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Mil neuf cent. Revue d'histoire intellectuelle

2003/1 (n° 21)


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Le surréalisme fut-il bon ? fut-il mauvais ? La dernière des avant-gardes qui, avant-guerre, sut nous ouvrir encore les portes du songe, la source d’imagination et d’amour à laquelle nous avons pu boire, avant le dessèchement des années soixante-dix ? L’ultime des grands idéalismes auxquels se confier, après la déroute des religions et des idéologies ? Ou bien favorisa-t-il lui aussi la dessiccation des esprits avec son spiritisme de salon, son agitation de secte, ses brouilles de littérateurs ?

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D’autres mouvements sont passés à l’histoire, et désormais soumis à la critique. Mais le surréalisme semble n’avoir pas vieilli. Confisquée par les universitaires et par les dévots, son historiographie est à peu près inattaquable. Dans les années vingt et trente, le surréalisme avait été contesté, réfuté. Mais après les années cinquante, la critique s’est tue, l’image s’est faite simpliste et manichéenne. Elle brille aujourd’hui dans les hommages, les colloques et les expositions pour le grand public. « Le surréalisme est à la portée de tous les inconscients », affirmait l’un de ses tracts. Il aura en tout cas façonné des millions d’esprits. De la publicité à l’esthétique du film, de l’art de chiner aux Puces jusqu’aux comportements amoureux, le surréalisme fait partie de notre habitus. Une attitude, un geste, un propos sont aujourd’hui dits « surréalistes », comme naguère on les aurait jugés « baroques ».

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Mais ce n’est pas au surréalisme comme esthétique, que l’on s’attachera ici, mais au surréalisme comme symptôme. C’est une généalogie de la violence au siècle dernier qu’à travers lui on tentera de retracer.

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Depuis longtemps, de Marinetti à Balla, on sait que le futurisme italien, dans sa fascination de l’énergie, son adoration de la vitesse et des techniques, son éloge de la guerre comme accomplissement du projet moderne, a préparé la voie au fascisme. Depuis peu, on commence à soupçonner aussi que l’avant-garde soviétique, du suprématisme au productivisme et de Maïakovski à Rodtchenko, fut menée par des individus qui servaient des tyrans, avant d’en devenir les victimes.

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Mais à l’autre bord, orphisme, purisme, abstractions théosophiques, et jusqu’au chamanisme de Joseph Beuys, de ces mouvements qui prétendaient paver la voie de la Cité future et dresser la silhouette de l’Homme nouveau, on découvre aujourd’hui la part d’obscurité, l’occultisme et la lecture hâtive de Steiner ou de Carl G. Jung. Leur abracadabra rend l’air de ces utopies souvent irrespirable.

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Le surréalisme en revanche, dans un temps qui a fini par contester toute doxa, est demeuré un idéal. Il est le seul mouvement radical du siècle à avoir gagné une faveur populaire. Il serait celui qui a préparé, dès les années vingt, la libération des mœurs et l’avènement du New Age. Celui qui, faisant du rêve le ressort de la création, aurait émancipé l’esprit du joug, dit-on, de la raison. Exaltant la spontanéité et l’immédiat, il aurait enfin permis à la « créativité » de tout individu de « s’exprimer ». Depuis André Breton, résonne le mot d’ordre : « Tout homme est un artiste ». Cet égalitarisme imposé peut laisser à penser. Et encore: « Si vous aimez l’amour, vous aimerez le surréalisme » : qui n’aurait souscrit à l’invite ? Mais on connaît aussi l’autre intimation, avec ce pluriel mis au mot « revolver » dont Breton, dit-on, était si fier : « L’acte surréaliste le plus simple consiste, revolvers au poing, à descendre dans la rue et à tirer au hasard, tant qu’on peut dans la foule [1][1] André Breton, « Second Manifeste du surréalisme »,... ».

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Ce sont là des propositions contradictoires. Conjuguées, elles aboutissent à un syllogisme : « Si vous aimez autrui, vous aimerez le surréalisme, donc vous tuerez votre prochain ». Il révèle bien les apories d’un mouvement qui, au lieu de maîtriser ou d’équilibrer les passions, ne voulait que les attiser. Cette exaspération entre Eros et Thanatos n’avait-elle pas été au cœur du mouvement ?

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Les émeutiers de Mai 68, héritiers, pour les plus cultivés d’entre eux, de la vulgate surréaliste, plus encore les enfants dont ils seront devenus les précepteurs, voudront prendre Breton au mot. Les uns se feront des apôtres de l’amour libre, fidèles de ces grandes orgies à la Fourier que seront Woodstock, les Raves et les Love parades. D’autres pour qui descendre dans la rue, et au nom d’une idéologie de la Libération, tirer au hasard, comme il était écrit, dans la foule, devenait un devoir. Georges Bataille, Antonin Artaud et leur commun ancêtre Sade, souvent mal lus, mal compris, mal cités, deviendront les nouvelles idoles.

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Régi par une série de rituels et d’interdits, d’abord autour de Breton, puis, de manière plus stricte encore dans le mouvement dissident de Bataille, le surréalisme avait tous les traits d’une société secrète, telle que Hannah Arendt les avait définis, réglant la vie de ses membres « selon une croyance secrète et fictive qui fait que toutes choses semblent être autres […] exigeant une obéissance absolue de ses membres, unis par l’allégeance à un chef […] entouré par un petit groupe d’initiés, eux-mêmes entourés par les semi initiés qui forment tampon contre l’hostilité du monde profane [2][2] Hannah Arendt, Les origines du totalitarisme. Le système... ». Il y a cependant, ajoutait-elle, une grande ressemblance entre la société secrète et le mouvement totalitaire. D’abord dans le rôle qu’y joue le rituel, introduisant un puissant élément d’idolâtrie comme élément d’organisation. L’expérience commune d’un rituel secret unit plus solidement les membres que la connaissance commune du secret lui-même : « Les mouvements totalitaires imitent tout l’attirail des sociétés secrètes [3][3] Ibid., p. 105.. »

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En retour, la tentation est grande pour une société secrète de passer de l’ésotérisme de la secte à l’enseignement exotérique du mouvement de masse. Le surréalisme n’échappera pas à la tentation quand il prétendra se mettre « au service de la Révolution ».

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N’était-ce pas que le communisme à ses débuts incarnait la jeunesse du monde et la promesse de jours libérés des aliénations de toutes sortes ? Ce qu’aucun gouvernement, aucune théorie ni aucun mouvement politiques n’avaient encore osé prétendre : « Transformer la nature de l’homme », et ce dont le totalitarisme avait en revanche l’intention, n’était-ce pas là aussi le cœur de l’enseignement surréaliste ?

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Pourtant, quand Breton met son groupe au « service » du communisme, c’est tardivement, en juillet 1930, à un moment où l’on sait déjà, dans les cercles intellectuels parisiens, ce qu’est la nature du despotisme soviétique. La terreur stalinienne commence à la fin des années vingt, les grandes purges en 1934. Cette erreur d’appréciation ne peut se comprendre, sinon s’excuser, que dans la mesure où le mouvement littéraire calquait son fonctionnement sur celui d’un groupe autoritaire. Il obéissait à des conditions qui étaient celles des totalitarismes : une idéologie officielle, un parti unique, dirigé par un chef, un contrôle policier avec ses purges régulières, un système de propagande. Sa violence, son sectarisme, son intransigeance, ses procès, son apologie du meurtre, mais aussi son attrait pour l’irrationnel et la mystique des masses, reproduisaient, à l’échelle du groupuscule, le programme et les modes d’action des mouvements totalitaires du temps.

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Il m’arrive de penser que le surréalisme fut la dernière tentative romantique de faire renaître, après la seconde Révolution industrielle, et alors que la Première Guerre venait de révéler la puissance écrasante de la technique, les enchantements d’un Paradis perdu. C’est l’art d’un monde d’autrefois, d’avant le moteur, d’avant les gaz et les bombes. Pêle-mêle, le surréalisme, au cœur de la ville moderne, sur les pas de Lautréamont, est la recherche, une dernière fois, des restes d’une Nature demeurée sauvage, la fascination pour l’âme des plantes et des cristaux comme dans la physiologie de Fechner ou de Haeckel, le culte de l’amour courtois et du sublime en compagnie de Ludwig Tieck, surtout l’empire de la nuit comme chez Novalis, la soumission aux rêves comme chez Jean Paul. C’est surtout la croyance aux pouvoirs de l’inconscient comme chez Carus et aux thaumaturgies comme chez Justinus Kerner… À cet égard, en héritier direct de Oken, de la Naturphilosophie et du romantisme allemand, Max Ernst est sans doute le plus pur, le plus fécond et peut-être le plus grand des surréalistes.

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Si le surréalisme est à cet égard un revival néo-romantique, hâtons-nous d’ajouter que, du romantisme germanique, il n’a souvent qu’une connaissance seconde. Et qu’il se réfère moins au premier romantisme de la fin du xviiie siècle, encore baigné des lumières de la Naturphilosophie, qu’à l’ésotérisme sombre des suiveurs. C’est moins Goethe que l’on évoque que Rudolf Steiner. Et c’est moins Swedenborg ou Novalis que Papus [4][4] Gérard-Anaclet-Vincent Encausse (et non d’Encausse.... Nous sommes là, déjà, au second rayon (Fig. 1).

Fig. 1 - André Breton, « Le Message automatique » in Minotaure, 3-4, 1933, p. 33Fig. 1
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L’une des raisons de la popularité dont le surréalisme jouit encore, c’est qu’il se distingue des autres avant-gardes parce qu’il n’a pas cru au paradigme du progrès.

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Partageant avec Baudelaire la détestation d’un monde qui s’américanise – Breton quitte Manhattan pour les côtes sauvages de la Gaspésie, Max Ernst fuit en Arizona –, les surréalistes ont précédé la méfiance grandissante de la génération de 68 envers l’univers de la technique et annoncé son aspiration à un monde naturel, « écologique » et premier. La machine, la vitesse, l’énergie – tout ce qui avait fasciné les futuristes italiens et russes –, les surréalistes y sont indifférents, sinon hostiles. Leur domaine, c’est la nature, la folie, la nuit, l’inconscient, le primitif, l’originaire. C’est la volute modern style, organique et végétale de Gaudi, non l’orthogonalité de Mondrian ou de Rodtchenko. La ville, mais à condition qu’elle se ruine et qu’elle s’ensauvage, qu’elle retourne, comme chez Dali, De Chirico et Ernst, à la jungle et à la nuit. Le nouveau, à condition qu’il soit cherché à l’intérieur de soi, par cet « œil intérieur de l’homme » qu’évoquait Swedenborg et non par l’œil physique cherchant à l’extérieur les clefs de la maîtrise du monde.

