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Mil neuf cent. Revue d'histoire intellectuelle

2004/1 (n° 22)


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Dès la fin des années 1890, la cause est entendue : l’enquête d’opinion est devenue un élément incontournable du paysage culturel de la Belle Époque, livrant quantité d’informations sur le développement d’une société démocratique, industrielle et urbaine qui forge peu à peu ses propres instruments d’analyses et de représentations. Comme d’autres domaines, la littérature se voit rapidement envahie par ce nouveau médium intellectuel, si bien qu’aujourd’hui, l’historien dispose d’un matériau précieux, d’une exceptionnelle ampleur. C’est pourtant moins en tant que source qu’à titre d’objet d’histoire qu’il faut interroger l’enquête littéraire afin de comprendre, outre sa nature et ses fonctions, l’origine de son succès – car il s’agit là d’une sorte de paradoxe : non seulement l’antagonisme séculaire régissant les relations entre presse et littérature limitait les possibilités de transposition de procédés journalistiques dans l’univers concurrent, mais surtout, la République des Lettres constituait un microcosme discret, dans lequel seule une pratique symbolique anciennement codifiée – la visite au grand écrivain – introduisait quelque souffle médiatique. L’on se propose donc ici d’examiner comment la greffe a réussi en envisageant successivement trois hypothèses : la première évoquera l’existence d’une coïncidence entre les mutations conjoncturelles de la culture et l’avènement de l’enquête, qui fait de celle-ci un paradigme de la modernité ; la deuxième observera la manière dont les métamorphoses structurelles du champ littéraire et de ses modes opératoires se réfléchissent dans le fonctionnement de cette forme de récit inédite, devenue un genre à part entière ; dans un dernier moment, l’on s’intéressera à la signification que revêt l’usage de l’enquête aux heures les plus sombres de la crise d’identité que traverse la critique littéraire au tournant du siècle.

L’enquête, un emblème de la modernité sociale et culturelle

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Dès la première expérience, menée par Jules Huret pour l’Écho de Paris en 1891, les enquêtes concernant le domaine littéraire se multiplient à un rythme exponentiel : environ une dizaine par an aux alentours de 1890-1900, puis une vingtaine vers 1912, et sans doute davantage encore dans les années vingt. Intrigués, les observateurs contemporains rivalisent de commentaires sur l’inflation numérique qui caractérise cette innovation. Anthologistes, mémorialistes, chroniqueurs et historiens de la littérature s’accordent généralement à considérer les décennies 1890-1910 comme un véritable « âge d’or » de l’enquête et de l’interview [1][1] André Billy, L’époque 1900, Paris, Taillandier, 1951.... Introduites dans le deuxième supplément du Grand Dictionnaire universel de Pierre Larousse en 1890, mentionnées en tant que pratiques typiquement fin-de-siècle dans les principaux « tableaux » littéraires de l’époque [2][2] Notamment l’ouvrage d’Ernest Florian-Parmentier, La..., l’une et l’autre alimentent une multitude d’articles, parfois satiriques, qui en dénoncent la récurrence, voire le caractère envahissant. À la suite d’André Hallays, qui consacre toute une conférence à ce phénomène de mode parisien en 1899 [3][3] André Hallays, « L’interview », Revue bleue politique..., Jean Carrère s’insurge contre la « puérile et ridicule manie » qui s’est emparée des journalistes et leur sert opportunément d’argument de vente [4][4] Jean Carrère, « Enquêtes et plébiscites », Revue hebdomadaire,.... Bien d’autres ironisent sur ce phénomène qu’ils analysent souvent comme une fièvre sans lendemain, si bien que le nombre et la virulence de leurs détracteurs suffiraient presque à prouver l’ampleur du succès rencontré par les enquêtes, auxquelles ils assurent involontairement une publicité supplémentaire.

