Mil neuf cent
Société d’études soréliennes

I.S.B.N.sans
210 pages

p. 97 à 108
doi: en cours

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Y a-t-il des tournants historiques ? 1905 et le nationalisme : Les institutions

n° 19 2001/1

2001 Mil neuf cent Y a-t-il des tournants historiques ? 1905 et le nationalisme : Les institutions

Socialisme, nationalisme et tournant

Gilles Candar
Pour le socialisme, 1905 est sans doute une date « charnière », qui « fait époque » et qui « marque un tournant »… mais quel tournant ? Dans la tradition communiste, 1905 renvoie d’abord à la « première » révolution russe, « répétition générale » de celle de 1917… Lorsque Trotski, ou, plus tard, Jacques Baynac, René Girault et d’autres historiens intitulèrent leurs livres 1905, ou Sur 1905 [1], la référence aux événements de Russie fut tout de suite comprise. Pour les socialistes, 1905 évoqua plutôt un âge d’or quasi mythique… la « belle époque » du socialisme unifié au sein de la SFIO, lorsque Jaurès, Guesde et Vaillant s’attachaient ensemble à constituer un parti organisé et cohérent, prêt à la conquête du pouvoir, outil en tout cas pour peser sur la vie politique française et maintenir la paix… Cette histoire, initiée au congrès du Globe (23 au 25 avril 1905), proclamée au meeting de Béziers (30 avril 1905), s’achevait avec la guerre et la scission de Tours. Pour d’autres, 1905 peut évoquer aussi la fin du Bloc, le vote de la loi de séparation des Églises et de l’État, l’affaire de Tanger et la « première crise marocaine » entre la France et l’Allemagne, voire la parution des Trois essais sur la théorie de la sexualité de Freud, plus rarement en tout cas la victoire de Trousselier dans le Tour de France. De toute façon, 1905 est riche en références diverses qui confinent au « trop plein ». Parmi elles, la place, du point de vue socialiste, qu’il faut attribuer à l’éventuel tournant nationaliste qui aurait marqué la politique française, n’est pas la plus aisée à cerner et à définir.
 