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Du désenchantement des idéaux du progrès et de la technique, tel qu’on l’éprouve aujourd’hui, le surréalisme apparaît ainsi, une fois de plus, comme prophétique. Sans le savoir, il était plus proche à cet égard de la critique que fit Heidegger de la technique qu’il ne prétendit l’être du Hegel de la Phénoménologie de l’Esprit.

Pensée scientifique et pensée magique

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On citera un autre souvenir de Breton, rapporté cette fois par Drieu la Rochelle dans Gilles, en 1939 [5][5] Destin exemplaire lui aussi que celui de Drieu la Rochelle,.... Voici, à la Lavater, le portrait qu’il en trace (cf. Fig. 2) :

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Il avait plus d’allure que ses suiveurs, mais quelle arrogance enfantine […] les yeux étaient vastes, rare beauté. Le nez, les lèvres, les dents et le menton, qui étaient de proportions considérables et lourdement soulignés, le corps haut, massif, négligé comme une bâtisse abandonnée de bonne heure par des maçons rêveurs, tout cela évoquait une spiritualité importante et infirme[6][6] Drieu la Rochelle, Gilles (1939), Paris, Gallimard,....

Fig. 2 - André Breton, Autoportrait. Collage, Pierre Leroy, ParisFig. 2
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Thirion avait trouvé en Breton les traits autoritaires des conducteurs des peuples, Mais cette fois, c’est « l’arrière-fond de mysticisme vague » qui retient Drieu, évoquant « une spiritualité importante et infirme ». Dans son roman, il l’appelle Caël, qui peut rappeler le nom de ces bardes, des « Bretons », dont les pratiques religieuses et les productions artistiques, des effigies de leurs dieux jusqu’aux monnaies, n’ont cessé d’intéresser le chef homonyme du surréalisme. Caël sonne aussi comme un nom d’ange, de messager entre l’au-delà et les hommes, comme Nathanaël, ou comme Ezechiel. Il peut aussi être lu comme une contraction de Ca(ïn) et de (Ab)el, faisant référence au côté ambigu et contradictoire du persécuté-persécuteur. Drieu, en tout cas, fait de Breton un illuminé inaccompli, un mystique en chômage, le chef d’une secte dérisoire, un mage, à la Sâr Peladan ou à la Blavatski [7][7] C’est cet aspect-là qui retient aussi Charles Duits....

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Un autre transfuge du surréalisme, Raymond Queneau, a laissé dans son autobiographie Odile, publiée en 1937, un portrait singulier de Breton. Il a vingt et un ans, étudiant en philosophie lorsque, présenté par Pierre Naville, il rencontre les membres du groupe surréaliste fondé la même année :

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Saxel [Pierre Naville] me faisait lire de petites brochures que publiaient ses amis et que je pris d’abord pour des publications théosophiques. Mais je m’aperçus qu’on y attendait avec plus d’impatience l’arrivée de l’Antéchrist que celle du cheval blanc […] Anglarès [André Breton], chef de ce groupe [était] chargé d’une prodigieuse mission historique […] Comme je n’avais jusqu’alors jamais étudié les multiples disciplines que compilaient ses amis et qui allaient de la chiromancie au stalinisme en passant par le papusisme et la criminologie, je fus obligé de demander quelques explications à Saxel. […] Anglarès se reconnaissait de fort loin. Il portait en effet des cheveux fort longs, il portait aussi un vaste feutre noir, il portait également un binocle qu’un large ruban reliait à son oreille droite. Il aurait eu l’air d’un photographe d’autrefois si sa cravate rouge n’avait dénoté des tendances modernistes […] Anglarès habitait un pavillon d’apparence bien benoîte, la demeure classique des médecins de la périphérie […] Cela sentait tout de suite le repaire de cartomancienne ou de devin birman […] Des images à prétentions pendaient aux murs[8][8] Raymond Queneau, Odile (1937), Paris, Gallimard, coll.....

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Un passage cocasse du livre décrit une soirée spirite, rue Nationale, animée par un petit groupe de militants communistes évoquant l’esprit de Lénine par l’entremise d’une jolie médium du nom d’Elisa. Saxel-Naville, pince-sans-rire, ne peut alors s’empêcher de demander à l’esprit s’il est possible de concilier le matérialisme historique et la croyance à l’immortalité de l’âme. La question de savoir si le groupe spirite et communiste de la rue Nationale doit être admis dans le cercle surréaliste sera par la suite débattue par Breton et son cercle en séance plénière [9][9] Ibid., p. 79 sq.

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On se souviendra de l’épisode, en 1934, des haricots sauteurs du Mexique. Mis en présence de ces petits légumes agités de sautillements incohérents, Breton voulut y voir la manifestation d’une force mystérieuse, quelque chose comme des guéridons tournants de poche. Il fallut l’autorité de Roger Caillois pour lui faire admettre que la mobilité des petits pois était due à la présence, dans la cavité qu’ils avaient creusée, de petits insectes qui leur transmettaient leur agitation.

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Le cas n’est pas isolé : Breton semblait aussi crédule envers les phénomènes du monde naturel qu’il était circonspect à l’égard des humains. Mis en présence, nous raconte Caillois, là encore, dans le jardin d’Orotava, dans l’île de Ténériffe, d’une espèce autonome de sempervivum, on lui fit croire qu’elle avait la propriété de se reproduire indéfiniment à partir de n’importe quelle partie. Sans doute voyait-il en elle une incarnation de l’Urpflanze imaginée par Goethe. Mieux encore : desséchée, déchirée, brûlée, elle garderait son effrayante fécondité, menaçant, tel le Blob des films de science-fiction, d’envahir la Terre entière [10][10] Roger Caillois, Le fleuve Alphée, Paris, Gallimard,....

Le merveilleux surréaliste

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Le mot-clef de l’esthétique surréaliste, c’est en effet le merveilleux : « le merveilleux est toujours beau, n’importe quel merveilleux est beau, il n’y a même que le merveilleux qui soit beau », affirme Breton, en 1924 dans le premier Manifeste du surréalisme. Différent du mystère et du fantastique qui sont du côté de l’ombre et de la nuit, le merveilleux serait l’irruption soudaine, dans le quotidien, d’un mouvement vital inconnu qui illumine de son éclat de nouveaux mondes.

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Ce merveilleux-là, qui ne se confond pas avec celui des contes de fée ou des diableries, n’est pas très différent de l’acception que le terme revêt, entre 1880 et 1920, pour désigner, dans leur ensemble, les phénomènes qu’on dit surnaturels, occultes ou supranormaux, et que le savoir médical du temps va baptiser du nom de « paranormaux » [11][11] La fréquence d’apparition du mot « merveilleux » s’enfle.... De l’ordre du merveilleux sont le magnétisme, les tables tournantes, le spiritisme, l’hypnotisme surtout. En un siècle qui ne croit plus au fait religieux ni aux miracles qui l’attestent, parler de « merveilleux », c’est ramener l’ensemble de ces manifestations qui sont au-delà ou à côté du normal dans une positivité laïque et dans un cadre naturaliste. Si on définit le « merveilleux » comme « la manifestation d’un écart culturel », l’expression d’un monde autre, évoquer le merveilleux c’est, au nom d’une Science soucieuse de l’amélioration du bien-être humain, laïciser la croyance au merveilleux au nom du progrès. Ainsi le surréalisme, en prenant le phénomène qu’il appelle lui aussi « le merveilleux » en pierre de touche du Beau, unit en lui l’adhésion à l’idéologie du socialisme « scientifique » et la croyance en des pouvoirs et en des manifestations paranormaux. La vieille querelle du merveilleux, merveilleux païen ou merveilleux chrétien, Homère ou bien la Bible est ainsi tranchée en faveur du merveilleux occulte.

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Le fait est : André Breton qui se réclame, entre 1925 et 1935, du courant matérialiste et fait l’éloge de la dialectique historique découverte chez Hegel et chez Marx, est le même homme qui se laisse séduire par un irrationalisme dont les origines remontent au romantisme allemand et aux Gothic Tales anglais. La tradition en France en est bien établie : c’est Victor Hugo et ses tables tournantes. Mais c’est aussi le celtisme, célébré par les poèmes ossianiques de Macpherson puis, un siècle plus tard, par Renan, et qui sera bientôt revendiqué par la droite nationaliste.

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André Breton, par la voix de René Crevel, prétend mettre le Surréalisme « au service de la Révolution », fille de la grande Révolution française et du Komintern, et s’inscrire ainsi dans l’héritage des Lumières. Dans le même temps, il est celui qui, dans son admiration du romantisme noir et de ses résidus, s’inscrit parmi ceux qui se sont opposés aux Lumières. Surtout, il croit trouver dans l’inconscient le ressort premier de la création.

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Mais l’inconscient qu’évoque André Breton et qui lui permet de donner, croit-il, une assise théorique, sinon scientifique, à l’écriture automatique, à la graphorrée, aux aléas de la tache d’encre, aux rencontres du « hasard objectif », aux « cadavres exquis », est un inconscient cependant qui, à la date de 1920, est devenu archaïque et périmé.

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Il n’est guère différent de celui qui, plus d’un siècle auparavant, au cœur du romantisme, semblait expliquer la pratique divinatoire de la klecksographie chez Justinus Kerner ou de son équivalent français, l’art de la tache d’encre chez Victor Hugo [12][12] Voir Mark Gisbourne, « Le spiritisme chez Victor Hugo,..., voire la lecture de la voyante. Il a peu à voir avec l’inconscient de la topique psychanalytique dont il se réclame cependant.

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L’inconscient surréaliste semble un avatar lointain de la Psyché imaginée par les romantiques. Carus, dès 1846, est l’un des tout premiers à user du terme d’« inconscient » et à lui accorder une place majeure dans la vie de l’âme : « La clef de la connaissance de la nature de la vie consciente de l’âme – commence-t-il – est à chercher dans le règne de l’inconscient [13][13] Carl Gustav Carus, Psyche, zur Entwicklungsgeschichte... ». Von Schubert est le premier, avant Hervey de Saint Denis, à explorer systématiquement et à tenter de déchiffrer, dans son livre Le symbolisme des rêves, dès 1837, le Traumbildsprache, le langage imagé des rêves. Mais l’inconscient des romantiques, si proche parfois de l’inconscient des modernes, s’en distingue en cela qu’il est tout entier spirituel puisque la nature et l’esprit, tous deux issus de l’absolu, ne font qu’une unité indissoluble. L’extase mystique, l’inspiration poétique et artistique, le somnambulisme ou les rêves en sont les moyens privilégiés [14][14] Voir H. Ellenberger, ibid., p. 232 sq.. Nous sommes là très près des expériences surréalistes.

