2001
Mil neuf cent
Y a-t-il des tournants historiques ? 1905 et le nationalisme : Les hommes
Sortie de l’Affaire et mort de la République : le « vrai » tournant de Péguy (1901-1904)
Patrick Cabanel
Tournant ? Le mot est faible. « Ce fut une révélation », entame Péguy. Et encore : un saisissement, un sursaut.
Comme tout le monde j’étais rentré à Paris le matin neuf heures ; comme tout le monde, c’est-à-dire comme environ huit ou neuf cent personnes, je savais à onze heures et demie que dans l’espace de ces deux heures une période nouvelle avait commencé dans l’histoire de ma propre vie, dans l’histoire de ce pays, et assurément dans l’histoire du monde. […] Comment en l’espace d’un matin tout le monde, j’entends tout le monde ainsi dénombré, sut que la France était sous le coup d’une invasion allemande imminente, c’est ce que je veux d’abord noter [1].
À lire Notre Patrie, publié le 22 octobre 1905, les choses sont claires. Ce texte célèbre fonctionne comme un récit de conversion : c’est-à-dire une surprise, un saisissement comme le dit bien Péguy, au détour d’une quotidienneté, d’un recommencement qui n’avait été jusque là soulevé un peu que par la fête, assez vaine, liée à la visite officielle du roi d’Espagne. L’auteur sait désormais, comme un Ratisbonne ou un Claudel, avant lui, avaient cru. Et l’historien, qu’il lise ou non Péguy, sait – croit savoir –, depuis lors, que 1905 fut le tournant patriotique qui devait mener la France à la loi des trois ans, à la Première Guerre mondiale et à la victoire.
Mais Péguy nous trompe, ou se trompe sur lui-même. Tournant il y a bien eu, certes, au moins dans sa vie et dans l’histoire de ce pays. Mais pas en 1905 ; plus tôt, en 1901 ou en 1902 : ce « désastreux mois d’août de 1902 », lit-on dans Notre jeunesse, plus lucide à cet égard que Notre Patrie, peut-être parce qu’écrit avec plus de recul. De quel désastre peut-il donc s’agir ? De quelle crise internationale ? D’une crise toute intérieure, en vérité. D’une défaite du dreyfusisme et de la République. De la perte du spirituel que l’un et l’autre, presque interchangeables, portaient, comme une « vocation dans le laïque », selon une autre formule de Péguy. D’une perte dont Péguy fut inconsolable, comme Bernard-Lazare et quelques autres ; et qui le conduisit peut-être à choisir, en 1905, un spirituel de substitution : ce serait donc la patrie, mais le tournant n’est pas dans ce faux plein nationaliste de 1905, il est tout dans le creux républicain de 1901-1902 et au-delà. C’est ce que je voudrais rappeler, avec pour seule ambition de lire encore un peu de Péguy.
Le vrai tournant : les années du combisme (1902-1904)
Écoutons-le, en 1906, parler de Sedan, d’un Sedan métaphorique. Est-ce à propos de la révélation du péril allemand ? Point. Il s’agit de Gustave Hervé, et de Jaurès, toujours – si le parallèle Jaurès-Péguy n’avait été tenté vingt fois déjà, il faudrait le reprendre, car gît en son cÅ“ur le tournant que nous cherchons à identifier. Jaurès est donc devenu le représentant le plus éminent des modernes. Sa caractéristique ?
Capitulation devant la démagogie antisémitique, antidreyfusiste, […] ; capitulation devant la démagogie combiste ; […] vouloir se faire passer pour un foudre de guerre et avoir été le Mac-Mahon du dreyfusisme et le Mac-Mahon du socialisme, ce qui est beaucoup pour un seul homme ; avoir fait soi-même et presque soi seul tout le Sedan du dreyfusisme et tout le Sedan du socialisme.