Le nationalisme de Déroulède
 
 
Pour les socialistes, en 1905, le nationalisme ne pouvait être perçu comme une nouveauté. Il était bien au contraire une figure connue du discours militant. C’était un adversaire qu’on avait appris à combattre : il faisait peser sur le pays le risque d’une politique extérieure dangereuse, mais plus encore, il était considéré comme le cheval de Troie du césarisme et du cléricalisme. L’Église, le monde des châteaux, avec sa noblesse d’Empire ou sa vieille aristocratie d’ancien régime, voilà les images connues de l’adversaire, celles que publicistes et militants ne cessaient de pourfendre. « Le nationalisme n’est qu’un césarisme à la recherche d’un César [2] » proclamaient, exemple choisi parmi tant d’autres, les jeunes républicains de Rennes. Le nationaliste avait pris place dans la « galerie des horreurs » de la réaction. Millevoye (1850-1918) ou Déroulède (1846-1914) en étaient les personnages emblématiques. Les socialistes avaient été à la pointe du combat républicain contre ces nationalistes, des gens qui rêvaient de coup d’État, qui passaient même à l’action, lors des obsèques de Félix Faure (23 février 1899), ou en s’attaquant à Longchamp au président Loubet (4 juin 1899). Les historiens peuvent bien relativiser aujourd’hui la consistance de cette agitation nationaliste, en montrer l’aspect déclamatoire, le caractère de démonstration, en l’occurrence peu importait. Le danger avait été perçu comme sérieux. Les socialistes avaient désigné l’adversaire : « Sus aux curés ! Sus aux nobles ! », et Jaurès s’était exclamé : « Attaquez donc » [3]. La bataille avait eu lieu, et, incontestablement, le nationalisme, ce nationalisme, avait été vaincu. Le nationalisme antidreyfusard, celui de Rochefort et de Barrès, de Déroulède et de Millevoye, vindicatif en 1898-1899, n’était plus un danger en 1905. Les socialistes, comme l’ensemble du camp républicain et dreyfusard (ou dreyfusien), savaient qu’ils avaient gagné la partie. Elle l’avait été sur le fond par la politique de défense républicaine menée par Waldeck-Rousseau, sur la forme par le procès en Haute Cour qui avait condamné Déroulède, Guérin et les principaux chefs des groupes royalistes. Mais la victoire emportée sur le nationalisme s’était renforcée et parachevée depuis ces temps héroïques. Les élections de 1902 avaient manifesté une accentuation de la mise à l’écart du nationalisme. Il ne s’agissait même plus de mise en minorité, mais de condamnation morale, d’exclusive et de réprobation. Émile Combes et le Bloc avaient eu toute latitude pour poursuivre leur politique anticléricale de laïcisation de l’État et de l’enseignement. En 1905, Déroulède s’efforçait d’obtenir l’amnistie, et, comme le montre Bertrand Joly ici même, multipliait les gestes apaisants à l’égard des pouvoirs publics.
Le seul succès que les nationalistes avaient pu revendiquer, à l’issue des fiévreuses journées de 1898-1899, avait été la conquête de la majorité du conseil municipal de Paris. Le vieux Paris républicain et d’extrême gauche, qui avait déjà manifesté sa sympathie en faveur du boulangisme une douzaine d’années auparavant, était passé à droite lors des élections municipales de mai 1900. Victoire symbolique et forte, même si Waldeck-Rousseau avait pu répliquer en s’appuyant sur les résultats de province : « Valence, Castelnaudary, Troyes, La-Tour-du-Pin, Chalon-sur-Saône, Mauléon, Villefranche, Tarbes, Chambéry, Poitiers… ». Eh bien, ce succès colossal, mais unique, ne pouvait plus être invoqué en 1905. Les élections de 1904 avaient marqué en effet la revanche du camp républicain à Paris. La capitale était repassée à gauche, pas pour longtemps, certes : des élections mitigées en 1908 et les conséquences des manifestations Ferrer à l’automne 1909 permirent un nouveau – et durable – renversement de tendance. Mais en 1905, le président du conseil municipal de Paris s’appelait Paul Brousse, c’était l’auteur du Drapeau rouge, le pionnier des luttes de la première Internationale devenu champion du « possibilisme » et du socialisme municipal. Le nationalisme de Déroulède et Millevoye était donc bien vaincu. Pourquoi aurait-il ressuscité ? Ses effets de polémique lassaient et, au fond, Jaurès n’avait même pas convaincu l’ensemble de son camp lorsqu’il s’était cru obligé, le 6 décembre 1904, d’aller se battre en duel contre Déroulède à la frontière franco-espagnole pour une dérisoire affaire de presse [4].
 