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L’inconscient que Freud, un siècle plus tard, en neurologue qu’il est et demeure, explore patiemment, s’inscrit plus dans la science expérimentale de son temps que dans le spiritualisme romantique. Héritier de Schopenhauer et de son « vouloir-vivre », lecteur averti de Darwin [15][15] Voir Frank J. Sulloway, Freud, biologiste de l’esprit... mais surtout de son élève Haeckel, Freud postule un inconscient biologique dont l’observation relève des Naturwissenschaften, des sciences de la nature. Et il espère qu’un jour on pourra guérir ses affections à l’aide de la chimie et des médicaments. Freud reste un héritier des Lumières. En pleine crise de destruction de la raison, au tournant du siècle, il affirme une démarche scientifique rigoureuse, systématique, sceptique, critique, dont l’effort consiste aussi à dégager la métapsychologie de la parapsychologie [16][16] Sur les rapports de Freud à l’occultisme on consultera.... S’il est vrai qu’en 1911, il devient membre de la Société de recherches psychiques, il garde toute sa vie une attitude prudente à l’égard de la parapsychologie, partageant en cela, sans doute, l’attitude de Wittgenstein quant à « ce dont on ne peut parler ».

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Or cet aspect-là, qui fait d’abord de Freud un rationaliste (mais non seulement un rationaliste), est l’aspect qu’on se refuse, en France, à considérer [17][17] Sans entrer dans la polémique de ceux qui se refusent.... La réception et la diffusion de la psychanalyse, contrairement à d’autres pays où elles s’étaient faites naturellement par les milieux médicaux, se feront en France par les milieux littéraires. La fortune critique de la psychanalyse a reposé chez nous sur les modes littéraires, en particulier le mouvement surréaliste [18][18] Voir Élizabeth Roudinesco, Histoire de la psychanalyse..., non sur les jugements scientifiques.

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Cette étrangeté se perpétuera jusqu’à nos jours, puisque Jacques Lacan, dès son premier article publié dans Minotaure[19][19] Jacques Lacan, « Le problème du style et la conception..., jusqu’à son amitié avec Georges Bataille et, plus tard, ses attitudes provocatrices, dans la suite du gilet rouge des romantiques, ne cessera d’apparaître comme la figure la plus éminente peut-être issue du mouvement de la rue Fontaine.

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De l’enseignement original du médecin viennois, il y a donc eu un infléchissement vers un inconscient à la française. Cette dérive est devenue invisible de nos jours, mais toujours aussi forte, si l’on remarque, par exemple, que la traduction récente de Das Unbehagen in der Kultur, est désormais « Le malaise dans la culture », là où la traduction originale était Malaise dans la civilisation. Or Freud, voltairien, héritier de l’Aufklärung, et non pas du romantisme, ne défend pas « la culture », mais « la civilisation » [20][20] Voir Blandine Kriegel, « Freud et les Lumières européennes.... La culture est pour lui la civilisation, et rien d’autre. Il la définit ainsi :

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Le terme de civilisation (Kultur) désigne la totalité des œuvres et des organisations dont l’institution nous éloigne de l’état animal de nos ancêtres et qui servent à deux fins : la protection de l’homme contre la nature et les réglementations des relations des hommes entre eux[21][21] Sigmund Freud, Malaise dans la civilisation, Paris,....

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Cette conception, c’est celle du xviiie siècle, qu’on trouve encore chez Guizot par exemple. Elle s’oppose en tout point à la conception de la culture comme communauté organique de valeurs spécifiques – ou voulues spécifiques – propres à un peuple, et que recouvre la notion tardo-romantique, irrationnelle et identitaire du völkisch (quelque chose comme « national-populaire », le peuple comme instrument d’identité et de reconnaissance raciale). On sait la fortune qu’aura cette revendication dans l’émergence, vers 1880-1890, des doctrines nationalistes et racistes. Cet aspect-là, culturel, Freud l’avait appelé « le narcissisme des petites différences », ce qui est une « satisfaction commode et relativement inoffensive de l’instinct agressif par laquelle la cohésion de la communauté est rendue plus facile à ses membres » [22][22] Ibid., p. 68.. C’est donc pour défendre l’universalité de la civilisation, qui est celle des Lumières, et pour se défier d’une « culture » quand elle n’est que le culte inquiétant du local et de l’archaïque, que Freud va élaborer la morale sur laquelle s’achève son essai sur Le malaise. Les lois qu’il énonce alors peuvent, de fait, nous apparaître celles d’un Moïse intraitable. Elles sont en tout cas fort éloignées du principe du plaisir, de la libération des pulsions ou de l’émancipation des règles que prôneront pourtant, croyant s’appuyer sur son autorité, les surréalistes et leurs successeurs.

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La liberté individuelle – écrira Freud platement – n’est pas un bien de la civilisation. C’est avant toute civilisation qu’elle était la plus grande, mais le plus souvent sans valeur propre, l’individu étant à peine en état de se défendre[23][23] Ibid., p. 40..

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En fait, c’est la liberté que Freud attaque de front, ou du moins l’illusion d’un libre arbitre, d’une identité entre liberté et pensée. Nous ne sommes pas voués à la liberté. L’homme civilisé n’est pas libre. La liberté est un mauvais coup porté à la civilisation, voilà ce qu’il dit. Trouver un équilibre, indispensable au principe de la civilisation, capable d’ajuster les besoins individuels et les nécessités collectives, c’est requérir de l’homme qu’il apprenne à maîtriser ses passions. Et c’est le lent processus de la sublimation des passions, non leur « libération », qui est à l’origine de la civilisation. La sublimation est le destin des pulsions, que l’homme obtient par contrainte.

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Cette idée que Freud introduit tardivement dans son œuvre, d’un Kultur-Überich, ce qu’on pourrait traduire par le Surmoi de la communauté civilisée [24][24] Ibid., p. 103., répond ainsi à une exigence idéale très sévère. Pessimiste, comme l’était la philosophie de son maître Schopenhauer, elle demeure aux antipodes des idées libertaires, du « lâchez tout » surréaliste [25][25] Dans Littérature, 1er février 1922., que prêchaient, au nom de Freud croyaient-ils et de la psychanalyse, Breton et ses disciples.

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Breton n’est ni un communiste révolutionnaire ni un disciple de Freud. C’est un esprit autoritaire et confus, « un fanatique de la nouveauté » pour reprendre les mots de Julien Gracq [26][26] Julien Gracq, En lisant, en écrivant, Paris, Corti,..., le prototype de ces chefs de bande chez qui le goût de dominer l’emporte sur le savoir et sur la rigueur. Pourtant lorsque, en 1972, une édition de poche republiera la Position politique du surréalisme, son éditeur ne résistera pas à l’envie de faire suivre le titre d’un sous-titre accrocheur : « Freud + la révolution » [27][27] André Breton, Position politique du surréalisme. Freud.... C’était la formule magique. Mais elle ne s’applique pas à Breton.

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Il est prêt, dit André Thirion, à user, comme un chef de bande, ou le militant d’un parti extrémiste, de la violence et des actions de commando, pour entamer la seconde Révolution. Mais il est aussi celui qui n’entreprend rien sans dresser son horoscope, s’enchantant, disait-il, de la « remarquable conjonction d’Uranus et de Saturne » qui caractérisait son ciel [28][28] André Thirion, Révolutionnaires sans révolution, Paris,... (Fig. 3).

Fig. 3 - « Les révélations psychiques de la main », par le Docteur Lotte Wolff, in Minotaure, 6, hiver 1935, p. 42Fig. 3
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Comment Breton pouvait-il concilier son adhésion à la pensée « scientifique » du marxisme avec sa croyance en une pensée magique qu’exprimait l’occultisme en son temps ? Comment pouvait-il confondre l’aurore du socialisme et le matin des magiciens ? Comment pouvait-il fondre en une même image directrice la vision en salopette de l’ingénieur bolchevisant et celle en robe de bure du mage initié ? Et comment ce bricolage idéologique, encore une fois, put-il donner naissance à un bric-à-brac d’images d’une telle richesse ?

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Drieu était assez lucide, dans son pessimisme, pour ne pas voir, à cet égard, l’imposture intellectuelle que dissimulait chez le Pape du mouvement un pareil rêve de révolution sociale quand il s’auréolait de théurgie : « Ce sont des derviches sans Allah [29][29] Drieu, op. cit., p. 251. » dira-t-il, tout comme Thirion avait qualifié les surréalistes de « révolutionnaires sans révolution ». Dans Gilles encore, Drieu lance à Cyrille Galant, c’est-à-dire à Louis Aragon, qu’il avait aimé comme un frère : « Vous aurez battu tous les records de la galéjade. Vous êtes les tartarins de la Révolution [30][30] Ibid., p. 454. ». Raymond Queneau, lui aussi, remarquera que l’adhésion au communisme devait déranger pour un temps la belle ordonnance des recherches métapsychiques : « On délaissa les médiums pour les meetings [31][31] R. Queneau, op. cit., p. 119. ». Pas pour longtemps :

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Anglarès [Breton] se fatigua très vite d’aller à sa cellule, une cellule de rue où il ne rencontrait que des concierges et des cafetiers qui regardaient avec suspicion le large cordon noir qui retenait son binocle, ses cheveux balayant ses épaules et sa vêture mi-salon de la rose-croix et mi-ère du cocktail. Et la grossièreté de ces gens allait jusqu’à ne pas se laisser impressionner par son regard[32][32] Ibid., p. 125..

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Le surréalisme, dernière des avant-gardes, est celle qui a porté à son comble le syncrétisme entre occultisme et socialisme, entre ésotérisme et révolutionnarisme, qui apparaît aujourd’hui comme leur paradoxale et commune caractéristique [33][33] Philippe Muray, dans son livre sur Le xixe à travers.... Dans leur aspiration à un monde meilleur dont elles croient précipiter la venue, elles s’appuient simultanément sur la tradition matérialiste de la Révolution issue du siècle des Lumières, que le communisme est supposé porter à son terme, et sur les croyances qui prêchent le salut de l’être humain à travers le culte des morts et l’invocation des esprits. Progressisme à la Marx et prophétisme à la Allan Kardec vont de pair. Les effigies des héros de la Révolution frissonnent dans les plis des drapeaux des défilés de masse, dans le même temps que Breton imagine les ectoplasmes des Grands Transparents [34][34] « Ces visiteurs nocturnes en vêtements de nuit blancs....

