, derrière, apparaît une vérité. Mais à partir de là, se met en place tout un travail de mémoire. La révélation de la réalité du monde n’est pas seulement irruption de la réalité présente, elle est aussi mise à jour et mise à nu d’une histoire commune à un peuple, c’est-à-dire d’un passé commun. De là va naître une forme de présence obsessionnelle de l’année 1905, et plus précisément de ce 6 juin, dans l’esprit, dans l’œuvre et dans l’action de Charles Péguy.

La révélation : une irruption brutale de réalité

La mise en suspension du lecteur

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Contrairement à ce que l’on pourrait penser spontanément à la seule lecture de son titre, Notre Patrie n’est ni un essai ni un pamphlet nationaliste. Témoignage à chaud de ce que Charles Péguy qualifie d’irruption brutale de la réalité dans la société française en 1905, cet ouvrage se présente sous la forme d’une longue digression où sont abordées, dans le style inimitable de Péguy, la domination combiste de la République, c’est-à-dire le « césarisme civil », « le césarisme en veston » exercé par le petit père Combes [6][6] Notre Patrie, op. cit., p. 12., la corruption de l’ancien dreyfusisme et de l’ancien socialisme [7][7] Ibid., p. 14., la délation organisée en théorie officielle, mais également Paris et son peuple, « peuple de rois et peuple roi » [8][8] Ibid., p. 23 et 26., peuple antithétique, qui, à la manière de Victor Hugo, aime et déteste la guerre simultanément [9][9] Les poèmes de Victor Hugo tiennent une place importante....

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Péguy décrit, en fait, le cahier qu’il aurait écrit si l’événement, dont il tait le nom, n’était pas intervenu, brutalement. Le style et la construction de ce texte ont leur importance : l’événement et la révélation sont annoncés, mais un véritable suspense est savamment organisé ; ou, plus encore qu’un suspense, comme l’écrit Benoît Chantre, il s’agit d’une mise en suspension du lecteur [10][10] Benoît Chantre, « Péguy, révolution et histoire »,....

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Dans ce foisonnement cher à Péguy apparaît alors comme une forme d’attente. Notre Patrie débute ainsi : « Ce fut une révélation ». Puis Péguy passe à autre chose sans nous dire quelle est la nature de cette révélation. Il ponctue, de temps à autre, son essai de quelques jalons qui tendent également à créer cette atmosphère de tension, faisant ainsi demeurer son lecteur dans une expectative déroutante. « Ce fut un saisissement », écrit-il plus loin [11][11] Notre Patrie, op. cit., p. 19.. Mais l’on n’en sait toujours pas plus. Et c’est seulement à la fin de son cheminement que Péguy, dans un final admirable, nous livre la clé de ce mystère.

La révélation

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Il faut lire ces passages qui constituent le dénouement de ce cahier :

Cette saisie eut lieu un matin ; peut-être un lundi ; peut-être un mardi matin ; en tout cas on eut l’impression que ça faisait un commencement de semaine, et un sérieux commencement de semaine […] Comme tout le monde j’étais rentré à Paris le matin à neuf heures ; comme tout le monde, c’est-à-dire comme environ huit ou neuf cents personnes, je savais à onze heures et demie que dans l’espace de ces deux heures une période nouvelle avait commencé dans l’histoire de ma propre vie, dans l’histoire de ce pays, et assurément dans l’histoire du monde […] Comment en l’espace d’un matin tout le monde, j’entends tout le monde ainsi dénombré, sut que la France était sous le coup d’une invasion allemande imminente, c’est ce que je veux d’abord noter[12][12] Ibid., p. 59-61..