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De fait, les principaux organes de la presse nationale consentent rapidement à instaurer l’enquête d’opinion dans leurs colonnes, bientôt imités en cela par les grands quotidiens ou hebdomadaires provinciaux. La littérature figure en bonne place parmi les sujets retenus, notamment au Figaro, au Gil Blas, au Gaulois ou au Journal, qui lui consacrent d’ores et déjà un supplément hebdomadaire. Absente des revues généralistes et académiques telles que la Revue des Deux Mondes ou la Revue de Paris, elle trouve en revanche un accueil favorable dans des périodiques au contenu éclectique, destinés à un public plus large, parmi lesquels figurent la Nouvelle Revue, la Revue des Revues, la Grande Revue, ou la Revue hebdomadaire. Le véritable lieu de prédilection des enquêtes littéraires réside cependant dans les « petites revues » parisiennes ou régionalistes qui prolifèrent au tournant du siècle et tentent, par ce biais, d’attirer sur elles l’attention publique en engageant une réflexion pionnière sur un thème d’actualité, en recueillant paroles et signatures prestigieuses du gotha littéraire, voire en suscitant controverses ou polémiques inattendues. Le secteur éditorial enfin s’empare de cette nouvelle pratique : si les ouvrages rassemblant des enquêtes inédites demeurent rares, les contributions parues en feuilleton dans la presse durant plusieurs mois prêtent systématiquement à publication en volume dans des délais brefs, de l’ordre de six mois à un an. Les remaniements effectués dans cette perspective leur insufflent une seconde vie, prolongeant et amplifiant considérablement la réception initiale.

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Aisément modulable au gré des contraintes matérielles et des choix intellectuels opérés par chaque support médiatique, l’enquête apparaît tout autant comme un reflet majeur de l’industrialisation de la culture à la fin du siècle que comme l’un de ses principaux vecteurs. Fille de la production en série de biens culturels, elle est en quelque sorte la sœur cadette du grand reportage et du feuilleton littéraire : au premier, elle emprunte l’usage de l’instantané photographique et du kaléidoscope – chacun des avis autorisés obtenus sur une question pouvant être assimilé à un « cliché » commenté par l’enquêteur, qui, ajouté aux autres, contribue à donner une image protéiforme de l’état du débat littéraire à un moment précis ; elle partage avec le second un sens remarquable de la périodicité – le rythme parfois lent et discontinu de la publication des réponses entretenant, à l’instar des rebondissements romanesques, un certain « mystère » quant au résultat final. De toute évidence, l’habile synthèse de genres et de techniques modernes réalisée par l’enquête comble les exigences d’une opinion publique tout juste émergente, à la recherche de repères lui permettant de s’orienter rapidement dans l’offre culturelle surabondante de l’époque.