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Les titres même des ouvrages sont symptomatiques qui, plutôt qu’un laboratoire moderne – en ces années vingt où l’on découvre les lois d’indétermination de l’électron et de la mécanique quantique – nous ramènent aux cornues d’un Paracelse ou d’un Faust. Des Champs magnétiques aux Vases communicants et à Arcane 17, on demeure tout du long dans un cabinet de physique amusante et dans les frissons télépathes.

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Pendant la Seconde Guerre mondiale, Breton se tournera de plus en plus vers cet occultisme confus, sollicitant le Hasard et le Merveilleux, consultant les tarots. C’est alors qu’il invente, en 1942, le mythe des « Grands Transparents », ces ectoplasmes immatériels qui continueraient de vivre parmi nous en influençant nos pensées et nos vies [35][35] Ils apparaissent dans la conclusion des « Prolégomènes....

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Cet appel continu à la bouche d’ombre, à l’aléatoire et aux revenants n’est pas là pour constituer un savoir scientifique du psychisme, utile à la connaissance de l’homme, voire à sa clinique, mais pour exercer sur les disciples une emprise d’ordre irrationnel – catalepsie, hypnose, sommeils artificiels et caligarismes –, assez comparable aux pouvoirs d’un Mabuse dans le film de Fritz Lang, et dont on créditera plus tard Hitler et Mussolini.

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C’est pendant la Seconde Guerre mondiale aussi que Breton découvre Charles Fourier dont il fera désormais l’un des prophètes du mouvement [36][36] C’est en 1965, dans l’exposition L’écart absolu, à.... Avec Fourier, c’est le socialisme utopique et ses grandes rêveries communautaristes que le surréalisme adopte. Foin du socialisme « scientifique » dont le Pape ressort désabusé : c’est désormais l’orgie universelle du fouriérisme, non plus la société sans classe de Marx, qui s’inscrit, comme on disait naguère, sur « l’horizon indépassable » du désir surréaliste.

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On pourrait multiplier les exemples : l’occultisme, autant que la raison historique, Mesmer autant que Lénine, la palingénésie à la Ballanche autant que l’accomplissement de l’Histoire par le prolétariat, auront été le terreau du surréalisme.

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Le mouvement en ce sens, porte à son comble la tentation occultiste de toutes les avant-gardes socialisantes qui l’ont précédé. Kupka, militant socialiste, est un anthroposophe. Malévitch, fondateur du suprématisme, avant de mettre son génie au service de la jeune Révolution soviétique, est d’abord un lecteur et un disciple de Piotr Ouspenski [37][37] Voir en part. la trad. angl. de son Tertium Organum..., cet étrange philosophe et mathématicien, disciple de Gurdjieff, qui voyait dans les géométries pluridimensionnelles une clef à l’énigme de l’univers [38][38] Voir Jean Clair, « Malévitch, Ouspensky et l’espace.... Mondrian est un théosophe, disciple de Helena Blavatski et d’Annie Besant, autant qu’il se veut le prophète réformé d’une peinture austère et rationnelle capable d’apporter le bonheur sur la terre [39][39] Voir Alain Besançon, « L’ésotérisme », in L’image interdite.....

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Rappelons encore, qu’en 1912, Duchamp avait quitté Paris pour Munich. La chose est surprenante car la capitale de la Bavière, lieu de naissance, avec Vienne, des Sécessions, semblait fort loin de la tradition des avant-gardes parisiennes. Seul un germaniste comme l’était Duchamp pouvait se sentir attiré à cette époque par la capitale de la lointaine Bavière.

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Munich, en effet, est la ville qui, depuis 1904, était devenue un haut lieu de l’enseignement de la théosophie. Selon Rudolf Steiner, « la ville avait un karma artistique favorable [40][40] Cité par Simone Rihouet-Coroze, Rudolf Steiner. Une... ». Il vint y donner des conférences, fort suivies par l’intelligentsia européenne du temps. En 1907, ce fut la ville choisie pour le Congrès fédéral des Sociétés de théosophie. Steiner envisagea d’y donner des représentations de « mystères antiques », dont Le mystère d’Eleusis que venait de composer Édouard Schuré et que Steiner transposa en vers libres [41][41] Ibid., p. 253..

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La doctrine de Steiner se prétend un chemin de connaissance qui conduirait du spirituel en l’homme au spirituel dans l’univers. La pensée a le pouvoir, en elle-même et par elle-même, d’influencer le monde matériel car le monde et l’esprit ne sont qu’une seule et même chose.

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Ville élue de Steiner, Munich le devint aussi pour Kandinsky. C’est à Munich, en 1911, que Kandinsky fonde le Blaue Reiter, le Cavalier Bleu, berceau de l’expressionnisme pictural. L’année précédente, en 1910, il avait publié son manifeste majeur, Das Geistige in der Kunst, Du Spirituel dans l’Art, écho direct des théories ésotériques de Steiner. Il y développe son « principe de la nécessité intérieure ». C’est ce livre que Duchamp découvre à Munich, en 1912, qu’il traduit et qu’il annote.

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Dix ans plus tard, en 1923, foyer de l’occultisme et de l’expressionnisme, Munich deviendra, ultime métamorphose d’une histoire aux fils entremêlés, la ville du « Mouvement » (Bewegung) national-socialiste. En souvenir du putsch de la Brasserie, on y construisit la Maison de l’Art allemand et chaque année, on y vit défiler les processions à la gloire de l’art allemand. De Chirico, qui connaissait fort bien Munich pour y avoir longtemps vécu, aura dans ses Mémoires ces mots terribles que la Hauptstadt München avait été le berceau commun de la modernité et du nazisme. Mais c’est l’occultisme qui fait le lien.

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Sans doute ce « mysticisme vague », comme l’appelle Thirion, fût-il devenu « un mysticisme d’un nouveau genre » selon Antonin Artaud, est l’héritage du siècle. Entre les deux dernières décennies du xixe et la première décennie du xxe, ce à quoi l’on assiste, c’est à un réaménagement du religieux, mais hors de la religion. Dans la doctrine de l’art pour l’art, c’est la religiosité confuse du symbolisme qui prend la place d’une religion qui s’éteint [42][42] Voir Marcel Gauchet, « L’inconscient en redéfinition.... Duchamp, Kupka, Kandinsky, Mondrian, Malévitch, sont, comme André Breton qui clôt la marche avec ses disciples, beaucoup plus les derniers des symbolistes qu’ils ne sont les premiers des contemporains.

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Surtout, ce tournant du siècle, entre la fin du symbolisme et le début du surréalisme, a vécu la grande mutation de notre attitude devant la mort. Les religions anciennes agonisantes ou disparues, aucune croyance ne peut plus nous en faire porter le poids ni accepter la souffrance : la mort est devenue un tabou. Désocialisée, elle entraîne l’impossibilité pour l’individu d’assumer le deuil, d’envisager l’éphéméréité de l’existence et la disparition du corps. Le cadavre est devenu immontrable. Le recours au spiritisme, qui se généralise durant cette période, entre 1875 et 1925, et qui se diffuse dans toutes les couches de la société, permet alors, en postulant la survivance d’un esprit détaché du corps, l’« ectoplasme » ou le « périsprit », d’accepter la séparation et le deuil [43][43] À la fin du siècle, la France comptait plus de 600.... Devenu une religion de substitution, le spiritisme est aussi devenu une religion de la consolation [44][44] Voir Philippe Ariès, L’homme devant la mort, Paris,.... L’écriture automatique, la communication avec l’au-delà, deviennent autant de manifestations d’une Voix supérieure, une mantique où le Très-Haut et le Très-Bas se confondent, incarnant tantôt l’esprit tonitruant de la Révolution et tantôt l’écholalie lugubre des défunts. Au grand jour, Breton dialogue avec Trotski sur le futur de l’Homme. Mais, quand il dialogue avec Robert Desnos et René Crevel dans « le wagon faiblement éclairé » de l’Entrée des médiums, il devient le nécromant dont parle Julien Gracq, évoquant les démons de l’ombre (Fig. 4, ci-après).

Fig. 4 - Man Ray, Séance de rêves, 1924, coll. Thomas Walther, New York. On reconnaît dans le fond, à gauche de Breton la tête appuyée dans la main, Éluard et De Chirico. Au premier plan, agenouillé, Robert DesnosFig. 4
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C’est en revanche la première fois dans l’histoire des idées – trait qui distingue le surréalisme de ses ancêtres – qu’un chef d’école est mis sur le même pied qu’un chef de parti. Bien sûr, les écrivains ont depuis toujours été près de la chose publique. De Cicéron à Chateaubriand, de Thomas d’Aquin à Goethe, philosophes, penseurs et poètes ont souvent été, les guides spirituels d’une communauté, d’une cité, d’une nation.

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Mais jamais encore l’action d’un écrivain, homme de la vita contemplativa, n’avait pu être mise en équation avec la vita politica d’un dictateur. Jamais un mouvement littéraire et artistique et son chef charismatique n’avaient été jugés comparables aux chefs des grands mouvements totalitaires qui, à la même époque, entre 1922 et 1945, vont mettre l’Europe à feu et sang. Une telle équation ne fut rendue possible qu’à partir du moment où le vœu du poète, « changer la vie », devait devenir chez les surréalistes, mais plus généralement dans tous les mouvements de l’avant-garde historique, expressionnisme, Bauhaus, constructivisme, etc., identique à l’idéal défini par Marx dans ses thèses sur Feuerbach : « [Non] plus interpréter le monde, [mais] maintenant le transformer ».

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Ce n’est qu’à partir du moment où il y a eu confusion entre bios théorétikos et bios politikos que la création artistique s’est arrogée le pouvoir d’agiter le monde, d’agir sur le socius, à l’égal des hommes d’action qui nous gouvernent. Mais ce faisant, cette création artistique d’un genre nouveau devenait redevable, elle aussi, d’un examen, d’un jugement, comme n’importe quelle autre activité humaine qui prétend transformer le monde. Porteur d’un espoir social, elle devenait aussi susceptible d’une condamnation, de même que les systèmes politiques lorsqu’il apparaît qu’ils ont failli.