La tranquillité des socialistes
 
 
Si Millevoye était bien isolé à la Chambre au début de 1905, si Déroulède était toujours exilé en Espagne, les socialistes pouvaient s’inquiéter moins de ce nationalisme épouvantail commode, appendice des adversaires traditionnels de la scène politique intérieure, que de la nouvelle attitude prise par nombre de républicains de gouvernement en politique extérieure. Certes, celle-ci n’était pas l’enjeu de vastes débats publics, elle mobilisait peu les passions partisanes. Au sein de la SFIO, son spécialiste, Jean Longuet, quoique reconnu comme tel, ne jouissait pas d’une très grande autorité et éprouvait bien des difficultés à y intéresser ses camarades. Il eut l’occasion de s’en plaindre, lors de congrès agités par d’autres préoccupations, comme ce fut le cas à Saint-Quentin, en avril 1911, lorsqu’il prévint : « Nous sommes exposés au moment où nous serons le plus complètement plongés dans nos petites affaires intérieures, à voir brusquement toutes ces petites questions secondaires emportées par un ouragan formidable venu du dehors [5] ». Il ne parvenait pas pour autant à imposer son sujet parmi les débats militants qui, il est vrai, se déclenchaient selon des logiques qui leur étaient propres. Au reste, les dirigeants les plus avertis ne semblaient pas davantage particulièrement en alerte. Longtemps, ils avaient même manifesté une solide tranquillité d’âme. Jaurès, qui estimait « dès maintenant » la paix possible en Europe, la paix « profonde, durable, organisée, définitive », pouvait lancer à ses contradicteurs de droite : « Les années passent et nul de vous ne prend la responsabilité de dresser à l’horizon prochain la possibilité de la guerre » (23 janvier 1903).
Cela commençait à changer, peu à peu. En février 1904, la guerre russo-japonaise, même si elle s’était déroulée sur des terrains d’opération très éloignés, avait fortement contribué à modifier le climat. Après tout, même d’un point de vue strictement « national », ce conflit qui faisait craindre des complications entre les deux pays liés à la France, la Russie et la Grande-Bretagne, celle-ci étant favorable au Japon, ramenait concrètement la question de la guerre possible sur la scène politique. En tous cas, la tonalité des discours de Jaurès évoluait. Son discours de Saint-Étienne sur la politique internationale [6] suscita des controverses inédites et passionnées, même si lui-même les interpréta avant tout comme relevant de manÅ“uvres de politique intérieure [7]. D’ailleurs, cette inquiétude naissante ne s’accompagnait pas d’une prise de distance marquée à l’égard de la politique gouvernementale : ce n’était pas seulement par habileté politique ou diplomatique que Jaurès controversait avec la presse ou des élus et commentateurs situés dans l’opposition de droite. La confiance qu’il manifestait dans le président du Conseil, Combes, n’était pas feinte [8]. Il approuvait, pour l’essentiel, son action diplomatique, notamment le rapprochement franco-italien et l’entente cordiale avec la Grande-Bretagne. L’homme qui mettait en Å“uvre cette politique étrangère était le ministre des Affaires étrangères Théophile Delcassé. Député radical de l’Ariège, laïque et bon républicain, il était entré au Quai d’Orsay avec le gouvernement Brisson, en juin 1898. Ses débuts avaient été d’autant plus incontestablement appréciés à gauche qu’il succédait à Hanotaux, ministre controversé de Jules Méline, favorable à une politique extérieure « réaliste », accusée de trop ménager les Empires, que ceux-ci fussent russe ou ottoman. Delcassé avait conservé son portefeuille avec le modéré Dupuy comme avec Waldeck-Rousseau et Combes. Il travaillait en bonne intelligence avec le président Loubet, et c’est ce dernier qui l’avait imposé, sans difficulté d’ailleurs, à Combes. Les six premières années de son « septennat » passé au Quai d’Orsay ne soulevèrent pas de difficultés fondamentales du côté socialiste. D’autant moins que son grand Å“uvre, « l’entente cordiale » avec la Grande-Bretagne, comblait les vÅ“ux des socialistes. Ceux-ci donnèrent leur adhésion « pleine et même enthousiaste » à la ratification de l’accord franco-anglais. L’année 1904, commencée dans l’inquiétude, évoluait plus que favorablement. Les Chambres d’ailleurs ne bloquaient pas le projet de réforme du service militaire, rendu plus universel et « démocratique », mais limité aussi à une durée de deux ans, que prépara le Gal André et qui fut promulguée par son successeur, Maurice Berteaux (21 mars 1905). Les échecs russes laissaient espérer, sinon la révolution, du moins de fortes mutations internes à l’empire du tsar, bienvenues pour l’ensemble de la démocratie européenne. L’accord franco-britannique réalisait un vieux rêve de toute l’opinion démocratique et libérale : rien de pire pour celle-ci qu’une relation tendue entre les deux grandes démocraties, l’Angleterre libérale et accueillante aux proscrits, la patrie de Gladstone, que Jaurès admirait et respectait, et la France républicaine, héritière des principes de 1789. L’année 1905 allait même renforcer ce sentiment de solidarité, en marquant l’affaiblissement du nationalisme jingoe qui avait saisi une part du parti conservateur et du parti libéral avec Joseph Chamberlain. L’arrivée au pouvoir des libéraux « traditionnels » (10 décembre 1905), confirmée par la défaite des conservateurs aux élections de janvier 1906, réjouit les socialistes. Le libéralisme de Campbell-Bannermann et de Lloyd George allait être souvent présenté comme le modèle de politique démocratique, « à gauche », que pourraient suivre les radicaux français en lieu et place de leur politique d’ordre et de conservation sociale. Pour l’heure, Jaurès se contentait de se référer à la double tradition de Gambetta favorable à « une politique de détente, une politique d’apaisement, une politique de rapprochement avec l’Allemagne [9] » et de Ferry : « On ne peut pas faire avec l’Allemagne la politique du poing dans la poche [10] », afin que l’entente cordiale et l’alliance franco-russe ne soient pas mises au service d’une politique d’isolement et d’hostilité contre l’Allemagne.
 
