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André Kaspi, Jules Isaac ou la passion de la vérité, Paris, Plon, 2002, 257 p.
Que savait-on jusqu’ici de Jules Isaac, si ce n’est qu’il fut l’auteur des célèbres manuels d’histoire de l’enseignement secondaire et d’un livre magnifique, Expériences de ma vie (1959), consacré en grande partie à Charles Péguy et demeuré, malheureusement, sans la suite initialement prévue ? En vérité, assez peu de chose. André Kaspi, spécialiste des États-Unis et du génocide des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale, nous apporte des éclairages nouveaux. Au sein d’un ensemble archivistique et documentaire semble-t-il abondant – « une quarantaine de cartons » (p. 11) transmis par la famille à l’Association des amis de Jules Isaac, deux colloques, des mémoires de maîtrise – l’auteur qui, en conclusion, appelle à des travaux nouveaux sur ce personnage (p. 239), a opéré des choix. L’ouvrage est une biographie complète de Jules Isaac (1877-1962) privilégiant clairement deux aspects, quitte à passer rapidement sur les années de formation et sur les relations avec Péguy : d’une part, l’auteur des manuels d’histoire et, d’autre part, le militant, selon une belle formule, du « redressement » de l’enseignement chrétien sur le judaïsme. Incontestablement, il s’agit là de deux moments essentiels de la vie de Jules Isaac. L’intérêt que celui-ci porte au judaïsme, au judéo-christianisme et au christianisme, date de la période de l’Occupation, alors qu’Isaac, destitué de son poste d’inspecteur général en application des lois raciales, vit dans la clandestinité et perd sa femme et deux de ses enfants dans les camps de la mort. Son œuvre d’auteur de manuels d’histoire, quant à elle, ne s’achève qu’à son décès en 1962.
2 À bien des égards, l’on pourrait donner une suite à l’article de Pierre Nora consacré au « petit Lavisse » dans les Lieux de mémoire, sur le « Malet-Isaac ». L’œuvre fut en effet importante, centrale dans l’enseignement de l’histoire à l’école des années 1920 aux années 1960. L’un des intérêts de l’ouvrage d’André Kaspi est de réhabiliter ce fameux manuel et le travail personnel d’Isaac. À l’origine, celui-ci vient – grâce à Ernest Lavisse – épauler Albert Malet, avant de continuer seul le travail de rédaction (après la mort de Malet en 1915). Jusqu’au milieu des années 1950, Isaac apporte un grand soin à son travail d’adaptation. André Kaspi montre ainsi que le manuel sut s’ouvrir assez tôt à l’histoire des civilisations et à l’histoire économique et sociale. L’on découvre également la part prise par l’ancien combattant de la Grande Guerre (dans les tranchées de 1914 à 1917) aux polémiques historico-politiques des années vingt entre la France et l’Allemagne sur les origines du conflit. Il semble qu’Isaac ait défendu la thèse de responsabilités partagées par l’Allemagne et la France sans pour autant manquer de dénoncer la brutalité allemande. Mais l’apport le plus neuf du livre est constitué par la réflexion sur les origines de l’antisémitisme contemporain qu’Isaac commence sous l’Occupation. L’auteur quitte alors le récit pour entrer dans une analyse de détail passionnante de Jules Isaac, de sa réflexion intellectuelle accompagnée par l’action militante. Juif laïc, républicain et dreyfusard, non-sectaire, sont autant d’épithètes pouvant le caractériser, en dépit semble-t-il d’un rapprochement dans les toutes dernières années de sa vie avec la religion. C’est donc en historien qu’Isaac se penche sur la question, menant une étude érudite des évangiles synoptiques et faisant apparaître la dimension juive de Jésus, jusqu’alors occultée par les Églises chrétiennes ; réfutant la culpabilité collective du peuple juif, cœur de l’antijudaïsme chrétien. La réflexion d’Isaac est jalonnée par deux ouvrages importants, Jésus et Israël en 1948 et L’enseignement du mépris en 1962. Il a su en outre tisser des relations étroites avec des représentants des Églises réformées et de l’Église catholique et joua un rôle central dans la conférence de Seeligsberg qui se tint en Suisse en 1947 et qui anticipa sur la révision de l’attitude de l’Église catholique à l’égard des Juifs, décidée lors du concile Vatican II. Avec ce livre, A. Kaspi tire Jules Isaac de son duo avec Albert Malet, image un peu sépia de la première partie du siècle, pour montrer sa contribution à une très profonde mutation culturelle et religieuse de la fin du millénaire.
3 Sébastien Laurent
Jean Jaurès, Œuvres complètes, L’Affaire Dreyfus, éd. critique d’Éric Cahm, sous la direction de Madeleine Rebérioux, tomes VI et VII, Paris, Fayard, 2001, 762 et 902 p.