L’œuvre comme savoir et l’œuvre comme pouvoir

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Cette définition nouvelle du rôle de l’art, ce projet radical qu’on lui suppose, et surtout cette efficacité sur le monde réel qu’on lui attribue, lui qui, hier encore ne fournissait que les éléments d’un décor pour intérieur bourgeois, n’est pas sans poser une formidable question.

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L’œuvre d’art, produit de l’esprit, n’avait eu jusque-là commerce qu’avec l’esprit, et l’esprit seul. Lui supposer désormais le pouvoir de transformer le réel, tout en lui conservant parallèlement son privilège, que le symbolisme lui avait conféré, d’en exprimer l’essence, de le faire parler, de le faire se nommer comme on fait parler un guéridon dans une séance spirite, c’est donner à l’œuvre un rôle effectif si inattendu, sur le plan du monde réel comme sur le plan de l’imaginaire, qu’on peut en effet parler d’une révolution. L’œuvre n’est plus œuvre en soi, elle est devenue un outil, un instrument, un manipulandum. Elle n’est plus faite pour réjouir le regard mais pour devenir efficace. Conséquence incalculable : peu importera désormais sa facture, puisqu’elle n’a plus qu’une fonction. Devenue boule de cristal, support contingent d’une voyance, ou pince-monseigneur destinée à fracturer le réel, elle est désormais une machination au service d’une révolution.

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Ce fonds ésotérique ou occultiste, qui accorde à l’œuvre de l’esprit, et en particulier à l’œuvre d’art en tant qu’objet matériel, fabriqué de main d’homme, la propriété singulière et merveilleuse de modifier le monde, autrement dit à l’œuvre d’art d’agir, et d’influer sur le déroulement des choses, à l’égal, dans les sociétés primitives, d’une amulette pour l’animiste, d’une passe magique pour le chaman où le sorcier est essentiel à comprendre.

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Pour la première fois, l’acte artistique prétend devenir le moteur d’un changement social. Poussin n’avait jamais prétendu dans sa peinture faire changer les choses, ni même, plus simplement, les déplacer par quelque puissance occulte de lévitation. Il ne prétendait jamais que réjouir l’œil pour lequel elle était faite : Docere et delectare, enseignement et délectation, telles étaient les fins de la peinture, surface unique de savoirs multiples.

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Or, il s’agit ici de bien autre chose que d’un savoir : l’œuvre désormais prétend exercer un pouvoir. C’est dire que l’œuvre d’avant-garde, loin d’annoncer la cité nouvelle, régresse en réalité à la catégorie archaïque de l’objet magique, conjuratoire, exorciste ou prophylactique. Accomplissant un vertigineux retour en amont, en quête de ses origines et de ses vertus primitives ou « premières », elle redevient, au début du xxe siècle, pareille à un fétiche de cérémonie, le support contingent d’une gnose et l’instrument d’un ensorcellement.

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L’art avait été, du moins jusqu’au xviie siècle, une connaissance et un plaisir. Il était le champ unifié d’un savoir – un faisceau de connaissances embrassant la zoologie et l’anatomie, la mathématique et la botanique – essentiellement une science d’observation et de description, mise au service d’une perception sensorielle exacte. Ce décloisonnement entre l’art et la science, entre la pratique et la théorie, entre artes liberales et artes mechanicae, avait permis l’émergence du concept léonardien d’un art comme scienza, et d’un artiste comme « génie », habité par la fureur divine.

Le retour aux naturalia et mirabilia

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La reconstitution dans l’exposition du Centre Pompidou du mur de Breton, rue Fontaine, où se trouvait accroché tout ce qu’il avait collectionné durant sa vie, et surtout la reconstitution de l’exposition des objets surréalistes à la galerie Ratton, telle qu’elle avait eu lieu en mai 1936, livrent une clef de ce retournement, inattendu au xxe siècle, de l’objet de savoir qu’est l’objet d’art en objet de pouvoir qu’est l’objet magique (Fig. 5, 6).

Fig. 5 - Reconstitution du mur de Breton, rue Fontaine, in La Révolution surréaliste, exposition, Centre Pompidou, mars 2002Fig. 5
Fig. 6 - Man Ray, Vue de l’« Exposition surréaliste d’objets », Galerie Ratton, mai 1936Fig. 6
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Pour reprendre les termes de Krzysztof Pomian [45][45] Krzysztof Pomian, Collectionneurs, amateurs et curieux...., le surréalisme est d’abord un retour en amont de la « studiosité » vers la « curiosité ». Le mouvement intellectuel s’inverse ici qui, de la Renaissance aux Lumières, avait porté l’objet de collection, naturel ou artificiel, du stade de la Wunderkammer au stade de la collection scientifique. Dans le pêle-mêle qui réunit à nouveau l’œuvre d’art et le spécimen naturel, minéral ou zoologique, de façon symptomatique l’objet scientifique, lui, est le plus souvent mal identifié et mal interprété, faute d’être compris, et parfois confondu avec un autre objet. Un banal étrier métallique, un vulgaire porte-manteau, se trouvait ainsi, chez Ratton, mêlé aux savants modèles géométriques de l’Institut Henri Poincaré.

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Dans ce mélange sans savoir mais souvent aussi sans grâce, de la plume d’indien, du masque nègre, du dessin d’aliéné, de l’œuvre d’art, de l’objet trouvé, du ready-made plus ou moins « assisté », ce qui se montre, c’est la déroute d’une connaissance qui avait en Occident, pendant quatre siècles, lentement ordonné et l’art et ses productions. En l’absence de toute synthèse, dans le défaut d’une conception unifiée des sciences et des arts, ce que le surréalisme propose, n’est rien, sous le mot d’ordre du « merveilleux », qu’une accumulation aveugle de reliques et de pièces rares, des naturalia et des mirabilia, comme on aimait les mêler, à l’aube de la Renaissance.

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Aucun critère de choix cependant, ni scientifique ni artistique – nombre des pièces collectées par Breton ne sont ni très curieuses, ni très belles – ne préside plus à leur cueillette ni à leur rangement, à l’inverse de ceux qui avaient, selon un ordre plus ou moins évident, ordonné les collections d’un Laurent de Médicis.

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Il semble en fait que Breton, vis-à-vis des trésors que nous ont légués les siècles, ait réagi comme un flibustier. Il se comporte envers les productions de l’histoire et de la géographie, comme s’il s’agissait d’une vaste braderie : l’héritage culturel est pour lui, après la catastrophe de 1914, une masse morte où l’on peut fouiller comme on veut, d’où l’on peut arracher comme on veut des morceaux utilisables sur le moment et que l’on peut assembler comme on veut selon les besoins du moment. Là où la culture de la curiosité, dans les siècles précédents, avait cherché continuité et unité d’un savoir entre les merveilles de la nature et les merveilles de l’artifice humain, entre les spécimens exotiques ou lointains et les instruments quotidiens, familiers, Breton, conformément à l’idéologie avant-gardiste de la révolution permanente, ne veut voir dans ces catégories de l’espace et du temps, que cassure, abîme et catastrophe.

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Leurs disjecta membra seront alors réassumés par les méthodes surréalistes du collage et du montage. Le collage, instrument essentiel des dadaïstes et des surréalistes, et le montage, sont ce moyen en effet qui, lorsque l’ancienne surface du savoir, surface unifiée et unitaire, est détruite, permet de reconstituer l’apparence d’une cohérence nouvelle. Mais l’apparence seulement. Quand les parties ne s’accordent plus ensemble – mais elles s’accordaient encore à la Renaissance, et dans les siècles qui ont suivi – quand elles sont devenues détachables après avoir volé en éclats, on peut les monter autrement. Le collage et le montage sont les artifices qui permettent de ravauder ces surfaces démolies. Et Breton, en disposant sur son mur des objets venus de mille horizons, savoirs et soucis divers, n’agit pas autrement qu’utilisant et combinant les matériaux donnés les plus divers, les collages de Schwitters et de Grosz ou de ses amis Mesens et Styrsky.

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En fait, cette avant-garde de la trouvaille n’est souvent qu’une régression du goût et une défaite du savoir. On ne passe pas, avec le mouvement surréaliste, d’un stade de « la représentation du signe » à l’âge classique, pour utiliser la terminologie de Michel Foucault, à un stade moderne de « la disparition du discours », on quitte au contraire le stade de la disparition du discours telle qu’elle se manifeste dans l’épistémè moderne, pour se replonger avec émerveillement dans l’état premier des signa, des « similitudes » ou des « sympathies » telles que les décrit la Magie naturelle d’un Della Porta au xvie siècle.

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Une révolution sans savants, donc. Et sans dieu. Mais quelle révolution ? Et pour quel culte d’un Être suprême ? Dans « surréalisme », on entend résonner le « sur » du surhomme. Dépasser le réel, le surpasser, c’est d’abord effacer l’homme pour faire place à l’Homme nouveau. De quel Homme nouveau attend-il la venue ? Celui du communisme ou celui du fascisme ? Et puis bientôt, face à l’imminence des périls qui somme chacun de s’engager : nazisme ou stalinisme ?

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Encore une fois, le trait le plus étrange de ces mouvements est le syncrétisme qui s’opère entre une idéologie à prétention scientifique qui prétend accoucher d’un homme nouveau, et un arrière-fond occultiste, une pensée magique qui prétend, par l’astrologie, la divination, les pratiques rituelles de la secte, faire commerce avec les morts. Elle se rencontre au même moment dans les régimes totalitaires du siècle. Fascisme, nazisme, stalinisme veulent accélérer le progrès technique, la production de masse, l’électrification, les autoroutes et les premières fusées. Mais ils trahissent en même temps des pulsions archaïques puissantes : rêverie à la Joachim de Flore d’une Nouvelle Rome ou d’un Reich millénaire, mystique du chef, culte de la violence, néo-paganisme du sang et du sol, ou bien encore accouchement d’une société sans classe, avènement d’un Paradis des Travailleurs.

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Faire ici parler les morts, évoquer les grands ancêtres comme le font les spirites, adorer là les icônes des héros défunts du socialisme dans les défilés de masse, ou encore baptiser son enfant du nom d’un ancien Got germanique protecteur de la race aryenne, c’est s’assurer, dès avant la naissance et jusque après la mort, d’une légitimité spirituelle que la religion traditionnelle ne peut plus offrir. C’est fonder une mythologie nouvelle, c’est tisser un récit légendaire des origines ou d’un temps fabuleux, qui doivent annoncer le paradis futur d’un État qui serait ici racialement pur ou là socialement parfait.