Un nationalisme républicain ?
 
 
En revanche, le voyage de Guillaume II à Tanger et la crise franco-allemande qui s’ensuivit, soldée par la démission de Delcassé et l’ouverture de la conférence internationale d’Algésiras sur le Maroc, provoquèrent entre les socialistes et la gauche républicaine, leurs anciens alliés dreyfusards ou dreyfusiens, de premières et irrémédiables fissures. Certes, il ne s’agissait pas de danger de guerre imminent. Comme l’a montré précédemment Jean-Jacques Becker, Tanger ne fut qu’une péripétie parmi d’autres, assez vite réglée au demeurant par le jeu diplomatique traditionnel. Le rapprochement germano-russe, esquissé à Björkö [11], qui allait se révéler sans lendemain, inquiéta autant pour les risques de conservatisme accru dans la politique intérieure des pays européens qu’il recelait. Mais quelque chose s’était passé avec l’affaire de Tanger, de peu d’importance sans doute pour les relations internationales, mais qui marqua, sans doute un tournant dans les analyses de politique extérieure des socialistes. La position prise par Delcassé révéla brutalement la possibilité d’une dérive dangereuse de républicains de gouvernement, qui rompaient avec la tradition de prudence et de modération suivie depuis plusieurs décennies par leurs prédécesseurs. En soi, l’incident n’était pas dramatique : le ministre, isolé, démissionnant, Jaurès pouvait circonscrire son cas à la « mégalomanie funeste du chef infatué de notre diplomatie [12] ». Le congrès de Paris du parti radical-socialiste, en juillet, fut marqué par un discours très critique de Pelletan contre le « parti colonial » et, implicitement, l’action passée de son collègue des Affaires étrangères. Mais il était vite apparu que celui-ci n’était pas absolument isolé et que son attitude signalait un malaise plus profond. Georges Clemenceau, l’ancien champion de l’affaire Dreyfus revenu aux portes du pouvoir, pourtant en mauvais termes avec Delcassé, exprima à cette occasion son choix d’une politique plus ferme, moins conciliante, à l’égard de l’Allemagne, d’autant plus qu’il prévoyait une aggravation des différends entre l’Angleterre et l’Allemagne. La controverse qui se déploya alors entre lui et Jaurès, dans les colonnes de l’Aurore, de l’Humanité et de la Dépêche [13], témoigna de l’existence de deux options diplomatiques au sein de l’ancien Bloc des gauches. Le député du Tarn pouvait esquisser une « politique de liberté et de dignité à l’égard de l’Allemagne » et inviter le sénateur du Var à préciser ses vues sur la répudiation de la guerre et de la revanche. Il pouvait le mettre en garde contre la formation d’un nouveau bloc, « le bloc de tous les patriotes de droite et de gauche contre le socialisme, qui est nécessairement internationaliste », et l’abus de polémiques qui faisaient le jeu de la réaction et du nationalisme. Clemenceau n’était pas encore assimilé à Déroulède, mais il en prenait le chemin, étant implicitement accusé d’utiliser les mêmes procédés de polémique et d’entretenir une confusion dangereuse sur la politique extérieure à mener. Lorsque Clemenceau écrivait : « Mais quand viendra le moment de choisir, l’instinct ou le réflexe de la conservation, sans lequel Jaurès lui-même ne pourrait pas vivre pendant une minute, l’emportera sur tout le reste, et lorsque les socialistes français verront les socialistes allemands franchir la frontière en armes, ils délibéreront fort peu sur le danger de ruiner une force de libération ouvrière [14] », il reprenait non seulement une thématique bien barrésienne, mais il se plaçait explicitement sur le terrain de la guerre inévitable, délaissant un éventuel conditionnel pour un futur sans espoir. Or, les événements de l’immédiat avant-guerre allaient montrer