Mais quel est donc cet événement ? Il s’agit tout simplement de la démission, à la suite de la crise marocaine, de Théophile Delcassé, ministre des Affaires étrangères. Celui-ci refusa de convoquer la conférence demandée par l’Allemagne, après le coup de Tanger le 31 mars de la même année, et démissionna du gouvernement. Pour Péguy, en ce « demi-clair matin » du 6 juin 1905, est alors apparue de manière brutale, aux yeux de tous, la menace d’une invasion allemande. Le tournant de juin 1905 est avant tout la prise de conscience que l’anéantissement est proche. « Un orage montait que nul ne voyait venir », écrit-il [13][13] Ibid., p. 18.. Cette menace n’est pas seulement celle qui pèse sur la France, mais au-delà sur toute idée de civilisation. Péguy a, en effet, la vision de la fin possible de la liberté et du progrès [14][14] Par ce demi-clair matin, op. cit., p. 95 sq.. Car ce dernier n’est en rien une fatalité inéluctable. Il appartient aux hommes d’en préserver le principe, en maintenant en eux cette conscience aiguë de la fragilité de l’idée de progrès humain.

Le choc de l’événement

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C’est en l’espace d’un instant qu’est apparue la réalité. Un voile s’est ainsi déchiré. Dans la première suite à Notre Patrie, Péguy met en évidence la fulgurance de l’événement : « Par ce demi-clair matin du mois de juin dernier passé nous connûmes instantanément[15][15] Souligné par nous. que la kaiserliche menace allemande était sur nous [16][16] Par ce demi-clair matin, op. cit., p. 86.. » La révélation est brutale parce qu’elle est, au fond, noire de menaces, mais aussi parce qu’elle est associée dans sa forme à l’idée de vitesse, instantanée, tranchante. Elle est ce couperet d’acier qui s’abat en un éclair. Il faut s’arrêter à cette idée qu’il s’agit bien là d’une révélation. Mais comment intervient-elle ?

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Si Péguy n’est pas très explicite sur ce point précis, il met cependant en perspective la notion d’événement qui constitue un choc, un ébranlement intérieur. Pourtant, il l’appréhende et le traite de manière ambivalente, volontairement décalée. Cet événement est certes essentiel comme déclencheur d’une prise de conscience, mais Péguy choisit de l’aborder de manière non historique. Il déjoue l’historicité du fait [17][17] Roger Dadoun, Eros de Péguy, Paris, Puf, 1988, p. .... Dans Notre Patrie, par ces multiples digressions, et sans jamais aborder de front l’événement déclencheur, Charles Péguy propose aussi une nouvelle méthode historique opposée à celle des scientistes qui lui sont contemporains. Comme le montre fort à propos Benoît Chantre, Notre Patrie est également un manifeste contre l’écriture moderne de l’histoire, celle de Lavisse [18][18] B. Chantre, art. cit., p. 72 sq., qui relève du théologico-politique et exclut le peuple du statut historique que Péguy souhaite lui restituer. En cela, l’auteur de Clio serait précurseur des Annales. Il est vrai que, dans la seconde suite à Notre Patrie, Péguy s’attaque à l’histoire anecdotique et à celle des intellectuels auxquelles il entend substituer une histoire démocratique [19][19] Par ce demi-clair matin, op. cit., p. 156 sq..

L’événement comme catalyseur

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L’événement ne présente pas d’intérêt en lui-même, son contenu propre importe peu finalement. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si Péguy ne s’arrête pas à le décrire, à le préciser. Nous, lecteurs, restons désarmés et perdus, parce que privés de repères. La démission de Delcassé est en soi de peu de poids et Péguy ne l’évoque jamais. Il procède par allusion, comme si l’événement était connu de tous. Pour autant, à la seule lecture de Notre Patrie, on n’est pas certain que l’événement en question est bel et bien la démission de Delcassé. Mais, au total, peu importe. Ce qui est essentiel, c’est la manière dont l’événement entre en résonance avec le peuple, qui est le véritable sujet et doit être le seul objet historique. La démission de Delcassé est simplement le moment qui a permis de déciller le regard. Se met alors en place une théorie de l’événement comme catalyseur qui, par sa seule présence, provoque une réaction.

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Car l’opération à laquelle nous assistons sous la plume de Charles Péguy ressortit au domaine de la chimie. Des substances distinctes qui, jusqu’alors, étaient demeurées stables vont réagir après avoir été mises en contact l’une de l’autre sous l’effet de l’événement catalyseur. Il faut voir là un statut particulier et primordial accordé au réel et à l’événement. Ce dernier est facteur d’inquiétude. Il peut surgir brutalement et nous plonger dans un nouvel état d’esprit, qui, lui, emporte une réalité nouvelle. Face à « l’assurance admirable » des modernes doit alors prévaloir « la perpétuelle inquiétude » qui offre la véritable liberté de l’esprit contre l’histoire officielle.