La datation du phénomène ? Péguy parle, un peu plus loin, du « grand scandale du temps présent et [de] la détresse morale où depuis plusieurs années nous vivons »
[2]. Ce « plusieurs années » peut être aisément explicité, ne fût-ce qu’en recourant à l’excellente chronologie placée en tête des
Œuvres complètes, dans la « Bibliothèque de la Pléiade », et au catalogue analytique des
Cahiers de la Quinzaine. Il s’agit tout d’abord d’une série de morts, d’arrachements, de désillusions. Les morts de trois hommes qui comptèrent, chacun à sa manière, dans l’affaire Dreyfus : celles de Zola (29 septembre 1902), de Bernard-Lazare (1
er septembre 1903), surtout, et de Waldeck-Rousseau (10 août 1904). La mort de l’amitié entre Péguy et Jaurès, ensuite, qui n’est, somme toute, que la métonymie du grand deuil dont le premier se met alors à porter les habits ostentatoires. Celle, aussi, d’une certaine République scolaire et de ses hussards noirs.
Jean Coste, le roman autobiographique d’Antonin Lavergne, est publié dans les
Cahiers le 11 juin 1901. Ce n’est que dix-sept mois plus tard, le 4 novembre 1902, que Péguy donne son
De Jean Coste, ouvert par cette phrase empreinte de tristesse : « Ce qui fait que je n’avais pas de la joie de ce que les gendarmes embarquaient les s
Å“urs en troisième, c’est que j’avais reçu un peu avant le commencement des vacances la lettre suivante ». Suit la lettre, en date du 22 juillet, d’une institutrice de la Charente demandant un peu de travail de copie pour faire face aux besoins de son ménage.
Entre les deux
Jean Coste, et suffisants sans doute à expliquer le retour de Péguy à un texte déjà un peu ancien, s’insèrent les événements de juin, juillet et août 1902. Assez peu de choses, en apparence, une fois formé le gouvernement d’Émile Combes (12 juin 1902). Une chronologie un peu serrée indique toutefois une série d’initiatives gouvernementales : 20 juin, circulaire aux préfets leur enjoignant de « veiller à ce que les faveurs dont la République dispose ne soient accordées qu’à des personnes sincèrement dévouées au régime » ; 27 juin, fermeture par décision gouvernementale de 125 écoles congréganistes fondées sans autorisation depuis 1901 ; 10 juillet et 1
er août, fermeture, par circulaire et décret, de plus de 2 500 écoles fondées par des congrégations autorisées mais n’ayant pas sollicité d’autorisation spécifique pour ces établissements. Des manifestations houleuses et des affrontements ont lieu, en Bretagne comme au sud du Massif Central, entre la population catholique et les forces de l’ordre. Le 1
er août, Gabriel Monod, un des tout premiers, « craque » publiquement, dans les colonnes du
Temps, comme il l’avait fait cinq ans auparavant, un 5 novembre 1897, en prenant parti en faveur de la révision du capitaine Dreyfus
[3]. Il le fait dans des termes sévères et tristes :
Sommes-nous condamnés à être perpétuellement ballottés entre deux intolérances, et le cri de « Vive la liberté ! » ne sera-t-il jamais que le cri des oppositions persécutées au lieu d’être la devise des majorités triomphantes ?
Comme à son habitude d’historien de l’immédiat, occupé à rassembler de futures archives, Péguy republie la lettre de Monod, et celles de l’ancien ministre René Goblet à l’Éclair (24 juillet) et au Temps (1er août), ou de Michel Bréal au même Temps (7 août), outre un appel du très dreyfusard Comité catholique pour la défense du droit. Ces textes accompagnent, dans le Cahier du 16 août, une consultation de Bernard-Lazare (les italiques sont de Péguy), La loi et les congrégations. L’ancien dreyfusard y propose un parallèle, politiquement très incorrect, entre les antidreyfusards et les combistes, qui invoqueraient également contre la liberté, les uns, « l’intérêt supérieur de la patrie », les autres, celui de la République. Péguy achève ce cahier par un avertissement en italiques qui en fait bien, à chaud, une refondation dreyfusiste :
Puisque nous revenons aux premiers temps de l’affaire, puisqu’il faut, comme alors, s’inscrire pour avoir sa part d’injures, nous devons déclarer dès ce jour que nous entendons n’endosser aucune responsabilité, morale, politique, ou sociale, dans les agissements du présent ministère [4].