4 La publication de l’édition Fayard des Œuvres de Jean Jaurès se poursuit et tient pour l’essentiel ses promesses. Voici après Philosopher à trente ans et Critique littéraire et socialisme, un plat de résistance : les deux volumes consacrés à ce qu’a écrit le tribun au temps de « l’Affaire ». Ils auraient pu être intitulés : « La lutte pour l’Unité », tant la campagne pour l’officier victime d’un monstrueux déni de justice et celle pour réunir la famille socialiste sont étroitement imbriquées dans l’activité quotidienne de Jaurès en 1897-1899. Cette dernière est marquée par la continuité avec son engagement – depuis 1890 au plus tard – indissolublement républicain et socialiste, mais aussi par la rupture. Rupture avec un certain antisémitisme en tout premier lieu ; la lecture du tome VI montre comment cette rupture a été progressive et malaisée. Mais rupture définitive aussi avec une conception apocalyptique de la Révolution. Une des conséquences remarquables de l’Affaire, c’est qu’elle aura mis définitivement Jaurès sur la voie de sa doctrine spécifique, « l’évolution révolutionnaire ». Par l’effet du suffrage universel, ce « communisme politique », et de la coopération, dont la Verrerie ouvrière d’Albi démontre les capacités à prouver que le collectivisme est possible ici et maintenant, le socialisme se trouve mis à l’ordre du jour. Mais il y a un troisième témoignage de cette actualité : le combat pour que justice soit rendue à l’officier juif, symbole de l’Humanité opprimée par un régime social inique. La force principale de ce grand combat est le Prolétariat, seul porteur d’une « politique vraiment nationale », c’est-à-dire non nationaliste, bien sûr, mais aussi étrangère à ce sectarisme de « classe » dont font preuve de nombreux socialistes. Ces derniers (qui ne se trouvent pas seulement dans le Parti ouvrier français de Jules Guesde) sont souvent convaincus de l’innocence de Dreyfus, mais alarmés de voir le « Parti » s’égarer dans une lutte qui n’oppose, à leurs yeux, que deux factions capitalistes. Mais, justement, il ne s’agit pas en l’espèce d’économie, mais d’éthique. Le jeune Péguy qui proclame que la révolution sera morale ou ne sera pas, alors qu’il anime la bagarre dreyfusarde au Quartier Latin, est bien son disciple. Comme l’auteur de Marcel, le député de Carmaux voit dans les « deux grandes affaires » – l’autre étant celle d’Arménie, où le Sultan ottoman massacre devant une Europe apathique – la pierre de touche de ce socialisme prophétique qui refuse les petits calculs des camarades qui ne veulent pas tomber dans le « droit de l’hommisme », comme on ne dit pas encore. Aussi voit-on pendant ces années fatidiques, 1897-1899, Jaurès quadragénaire se dépenser sans compter, non seulement pour Dreyfus et pour les Arméniens, mais pour les paysans d’Oc, les Algériens musulmans, et tant d’autres opprimés.
5 Concernant l’Affaire tout court, nous trouvons ici des textes bien connus (en particulier ceux rassemblés à l’époque dans le volume Les preuves, qui a fait l’objet de plusieurs rééditions récentes) et d’autres qui le sont moins. On y voit un Jaurès qui ne « s’engage » qu’après bien des hésitations, dues au souci de l’unité socialiste, mais aussi à cause du caractère secret de l’instruction et du jugement ; « que Dreyfus soit coupable ou innocent, nous ne le savons pas ». Plus tard, le lien sera fait par Jaurès entre le tribunal militaire de 1894 et ceux de 1871, qui ont envoyé tant de prolétaires parisiens au poteau ou au bagne, mais ce rapprochement n’est pas immédiat. On comprend en tout cas quelle place va prendre le droit dans la pensée et l’action de l’homme qui écrit, pour défendre un camarade poursuivi pour incitation de militaires à la désobéissance : « Pour nous socialistes, nous combattons toujours la réaction et l’arbitraire : hier la réaction bourgeoise qui forgeait des lois de tyrannie, aujourd’hui la réaction militaire qui menace même la liberté bourgeoise. Nous sommes avec Stroobant comme avec Dreyfus. Et par nous la justice triomphera, et par nous la liberté sera sauvée » (t. VII, p. 545).
6 Ce messianisme du Droit et de la Justice ne s’applique pas seulement à la lutte contre le militarisme, le cléricalisme, ni même aux seules inégalités et iniquités dont la société française offre trop d’exemples. Jaurès n’oublie jamais qu’au-delà des petites patries locales, il y a la République, et que finalement, les englobant, il y a l’Humanité. Il ne s’agit pas là d’une notion fumeuse, sentant bon son xixe siècle romantique et « humanitaire » mais d’un véritable horizon d’attente. Une des (bonnes) surprises de ces deux volumes est la lumière qu’elle jette sur les conceptions jauressiennes de politique internationale. On sait que ce n’est pas là obligatoirement le fort des citoyens socialistes de l’époque. Or, on constate que le chroniqueur de la Dépêche de Toulouse et de la Petite République suit très attentivement le cours des événements mondiaux. Nous avons évoqué plus haut tout ce qui concerne l’interminable agonie de « l’Homme malade de l’Europe » (l’Empire ottoman), et ses effets meurtriers pour les peuples d’Arménie, de Crète ; mais il faut évoquer aussi la guerre hispano-américaine, bonne occasion pour Jaurès de nous dire ce qu’il pense de la montée en puissance des États-Unis d’Amérique, et des soutiens, parfois inattendus, à l’Espagne catholique décadente. Admirateur parfois du dynamisme américain, il ne cache pas les craintes que lui inspire une « puissance capitaliste et militaire » déchaînée. À quoi, il oppose la vision d’une Europe socialiste unifiée ! Mais il y a aussi, dans ces papiers de circonstance, de remarquables analyses géopolitiques, telle celle qui le voit opposer un camp anglo-saxon moderniste à un bloc catholique rétrograde, piloté par la Russie… On n’est pas loin du « conflit de civilisations », avec la réserve évidente que ledit conflit traverse des nations, à commencer par la France. N’est-il pas évident que ces considérations jettent une lumière nouvelle sur les aspects non seulement antijuifs, mais anti-protestants et globalement antimodernes qui se jouent dans l’Affaire.