Le culte de la violence

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Cette hybridation de la modernité, cet hybris, cette ébriété du moderne qui consiste à faire parler les morts et à tuer les vivants au nom du surhomme à venir, c’est le caractère des avant-gardes. Thirion et Drieu la Rochelle, André Breton et Aragon sont cette génération qui a vécu le désastre de la Première Guerre comme un crépuscule de l’humanité. Cette Menschendämmerung, si chère à l’expressionnisme, c’est l’effondrement des valeurs, et d’abord du christianisme, sur lesquelles l’Occident avait fondé la croyance à l’universalité de sa culture. Leur violence n’a d’égal que leur amertume.

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Qui se souvient encore que, dans Le poète assassiné, écrit en 1914, au début de la Grande Guerre, Apollinaire consacre les deux derniers chapitres, « Persécution » et « Assassinat », à la description d’un massacre universel de poètes ? On prend d’assaut les maisons d’édition, on jette au feu les recueils de poèmes, on tue les poètes, on les poignarde, on les noie, on les électrocute, jusqu’au dernier [46][46] Apollinaire, « Le poète assassiné », chap. 16 et 17,.... Il y a une longue histoire de la violence qui recouvre et qui assombrit durant un siècle, entre 1860 et 1960 environ, l’histoire de ce que l’on appelle « le mouvement moderne ».

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Du futurisme au surréalisme, par-delà leurs superficielles et provisoires définitions politiques, « droite » ou « gauche », résonne le même mot d’ordre dont Bakounine avait donné la formule : « L’esprit de destruction est le même que l’esprit de création ». Détruire d’abord, et la création sera donnée par surcroît [47][47] Cité par A. Besançon, op. cit., p. 565..

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Entre 1865 et 1875 — écrit Walter Benjamin — quelques grands anarchistes, sans communication entre eux, ont travaillé à leurs machines infernales. Et le surprenant est que, d’une façon indépendante, ils aient réglé leurs mécanismes d’horlogerie exactement à la même heure ; c’est simultanément que quarante ans plus tard explosaient en Europe occidentale les écrits de Dostoïewski, de Rimbaud et de Lautréamont[48][48] Walter Benjamin, « Le surréalisme » (1929), in Mythe....

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Peut-on pour autant passer de la révolte individuelle à la révolution collective, c’est-à-dire, selon le mot de Pierre Naville, à « l’organisation du pessimisme » ? Culte de la violence, issu du sentiment de la décadence du monde occidental inauguré par Dada, mais parfaitement suivi par le surréalisme : jusqu’à quel point trouva-t-il ses sources et sa justification, non seulement dans l’enseignement de Marx et d’Engels qui affirmaient que la violence seule peut accoucher du futur, mais aussi dans la lecture de Georges Sorel, en particulier de ses Réflexions sur la violence ? Sorel, rappelons-le, avait été celui qui avait réintroduit la notion du mythe dans la société moderne – mythe entendu comme réseau de significations et dispositif d’élucidation qui nous aide à percevoir notre propre histoire. Socialisant le mythe, qui jusque-là ne relevait que du sacral, Sorel en faisait, en tant que croyance partagée par toute une société, le moteur essentiel d’un progrès, par-delà les notions de bien et de mal, de vrai et de faux. Il avait intrigué Lénine. Mussolini aussi.

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Le surréalisme n’avait-il pas lui aussi cultivé le besoin de jeter les fondements, fût-ce par la violence, d’une mythologie moderne ? On s’attardera sur un épisode de cette fascination du surréalisme pour la violence et de ses tentatives pour fonder un mythe moderne. On parcourra la géopolitique culturelle du mouvement.

Le surréalisme et l’Orient

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Il faut considérer le curieux atlas du monde (Fig. 7) qu’en 1929 les disciples de Breton avaient publié [49][49] Dans la revue Variétés (Bruxelles), n° spécial, Le.... La méthode de projection n’obéissait pas à des paramètres géographiques, ni économiques, mais culturels. Chaque pays se voyait représenté selon l’importance que le surréalisme lui avait accordée dans son héritage. La France était ainsi réduite à un point, et l’Europe, grâce au romantisme et à Freud, voyait son étendue limitée à l’Allemagne et à l’Autriche-Hongrie. L’Alaska et le Labrador devenaient plus vastes que la Chine, et la Nouvelle-Guinée trois fois plus que l’Australie. La passion des surréalistes pour les cultures « premières », leur fascination pour les arts africains et océaniens, éclataient ici, à l’exact opposé de la disposition d’esprit étroitement nationaliste qui régnait en Italie au nom de l’italianità, en Allemagne sous forme d’une politique raciale exercée au nom du Volk allemand.

Fig. 7 - « Le monde au temps des surréalistes », Variétés, juin 1929, p. 26-27Fig. 7
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Deux « corrections » pourtant y sont particulièrement frappantes, et plus inattendues : les États-Unis n’existent plus, engloutis sous une frontière qui coud directement le Mexique au Canada. Et un petit pays couvre un espace démesuré, plus vaste que l’Inde : l’Afghanistan…

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Coïncidence ? Non. L’idéologie surréaliste n’avait cessé de souhaiter la mort d’une Amérique à ses yeux matérialiste et stérile, et le triomphe d’un Orient dépositaire des valeurs de l’esprit.

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Les textes se succèdent pour souligner, entre 1924 et 1930, cette imagination destructrice. Aragon, en 1925 :

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Nous aurons raison de tout. Et d’abord, nous ruinerons cette civilisation qui vous est chère, où vous êtes moulés comme des fossiles dans le schiste. Monde occidental, tu es condamné à mort. Nous sommes les défaitistes de l’Europe… Que l’Orient, votre terreur, enfin à notre voix réponde. Nous réveillerons partout les germes de la confusion et du malaise. Toutes les barricades sont bonnes, toutes les entraves à vos bonheurs maudits[50][50] Louis Aragon, Fragments d’une conférence prononcée....

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Ne manque pas même à la péroraison sa dimension oraculaire : « Et que les trafiquants de drogue se jettent sur nos pays terrifiés. Que l’Amérique au loin croule de ses buildings blancs [51][51] La Révolution surréaliste, 4, 1925. ». Le 11 septembre 2001, la rêverie d’Aragon quittait le surréel pour prendre forme dans la réalité. Les « buildings blancs » des Twin Towers s’écroulaient dans les flammes, tandis que l’Occident incrédule découvrait sur la carte un pays un peu oublié, l’Afghanistan.

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L’outrance des surréalistes n’était pas seulement verbale. Si l’acte surréaliste le plus simple était de descendre dans la rue et de tirer sur le premier passant, c’était – comme le surréalisme à la portée de tous les inconscients – mettre le meurtre à la portée du premier venu. Il avait été aussi question, dès 1925, d’avoir recours à « des marteaux matériels » pour briser les entraves imposées à l’esprit. Pareille violence n’aurait pas dédaigné, si les appuis politiques lui avaient été fournis, de s’en prendre à un Occident voué à l’exécration. Le gentil Robert Desnos lui-même voyait dans l’Asie « la citadelle de tous les espoirs », appelait de ses vœux les barbares, capables seuls de marcher sur les traces des « archanges d’Attila » [52][52] « Description d’une révolte prochaine ».. Au coude à coude avec les communistes, les surréalistes devaient dénoncer « la bourgeoisie impérialiste et guerrière » de l’Occident, « les dogmes étouffants d’État et de Patrie » [53][53] Tracts surréalistes et déclarations collectives. 1922-1969,.... Cette lutte se terminerait par la victoire d’un Orient, en qui les surréalistes voyaient « le grand réservoir des forces sauvages », la patrie éternelle des grands destructeurs, des ennemis éternels de l’art, de la culture, « ces petites manifestations ridicules des Occidentaux » [54][54] La Révolution surréaliste, 4, 1925.. Dans la « Lettre aux Écoles du Bouddha », écrite par Antonin Artaud, c’est encore l’appel forcené à « un mysticisme d’un nouveau genre » [55][55] Bureau de recherches surréalistes, Paris, Gallimard,..., capable de sauver l’Occident du matérialisme : « L’Europe logique écrase l’esprit sans fin […] Comme vous nous repoussons le progrès : venez, jetez bas nos maisons [56][56] La Révolution surréaliste, 3. 1925. ». Et toujours, dans un texte collectif signé par le groupe entier : « C’est notre rejet de toute loi consentie, notre espoir en des forces neuves, souterraines et capables de bousculer l’Histoire, qui nous fait tourner les yeux vers l’Asie […] C’est au tour des Mongols de camper sur nos places [57][57] La Révolution surréaliste, 5, 1925. Texte intégral,... ». Etc.

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« Bien avant qu’un intellectuel nazi n’ait annoncé “Quand j’entends le mot culture, je sors mon revolver” », écrivait Hannah Arendt dès 1949, les poètes avaient proclamé leur dégoût pour « cette saleté de culture » et poétiquement invité « Barbares, Scythes, Nègres, Indiens, ô vous tous, à la piétiner ».

94

On peut se contenter – ajoutait-elle – de qualifier d’« accès de nihilisme » ce mécontentement violent à l’égard de l’avant-guerre et des tentatives ultérieures de restauration […] C’est oublier combien le dégoût peut être justifié dans une société saturée par l’idéologie et la morale bourgeoises […] La destruction impitoyable, le chaos et la ruine en tant que tels assumaient la dignité de valeurs suprêmes[58][58] H. Arendt, op. cit., p. 52-53..

95

En fait, la passion des surréalistes pour l’Orient, poussée jusqu’à la folie destructrice, en particulier chez Artaud, prolongeait naturellement, au milieu des années vingt, ce qu’avait été, quinze ans plus tôt, la vague orientaliste de la théosophie. Helena Blavatski, d’origine russe, avait fondé le mouvement en 1875, mais la place prépondérante qu’elle avait accordée au bouddhisme s’était changée avec le temps en une attitude militante violemment anti-occidentale. La théosophie était devenue, dans les années dix, et singulièrement sous l’influence d’Annie Besant et de Leadbeater, dans son recours aux religions orientales, une arme de combat « pour permettre de résister à la propagande agressive des églises occidentales », en particulier du christianisme [59][59] S. Rihouët-Coroze, op. cit., p. 157 et 231.. En arrière-fond à la sagesse qu’ils prétendaient servir, il y avait chez les disciples de Blavatski, la volonté, y compris sur un plan politique, de conquérir spirituellement l’Occident [60][60] C’est sur ce point essentiel que Rudolf Steiner, qui....