Quelque chose a recommencé, ou bégayé, si l’on préfère ; quelque chose s’est brisé. Puisque tournant il faut chercher, n’est-ce pas ici que nous le tenons ? D’autant que Péguy, revenant en 1910, à froid désormais, sur l’histoire de la génération Dreyfus (Notre jeunesse), explique qu’il propose à ceux qui ne connaissent pas les vrais dreyfusistes un exemplaire de ce Cahier du 16 août, le 21e de la 3e série :
Parce qu’à la fin de ce cahier, dans ce désastreux mois d’août de 1902, nous avions, dans le désastre et dans le désarroi de notre zèle, dans le deuil de notre désastre, groupé hâtivement à la fin de ce cahier tout ce que nous avions pu grouper hâtivement de dreyfusiste, tout ce que nous avions pu ramasser contre la politique, contre la démagogie de la loi des congrégations. Lisez seulement, leur dis-je, à la fin du cahier, ce dossier de trente ou quarante pages pour et contre les congrégations. Lisez même seulement, à la fin de ce dossier, cette consultation de Bernard-Lazare […]. Il faut penser que dans ce dossier, dans cette consultation, […] Bernard-Lazare s’opposait de tout ce qu’il avait encore de force à la dégénération, à la déviation du dreyfusisme en politique, en démagogie combiste [5].
Les mots sont assez clairs : désastre, deuil, dégénération, déviation ; une chose essentielle s’est délitée, et si vite. Ce n’est pas un tournant, pas même un accident : une mort.
La suite voit Péguy dresser contre le combisme la digue sans cesse renforcée des Cahiers : citons, entre autres, « De Jean Coste » (4 novembre), Éd. Berth : « La politique anticléricale et le socialisme » (3 février 1903), G. Clemenceau : « Discours pour la liberté » (8 décembre 1903), M.M. Mangasarian : « Le Monde sans Dieu » et « Avertissement » (1er mars 1904), « G. Clemenceau : “Discours pour la liberté” » (15 mars), R. Allier : « L’enseignement primaire des indigènes à Madagascar » et « Un essai de monopole » (8 novembre), « Textes et documents : Le testament politique de Waldeck-Rousseau » (22 novembre), « R. Allier : “L’enseignement primaire des indigènes à Madagascar” » (6 décembre), « Textes formant dossier : La délation aux Droits de l’homme » (24 janvier 1905). Replacée dans cette série, la « révélation » de Notre Patrie (juin-octobre 1905) me paraît ramenée à sa juste dimension : moins un tournant qu’une substitution, au sens où l’on parle de produit de substitution ; moins un tournant que la précipitation, avec une sorte de viril soulagement, dans une autre plénitude d’engagement, un autre péril capable de réquisitionner la vigilance, l’apostrophe, la colère de ce prophète juif que Péguy n’a cessé d’aspirer à devenir, comme un Bernard-Lazare, comme un Jérémie dans l’Écriture.
Il faut se rappeler – avertit Péguy dans un aveu presque naïf – qu’entre l’affaire Dreyfus elle-même et la deuxième affaire Dreyfus [la proclamation définitive de l’innocence], il y eut un long temps de calme plat, de silence, d’une solitude totale. On ne savait pas alors, du tout, pendant tout ce temps, si l’affaire recommencerait ; jamais. Mieux eût valu qu’elle ne recommençât point. Nous n’eussions point été acquittés par la Cour de Cassation [6].
Et de poursuivre, en relevant que l’affaire Dreyfus fut « un beau cas de religion, de mouvement religieux, de commencement, d’origine de religion, un cas rare, peut-être un cas unique
[7] », et en appelant presque Durkheim à analyser à chaud ce commencement religieux
[8].