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Sans doute est-ce la raison pour laquelle les investigations littéraires occupent tous les terrains : en effet, la diversité des supports n’a d’égale que l’hétérogénéité des modalités matérielles de réalisation et celle des sujets traités. Deux formes principales d’enquêtes coexistent : l’une s’inscrit dans le prolongement de la traditionnelle « visite au grand écrivain [5][5] Les mécanismes en ont été analysés par Olivier Nora... » et nécessite un entretien au domicile de celui-ci ; l’autre consiste en un questionnaire, adressé à un nombre variable de personnalités choisies du monde des lettres, auxquelles il incombe de répondre par écrit [6][6] Les enquêtes mixtes, relevant des deux systèmes, perdurent.... La variété des contenus tient pour sa part à la nécessité de proposer un éclairage nuancé sur une production culturelle extraordinairement complexe, marquée par la prolifération de groupes, courants et écoles rivaux, mais complémentaires. Parmi les sujets « littéraires » abordés durant trois décennies, cinq grandes catégories émergent. Les enquêtes qui s’intéressent au métier d’écrivain, c’est-à-dire aux conditions pratiques de l’exercice de la profession, à leur évolution et à leurs limites, constituent un premier ensemble : elles interrogent les auteurs sur la propriété artistique et littéraire, le droit de critique, la situation des jeunes écrivains contemporains, les institutions (prix littéraires, Académie française) [7][7] Respectivement, la Critique, 1895 et 1896, la Renaissance.... Une deuxième série inclut les consultations qui centrent leur propos sur tel aspect saillant de la création contemporaine, analysant par exemple l’influence des littératures étrangères sur la création française [8][8] La Revue blanche, 1897, le Mercure de France, 1902 et inversement, l’exportation de la littérature nationale en Europe [9][9] Le cosmopolitisme fait ainsi l’objet d’un questionnaire.... Le troisième groupe se compose des enquêtes biographiques ou monographiques, publiées à l’occasion de l’obtention d’une distinction honorifique ou du décès d’un écrivain, qui se présentent comme des portraits de personnalités influentes – Hippolyte Taine, Émile Zola, Paul Bourget ou Maurice Maeterlinck, entre autres [10][10] La Revue blanche, 1897, la Critique, 1898, la Revue,... – ou des études collectives d’œuvres inscrites au « patrimoine » littéraire national. Elles aboutissent parfois à des plébiscites ou palmarès qui, en désignant « le plus grand dramaturge » ou « le plus grand poète » du xixe siècle, ravivent le système ancien d’élection par leurs pairs de « princes », dans la plupart des genres littéraires. Ces derniers alimentent d’ailleurs la quatrième sorte de diagnostics : on s’enquiert de « l’état actuel du roman populaire » dans la Revue en 1898, ou de « l’évolution actuelle du roman » dans l’Écho bibliographique du Boulevard en 1909, sous la houlette d’André Billy ; la poésie bénéficie de questionnaires concernant ses principales tendances ou même ses origines psychiques [11][11] Nicolas Kostyleff, « Le mécanisme de l’inspiration... ; le théâtre suscite des interrogations originales, portant notamment sur ses rapports supposés vivement concurrentiels avec le livre [12][12] « Le théâtre et le livre », les Marges, 33, avril .... Quant à la critique littéraire, la Renaissance contemporaine lui consacre entièrement une longue enquête en 1912 et obtient quatre-vingt-cinq réponses [13][13] « Enquête sur la critique littéraire contemporaine.... Restent enfin les enquêtes que l’on pourrait qualifier de « généralistes », vastes entreprises dont l’ambition n’est autre que d’esquisser un bilan ou de tracer des perspectives – soit d’envisager d’un seul élan le passé, le présent et surtout l’avenir de la littérature. Trois d’entre elles jalonnent l’avant-guerre et s’imposent dès leur parution comme de véritables modèles : l’incontournable « enquête sur l’évolution littéraire » de Jules Huret, menée en 1891 [14][14] Jules Huret, Enquête sur l’évolution littéraire, Paris,..., celle de Georges Le Cardonnel et Charles Vellay qui rassemble en 1905 les « opinions des écrivains de ce temps [15][15] Publiée dans le Gil Blas en 1905, puis en volume :... », ainsi que l’aperçu des « tendances présentes de la littérature française » proposé par Jean Müller et Gaston Picard en 1913, qui aborde la question de la continuité vis-à-vis des courants littéraires du xixe siècle, le thème de l’originalité de la nouvelle génération d’auteurs, ou encore le problème de l’incidence des ouvrages à bon marché sur la qualité des imprimés [16][16] Jean Müller et Gaston Picard, Les tendances présentes.... Toutes trois mêlent interviews et échanges épistolaires, comptent un nombre élevé de réponses (respectivement soixante-quatre, quatre-vingt-quatorze et soixante-seize) et adoptent une problématique large fondée sur un questionnaire ouvert [17][17] Georges Le Cardonnel et Charles Vellay demandent par.... Ce parti pris globalisant leur assure un rayonnement exceptionnel et les érige en véritables « canons » de l’enquête littéraire ; d’ailleurs, une forte majorité des investigations du même type les mentionnent à titre de références prestigieuses, se placent sous leur patronage, les imitent ou… les plagient [18][18] Tel est le cas de l’enquête que mène Amédée Boyer dans.... Peu importent les redondances, cependant, puisque l’enquête remplit non pas une, mais deux « missions » salutaires : guider les lecteurs potentiels dans le labyrinthe littéraire et artistique fin-de-siècle, mais aussi rassurer les acteurs de la sphère culturelle, inquiets de l’accélération des renouvellements esthétiques et des conséquences de l’entrée en « régime médiatique ». À ces gardiens du temple d’une culture d’élite, la question des « directions » futures de la littérature se pose avec une acuité telle qu’elle incite les enquêteurs à en faire, implicitement ou non, le fondement récurrent de leur recherche. Emboîtant le pas à Jules Huret, Austin de Croze affirme donc avec force, en préambule d’une série de consultations dans le Figaro, en 1895 : « La littérature française est dans une période de transition. Il importe de savoir où l’on va ». Après avoir constaté à leur tour la dispersion des « écoles », puis leur dissolution en mouvements incohérents porteurs d’intentions floues, Le Cardonnel et Vellay s’assignent pour tâche de « dégager des tendances » ; plus tard, Émile Henriot condense son introduction en une formule lapidaire de même tonalité : « Où sommes-nous ? Où allons-nous ? Telle est la question que nous avons posée à un certain nombre de nos confrères » [19][19] G. Le Cardonnel et Ch. Vellay, op. cit., p. 4 ; Émile....