7 Il convient à ce propos de revenir (et Éric Cahm, editor des deux volumes, a eu raison de le faire par tous les moyens possibles) sur les rapports, très complexes, avec ce qu’il était convenu universellement, à l’époque, de désigner comme relevant de la « question juive ». Il n’est pas douteux que Jaurès, homme du xixe siècle, a vécu longtemps dans l’évidence d’une assimilation entre judaïsme et exploitation économique, trafics en tous genres, « finance apatride », etc. (Rappelons, que contrairement à ce qui a été souvent avancé, cette façon de voir ne touchait pas que les catholiques ou les milieux socialistes ou anarchistes, mais était très répandue dans la bourgeoisie républicaine, voire libérale.) Un Bernard-Lazare lui-même n’est-il pas parti de ce genre de « consensus », dans son livre sur L’antisémitisme… ? Jaurès s’est intéressé pour sa part à la situation de l’Algérie. À partir de ses préjugés de base, empruntés à la doxa socialiste du temps (capitalisme=judaïsme), il a vu la situation misérable des « indigènes » musulmans à travers les lunettes qui étaient celles des groupes socialistes locaux, contaminés par l’idéologie pied-noir et donc prompts à faire du juif le bouc émissaire idéal de tous les maux de la colonisation. Il s’est donc retrouvé à certain moment proche d’un Édouard Drumont. L’auteur de La France juive, fort méprisant en réalité vis-à-vis des Arabes algériens, préconisait de leur donner le droit de vote ! Jaurès perça assez vite cette pure démagogie, qui ne visait que le décret Crémieux (accordant la citoyenneté française aux israélites algériens). Il eut plus de mal à éliminer de son discours les rituelles références aux méfaits des juifs d’Algérie, toujours assorties d’un « mais ils ne sont pas les seuls… », au « capitalisme juif », qui ne devait pas faire oublier « les capitalistes chrétiens », etc. Ce qui prouve que l’antisémitisme (celui de l’époque, à ne pas confondre avec les idéologies d’apocalypse qui ont suivi) n’était pas que « le socialisme des imbéciles » (Bebel), mais aussi le bien commun des meilleurs.
8 Nous évoquions, en commençant, le combat pour l’Unité socialiste ; il est omniprésent dans ces volumes, transfiguré par l’Affaire, qui permet de décanter les éléments pourris par l’affairisme municipal à la Topaze, l’opportunisme politique et l’antisémitisme, comme l’avait si bien vu le jeune Péguy. Lié à la conviction d’un avènement imminent du socialisme – que les déchirements « interbourgeois » de l’Affaire, la déchéance du radicalisme dans cette épreuve de vérité (on a tendance à l’oublier dans le légendaire « républicain » d’aujourd’hui) ont plutôt renforcé – de vigoureuses mises au point sur le « contenu du socialisme » (pour évoquer une expression que Cornélius Castoriadis illustrera bien plus tard…) parues dans Cosmopolis et autres Revue de Paris. Sans oublier la Dépêche de Toulouse, antidreyfusarde (de cette nuance « modérée » et républicaine, à laquelle Éric Cahm a raison, depuis des années, de rendre toute sa place longtemps occultée), mais qui laisse à Jaurès la liberté d’écrire dans ses colonnes contre la « ligne » du quotidien. C’est pour le député du Tarn un premier grand moment de synthèse doctrinale, avant la vague des dernières années. Au demeurant, ces textes étaient déjà connus (rendons hommage à la grande succession des Œuvres choisies, de génération en génération : Desanges et Mériga, Louis Lévy et, plus récemment, notre ami Gilles Candar). La lecture de tous ces textes (qui en laissent encore beaucoup dormir dans la poussière des bibliothèques ; la publication d’œuvres complètes de Jean Jaurès serait une œuvre de Titan !) permettent aussi d’apprécier les qualités stylistiques – à l’écrit comme à l’oral – d’un homme qui se rattachait encore aux civilisations classiques. Il n’est pas hors de propos de renvoyer ici à l’ouvrage irremplaçable de Michel Launay, Jaurès orateur ou l’oiseau rare (Jean-Paul Rocher Éd., 2000), récemment et judicieusement réimprimé. On y voit ce que pouvaient recouvrir les mots aujourd’hui galvaudés d’« éloquence » et de « recherche de la vérité ».
9 Daniel Lindenberg
Sébastien Laurent,Daniel Halévy. Du libéralisme au traditionalisme, Paris, Grasset, 2001, 597 p.
10 Fruit d’une thèse remarquée, soutenue en 2000 à Sciences Po, cette biographie intellectuelle offre une référence solide à qui souhaite désormais aborder la figure controversée de Daniel Halévy (1872-1962). Dans un ouvrage dont les sources et la bibliographie témoignent de l’ampleur de la recherche accomplie, Sébastien Laurent nous propose de suivre le parcours de cet écrivain, issu d’une famille qui a toujours suscité l’intérêt des historiens[1] [1] Pour preuve, le n° 17 de cette revue : Intellectuels dans...
suite, de son engagement dreyfusard à son soutien au régime de Vichy.