Peut-on sortir de l’Affaire ?
En d’autres termes, je crois que l’on peut proposer deux analyses de cette avalanche de textes écrits, suscités ou accueillis par Péguy dans les années 1902-1905. Une analyse psychologique, en quelque sorte, et une autre, beaucoup plus large, à la recherche des grandes scissions dans l’histoire intellectuelle et morale de la iiie République. L’une et l’autre, du reste, ne sont pas nécessairement contradictoires, mais peuvent s’emboîter, même si elles ne relèvent pas du même ordre.
L’analyse psychologique renvoie, en fait, à une question qui me paraît aussi importante que peu abordée par les historiens – lesquels se sont principalement intéressés, y compris dans les colonnes de cette revue
[9], à la manière dont les dreyfusards le sont devenus – : comment ces dreyfusards sont-ils sortis de l’Affaire ? Et d’abord : peut-on sortir vraiment d’une affaire Dreyfus – ou d’une Résistance, ou d’un Mai 68 ? Quelle fidélité, quelle nostalgie, quelle fièvre d’activité, quelle blessure inguérissable garde-t-on d’une telle
jeunesse, pour paraphraser Péguy ? Peut-on ne pas mourir de l’alcool et des brûlures du dreyfusisme, une fois Dreyfus acquitté ? Je songe à ces personnages que campe Romain Rolland dans le septième volume de
Jean-Christophe : Élie Elsberger et son épouse ont tout sacrifié à l’affaire, ils ont couru les meetings et pleuré ensemble, la nuit. L’affaire finie,
il ne leur restait plus assez [d’enthousiasme] pour se réjouir ; ils en étaient demeurés vidés d’énergie, fourbus, pour la vie. […] Seule, une poignée d’hommes restés fidèles à leur foi, pauvres, isolés, rejetés par tous les partis, et les rejetant tous, se tenaient dans l’ombre, à l’écart les uns des autres, rongés de tristesse et de neurasthénie, n’espérant plus en rien, avec le dégoût des hommes et la lassitude écrasante de la vie. L’ingénieur et sa femme étaient de ces vaincus [10].
Tout le personnage de Péguy, toute son
Å“uvre à la tête des
Cahiers, me semblent attester cette impossible sortie de l’affaire, ce souci juvénile, presque adolescent, de rester fidèle à l’engagement de ses jeunes années. Dans son mépris pour la « politique », qu’il n’a même pas besoin de nommer démagogie pour la déprécier, dans sa rupture et sa haine bouillonnante à l’encontre de son aîné Jaurès, dans son orgueil assumé avec un âcre panache (« Il faut dire simplement que nous fûmes des héros
[11] »), ne serait-on pas en droit de reconnaître un refus d’appartenance au monde des adultes, des raisonnables, des pères, de tous ceux qui ont su et pu sortir de l’Affaire et accepté de se salir les mains au contact des réalités parlementaires et politiques ? Antigone face à Créon, toujours.
D’où, pour cet homme qui vit des
Cahiers, quinzomadairement, et qui, par vocation, comme tout prophète en Israël, fait commerce de sa colère et de ses admonestations, la nécessité vitale, psychologique, de trouver d’autres foyers à son sacerdoce et à sa rage : ainsi vient le combisme, d’autant plus qu’il a tout l’air d’une trahison du dreyfusisme. Le gouvernement Combes renversé (janvier 1905), on peut soutenir sans invraisemblance que la première crise du Maroc et la démission de Delcassé, préparées les mois précédents, du point de vue de Péguy, par l’affaire Hervé, ont donné au paladin une nouvelle raison de s’enflammer et d’attaquer les moulins à vent. Pour aller jusqu’au bout de cette interprétation, on peut soutenir que Péguy a quasiment inventé sa révélation de juin 1905, tant sa colère créatrice avait intimement besoin de cet aliment. Relisons
Notre Patrie avec cette analyse à l’esprit. On y voit un intellectuel dreyfusard en train de beaucoup travailler, c’est-à-dire de s’ennuyer sans se l’avouer, et qui s’apprête, au terme d’une législature, et dans la torpeur d’une visite du roi d’Espagne, à faire
Å“uvre d’historien – à s’occuper de choses mortes – en alignant les événements : «
L’événement numéro trois, sortez ; événement numéro vingt-cinq, rentrez, vous sortez trop […]. J’aurais fait mon cahier bien tranquille au coin de mon feu, au moins du côté du travail
[12] ». Péguy n’a pas su guérir de l’affaire Dreyfus ; il a peut-être redouté de mourir avec elle.