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Corollaire de cette optique informative, l’aptitude de l’enquête à contribuer à la « mise en spectacle » croissante du monde culturel ne doit pas être occultée : à l’heure où se répand toute une imagerie de savants et d’hommes de lettres sous forme de clichés photographiques, de dessins et caricatures de presse ou même de vignettes distribuées avec des produits de consommation courante [20][20] Christophe Prochasson, « L’image sans le son : le petit..., l’enquête littéraire élabore sa propre galerie de portraits. Chacune d’entre elles se présente en effet comme une transposition dans l’ordre du discours de ces multiples représentations iconographiques d’intellectuels produites par l’âge industriel [21][21] Pour une analyse des nouvelles interférences entre.... Mais elles ne sont pas uniquement de simples albums rhétoriques donnant à lire les réflexions des écrivains et la prose des journalistes, car ceux-ci ont bien retenu la leçon des Classiques : « plaire et toucher » d’abord, afin d’instruire ce public dont ceux-là peinent à maîtriser la tournure d’esprit. Pour Zola, leur mérite essentiel est d’introduire dans les austères colonnes de la presse quelque fantaisie, animation salutaire qui enthousiasme les lecteurs et stimule les ventes [22][22] Émile Zola, réponse à une enquête de Henry Leyret sur.... De leur côté, les observateurs parlent de « joutes littéraires », de « jeux de société », de « comédie », ou, pour reprendre les termes d’André Hallays, de « divertissement [qui] s’accommode merveilleusement avec nos goûts et nos mœurs » [23][23] Les diverses expressions sont employées respectivement.... Paul Adam confirme le fait dans les années suivantes :

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Le goût du public pour l’enquête s’apparente à son goût pour le théâtre. C’est un genre de pièce dont les journaux publient les actes avec une mise en scène de typographes. Manchettes à sensation. Photographies des enquêteurs et des inquiétés. Profils des commissaires. Faces des gens compromis. Titres. Sous-titres. Italiques. Etc.

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Avec la même verve sémantique, il ne manque pas de souligner l’ingéniosité des patrons de presse, capables de maquiller les enquêtes en « faits divers littéraires » dans le dessein de conquérir insidieusement un lectorat peu sensible à l’art [24][24] P. Adam, art. cit., p. 94.. On reproche évidemment aux écrivains leur empressement à participer à ces mascarades, certains démontrant même un talent insoupçonné pour les rôles de composition :

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Le monsieur qui explique son caractère au public […] – écrit Léon Daudet – est toujours, dans ce moment-là, un peu comédien. Il se fait rapidement une tête, une attitude […] Il semble qu’ils [les participants] viennent d’entendre le traditionnel “ne bougeons plus”. Ils sentent sur eux l’œil de la gloire en train de choisir ses élus[25][25] L. Daudet, art. cit., p. 1..

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Dès lors, l’enquête relève-t-elle de la tragédie, de la comédie ou de la farce ? Il semble bien que pour les contemporains, la distinction n’ait point été si évidente, dans la mesure où, parfaitement intégré dans une presse prisonnière des logiques commerciales et publicitaires, le moindre débat se voyait conférer une amplitude inouïe – fût-il strictement affaire de spécialistes. Malgré les quelques dérives qui ont pu se produire, l’enquête conserve les proportions d’un exercice de déchiffrage de la création moderne par une myriade d’« hommes-doubles » en position d’interface entre auteurs et publics, dont la notoriété suit une courbe ascendante : au sein de la micro-société des journalistes qui rencontrent les plus illustres littérateurs de leur temps naît progressivement, en effet, une sorte de « vedettariat » dont Paul Adam avait perçu les ressorts. Les nombreux émules de Jules Huret, maître incontesté de l’art de l’enquête, aspirent à pareille gloire. André Billy rapporte qu’en 1912, tandis que la mode des élections bat son plein dans les milieux culturels, une couronne de « prince des enquêteurs » est instituée [26][26] A. Billy, L’époque contemporaine (1905-1930), Paris,... : elle échoit à Gaston Picard, qui œuvre alors pour le compte de multiples revues et journaux auxquels il apporte à la fois une étonnante diversité de sujets et, grâce à son puissant réseau de relations, la caution des meilleures signatures.