que les responsabilités pouvaient incomber davantage à une acceptation désabusée du cours des choses qu’à une volonté d’agression caractérisée. Le réalisme sceptique de Clemenceau n’était donc pas anodin. Certes, en 1905, la politique extérieure de la France, apparemment, continuait à se faire dans le sens souhaité par Jaurès : le chemin était pris (protocole du 18 septembre) pour aller vers la conférence internationale d’Algésiras, et les successeurs de Delcassé, Rouvier lui-même, puis, en 1906, Léon Bourgeois, « l’ange de l’arbitrage », dont Jaurès s’était abondamment moqué pour son séraphisme généralisé, n’étaient pas décidés à faire effectuer un tournant nationaliste à la politique extérieure de la France.
Mais cela n’avait qu’une importance relative alors qu’achevait de se mourir le vieux Bloc des gauches. La SFIO se constituait et de nouveaux rassemblements se cherchaient. La question patriotique offrait aussi la possibilité à une concentration républicaine, à un regroupement des modérés et des radicaux sur une base d’ordre et de lutte contre l’agitation sociale de s’esquisser. Sans doute le processus n’était pas achevé : d’autres lignes de clivage demeuraient, et notamment la question de la laïcité avec la loi de séparation des Églises et de l’État, puis les inventaires, etc. Clemenceau, d’ailleurs, sut également intervenir adroitement dans ces débats, critiquant à l’occasion la modération combiste, puis dénonçant la brutalité des inventaires, les chandeliers ne valant pas le sacrifice de vies humaines, sous Rouvier. Malgré tout, la controverse avec Jaurès sur l’affaire marocaine et la démission de Delcassé avaient un sens, qui excédait largement les calculs politiciens ou le positionnement tactique, elle signifiait l’émergence d’une politique extérieure moins prudente, plus affirmée, plus raide, que celle qui avait prévalu sous Grévy et ses successeurs. On pouvait réduire Delcassé à une dérive personnelle, il ne sera pas possible d’en faire autant, dans les années à venir, avec Poincaré, Barthou ou Briand. Il était déjà en 1905 remarquable de voir l’éditorialiste de l’Aurore, autre grand champion de la cause dreyfusienne, adopter de telles positions alors qu’il s’approchait du pouvoir. Président du Conseil (octobre 1906), il ne conservera d’ailleurs pas aux Affaires étrangères le pacifique Léon Bourgeois.
Le tournant « nationaliste » des élites gouvernementales n’était pas absolument indissociable de l’ancien nationalisme extrémiste. Le pardon à Déroulède et consorts, amnistiés par la loi du 30 octobre 1905, ne fut pas tout à fait une simple affaire de clémence personnelle rendue possible par le temps écoulé et la réduction du danger encouru par la République. L’ancien animateur de la Ligue des patriotes, autrefois patronné par Gambetta, reprit du service comme figure respectable [15]. La logique politique des nouvelles alliances y poussait, au-delà du respect ou de la sympathie pour une figure parfois ridicule, mais aussi romanesque et sympathique. Des fidèles de Déroulède étaient revenus à leurs premières étiquettes républicaines sans renoncer à tout ce qui les avait séduits dans les campagnes de 1898-1900. Parmi les conseillers nationalistes de 1900, qui constituèrent la majorité de droite, se trouvèrent des radicaux nationalistes, anciens élus de gauche, qui, l’orage passé, furent à nouveau réélus, mais au titre de la gauche blocarde de 1904, comme radicaux et anticléricaux : Patenne (xxe arrdt) ou Mossot (xiiie arrdt) en furent des représentants typiques [16]. De tels cadres assuraient une certaine continuité entre le nationalisme extrémiste « fin de siècle » et le patriotisme affirmé et consensuel des élites républicaines parvenues au pouvoir avec l’affaire Dreyfus.
 