Mort de la République et sacralités de substitution
Le coup de Tanger, toutefois, ne saurait être réduit pour le Péguy des
Cahiers à un marronnier, comme disent les journalistes, de basses eaux estivales. Sa signification est plus profonde ; tout comme ce que Péguy nous apprend, en dernier ressort, du spirituel républicain. Il faut, pour bien s’en persuader, remonter plus haut, très en deçà encore du
Jean Coste de Lavergne, qui n’est qu’un signe supplémentaire de choses plus anciennes. Il faut aller, sans pouvoir le développer ici, jusqu’à ce désenchantement profond qu’ont ressenti, dès la fin des années 1880, la plupart des pères de la laïcité face à une évolution de plus en plus antireligieuse et antispiritualiste, parfois intolérante, de cette laïcité – sorte de préfiguration du combisme. Les conseillers de Jules Ferry, souvent protestants, nourris d’une religion largement laïque, avaient rêvé d’une laïcité religieuse : entre les écueils, à leurs yeux symétriques, du cléricalisme et de l’irreligion – ces deux France dressées l’une contre l’autre au temps de l’Affaire comme du combisme –, ils cherchaient une troisième voie, « un girondinisme religieux », selon l’éclairante formule d’un contemporain
[13]. Mais, à l’expérience, la morale laïque, si difficile à définir et à alimenter, s’est très vite résumée à un catalogue de préceptes raisonnables, sinon matérialistes, incapables de nourrir l’âme, et de la prémunir contre les séductions d’une religion aussi irrationnelle que politiquement dangereuse, tel qu’apparaît alors le catholicisme à beaucoup de républicains. Les signes qui jalonnent la déception de ces derniers sont nombreux. Relevons simplement le retrait désolé du philosophe Charles Renouvier, renonçant en 1889 à poursuivre la publication de la
Critique philosophique, qui avait été une tribune de la laïcité religieuse ; ou la création, à l’inverse – mais à partir d’une analyse voisine –, de la
Revue de métaphysique et de morale, en 1893. Et, surtout, un débat aujourd’hui oublié sur l’âme de l’école, en 1894. Il est lancé dans une revue dirigée par Maurice Pujo,
l’Art et la vie, avec l’article d’un jeune avocat, Jacques Bonzon
[14]. L’auteur relève le double échec de la science et de la religion, et remarque à propos de l’école laïque, appelée à devenir le berceau intellectuel de la France, qu’on a « oublié ou ignoré que le vide laissé par la religion demandait à être comblé ». Il propose de le faire par la religion de la patrie, comme l’avait déjà proposé en 1889, avant sa disparition prématurée, Franck Le Savoureux, secrétaire de rédaction de la
Revue internationale de l’enseignement, dans un ouvrage étonnant,
L’institution nationale, véritable catéchisme patriotique
[15]. Les deux textes sont salués par Ferdinand Buisson, alors directeur de l’enseignement primaire, qui les offre à la discussion
[16]. Le théologien Auguste Sabatier réplique, au nom de l’humanité et de l’individu, que le patriotisme est insuffisant ; et c’est l’échec d’une laïcité religieuse qui retient alors l’attention du petit aréopage d’intellectuels et pédagogues entrés dans le débat. Mais Bonzon persiste : le patriotisme « est plus à notre portée qu’une religion laïque qui demanderait à chaque instituteur une foi personnelle, une âme de poète
[17] ». L’historien est en droit de reconnaître dans cet épisode une répétition de 1905 : contre le vide de l’école laïque, le plein de la patrie ?