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L’acclimatation rapide de l’enquête au sein du monde littéraire paraît bien symptomatique d’un profond renouvellement des conditions et des formes de la vie culturelle française. Déjouant les pronostics d’échec, elle parvient à la pérennité en élaborant progressivement ses normes de fonctionnement, qui recouvrent des enjeux considérables.

Entre tradition et innovation. Naissance d’une pratique sociale autonome

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À ses débuts, la scénographie de l’interview emprunte largement au genre prestigieux et encore très vivace de la « visite au grand écrivain » : la reconstitution du cadre dans lequel s’inscrit le cérémonial, l’instrumentalisation de ce même décor à des fins « cliniques », l’utilisation d’une sémantique religieuse apparaissent comme des traits communs aux deux pratiques. Souvent, l’environnement matériel et l’atmosphère bénéficient, en guise d’incipit ou tout au long de la rencontre, de descriptions minutieuses. Les journalistes ont pour habitude de passer au crible chaque intérieur visité, saisissant le moindre détail permettant au lecteur de se représenter avec exactitude tel ou tel auteur dans le sanctuaire de la création. Dans la pièce où se déroule l’entretien, ils remarquent ce qui manifeste le labeur solitaire et acharné du romancier ou du poète : étagères chargées de livres, bureaux envahis de volumes ouverts et annotés, d’épreuves en cours de correction… Chez Catulle Mendès ou Maurice Barrès, Georges Le Cardonnel et Charles Vellay s’extasient sur le savant désordre régnant dans les salons et les cabinets de travail [27][27] G. Le Cardonnel et Ch. Vellay, op. cit., p. 32 et .... Mobilier et décoration trahissent également les goûts personnels d’un écrivain en matière d’art, et là encore, l’enquêteur se doit de renseigner précisément son public : impressionné par l’aspect muséographique de l’appartement de Joris-Karl Huysmans, rue de Sèvres, Jules Huret s’attarde dans le salon encombré de tableaux et d’ouvrages richement reliés, auquel succède un cabinet de travail qui rassemble

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des bois sculptés du moyen âge, des statuettes, des vieux cuivres, des fragments de bas-reliefs bibliques ; dans un cadre un curieux morceau de sculpture, le baptême de saint Jean-Baptiste, avec des détails ingénus […] ; puis des gravures de Dürer et de Rembrandt et deux anges habillés de plis extraordinaires[28][28] J. Huret, op. cit., p. 162..

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Bientôt, le reporter quitte le stade de la description pour celui de l’interprétation, suggérant qu’à travers cette collection hétéroclite, il est aisé de déceler une sorte de miroir de l’œuvre et de la personnalité du propriétaire, esthète décadent, bibliophile averti, éminent représentant du mouvement symboliste. Une démarche similaire est suivie pour le portrait physique des personnes interrogées, qui débouche souvent sur une analyse psychologique. À partir d’un geste ou d’une posture – l’allure hiératique de Jules Lemaître lisant, le regard incisif de Brunetière en pleine démonstration [29][29] G. Le Cardonnel et Ch. Vellay, op. cit., p. 12. –, d’un vêtement, d’un accessoire manipulé au cours de la conversation – tasse de café, boîte à cigares ou objet insolite –, l’interviewer s’applique à distinguer un trait de caractère signifiant ou un comportement typique. Ainsi, fétichisme et voyeurisme, inhérents au récit de visite de naguère [30][30] O. Nora, art. cit., p. 2140-2141., régissent encore fréquemment le fonctionnement de certaines enquêtes. Ils contribuent à y maintenir l’aspect « liturgique » qui sied à la réception de la parole de l’Auteur. Personnage énigmatique, hors du commun, ce dernier ne se rend accessible qu’à l’issue du parcours initiatique préliminaire auquel est convié le lecteur : en pénétrant dans un périmètre jusqu’alors soustrait aux regards, le profane peut espérer obtenir les clefs de l’œuvre et aboutir à une connaissance intime du génie créateur. Le Cardonnel et Vellay semblent en faire l’expérience lorsqu’ils rencontrent le poète belge Maeterlinck :

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La maison est antique et mystérieuse, pleine de silence et d’ombre. On croit y frôler les robes surnaturelles de Mélisande et de la princesse Madeleine. Les choses y vivent et se chuchotent des confidences […] Toutes les créations de cette pensée sont ici vivantes ; elles accueillent le visiteur avec une gravité douloureuse et bienveillante[31][31] G. Le Cardonnel et Ch. Vellay, op. cit., p. 166..