La révolution de l’événement

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C’est une révolution qui s’opère sous nos yeux. Pour Péguy, ce terme ne renvoie nullement à l’idée de rupture, mais bien à celle de continuité. La révolution n’est pas ce qui est contraire à l’existant, mais ce qui est nouveau. Nous sommes de la sorte transportés dans un monde certes inédit, mais qui n’est pas autre [20][20] Ibid., p. 88 sq.. Péguy évoque alors la « crise instantanée de la Révolution réelle » [21][21] Ibid., p. 106.. Le lien est ici établi entre l’ordre du nouveau et celui du réel et il nous faut nous livrer à cette réalité qui réapparaît dans la fraîcheur de la nouveauté. « Regardons la maîtresse réalité », tel est l’appel de Péguy [22][22] Ibid., p. 107.. En cela, il s’oppose au parti intellectuel, qui, selon lui, nie cette réalité, en quoi les clercs voient « une énorme barbarie abdominale » [23][23] Ibid., p. 96.. Le couple vérité-réalité se met ici en mouvement et devient l’instrument de dénonciation, au mieux, de l’aveuglement, au pire, de la trahison des intellectuels. Mais cette réalité qui sourd et nous tire de notre quotidien n’est pas seulement une irruption du présent. Elle draine avec elle une mémoire qui joue un rôle essentiel dans ce basculement. Par l’intervention de l’événement, le passé resurgit et devient matière éminemment présente.

La remémoration : une patrie retrouvée

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L’événement constitue donc un choc, une secousse sismique, selon les termes de Romain Rolland [24][24] Romain Rolland, Péguy, Paris, Albin Michel, 1944, p..... Une fois ce choc absorbé, il est temps d’en tenter l’analyse. C’est ce que propose Péguy.

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La révélation du 6 juin 1905 ne correspond pas à un brusque changement de la réalité. La France du 5 juin ne s’est pas réveillée le lendemain nationaliste. Péguy ne considère pas, d’ailleurs, que l’élément pertinent serait, à cet instant précis, le passage d’une France dreyfusarde à une France nationaliste. Car, pour lui, la corruption du dreyfusisme a déjà eu lieu. De même, le basculement observé le 6 juin n’est pas intellectuel ; il est populaire. Il est la prise de conscience d’une menace qui n’est pas apparue ex nihilo, mais qui existait bel et bien depuis plusieurs décennies. La nouveauté réelle est bien la conscience contagieuse d’une identité menacée.

La réminiscence et le travail de mémoire

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Charles Péguy parle ainsi de la « voix de la mémoire engloutie », de réminiscence, de résonance. Il écrit :

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Ce que les gens se communiquaient, ce n’était pas la nouvelle, ce n’était que la confirmation, pour chacun d’eux, d’une nouvelle venue de l’intérieur ; la connaissance de cette réalité se répandait bien de proche en proche ; mais elle se répandait de l’un à l’autre comme un contagion de vie intérieure, de connaissance intérieure, de reconnaissance, presque de réminiscence platonicienne, de certitude antérieure, non comme une communication verbale ordinaire ; en réalité, c’était en lui même que chacun de nous trouvait, recevait, retrouvait la connaissance totale, immédiate, prête, sourde, immobile et toute faite de la menace qui était présente[25][25] Notre Patrie, op. cit., p. 60..

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Rien n’est absolument nouveau et rien n’est absolument semblable. Nous n’avons pas affaire à une révolution de la réalité, au sens où nous l’entendons, mais à une révolution de la conscience réelle qui passe par la « rupture d’un charme ».