96

Au nom d’« un mysticisme d’un nouveau genre », c’est bien à une attaque en règle contre la logique, contre la raison, contre les Lumières, mais tout aussi bien à une liquidation de l’héritage spirituel du judaïsme et du christianisme, celui-là même contre lequel Hitler et Staline avaient déchaîné leur fureur, que se livrent, au milieu des années vingt, ces derniers héritiers de la théosophie orientalisante fin-de-siècle que sont les jeunes surréalistes. Ce qu’ils veulent, c’est la destruction radicale de ce qui a donné à l’Occident sa suprématie.

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Pareils appels au meurtre avaient été des lieux communs à toutes les avant-gardes. Marinetti sert de modèle rhétorique à Mussolini, et le futurisme, en manipulant avec brio les instruments de la propagande de masse, cinéma, mises en scène, décorum, manifestations de rue, avait fourni les clefs d’une esthétisation de la politique, comme l’analyserait Walter Benjamin, qui aurait sur la foule une fascination dont le nazisme saurait plus tard tirer parti. Trotski, en fin connaisseur, dans Littérature et Révolution[61][61] Léon Trotski, Littérature et Révolution, Paris, Julliard,..., fut le premier à reconnaître, en 1924, que, très populaire auprès des masses italiennes, le futurisme avait ouvert la voie du fascisme.

98

À l’autre bord, on commence de reconnaître, serait-ce à regret, qu’en bons disciples de Marinetti, les représentants de l’avant-garde soviétique, ceux qu’on appelait, dans une novlangue orwellienne, les « Kom-Fut », les futuristes-communistes, écrivains et poètes, dans les années qui suivirent immédiatement la guerre civile, menèrent campagne contre tout ce qui était vieux, dépassé et bourgeois. Le plus célèbre, Maïakovski, dans son poème 150 000 000, écrit en 1919-1920, c’est-à-dire au moment même où Breton fonde le surréalisme, célèbre la vengeance des masses en mouvement au moyen de « la baïonnette [du] browning et [de] la bombe » :

99
Tu es vieux ? À mort !
Et les crânes feront des cendriers
Quand la vieillesse sera balayée
par un sauvage saccage
nous entonnerons le monde
100

Le fondateur du suprématisme, Malévitch, écrira de même :

101

Ma philosophie : détruire tous les cinquante ans villes et villages anciens, bannir la nature des limites de l’art, supprimer l’amour et la sincérité dans l’art, mais en aucun cas ne tarir la source vivante de l’homme, la guerre[63][63] Kazimir Malevitch, « Lettre à Alexandre Benois » (mai....

102

Ces paroles furieuses, prononcées par des poètes et des peintres, préparaient aussi les esprits à accepter les massacres de masse que bientôt commettraient la Tchéka et l’OGPU.

103

Mais c’est moins du verbe « vulnéré » dont il s’agit ici – de la syntaxe désarticulée du Zaoum futuriste et des autres mots « en liberté » des Russes et de Dada – que du verbe « vulnérant », de la phrase assassine, du mot meurtrier. L’outrance verbale et la virtuosité ordurière dont Gide sera d’ailleurs l’une des premières victimes, en 1928, dans quelques pages brutales et frénétiques du Traité du style d’Aragon, excusaient-ils certains excès ?

104

Plus inattendu, on rencontre aussi, à l’occasion, chez tel de ces jeunes gens révolutionnaires, un antisémitisme sournois. Que penser, dans la « Lettre aux écoles du Bouddha », publiée dans le manifeste n° 3 de la Révolution surréaliste, rédigée, on l’a dit, par Artaud, d’une attaque qui vise indistinctement :

105

Nos scribes qui continuent encore pour quelque temps à écrire, nos journalistes de papoter, nos critiques d’ânonner, nos Juifs de se couler dans leurs moules à rapines, nos politiques de pérorer et nos assassins judiciaires de couver leurs forfaits […] Venez. Sauvez-nous de ces larves […] [64][64] « Lettre aux écoles du Bouddha », la Révolution surréaliste,... ?

106

Il s’agissait là sans doute d’un style d’époque, d’une outrance rhétorique qu’on trouvait à peu près partout, des ligues fascistes aux groupuscules anarchisants. Il n’en reste pas moins que l’appel non déguisé au meurtre, la passion de la destruction, l’exaltation de la déraison et du romantisme noir, la fascination des fureurs primitives des races demeurées « pures » du côté de l’Orient, le recours à des mythes aussi confus que sanguinaires, les délires antisémites d’Artaud, tels qu’on les trouve dans les manifestes, discours, proclamations, invectives et tracts surréalistes diffèrent peu, si l’on prend la peine de les lire froidement, des propos furieux tenus par tous les pousse-au-crime du temps.

107

Paroles en l’air dira-t-on, paroles exaltées de jeunes loups parmi les luperques. Ils avaient tous fait la guerre, en avaient subi les horreurs et seraient bientôt les témoins de la guerre du Rif et du coup d’État de Franco. Ils avaient droit sans doute à exprimer sans mesure leur désespoir et leur fureur. Sans doute : « L’élite ne considérait pas, écrit Hannah Arendt, que la destruction de la civilisation fût un prix trop élevé pour le plaisir de voir y accéder par la force ceux qui en avaient été injustement exclus dans le passé [65][65] H. Arendt, op. cit., p. 58. ».

108

C’est oublier pourtant que les surréalistes décident d’adhérer au Parti communiste à la fin de 1927, alors que nombre d’intellectuels, plus lucides, ont commencé de le quitter [66][66] C’est alors qu’Antonin Artaud quitte le mouvement,.... Fin 1923, Boris Souvarine, dans son Bulletin communiste, a déjà rendu compte des positions de Trotski qui dénonce la bureaucratisation croissante de l’URSS. En février 1924, il a mis en garde, vigoureusement, contre le centralisme et la discipline excessive du parti communiste. En dehors même de Souvarine, une opposition au parti s’organise, autour de socialistes et de russisants, Mayoux, Monatte, Pierre Pascal, Parain, qui, malgré leur attachement à la Russie et au socialisme, ne sont pas dupes du caractère du nouveau régime. Or, c’est au moment de la dékoulakisation, avec la famine et ses millions de victimes, que les surréalistes décident de se mettre à son « service », alors que la bolchevisation s’engage dans la voie qui mènera aux purges et aux massacres [67][67] Voir Carole Reynaud-Paligot, Parcours politique des....

109

En fait cette tardive compromission, de la part d’intellectuels avertis, ne peut s’expliquer que par le désir contradictoire qu’avait Breton à la fois d’être le grand poète de son temps, mais aussi d’asseoir son pouvoir intellectuel en dominant la République des Lettres. Cela supposait de se faire reconnaître du Parti communiste comme le seul représentant, avec ses disciples, de la littérature révolutionnaire. « À cette époque, personne ne prévoyait que la véritable victime d’une telle ironie serait l’élite plus que la bourgeoisie [68][68] H. Arendt, op. cit., p. 61. ».

Notes

[*]

Ce texte a été refondu dans notre ouvrage Du surréalisme considéré dans ses rapports au totalitarisme et aux tables tournantes, s.l., Mille et une nuits, 2003.

[1]

André Breton, « Second Manifeste du surréalisme », in Œuvres complètes, Paris, Gallimard, coll. « La Pléiade », I, 1988, p. 787-788.

[2]

Hannah Arendt, Les origines du totalitarisme. Le système totalitaire, Paris, Éd. du Seuil, 1972, p. 103-104.

[3]

Ibid., p. 105.

[4]

Gérard-Anaclet-Vincent Encausse (et non d’Encausse comme on le voit parfois cité), dit Papus (1865-1916). Parmi une imposante bibliographie, on citera son Traité élémentaire de magie pratique, Paris, Chamuel, 1893, et son Traité d’occultisme et d’astrologie, Paris, Dangles, s.d.

[5]

Destin exemplaire lui aussi que celui de Drieu la Rochelle, d’une autre façon. Il subit la fascination de Maurras avant de succomber à celle de Breton et du surréalisme. Attiré par le communisme puis par un capitalisme européen qu’il essaie de défendre avec son ami Emmanuel Berl dans la revue les Derniers jours, il finit, dans les années trente, par adhérer au fascisme puis, en 1940, à la politique de collaboration avec l’Allemagne, avant de se suicider en 1945.

[6]

Drieu la Rochelle, Gilles (1939), Paris, Gallimard, coll. « Folio », 1960, p. 309-310.

[7]

C’est cet aspect-là qui retient aussi Charles Duits dans son livre de souvenirs sur l’époque new-yorkaise de Breton : « Breton était beaucoup plus proche de Gurdjieff que des écrivains même grands auxquels il a été comparé » (Ch. Duits, André Breton a-t-il-dit passe, Paris, Denoël, 1969, p. 116)

[8]

Raymond Queneau, Odile (1937), Paris, Gallimard, coll. « L’imaginaire », 1964, p. 37-45.

[9]

Ibid., p. 79 sq.

[10]

Roger Caillois, Le fleuve Alphée, Paris, Gallimard, 1978, p. 133-134.

[11]

La fréquence d’apparition du mot « merveilleux » s’enfle considérablement durant cette période, jusqu’à devenir une catégorie, sui generis, dans les baraques de fêtes foraines et le registre des théâtres populaires.

[12]

Voir Mark Gisbourne, « Le spiritisme chez Victor Hugo, Justinus Kerner et quelques autres », in Jean Clair (ed.), L’âme au corps. Arts et sciences. 1793-1993, cat. d’exp., Paris, RMN-Gallimard-Electa, 1993, p. 488 sq.

[13]

Carl Gustav Carus, Psyche, zur Entwicklungsgeschichte der Seele, cité par Henri Ellenberger, Histoire de la découverte de l’inconscient, Paris, Fayard, 1994, p. 237.

[14]

Voir H. Ellenberger, ibid., p. 232 sq.

[15]

Voir Frank J. Sulloway, Freud, biologiste de l’esprit (éd. orig. en anglais, 1979), Paris, Fayard, 1981.

[16]

Sur les rapports de Freud à l’occultisme on consultera Christian Moreau, Freud et l’occultisme, Paris, Privat, 1976.