La déception face à l’assèchement de la laïcité, la quête d’un spirituel de substitution, ont pu effectivement conduire, sous la forme de « conversions », à des solutions extrêmes, au regard de la vulgate républicaine, à la fois laïque et patriotique : soit du côté du catholicisme, « trop-plein » de religion, comme l’illustre une exceptionnelle génération de convertis
[18], soit du côté du nationalisme, « trop-plein » de patriotisme. Les parcours, proches à tant d’égards, d’un Péguy ou d’un Ernest Psichari, le montrent assez. Tout aussi caractéristique, on le sait trop peu, celui d’un Maurice Pujo, passé de l’Action morale, quintessence de l’esprit républicain, à l’Action française, et ironisant férocement, conversion faite, sur l’accablante stérilité intellectuelle et spirituelle de son ancien milieu. Que ce vide religieux de la seconde laïcité républicaine ait été comblé par des religiosités ou des sacralisations nouvelles – la patrie, mais aussi le dreyfusisme lui-même, à suivre Péguy –, c’est précisément ce que ce dernier a donné à voir dans un texte peu lu, parce que s’intéressant à une religion qui n’était pas le catholicisme, mais tellement significatif : l’« Avertissement » placé en tête de la traduction d’un ouvrage de M. Mangasarian,
Le monde sans Dieu : A new Catechism (1
er mars 1904).
Une cité morale seule – y lit-on – peut déplacer une cité religieuse […]. En sociale comme en morale et ailleurs, les déplacements ne se font pas au hasard ; et ils ne se font pas à l’avantage des vanités ; les plus graves déplacent les moins graves ; les plus efficients déplacent les moins efficients ; un État politique, livré par ignorance, inertie, malfaçon aux servitudes économiques, peut opprimer ; mais socialement il ne peut pas déplacer une cité de Dieu. […] Une politique ne déplace pas une religion ; une politique ne déplace pas une mystique ; une morale déplace une religion ; une sociale, une économique déplace une mystique. […] Or une révolution ne peut affronter une conservation, ne peut se mesurer à elle, que si elle est au moins du même ordre de grandeur.
Et de citer, pour exemple de cité morale, l’idée socialiste ; et de noter immédiatement que « le plus grand mouvement des temps modernes » a été « remis criminellement aux mains des politiques parlementaires »
[19].
Quinze jours plus tard, Péguy publie un discours de Clemenceau, et le fait précéder d’un texte dans lequel, en posture d’historien, il prend le deuil de l’esprit républicain, « aujourd’hui que la courbe en est sensiblement achevée », aujourd’hui que « nous ne savons plus ce que c’est qu’un républicain »
[20]. À rapprocher du « nous fûmes des héros » et de la page sur les hussards noirs : aux yeux de Péguy, l’esprit républicain, transcendé un temps en dreyfusisme, et qui aurait pu l’être en socialisme – ce qui fut très largement le cas dans la synthèse jaurésienne, que sa haine empêchait Péguy de comprendre –, est mort au bout d’une génération, en quelque trente ans
[21]. Lui survit un radical-socialisme, qui va se survivre à lui-même jusqu’à la défaite de 1940, après avoir écrit quelques-unes des pages les plus ternes de l’histoire politique française. Les historiens, me semble-t-il, devraient prêter attention au prophète qui annonçait dès 1904 la mort de la République, ou tout au moins de ce qui en elle n’était pas qu’une forme parlementaire, mais une
cité morale. Le reste, dès lors, n’est plus qu’affaire de substitution, d’arrangement avec la République et avec soi. Péguy choisit, pour panser la plaie qui saigne à son flanc, la patrie, voire le nationalisme, et le catholicisme. On peut discuter de ces choix, j’entends par là que l’on peut montrer combien particuliers sont ce nationalisme de Péguy, attentif aux nationalités opprimées et aux juifs, et ce catholicisme de Péguy, resté jusqu’au bout en fécond dialogue avec des protestants, et des juifs encore. Mais c’est assez que d’avoir essayé de montrer combien le « saisissement » de l’été 1905 s’avère, dans le ressort profond du péguysme, un non-événement : les jeux étaient faits depuis quelques années. Si Péguy est mort pour la France en août 1914, c’est à la République qu’il a donné le meilleur de sa jeunesse, et c’est d’elle qu’il est resté inconsolé, comme le prophète face aux trahisons d’Israël. La génération qui connut le mitterrandisme du début des années 1990, après avoir espéré dans le socialisme des années 1970, peut mieux qu’une autre peut-être comprendre le désenchantement et la rage qui firent – ou manquèrent faire – basculer Péguy.