11 Comme souvent dans ce type d’exercice, l’auteur, en quête de l’unité profonde du personnage, tente de renouer le fil d’une vie. Il établit que cette unité réside dans le mépris constant de Halévy pour la démocratie – et particulièrement pour sa forme parlementaire –, dans son incompréhension du peuple que cet élitiste tente pourtant d’approcher, en vain, ainsi que dans la nostalgie d’un monde en voie de disparition, celui de son enfance vécue au sein d’une famille et d’un milieu privilégiés.
12 En suivant le parcours de cet inconnu illustre que fut Daniel Halévy, Sébastien Laurent aborde ainsi plusieurs champs historiques, qu’ils soient politique, social ou culturel. Ainsi l’auteur montre en quoi Daniel Halévy est emblématique de l’évolution d’un courant politique au sein duquel sa famille s’illustra, avec notamment Anatole Prévost-Paradol : le courant orléaniste ou libéral-conservateur, dont Guizot fut le principal représentant. Sébastien Laurent décrit, avec pertinence, comment cette famille politique se trouva dépassée par le xxe siècle et ses violents soubresauts pour sombrer finalement, en partie, dans un traditionalisme qui marqua la pensée de Halévy dans la seconde moitié de sa vie.
13 L’auteur nous rend également spectateur de l’ascension – sans doute atypique – de cette dynastie. D’Élie Halfon Lévi né en 1760 dans un ghetto près de Nuremberg à Daniel Halévy qui, d’une certaine manière, renia ses origines[2] [2] Sur ce point, on aura la curiosité de se reporter à La...
suite, nous assistons à l’assimilation d’une famille juive dans la société française.
14 Enfin, Sébastien Laurent ne néglige évidemment pas le parcours d’écrivain de Daniel Halévy. Son rôle dans le monde littéraire de la première moitié du siècle est abordé avec précision : la tentation du roman, les essais qui lui assurèrent une certaine renommée, la création des Cahiers verts chez Grasset en 1920… Sur ce sujet, l’auteur met en lumière, en particulier, l’impact de la critique et de la réception de ses œuvres sur la carrière littéraire de Halévy. En cela, il plaide pour une réflexion sur la limitation de l’autonomie de l’écrivain dans son activité créatrice, au travers notamment de la question de la politisation du champ littéraire après la Grande Guerre.
15 Même si certains développements auraient sans doute mérité d’être élagués pour faciliter la lecture de l’ensemble, cette biographie intellectuelle brasse des problématiques diverses, traitées avec rigueur. Elle nous invite assurément à poursuivre notre réflexion sur les rapports à jamais ambigus entre les élites intellectuelles et le peuple, Daniel Halévy illustrant à bien des égards le caractère insoluble de cette question.
16 Éric Thiers
Benoît Marpeau,Gustave Le Bon. Parcours d’un intellectuel. 1841-1931, Paris, CNRS Éditions, 2000, 371 p.
17 D’emblée, le sentiment suscité à l’abord d’un nouvel ouvrage consacré à Gustave Le Bon est double. Encore une énième manifestation de la fascination-répulsion pour l’auteur de la Psychologie des foules ? Cependant, dans le même temps, on songe à l’absence d’une véritable étude, sans parler d’un ouvrage de référence, le concernant. Benoît Marpeau comble dans une certaine mesure ce manque. Il n’échappe cependant pas à l’attraction – au sens astronomique – de son objet pour lequel, on le sent à chaque page, il éprouve des sentiments rien moins que neutres et pour tout dire négatifs. Preuve de ce que la figure de Gustave Le Bon n’est pas encore tout à fait historicisée. En dépit de ce biais, l’ouvrage de B. Marpeau représente une bonne avancée dans cette voie.
18 Ses mérites sont nombreux et l’exhaustivité de l’enquête sur les multiples facettes de l’homme et de l’œuvre n’est pas le moindre[3] [3] On regrettera seulement l’absence de référence aux archives...
suite. Car pour restituer une image cohérente du parcours intellectuel de Le Bon il y a fort à faire : ne s’est-il pas intéressé à des sujets aussi divers que l’équitation, la mort apparente, les monuments de l’Inde, la craniologie des criminels et jusqu’aux hypothèses physiques sur la structure atomique ? Tâche d’autant plus ardue lorsque, comme l’écrit avec justesse l’auteur, « la compréhension de la figure de Le Bon est […] verrouillée par le recours à la figure de précurseur » (p. 12). Benoît Marpeau fait voler en éclats cet obstacle et nous dévoile la complexité d’un parcours et ce qui l’a sous-tendu : l’ambition de la réussite sociale. La finesse et l’étendue de l’analyse rendent l’hypothèse crédible et la démonstration solide. Les temps forts de cette trajectoire sont établis : la fréquentation des cercles de la Revue philosophique, sous l’aile de Théodule Ribot à la fin des années 1870, la publication d’ouvrages à succès les décennies suivantes et surtout la stature scientifique acquise par l’activité éditoriale de Le Bon chez Flammarion au début du xxe siècle. L’auteur décortique les différents rouages de cette machine à fabriquer la reconnaissance sociale : les tribunes (revues, maisons d’édition), les institutions (ministères, académies) et surtout les lieux de socialisation (cercles, salons et les fameux déjeuners organisés par Le Bon lui-même). Toutes les pièces de ce dispositif sont admirablement analysées. La trame serrée des liens de Le Bon avec les milieux militaires et industriels est particulièrement bien montrée.