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Ce travail de mémoire s’effectue en trois temps. Il passe d’abord par la remémoration d’un passé très proche, qui s’éclaire subitement. Péguy évoque ainsi, dans Par ce demi-clair matin, les prodromes de cette révolution réelle [26][26] Par ce demi-clair matin, op. cit., p. 86 sq. : les événements russes du début de l’année 1905 [27][27] Ibid., p. 91-92., mais aussi la crispation autour de la question de l’Alsace-Lorraine [28][28] Ibid., p. 108.. Ces faits laissaient apparaître une menace que l’on ne pouvait cependant appréhender distinctement. Péguy note qu’au début de cette année, le peuple ne s’est pas alarmé, car la réalité demeurait « masquée dans la mémoire », « incompréhensible », comme « n’entrant pas dans l’entendement » [29][29] Ibid., p. 88.. Mais, le 6 juin 1905, ces événements proches reviennent à la surface et nous deviennent plus signifiants. Puis, dans un deuxième temps, presque simultanément, l’esprit se retourne plus loin encore, vers un passé plus ancien, enfoui dans une mémoire plus profonde. Ce passé est celui de la défaite de 1870 et de la présence allemande perpétuellement menaçante. Péguy y voit la restitution de l’exact climat de son enfance et le souvenir de la guerre perdue qui resurgit comme une source longtemps emprisonnée sous la roche [30][30] Péguy évoque aussi la question de l’Alsace-Lorraine.... Comme l’écrit Romain Rolland, il reprend contact avec son enfance et la claire vision des choses qu’il avait alors [31][31] Pour l’honneur de l’esprit. Correspondance entre Charles.... Enfin, se dégageant des faits, sans perdre de sa réalité, on accède à la perception de l’essence de la communauté. Nous reconnaissons le réel et la vérité de la communauté nationale. Cette reconnaissance est bien une renaissance, à la fois de la structure d’une société et de notre conscience. L’influence de Bergson est ici frappante et explicite dans Par ce demi-clair matin[32][32] Par ce demi-clair matin, op. cit., p. 94 sq.. Obsédé par l’oubli, Péguy montre comment cette matière réelle que nous avions délaissée, négligée, se rappelle à nous, malgré nous [33][33] Ibid., p. 92..

Être de sa propre race

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À travers le voile déchiré, apparaît donc non seulement la réalité présente, mais aussi le passé, ce passé commun à une nation entière [34][34] Péguy parle à ce propos d’« âme commune » (ibid., p..... Par là même, Charles Péguy procède à une réinscription dans l’histoire et, donc, dans son peuple et dans sa culture. Le 6 juin 1905 est le moment où émerge la vision claire d’une communauté participant, relevant d’une histoire commune. Péguy se pose alors la question essentielle : « Comment ne pas être de notre propre race [35][35] Notre Patrie, op. cit., p. 25. ? » Peut-on s’échapper ? Peut-on échapper à ce que l’on est ? Péguy ne craint-il pas justement cette évasion de soi-même, cette fuite de la substance nationale qu’il chercherait à empêcher ? Qu’est-ce qui justifie alors de s’opposer à cette évasion de soi-même ? Est-ce le rôle de la France particulièrement éminent face à la barbarie moderne ? Est-ce la menace que fait peser l’Allemagne sur la France c’est-à-dire, pour Péguy, sur la liberté ? La réinscription dans l’histoire, le temps et la communauté nationale et patriotique impose aussi d’assumer les contradictions qui structurent cette communauté. C’est pour cela que Péguy consacre, dans Notre Patrie, un long détour aux rapports complexes du peuple parisien avec la guerre, cette guerre que, tout à la fois, il aime et déteste.

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Cette réminiscence de 1905 trouve toute sa valeur dans le fait qu’elle est un « retentissement commun », mais aussi une prise de conscience individuelle, personnelle, la liaison entre ces deux niveaux étant complexe parce que dynamique, vivante et mobile.

1905 : la mobilisation de la sentinelle

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Quelles suites Charles Péguy donnera à cette brusque irruption de la réalité ? Elles seront nombreuses et le choc de 1905 présentera un caractère presque obsessionnel. Romain Rolland s’y arrête en 1944 dans son Péguy. Il évoque cette résonance personnelle, ce plaisir de Péguy à son propre accablement, sa hantise de la mort violente. Pour Péguy, 1905 est la référence. N’écrit-il pas dans L’argent suite en 1913 : « Depuis que nous sommes sous la menace allemande, c’est-à-dire depuis 1905 [36][36] L’argent suite, Cahiers de la Quinzaine, 14e série,... » ?