L’antinationalisme des socialistes
 
 
En fait, le « tournant nationaliste » parfois évoqué ne peut se comprendre qu’au sein de la complexe histoire des relations entre personnalités et courants politiques de gauche. L’équipée de Guillaume II à Tanger ne doit pas être lue seulement comme un événement d’histoire des relations internationales, mais aussi reliée au processus de dislocation du Bloc, alors que se profile l’arrivée au pouvoir d’un radicalisme de gouvernement, dont les objectifs et les méthodes seront distincts de ceux de Combes ou de Pelletan. Dès janvier, avec la démission du gouvernement Combes, Jaurès avait cessé de siéger à la délégation des gauches et Vaillant avait estimé que « l’unité socialiste en France [pouvait] être considérée comme un fait accompli [17] », un premier grand meeting unitaire étant organisé au Tivoli-Vauxhall (30 janvier). Les « détails d’organisation » furent réglés par le congrès tenu à la fin avril. Mutation politique d’importance, qui ne pouvait que jouer sur la vision socialiste de la politique extérieure française. L’extension des polémiques, qu’on qualifierait aujourd’hui de « médiatiques », autour du « cas » Hervé colora fortement cette transformation. Sans empiéter sur les hypothèses de Gilles Heuré (Hervé) et de Vincent Duclert (Jaurès), est-il possible de dégager une signification globale des prises de position diverses émises par les responsables socialistes sur l’affaire Hervé, « vedette socialiste » de l’été 1905 ? Puisque Guesde est absent des personnalités retenues pour être confrontées à l’éventuel tournant nationaliste de 1905, il faut au moins rappeler la gêne particulière du courant qu’il représentait à reconnaître l’existence de quelque tournant que ce fût en l’absence de l’appropriation collective des moyens de production et d’échanges et de prise du pouvoir politique par la classe ouvrière. Tout autre « tournant » était, par principe, considéré comme illusoire, destiné à détourner le mouvement ouvrier de ce qui devait rester son objectif primordial. L’ironique et dévalorisant « Plus ça change » fut le titre récurrent, et encore plus souvent le fond même de bien des articles de Charles Bonnier, ami intime de Guesde et un des principaux intellectuels de son courant. Dans ces conditions, l’hervéisme était compris comme un nouvel « anti », comme l’anti-alcoolisme ou l’anticléricalisme, susceptible de distraire les militants conscients. Donc les guesdistes n’étaient pas prédisposés à juger que la situation internationale changeait. Ils l’étaient d’autant moins que le développement de l’hervéisme pouvait menacer leur statut « d’aile gauche » du socialisme français. Ils étaient donc amenés à considérer comme impossible une guerre européenne, qui serait contraire aux intérêts du capitalisme. Paul Lafargue, comme Charles Bonnier, développa cet argument afin de contrer Hervé et ses amis : « Une guerre européenne est-elle possible ? », à cette question, clairement posée [18], le gendre de Marx répondait que non puisque tel ne serait pas l’intérêt du Capital.
Jaurès et Vaillant, on le sait, analysaient tout différemment la situation. Leur entente constituait un solide axe majoritaire du socialisme français, qui parlait désormais d’une seule voix aux réunions du Bureau socialiste international à Bruxelles : Jaurès et Vaillant étaient membres titulaires, assistés de Jean Longuet et de la guesdiste Angèle Roussel, qui avait remplacé Bracke. Selon son biographe, Jolyon Howorth, Vaillant s’alerta vraiment du risque de guerre européenne au début de 1904, comme Jaurès, avec l’affrontement russo-japonais. Il ne fit qu’encourager au moment de la « crise marocaine » la reprise de l’agitation antimilitariste qui s’était manifestée dans certaines villes ouvrières l’année précédente. Fondamentalement, il n’était donc pas plus inquiet en 1905 qu’en 1904, et, au contraire, enregistrait avec satisfaction les événements encourageants que nous avons déjà relevé. Mais il n’est pas besoin de considérer comme imminente ou inévitable une catastrophe pour prendre des mesures destinées à la prévenir. C’est dans cet esprit que, soutenu et relayé de plus en plus