19 Mais là se découvre justement la limite de l’entreprise de Benoît Marpeau. En mettant au centre l’acteur social Le Bon, comment rendre compte dans le même temps de ses positions théoriques ? La contradiction est saisissante à chaque fois que la stratégie de conquête de Le Bon, à laquelle il semble tout sacrifier, se heurte à une « intransigeance idéologique » qui, du coup, apparaît bien surprenante. Cela montre, à certains égards, la difficulté d’une approche mêlant deux genres, histoire des intellectuels et histoire des idées. « Le refus d’une histoire des idées éthérée, dégagée des contingences sociales, est au fondement de cette étude » (p. 92), proclame l’auteur. Choix louable si ce n’est que de la sorte cette histoire est ramenée à des limites auxquelles l’on croyait échapper. Car si tout est à filtrer au prisme de la stratégie sociale, il n’y a plus guère de place pour une mise en contexte des idées de Le Bon avec celles de son temps. À quoi bon monter en épingle son spencérisme alors qu’il est dominant dans la pensée proto-sociologique du moment ? En quoi sa défense des vertus de l’éducation diffère-t-elle de celle présente chez Durkheim, le baron Seillières ou Alain ? Pourquoi ne pas éclairer les relations avec Tarde et enquêter sur les accusations de plagiat formulées par Scipio Sighele à la publication de la Psychologie des foules ? Ceci ne remet pas en cause l’intérêt et la perspicacité des analyses de l’auteur sur le plan de l’histoire des idées, notamment sa lecture de Le Bon libéral, mais elles demeurent trop peu liées entre elles, conséquence directe de la problématique choisie.
20 Relevons, enfin, que Benoît Marpeau réduit à néant une certaine image du Docteur Le Bon – au titre usurpé, comme l’atteste l’auteur ! – selon laquelle il aurait été un savant au service des politiques. C’était là une invention des années vingt que certains historiens avaient réinvestie dans les années soixante-dix. C’est une autre des avancées de ce livre. Elle illustre, au moins dans cette mesure, l’intérêt d’une problématique mêlant dimension intellectuelle et sociale dans l’optique d’une histoire intellectuelle qui ne soit pas désincarnée.
21 Olivier Bosc
Christine Bouneau, Hubert Lagardelle. Un bourgeois révolutionnaire et son époque. 1874-1958, Saint-Pierre-du-Mont, Eurédit, 2000, 564 p. Roberto Bernardi, Agostino Lanzillo tra sindacalismo, fascismo e liberismo (1907-1952), Milan, Cuesp-[Ed. Unicopli], 2001, 213 p.
22 Ces deux biographies retracent les itinéraires et les destins de deux figures intellectuelles du syndicalisme révolutionnaire de la Belle Époque. Ils sont très semblables.
23 Hubert Lagardelle, Toulousain monté à Paris, fut guesdiste à ses débuts, mais choisit de préparer une thèse sur l’associationnisme syndical. Le rapprochement avec Sorel, auteur de L’avenir socialiste des syndicats, était scellé. Plus tard, Lagardelle aurait aimé écrire une biographie de Sorel, bourgeois révolutionnaire, sans jamais y parvenir. Son glissement à droite à partir des années dix fut marqué par des ruptures et déceptions, certes idéologiques (la désillusion vis-à-vis de la lutte des classes), mais surtout géographique (son retour dans le Sud-Ouest natal), professionnelle (de publiciste à exploitant foncier) et familiale (son divorce). Le repli, marqué par une intense activité dans les chambres de commerce, puis par son séjour diplomatique à Rome, n’aura été qu’un prélude à ses déambulations vichyssoises.
24 Agostino Lanzillo, né en 1886 dans le Midi de l’Italie, approcha le mouvement ouvrier par une thèse sur Proudhon. Grâce à sa collaboration au Divenire sociale, la revue syndicaliste de Rome qui accueillait la prose sorélienne, il noua des relations privilégiées avec Sorel. Il fut le premier à lui réserver une biographie en 1910. S’il crut pouvoir rapprocher Sorel de Bergson, c’est parce que, selon lui, l’élan vital était la reconnaissance de l’autonomie créatrice que générerait le mouvement de la vie sur le plan transposé du social et du politique. C’est cette liberté qui intéressait Lanzillo. Il la voyait surtout exposée dans la doctrine libériste à laquelle cet élève de l’économiste Maffeo Pantaleoni ramenait le syndicalisme révolutionnaire et à laquelle il resta toujours fidèle. Ce libérisme, qui est libre-échangisme et anti-étatisme et que Sorel connut surtout par le biais de l’économiste belge Gustave de Molinari, amena plus tard Lanzillo à mettre une sourdine à l’idée de la lutte de classes frontale, à côtoyer en conséquence le fascisme (il fut l’un des proches de Mussolini au Popolo d’Italia), mais aussi à ne jamais sombrer dans l’approbation de l’autoritarisme étatique du régime. Depuis sa nomination au professorat universitaire, en 1923, et son éviction politique progressive dans la seconde moitié des années vingt, il s’était replié d’ailleurs sur une activité purement académique et journalistique.