[17]

Sans entrer dans la polémique de ceux qui se refusent à voir en Freud un « cryptobiologiste d’inspiration darwinienne » (Marcel Gauchet, L’inconscient cérébral, Paris, Éd. du Seuil, 1992, p. 31 sq.), on constatera simplement que Freud, s’il n’en est évidemment jamais resté à sa précoce Esquisse d’une psychologie scientifique de 1895, inspirée de l’action-réflexe, n’en demeure pas moins, dans sa façon d’introduire l’histoire biologique de l’espèce dans le devenir singulier de l’individu, un héritier direct de Haeckel et de sa récapitulation onto- et phylogénétique.

[18]

Voir Élizabeth Roudinesco, Histoire de la psychanalyse en France, I, Paris, Éd. du Seuil, 1986, p. 269 sq.

[19]

Jacques Lacan, « Le problème du style et la conception psychiatrique des formes paranoïaques de l’existence », Minotaure, 1, 1933, p. 68-69.

[20]

Voir Blandine Kriegel, « Freud et les Lumières européennes », Passages, 113, Freud et le monde moderne, octobre-novembre 2001, p. 13 sq. Voir aussi Jacques Le Rider, Michel Plon, Gérard Raulet, Henri Rey-Flaud, Autour du « Malaise dans la culture » de Freud, Paris, Puf, 1998, en part. J. Le Rider, « Cultiver le malaise ou civiliser la culture ? », p. 79 sq.

[21]

Sigmund Freud, Malaise dans la civilisation, Paris, Puf, 1971, p. 37.

[22]

Ibid., p. 68.

[23]

Ibid., p. 40.

[24]

Ibid., p. 103.

[25]

Dans Littérature, 1er février 1922.

[26]

Julien Gracq, En lisant, en écrivant, Paris, Corti, 1981, p. 248.

[27]

André Breton, Position politique du surréalisme. Freud + la révolution, Paris, Denoël-Gonthier, coll. « Médiations », 1972.

[28]

André Thirion, Révolutionnaires sans révolution, Paris, Robert Laffont, 1972, p. 344 et 354.

[29]

Drieu, op. cit., p. 251.

[30]

Ibid., p. 454.

[31]

R. Queneau, op. cit., p. 119.

[32]

Ibid., p. 125.

[33]

Philippe Muray, dans son livre sur Le xixe à travers les âges (Paris, Denoël, 1984), trace avec précision la généalogie et les avatars de ce socialo-occultisme. Il ménage cependant le surréalisme, qui en est pourtant, nous semble-t-il, l’exemple le plus éclatant et le plus significatif.

[34]

« Ces visiteurs nocturnes en vêtements de nuit blancs » (André Breton, « Prolégomènes à un troisième manifeste du surréalisme ou non », 1942).

[35]

Ils apparaissent dans la conclusion des « Prolégomènes à un troisième manifeste du surréalisme ». Breton les décrit ainsi : « L’homme n’est peut-être pas le centre, le point de mire de l’univers. On peut se laisser aller à croire qu’il existe au-dessus de lui, dans l’échelle animale, des êtres dont le comportement lui est aussi étranger que le sien peut l’être à l’éphémère ou à la baleine. Rien ne s’oppose nécessairement à ce que ces êtres échappent de façon parfaite à son système de références sensoriel à la faveur d’un camouflage… » (Œuvres complètes, op. cit., III, p. 14). La présence d’êtres aux pouvoirs inconnus et vivant parmi nous sans que nous en ayons conscience avait été un thème élu de la rêverie scientifique au début du siècle, chez Flammarion par exemple, comme de la science-fiction, dans les nouvelles de J.H. Rosny Aîné, Un autre monde par exemple, dès 1895, ou chez Maurice Renard, en particulier dans son Péril bleu, en 1912.

[36]

C’est en 1965, dans l’exposition L’écart absolu, à la galerie L’Œil, que Breton dira sa dette à Fourier. Charles Fourier (1772-1837), philosophe et sociologue, est le représentant le plus étonnant d’un socialisme utopique aux antipodes du socialisme scientifique ou autoritaire. Dans son journal Le phalanstère, il développe l’idée que l’humanité peut passer directement dans l’état de bonheur absolu, par l’épanouissement de la liberté individuelle et par la construction de l’ordre sur la satisfaction intégrale des passions. Le devoir n’est qu’une invention de l’homme, et la contrainte opposée aux passions, la source de tous nos maux. Fourier éprouve cependant le besoin de donner à son utopie une caution scientifique : c’est l’idée newtonienne de l’attraction universelle qu’il transpose de la nature physique à la vie sociale. La société « naturelle », régie par l’attraction et l’harmonie des passions, et singulièrement des passions amoureuses, viendra donc se substituer à la société jusqu’ici fondée sur le devenir et la contrainte. Le phalanstère fouriériste, communauté de mille huit cents personnes, sera le lieu où réaliser cette utopie. Les membres s’y grouperont par « séries passionnées » répondant à tous les choix et à toutes les manies. La vie économique de la communauté sera assurée par le fait que la propriété appartenant à tous, les échanges des biens devront, en circuit fermé, se suffire à eux-mêmes. Bien avant les échecs que connurent dans les années soixante-dix, en Amérique et en Europe, les communautés libres du Flower Power, les réalisations pratiques que Fourier tenta au Brésil, au Texas, en Algérie, en France même, furent autant de catastrophes.

[37]

Voir en part. la trad. angl. de son Tertium Organum : The Third Canon of Thought, Londres, Routledge et Kegan Paul, 1970.

[38]

Voir Jean Clair, « Malévitch, Ouspensky et l’espace néo-platonicien », in Jean-Claude Marcadé (ed.), Malévitch. 1878-1978, Colloque international, Lausanne, L’Âge d’Homme, coll. « Cahiers des Avant-Gardes », 1979, p. 15-30.

[39]

Voir Alain Besançon, « L’ésotérisme », in L’image interdite. Une histoire intellectuelle de l’iconoclasme, Paris, Gallimard, coll. « Folio Essais », 2000, p. 572 sq.

[40]

Cité par Simone Rihouet-Coroze, Rudolf Steiner. Une épopée de l’esprit au xxe siècle, Paris, Triades, 1992, p. 288.

[41]

Ibid., p. 253.

[42]

Voir Marcel Gauchet, « L’inconscient en redéfinition », in La démocratie contre elle-même, Paris, Gallimard, 2002, p. 263 sq.

[43]

À la fin du siècle, la France comptait plus de 600 000 adhérents au spiritisme, et après la Première Guerre mondiale, qui déclenche une autre vague de croyance spirite, un bon million (voir Pascal Le Maléfan, Folie et spiritisme. 1850-1950, Paris, L’Harmattan, 1999, p. 322).

[44]

Voir Philippe Ariès, L’homme devant la mort, Paris, Éd. du Seuil, 1977.

[45]

Krzysztof Pomian, Collectionneurs, amateurs et curieux. Paris et Venise. xvie-xviiie siècle, Paris, Gallimard, 1987.

[46]

Apollinaire, « Le poète assassiné », chap. 16 et 17, in Œuvres en prose, Paris, Gallimard, coll. « La Pléiade », I, 1977, p. 289 sq.

[47]

Cité par A. Besançon, op. cit., p. 565.

[48]

Walter Benjamin, « Le surréalisme » (1929), in Mythe et violence, Paris, Les Lettres Nouvelles, 1971, p. 308.

[49]

Dans la revue Variétés (Bruxelles), n° spécial, Le surréalisme en 1929, juin 1929.

[50]

Louis Aragon, Fragments d’une conférence prononcée à Madrid, à la « Residencia des Estudiantes », le 18 avril 1925, cité par Maurice Nadeau, Histoire du surréalisme, Paris, Éd. du Seuil, 1945, p. 115.

[51]

La Révolution surréaliste, 4, 1925.

[52]

« Description d’une révolte prochaine ».

[53]

Tracts surréalistes et déclarations collectives. 1922-1969, I, Paris, 1980, p. 398.

[54]

La Révolution surréaliste, 4, 1925.

[55]

Bureau de recherches surréalistes, Paris, Gallimard, 1988, p. 123.

[56]

La Révolution surréaliste, 3. 1925.

[57]

La Révolution surréaliste, 5, 1925. Texte intégral, in M. Nadeau, op. cit., p. 297-300.

[58]

H. Arendt, op. cit., p. 52-53.

[59]

S. Rihouët-Coroze, op. cit., p. 157 et 231.

[60]

C’est sur ce point essentiel que Rudolf Steiner, qui cherchait quant à lui à concilier le Christ et Bouddha, la doctrine du salut chrétien et l’enseignement de la discipline orientale, va se séparer, en 1912, de la théosophie pour fonder son propre mouvement, l’anthroposophie.

[61]

Léon Trotski, Littérature et Révolution, Paris, Julliard, 1964, p. 214-217.

[62]

Vladimir Maïakovski, Poèmes 1918-1921, Paris, Messidor, 1985-1987, II, p. 315.

[63]

Kazimir Malevitch, « Lettre à Alexandre Benois » (mai 1916), in Écrits, Andréï Nakov (ed.), Paris, Éd. Champ libre, 1975, p. 171.

[64]

« Lettre aux écoles du Bouddha », la Révolution surréaliste, 3, 1925, cité par M. Nadeau, op. cit., p. 294.

[65]

H. Arendt, op. cit., p. 58.

[66]

C’est alors qu’Antonin Artaud quitte le mouvement, niant que « du point de vue de l’absolu, il pouvait être du moindre intérêt de voir changer la structure sociale du monde » (A. Artaud, À la grande nuit ou le Bluff surréaliste, Paris, 1927).

[67]

Voir Carole Reynaud-Paligot, Parcours politique des surréalistes, 1919-1969, Paris, CNRS, 1995, p. 49 sq.

[68]

H. Arendt, op. cit., p. 61.

Crédits : Fig. 2,5 : © ADAGP, Paris, 2003 ; Fig. 4, 6 : © Man Ray Trust/ADAGP, Paris, 2003.

Plan de l'article

  1. Pensée scientifique et pensée magique
  2. Le merveilleux surréaliste
  3. L’œuvre comme savoir et l’œuvre comme pouvoir
  4. Le retour aux naturalia et mirabilia
  5. Le culte de la violence
  6. Le surréalisme et l’Orient

Pour citer cet article

Clair Jean, « Le surréalisme entre spiritisme et totalitarisme. Contribution à une histoire de l'insensé », Mil neuf cent. Revue d'histoire intellectuelle, 1/2003 (n° 21), p. 77-109.

URL : http://www.cairn.info/revue-mil-neuf-cent-2003-1-page-77.htm


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