fortement par Jaurès, Vaillant engagea la SFIO puis l’Internationale à délibérer sur l’utilisation de « tous les moyens » pour « la prévention et l’empêchement de la guerre », « depuis l’intervention parlementaire, l’agitation publique, les manifestations populaires, jusqu’à la grève générale et l’insurrection ». L’histoire de cette résolution, diversement amendée, combattue autant par la social-démocratie allemande que par les guesdistes, fait partie de la geste la plus traditionnelle de l’historiographie des congrès socialistes nationaux et internationaux entre 1905 et 1914. On ne précise toutefois pas toujours que la motion, votée au congrès de Limoges (1er-4 novembre 1906) par la SFIO, intervint après une première série de démarches sur « les mesures à prendre pour conjurer la guerre », initiées par Vaillant auprès du Bureau socialiste international et les partis affiliés dès juillet et août 1905 [19]. L’agitation hervéiste, sympathique à de nombreux militants, correspondait aussi à la volonté des nouveaux responsables de la SFIO de poser avec force le problème du danger de guerre. ManÅ“uvre, nationale et internationale, pour assurer la suprématie de Jaurès et de Vaillant au sein du socialisme, comme semblèrent le penser les guesdistes ? L’explication serait un peu courte, et trop commode pour servir à des phénomènes apparemment peu reliés entre eux. La proposition de Vaillant, à l’été 1905, si elle déboucha sur une consultation de l’ensemble des partis de l’Internationale, ne fut pas orchestrée comme une opération spectaculaire, directement liée à des polémiques propres à la France. Il est beaucoup plus simple, et raisonnable, de penser que l’accumulation en quelques mois de tensions mettant en cause les principaux pays du « concert européen » : France, Angleterre, Russie, Allemagne, sans parler des incertitudes récurrentes dans les Balkans, n’avait pas échappé à des hommes politiques tels que Jaurès ou Vaillant, préoccupés de questions internationales. Ils n’envisageaient d’ailleurs pas nécessairement le pire : une guerre européenne généralisée, mais pouvaient aussi songer à prévenir des guerres plus locales en Europe.
Ce n’est pas le lieu de revenir sur la politique extérieure qu’esquissaient ainsi les socialistes. Elle associait des procédures classiques (alliances privilégiées avec les démocraties, bonne entente généralisée) à des thèmes nouveaux (recours à l’arbitrage, moqué à ses débuts, sous l’égide du tsar, moins ensuite…) et à un appel marqué aux masses pour qu’elles fissent entendre leur voix, sous la conduite de l’Internationale. Mais c’est dans le moment où elle cherchait à se définir que se forgea la tradition du « tournant » nationaliste des gouvernants français. Les principaux chefs socialistes, et d’abord Jaurès et Vaillant, avaient pris conscience à partir de 1904 de la détérioration des relations diplomatiques internationales. Ils engagèrent dès 1905 leur parti, puis l’Internationale, dans la recherche de moyens de prévention alors que, volens nolens, ils se trouvaient engagés dans la constitution d’un parti d’opposition, en dehors des sphères gouvernementales et en rupture avec le radicalisme dominant. La guerre passée, le souvenir d’un tournant marqué par l’affaire de Tanger a pu s’imposer parce que c’était à cette époque-là que s’était initiée la campagne socialiste contre le danger de guerre, dont l’impact se trouvait amplifié à distance par le démenti même que lui avaient apporté les événements de juillet-août 1914. Cette mue politique n’était pas non plus tout à fait sans rapport avec un tournant nationaliste : non pas un changement brusque de la politique gouvernementale, mais l’amorce d’évolutions partielles et inachevées, mais non sans conséquence. La politique extérieure des républicains, prudente et digne, évoluait vers un peu moins de « prudence » et un peu plus de « dignité ». Les ministres partisans de compromis, Rouvier, Combes, Pelletan, Caillaux, furent moins écoutés ou influents que les Doumer, Millerand, Poincaré ou Clemenceau. À ce titre, la controverse de l’été 1905 entre Jaurès et Clemenceau pouvait bien être considérée comme prémonitoire.
 