25 Les deux ouvrages ont le mérite de réserver plus de la moitié des pages à la période la moins connue de leur protagoniste, la période post-syndicaliste. La plus désenchantée et morne aussi.
26 Willy Gianinazzi
Maddalena Carli, Nazione e rivoluzione. Il « socialismo nazionale » in Italia : mitologia di un discorso rivoluzionario, Milan, Unicopli, 2001, 222 p.
27 L’ouvrage répond par l’affirmative à la question qui l’a motivé. La voici : le fascisme puisa-t-il ses codes expressifs dans un discours mythologique, que mirent en place, chacun de leur côté, le nationalisme et le syndicalisme révolutionnaire, à l’aube des années dix ? Le premier par la plume de l’écrivain Enrico Corradini, le second par ses intellectuels Sorel, Labriola, Olivetti, Orano. Le fascisme, en quête d’identité, préféra limiter la généalogie au filon subversif. Même l’ex-nationaliste Alfredo Rocco, juriste du régime, en alla du couplet (1923). L’auteur ne récuse pas la reconstruction que Mussolini officialisa dans la célèbre entrée « Fascisme » de l’encyclopédie Treccani (1932), tout en la montrant partielle et partiale.
28 Les généalogies idéelles valent ce qu’elles valent. Pas grand-chose. L’auteur n’en est pas dupe, qui se démarque d’une historiographie autant à la mode que débile sur le plan méthodologique. C’est que l’auteur ne manque pas de profiter des acquis de l’historiographie italienne des années soixante-dix pour cadrer sociologiquement la rhétorique de ces intellectuels qui finiront par accepter l’oxymore « socialisme national ». Résumons la thèse. Sous couvert d’une critique commune du régime démocratique en place, il y a convergence entre cadres nationalistes et révolutionnaires parce que tous vivent la même « crise de rôle » : la prolétarisation des petits intellectuels qui pousse ceux-ci à rechercher le mandat politique idoine à une requalification sociale. Le phénomène existe aussi en France comme en témoignent à la même époque les connivences entre des gens d’Action française et des partisans du syndicalisme révolutionnaire.
29 Le biais ? La mise en œuvre d’une rhétorique qui recourt aux modules mythologiques pour « dé-politiser » le discours (les Mythologies de Roland Barthes font ici office de référence méthodologique). C’est en en appelant aux sentiments patriotiques, que l’intellectuel est censé ressentir tout naturellement au plus profond de lui-même, qu’il est possible d’occulter les raisons politiques qui fondent les classes. Voilà pourquoi l’éveil des émotions et la pose esthétique tiennent lieu d’analyse.
30 L’approche de Maddalena Carli est stimulante. Sur le fond, elle emporte l’adhésion. On pourrait regretter que sa démonstration se trouve affaiblie par une documentation trop succincte qui la contraint parfois à forcer le sens des citations. D’autres textes probants étaient disponibles. L’intelligence argumentative de l’auteur y supplée. Assurément, un auteur à suivre.
31 Willy Gianinazzi
Robert Chenavier, Simone Weil, une philosophie du travail, Paris, Éd. du Cerf, 2001, 723 p.
32 On ne s’étonnera pas trop de trouver dans cette revue un compte rendu de cette thèse de philosophie. Il n’est pas possible de rendre compte de l’ensemble, mais, sous plusieurs aspects elle intéresse le champ d’investigation de Mil neuf cent : le rapport des intellectuels et du travail manuel, par conséquent leurs rapports avec ceux qui défendent les travailleurs manuels et qui ont parfois développé un anti-intellectualisme. Il n’est donc pas étonnant qu’elle ait eu surtout des affinités avec le syndicalisme révolutionnaire.
33 Robert Chenavier montre très bien à quel point le travail est au centre de la pensée de Simone Weil. Son dernier ouvrage, publié sous le nom de L’enracinement se termine par un appel à reconnaître la vérité du travail physique. Seule une authentique spiritualité du travail est susceptible « de renouer le pacte de l’esprit avec le monde ». Son projet d’enracinement qui veut lutter contre le désenchantement du monde moderne, recherche le développement de ce qu’elle appelle le travail socialement nécessaire. Contre la complexité et la division du travail moderne il faut retrouver une unification de l’activité humaine grâce au travail laborieux. Simone Weil recherche « une activité non servile imprégnée de spiritualité ».
34 Souligner l’importance spirituelle du travail chez Simone Weil permet de faire retour vers ses engagements politiques. Robert Chenavier montre bien à quel point sa critique de l’illusion révolutionnaire tient à la compréhension des conditions et de la place du travail dans la société actuelle. Marx et le marxisme n’ont pas saisi où se trouvait le défaut majeur de la civilisation moderne : non pas tant le salariat que la séparation du travail manuel des forces spirituelles du travail. Le résultat en est une confusion de l’oppression et de l’exploitation, la méconnaissance de la poursuite de l’oppression malgré l’expropriation des capitalistes, l’ignorance de la nature propre de l’Union soviétique. Les patrons sont partis mais l’usine est restée. C’est donc bien sur le travail proprement dit et non sur la propriété qu’il faut faire porter l’attention de ceux qui veulent changer le monde.