[1]
Charles Péguy,
Notre Patrie,
Œuvres en prose complètes (désormais :
Œuvres), Paris, Gallimard, coll. « La Pléiade », II, 1988, p. 10 et 59-60.
[2]
« Hervé traître » (texte posthume, janvier 1906),
ibid., p. 445 et 448.
[3]
Il récidive, avec moins d’éclat, le 29 décembre 1904, en regrettant publiquement que le Comité central de la Ligue des Droits de l’Homme n’ait pas clairement blâmé la délation dans l’affaire des fiches (voir « La délation aux droits de l’homme »,
Cahiers de la Quinzaine, 6
e série, 9
e cahier, 24 janvier 1905, p. 91-92).
[4]
Œuvres, I, 1987, p. 1010.
[5]
Notre jeunesse, Œuvres, III, 1992, p. 68-69.
[6]
Ibid., p. 83.
[7]
Ibid., p 85. Dans « Nous sommes des vaincus », texte posthume (printemps 1909), Péguy parle de la
cause, « comme nous la nommions mystiquement, car nous parlions ce langage mystique » (
Œuvres, II, p. 1316).
[8]
« Notre dreyfusisme était une religion, je prends le mot dans son sens le plus littéralement exact, une poussée religieuse, une crise religieuse, et je conseillerais même vivement à quiconque voudrait étudier, considérer, connaître un mouvement religieux dans les temps modernes, bien caractérisé, bien délimité, bien taillé, de saisir cet exemple unique » (
Œuvres, III, p. 84).
[9]
Comment sont-ils devenus dreyfusards ou antidreyfusards ?,
Mil neuf cent. Revue d’histoire intellectuelle, 11, 1993. Voir aussi
Comment devient-on dreyfusard ?, textes recueillis par Janine Chêne, Édith et Daniel Aberdam, Paris, L’Harmattan, 1998.
[10]
Romain Rolland,
Jean-Christophe, VII,
Dans la maison, Paris, Albin Michel, 1928, p. 67-68.
[11]
Œuvres, III, p. 86, 120, etc.
[12]
Œuvres, II, p. 19 et
passim.
[13]
Jules Levallois,
Déisme et christianisme, Paris, Gernier-Baillère, 1866, p. XVI-XVII.
[14]
Jacques Bonzon, « L’âme de l’école »,
l’Art et la vie, juillet 1894, p. 554-557.
[15]
Le premier chapitre fut publié dans la
Revue pédagogique, 1, 1889, p. 102-114.
[16]
Dans la
Correspondance générale de l’Instruction primaire (une revue qu’il dirige), numéro du 1
er novembre 1894.
[17]
Ibid., 1
er décembre 1894, p. 34, et 1
er janvier 1895, p. 90.
[18]
Frédéric Gugelot,
La conversion des intellectuels au catholicisme en France (1885-1935), Paris, CNRS Éd., 1998.
[19]
Œuvres, I, p. 1289-1290 et 1287.
[20]
Ibid., p. 1333 et 1331.
[21]
Il cite Bernard-Lazare : « Les opportunistes ont mis trente ans pour se pourrir » (
ibid., p. 1331).