NOTES
 
[1]Léon Trotski, 1905, 1re éd. 1909, Paris, Éd. de Minuit, 1969 ; Jacques Baynac et al., Sur 1905, Paris, Champ libre, 1974.
[2]Cité par André Hélard, L’honneur d’une ville. La naissance de la section rennaise de la Ligue des droits de l’homme, Rennes, Apogée, 2001, p. 101.
[3]Titre de la Petite République : « Guet-apens royaliste. Tentative de meurtre contre le président Loubet. Sus aux curés ! Sus aux nobles ! », avec un éditorial de Jaurès, très offensif : « Attaquez donc », la Petite République, 6 juin 1899.
[4]Cf. Bertrand Joly, Déroulède, Paris, Perrin, 1998, et Philippe Oulmont, « Le combat d’Hendaye », Cahiers Jean Jaurès, 145, juillet-septembre 1997. C’était la seconde fois que Jaurès se battait en duel. Le premier l’avait opposé à Louis Barthou, le 25 décembre 1894.
[5]Compte rendu sténographique du congrès de Saint-Quentin, 16-19 avril 1911, p. 237.
[6]Discours du 27 février 1904, publié par la Revue socialiste, avril 1904, et repris par Max Bonnafous dans l’édition des Œuvres, La paix menacée, Paris, Rieder, 1931, p. 63-90.
[7]Jean Jaurès, « Le parti de la guerre », la Dépêche, 4 mars 1904, in Œuvres, op. cit., p. 91-94.
[8]Cf. Gabriel Merle, Émile Combes, Paris, Fayard, 1995.
[9]Jean Jaurès, Discours à la Chambre des députés, 10 novembre 1904.
[10]Jean Jaurès, « Politique constante », l’Humanité, 14 novembre 1904.
[11]Nicolas II et Guillaume II se rencontrèrent à Björkö le 22 juillet 1905.
[12]Jean Jaurès, « Commencement », l’Humanité, 7 juin 1905. Delcassé avait démissionné la veille, après deux mois de tensions diplomatiques.
[13]Cf. les articles de Clemenceau dans l’Aurore (25 juin-14 septembre 1905, complétés par ceux publiés entre le 1er janvier et le 10 mars 1906), et leur analyse par Jean-Baptiste Duroselle, Clemenceau, Paris, Fayard, 1988, p. 490-493. Pour Jaurès, cf. les articles réunis par Max Bonnafous, « Controverse avec Clemenceau, juillet-septembre 1905 », Œuvres, op. cit., p. 271-296
[14]Georges Clemenceau, « L’idée de patrie », l’Aurore, 4 septembre 1905, cité par J.-B. Duroselle, op. cit., p. 492-493.
[15]Cf. B. Joly, Déroulède, op. cit., p. 346-366.
[16]Cf. Yvan Combeau, Paris et les élections municipales sous la Troisième République, Paris, L’Harmattan, 1998.
[17]Cité par Jolyon Howorth, Édouard Vaillant et l’unité socialiste en France, Paris, Edi-Syros, 1982, p. 309.
[18]Cf. le Socialiste, 18 juin 1905.
[19]Cf. les extraits des lettres du 21 juillet et du 16 août 1905 et la circulaire du BSI dans Georges Haupt (ed.), Bureau socialiste international, 1900-1907, Paris-La Haye, Mouton, 1969, p. 175-176.
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[2]
Cité par André Hélard, L’honneur d’une ville. La naissance ...
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[3]
Titre de la Petite République : « Guet-apens royaliste. Ten...
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[4]
Cf. Bertrand Joly, Déroulède, Paris, Perrin, 1998, et Phili...
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[5]
Compte rendu sténographique du congrès de Saint-Quentin, 16...
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[6]
Discours du 27 février 1904, publié par la Revue socialiste...
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[7]
Jean Jaurès, « Le parti de la guerre », la Dépêche, 4 mars ...
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[8]
Cf. Gabriel Merle, Émile Combes, Paris, Fayard, 1995. Suite de la note...
[9]
Jean Jaurès, Discours à la Chambre des députés, 10 novembre...
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[10]
Jean Jaurès, « Politique constante », l’Humanité, 14 novemb...
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[11]
Nicolas II et Guillaume II se rencontrèrent à Björkö le 22 ...
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[12]
Jean Jaurès, « Commencement », l’Humanité, 7 juin 1905. Del...
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[13]
Cf. les articles de Clemenceau dans l’Aurore (25 juin-14 se...
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[14]
Georges Clemenceau, « L’idée de patrie », l’Aurore, 4 septe...
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[15]
Cf. B. Joly, Déroulède, op. cit., p. 346-366. Suite de la note...
[16]
Cf. Yvan Combeau, Paris et les élections municipales sous l...
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[17]
Cité par Jolyon Howorth, Édouard Vaillant et l’unité social...
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[18]
Cf. le Socialiste, 18 juin 1905. Suite de la note...
[19]
Cf. les extraits des lettres du 21 juillet et du 16 août 19...
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