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Dès lors, Péguy ne cessera plus d’être cette sentinelle. Sur le plan intellectuel, Péguy va pousser plus loin sa critique de la modernité. Vont se voir enrôler sous cette bannière piétinée par Péguy, le parti intellectuel, la Sorbonne, Jaurès, et surtout l’Allemagne. Certes tout cela n’est guère nouveau chez l’auteur de Notre jeunesse ; ce qui est nouveau, en revanche, c’est l’intransigeance de l’expression. Géraldi Leroy note une inflexion du style, un épanchement lyrique. Comme il l’écrit, Péguy reclasse sa pensée selon les urgences essentielles et s’emploie à une littérature de l’indignation de plus en plus emportée [37][37] G. Leroy, op. cit., p. 188.. Sur le plan personnel, Charles Péguy tirera les conclusions de sa révélation et se préparera physiquement à aller combattre. Le 16 juin 1905 il complètera son équipement militaire et se fera peu après maintenir dans le cadre de réserve de l’armée d’active. Il est promu lieutenant le 9 septembre 1905. On sait ce qu’il adviendra quelques années plus tard.

Notre Patrie : un modèle d’analyse appliquée des tournants en histoire ?

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Charles Péguy ne nous présente pas 1905 comme un tournant intellectuel. En revanche, il nous permet d’expliquer pourquoi, éventuellement, ce tournant a pu avoir lieu. Péguy ne parle pas, non plus, dans Notre Patrie, de renouveau nationaliste. 1905 est le moment charnière où la réalité de la menace allemande a été perçue. Mais cette perception n’est pas, selon lui, née de l’action consciente, concertée du monde intellectuel ou politique. C’est une perception populaire. C’est le peuple qui a compris à cet instant que la vie n’était pas celle qu’il avait cru être jusqu’alors, et c’est lui, le peuple, qui va changer le cours des choses en se préparant à faire face à la menace d’invasion allemande.

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Le rôle de l’intellectuel est alors, pour Péguy, d’être de son peuple, de sa race. Or, à ses yeux, la France a une mission dans le carcan du monde moderne. Elle est la dernière nation qui puisse encore donner à la liberté et à la justice leur véritable sens. Cette inscription de l’intellectuel dans la communauté nationale lui permet de la sorte de demeurer fidèle à la mystique dreyfusarde.

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Péguy procède ici à une forme d’analyse de la vie d’une culture autour de trois idées forces : latence, événement et résurgence. Des temps différents s’entrechoquent : le souvenir de la défaite de 1870 qui n’est pas si lointaine se télescope avec celui, plus ancien, presque éternel, du rôle historique de la France comme défenseur de la liberté. Il nous montre aussi comment peuvent s’articuler une prise de conscience individuelle qui, par contagion, touche chaque personne, et celle de la communauté entière. Sous le choc de l’événement, la communauté se reforme et cette reconstruction, cette sortie de l’état latent passe par la conscience de chacun.

29

Le modèle d’analyse proposé par Charles Péguy de manière diffuse, mais finalement insistante, paraît très historicisé, très circonstancié. Il peut sembler s’appliquer correctement à l’avant-guerre 14-18. Mais peut-il être étendu à d’autres tournants intellectuels, culturels ou politiques, quel que soit le nom qu’on leur donne ? Rien n’est moins sûr, mais les pistes livrées par Péguy méritent d’être parcourues. Comme toujours, le véhément normalien nous donne à penser. N’est-ce pas là le signe d’une âme généreuse ?

Notes

[1]

Pour les véritables nationalistes, ce prétendu ralliement était évidemment l’objet de louanges et non d’une mise au pilori.

[2]

Sur la question de la continuité de la pensée de Péguy du socialisme au patriotisme, on se reportera à : Robert Burac, Charles Péguy. La révolution et la grâce, Paris, Robert Laffont, 1994 ; Géraldi Leroy, Péguy entre l’ordre et la révolution, Paris, Presses de la FNSP, 1981 ; et Jean Bastaire, Péguy contre Pétain. L’appel du 17 juin, Paris, Éd. Salvator, 2000.