35 La véritable révolution consistera dans la prise de possession de la culture par le travailleur grâce à l’abolition de « la dégradante division du travail manuel et intellectuel ». La révolution sera autant intellectuelle que sociale. Ceci signifie, en particulier, que l’ouvrier dans chaque acte de travail aura la connaissance de tous les efforts humains qui y sont impliqués. On comprend ainsi ce que Simone Weil avait cherché dans le syndicalisme révolutionnaire : un milieu proche du travail manuel ; des dirigeants qui ne soient pas des intellectuels conduisant des ouvriers. Sa déception est venue de ce qu’elle n’a pas cru que les ouvriers avaient cette capacité d’auto-émancipation. Elle a, ainsi, quitté le domaine politique et s’est attachée à définir cette spiritualité du travail à laquelle elle aspirait et qui retenait encore à Londres à la fin de sa vie toute son attention.
36 Patrice Rolland
De l’histoire du mouvement ouvrier révolutionnaire, Paris, Nautilus-Éd. CNT-Région parisienne, 2001, 302 p.
37 Fruit d’un colloque international Pour un autre futur organisé par les anarchosyndicalistes de la CNT, cet ouvrage veut rappeler que l’alternative sociale ne peut faire l’économie de son histoire. Histoire militante, en l’occurrence bien documentée (avec bibliographie), qui va des débuts de l’AIT à l’apothéose de l’Espagne républicaine, en passant par la Fora argentine, l’Usi italienne, l’AIT fondée à Berlin, l’anarchosyndicalisme oublié du Japon et le syndicalisme révolutionnaire français confronté à l’émergence du pôle communiste.
38 Que choisissons-nous de retenir ? Que l’exil, fréquent pendant la seconde moitié du xixe siècle, eut ses vertus : il a souvent permis aux militants révolutionnaires de se rencontrer et de se donner des bases organisationnelles internationales. Que les mouvements anti-autoritaires pourraient bien être considérés « comme la rencontre entre un projet politique de “minorités agissantes” et des convictions autonomes de larges secteurs ouvriers ». Qu’enfin, l’un des grands principes politiques de cette mouvance ouvrière a été celui de considérer comme capitales les modalités de fonctionnement organisationnel car elles ne pouvaient pas ne pas préfigurer la nature des relations sociales dans la société à venir. Mais, d’un point de vue des enseignements à tirer, c’est peut-être ici que le bât blesse. Car non seulement il a toujours été difficile de résoudre le dilemme démocratie (interne)/efficacité, mais l’anarchisme ne s’est guère distingué des autres courants du mouvement ouvrier par la mise en sourdine des querelles doctrinales intestines. Pour peu que notre affirmation soit fallacieuse, elle est inspirée par la lecture : le regard se porte davantage sur l’histoire des organisations (congrès, motions, scissions, etc.) que sur l’esprit qui traversait les luttes et agrégeait hommes et femmes bien au-delà des structures. Nous venons d’indiquer la limite de l’ouvrage (ou de l’anarchisme organisé ?). C’est pourtant de celui-là que nous tirons l’anecdote cocasse que voici : dans les premières années dix, lorsque tout le monde s’accordait pour enregistrer en Italie une poussée sociale de l’anarchisme, une voix s’éleva : « Mais où sont donc passés les anarchistes ? » Décalage qui ne serait pas sans quelque analogie avec la situation de l’après-68 où l’esprit de Mai était si mal incarné par les groupuscules de l’époque.
39 Willy Gianinazzi
Codhos (Collectif des Centres de documentation en histoire ouvrière et sociale), Congrès du monde ouvrier : France, 1870-1940. Guide des sources, Paris, Codhos Éd. (5, rue Las Cases, 75007 Paris), 2002, 169 p.
40 Deux bonnes nouvelles en une : la naissance du Codhos et la publication de son premier ouvrage bibliographique. Ce Collectif est né en mars 2001 du rapprochement de dix-huit institutions qui, à des titres divers, collectent et conservent des archives consacrées au mouvement ouvrier et socialiste :
41 Archives du communisme français, 2, place du Colonel Fabien, 75019 Paris ;
42 Bibliothèque de Documentation Internationale Contemporaine (BDIC), 6, allée de l’Université, 92001 Nanterre CEDEX ;
43 Bibliothèque historique des économies sociales, 9, Av. Joffre, 92250 La Garenne-Colombes ;
44 Centre des Archives du monde du travail (CAMT), 78, Bd du Général Leclerc, 59057 Roubaix CEDEX 1 ;
45 Centre d’archives socialistes-Fondation Jean Jaurès, 12, cité Malesherbes, 75009 Paris ;
46 Centre d’études, de documentation, d’information et d’action sociales (CEDIAS)-Musée social, 5, rue Las Cases, 75007 Paris ;
47 Centre d’études et de recherches sur les mouvements trotskistes et révolutionnaires (CERMTRI), 28, rue des Petites Écuries, 75010 Paris ;
48 Centre d’histoire sociale (CHS) du xxe siècle, 9, rue Mahler, 75181 Paris CEDEX 04 ;
49 Centre d’histoire du travail (CHT), 2 bis, Bd Léon Bureau, 44200 Nantes ;
50 Centre historique des archives nationales (CHAN), 60, rue des Francs-Bourgeois, 75141 Paris CEDEX 03 ;
51 Confédération Française Démocratique du Travail (CFDT), 4, Bd de la Villette, 75955 Paris CEDEX 19 ;
52 Institut français d’histoire sociale, 60, rue des Francs-Bourgeois, 75141 Paris CEDEX 03 ;
53 Institut d’histoire sociale (IHS), 4, Av. Benoît-Frachon, 92023 Nanterre CEDEX ;
54 Institut CGT d’histoire sociale, 263, rue de Paris, 95516 Montreuil CEDEX ;
55 Institut de recherche et d’étude sur la libre pensée (IRELP), 10-12, rue des Fossés-Saint-Jacques, 75005 Paris ;
56 Musée de l’histoire vivante, 31, Bd Théophile-Sueur, 93100 Montreuil ;
57 Mutualité française, Service fédéral de documentation, 255, rue de Vaugirard, 75015 Paris ;
58 Office Universitaire de Recherche Socialiste (OURS), 86, rue de Lille, 75007 Paris.
59 Il s’agit en somme de constituer entre ces centres, dont la plupart sont bien connus des chercheurs, un réseau documentaire permettant de pallier la dispersion des sources grâce à des initiatives communes : créer un catalogue collectif, lancer un programme de numérisation, constituer un pôle commun d’information et d’orientation, procéder à des échanges. Tout cela, qui est précieux, a longuement manqué : merci pour les chercheurs actuels et futurs.
60 En publiant un inventaire des sources imprimées sur les congrès nationaux du monde ouvrier en France de 1870 à 1940, le Codhos donne une première illustration concrète de son utilité. Certes, on disposait déjà du « Brécy », ainsi que du précieux Guide des sources en histoire ouvrière et sociale (1987) de Michel Dreyfus. Reste que sous la forme qui lui est donnée, le guide du Codhos, illustré de documents, affiches, caricatures, etc., s’impose comme un instrument de travail indispensable à tout chercheur en histoire sociale. Pour tous les congrès des organisations syndicales et politiques de la période, on saura désormais où trouver un exemplaire consultable.
61 L’historien ne manquera pas de constater, non sans tristesse, le contraste entre la série à peu près continue des comptes rendus des congrès ouvriers et socialistes pendant la iiie République et la lamentable désinvolture avec laquelle les grandes organisations syndicales et politiques traitent désormais leurs congrès, qui sont pourtant censés faire référence et exprimer la démocratie ouvrière. Qu’en dépit de la modestie de leurs finances et de moyens d’impression moins variés qu’aujourd’hui, les organisations aient tout au long de la iiie République réussi à donner des comptes rendus très complets, voire intégralement analytiques, de leurs délibérations montre le grand cas qu’elles faisaient de la démocratie ouvrière et de la souveraineté de leurs sections. Aujourd’hui, il est entendu que les congrès sont des « grands messes » formelles, dont il n’est pas nécessaire de garder la trace. C’est à des signes comme ceux-là qu’on mesure la dégénérescence d’une tradition. Raison de plus pour faire l’histoire de cette tradition.
62 Jacques Julliard
Notes
[ 1] Pour preuve, le n° 17 de cette revue : Intellectuels dans la République.
[ 2] Sur ce point, on aura la curiosité de se reporter à La place de l’Étoile de Patrick Modiano et au sort qui y est fait à Daniel Halévy.
[ 3] On regrettera seulement l’absence de référence aux archives Le Bon, autrefois rassemblées par Pierre Duverger et qui servirent abondamment aux recherches de R.A. Nye, S. Barrows et J. Van Ginneken.
PLAN DE L'ARTICLE
- André Kaspi, Jules Isaac ou la passion de la vérité, Paris, Plon, 2002, 257 p.
- Jean Jaurès, Œuvres complètes, L’Affaire Dreyfus, éd. critique d’Éric Cahm, sous la direction de Madeleine Rebérioux, tomes VI et VII, Paris, Fayard, 2001, 762 et 902 p.
- Sébastien Laurent,Daniel Halévy. Du libéralisme au traditionalisme, Paris, Grasset, 2001, 597 p.
- Benoît Marpeau,Gustave Le Bon. Parcours d’un intellectuel. 1841-1931, Paris, CNRS Éditions, 2000, 371 p.
- Christine Bouneau, Hubert Lagardelle. Un bourgeois révolutionnaire et son époque. 1874-1958, Saint-Pierre-du-Mont, Eurédit, 2000, 564 p. Roberto Bernardi, Agostino Lanzillo tra sindacalismo, fascismo e liberismo (1907-1952), Milan, Cuesp-[Ed. Unicopli], 2001, 213 p.
- Maddalena Carli, Nazione e rivoluzione. Il « socialismo nazionale » in Italia : mitologia di un discorso rivoluzionario, Milan, Unicopli, 2001, 222 p.
- Robert Chenavier, Simone Weil, une philosophie du travail, Paris, Éd. du Cerf, 2001, 723 p.
- De l’histoire du mouvement ouvrier révolutionnaire, Paris, Nautilus-Éd. CNT-Région parisienne, 2001, 302 p.
- Codhos (Collectif des Centres de documentation en histoire ouvrière et sociale), Congrès du monde ouvrier : France, 1870-1940. Guide des sources, Paris, Codhos Éd. (5, rue Las Cases, 75007 Paris), 2002, 169 p.
POUR CITER CET ARTICLE
« Lectures », Mil neuf cent. Revue d'histoire intellectuelle 1/2002 (n° 20), p. 195-208.
URL : www.cairn.info/revue-mil-neuf-cent-2002-1-page-195.htm.