[3]

Il s’agit d’une double conversion au nationalisme et au catholicisme.

[4]

7e série, 3e cahier, 22 octobre 1905, Œuvres en prose complètes (désormais Œuvres), Paris, Gallimard, coll. « La Pléiade », II, 1988, p. 10-61.

[5]

Par ce demi-clair matin, Œuvres, II, p. 86-223.

[6]

Notre Patrie, op. cit., p. 12.

[7]

Ibid., p. 14.

[8]

Ibid., p. 23 et 26.

[9]

Les poèmes de Victor Hugo tiennent une place importante dans ce texte, au rythme haletant, scandé par les vers hugoliens.

[10]

Benoît Chantre, « Péguy, révolution et histoire », Esprit, 224, août-septembre 1996, p. 78. On ne saurait trop souligner ce que doit cette contribution au travail de Benoît Chantre qui, dans une optique autre, propose une analyse serrée et stimulante de ce cahier de Charles Péguy.

[11]

Notre Patrie, op. cit., p. 19.

[12]

Ibid., p. 59-61.

[13]

Ibid., p. 18.

[14]

Par ce demi-clair matin, op. cit., p. 95 sq.

[15]

Souligné par nous.

[16]

Par ce demi-clair matin, op. cit., p. 86.

[17]

Roger Dadoun, Eros de Péguy, Paris, Puf, 1988, p. 137.

[18]

B. Chantre, art. cit., p. 72 sq.

[19]

Par ce demi-clair matin, op. cit., p. 156 sq.

[20]

Ibid., p. 88 sq.

[21]

Ibid., p. 106.

[22]

Ibid., p. 107.

[23]

Ibid., p. 96.

[24]

Romain Rolland, Péguy, Paris, Albin Michel, 1944, p. 102.

[25]

Notre Patrie, op. cit., p. 60.

[26]

Par ce demi-clair matin, op. cit., p. 86 sq.

[27]

Ibid., p. 91-92.

[28]

Ibid., p. 108.

[29]

Ibid., p. 88.

[30]

Péguy évoque aussi la question de l’Alsace-Lorraine qui sort d’un long sommeil et redevient vivante (ibid., p. 108).

[31]

Pour l’honneur de l’esprit. Correspondance entre Charles Péguy et Romain Rolland. 1898-1914, Cahiers Romain Rolland, 1973, p. 17. Le thème de l’enfant innocent et visionnaire est classique chez Péguy. Félicien Challaye nous décrit ainsi un Péguy « repoussant la paix quand il se replace dans la pensée en 1871 » (Félicien Challaye, Péguy socialiste, Paris, Amiot-Dumont, 1954, p. 293 et 296).

[32]

Par ce demi-clair matin, op. cit., p. 94 sq.

[33]

Ibid., p. 92.

[34]

Péguy parle à ce propos d’« âme commune » (ibid., p. 91).

[35]

Notre Patrie, op. cit., p. 25.

[36]

L’argent suite, Cahiers de la Quinzaine, 14e série, 9e cahier (27 avril 1913), Œuvres, III, 1992, p. 991.

[37]

G. Leroy, op. cit., p. 188.

Plan de l'article

  1. La révélation : une irruption brutale de réalité
    1. La mise en suspension du lecteur
    2. La révélation
    3. Le choc de l’événement
    4. L’événement comme catalyseur
    5. La révolution de l’événement
    6. La remémoration : une patrie retrouvée
    7. La réminiscence et le travail de mémoire
    8. Être de sa propre race
    9. 1905 : la mobilisation de la sentinelle
  2. Notre Patrie : un modèle d’analyse appliquée des tournants en histoire ?

Pour citer cet article

Thiers Éric, « Charles Péguy : la révélation du 6 juin 1905 », Mil neuf cent. Revue d'histoire intellectuelle, 1/2001 (n° 19), p. 43-52.

URL : http://www.cairn.info/revue-mil-neuf-cent-2001-1-page-43.htm


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