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Quelques années plus tard, Émile Henriot établit des corrélations identiques lorsque le meneur du groupe des « Loups » [32][32] Il s’agit d’une « bande » de remuants artistes en activité..., Belval-Delahaye, le reçoit dans sa « tanière » : tant le personnage que son intérieur semblent incarner la révolte du poète contre l’esthétique dominante de l’époque. Dans ces univers créés hors du siècle, se tissent entre les deux protagonistes d’étranges liens empathiques qui créent un climat de confiance et de secret propice aux confidences : une enquête d’Augustin de Croze parue dans le Figaro en 1895 s’intitule d’ailleurs « confessions littéraires », tandis qu’une autre prétend inciter les participants à effectuer leur « examen de conscience » [33][33] É. Henriot, op. cit., p. 9.. L’allusion à des rites religieux séculaires et conventionnels est certaine, mais ce vocabulaire participe également d’un « air du temps » où se développent les recherches en psychologie et physiologie, qui utilisent la méthode de l’enquête à des fins scientifiques [34][34] Sur ce thème, il convient de se reporter aux travaux... : cette nouvelle discipline choisit volontiers ses patients parmi les personnalités littéraires, dont elle veut explorer l’organisme. Aussi voit-on se multiplier les questionnaires axés sur les caractères physiques et mentaux des écrivains ou encore sur les rapports éventuels qu’entretient la supériorité intellectuelle avec la névrose : les études dirigées par Alfred Binet au laboratoire de « psychologie physiologique » de la Sorbonne, à partir de 1889, celles du poète Léon Riotor sur les « cerveaux » de François Coppée, d’Alphonse Daudet et d’Émile Zola parues dans le Figaro en 1892, et celles du psychiatre Édouard Toulouse, vouées au « cas » du chef de file du réalisme, connaissent un grand retentissement. En 1912, l’enquête sur « le mécanisme de l’inspiration poétique », œuvre du jeune psychanalyste Nicolas Kostyleff, fascine les lecteurs de la Grande Revue. L’autobiographie d’auteurs contrôlée par des savants connaît une vogue parallèle à celle des investigations purement littéraires qui n’est certainement pas fortuite, dans la mesure où elle travaille au perfectionnement du portrait individuel du créateur, autorise les sujets à nouer des relations uniques avec leurs « thérapeutes » et cautionne, en fin de compte, la pratique de l’enquête.

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Il semble néanmoins qu’à la faveur de sa rapide diffusion, celle-ci s’affranchit des codes légués par le procédé de la « visite » et conquiert son autonomie. Le fait s’explique naturellement par le changement des conditions matérielles de réalisation : la raréfaction des contacts directs due aux contraintes croissantes en termes de délais, de budget et de disponibilité des personnes, nuit au système des visites. L’échange épistolaire remplace peu à peu l’entretien, un condensé de la carrière professionnelle et l’inventaire des œuvres récentes se substituent aux préfaces, la reconstitution de dialogues vivants décline, au profit d’une simple publication des missives livrant les réponses : concis, dépouillé, ciblé, le questionnaire permet d’atteindre les objectifs de rentabilité immédiate fixés par les journaux, mais au prix d’une rupture avec le décorum inhérent au récit de visite. Un nouveau rapport au temps s’instaure : c’est à la dictature de la vitesse que l’enquête doit partiellement son existence, ainsi d’ailleurs que plusieurs des évolutions que subiront tant sa forme que son contenu. Dans la mesure, cependant, où l’interview se maintient durablement face aux sondages écrits [35][35] Majoritaire dans l’enquête de Le Cardonnel et Vellay..., on ne saurait imputer au progrès technique, au rythme dévastateur de la vie moderne ou à d’inavouables motifs financiers l’entière responsabilité des changements. Il conviendrait sans doute mieux d’insister sur le rôle des mutations internes dans l’éclipse progressive de l’interview classique – c’est-à-dire, selon André Hallays, de la « conversation d’une personne qui ne sait pas avec une personne qui sait ou qui est censée savoir » – par une collection d’« opinions d’hommes de la même profession ou du même milieu » [36][36] A. Hallays, art. cit., p. 545., qui provoque l’avènement de nouvelles règles du jeu.

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En premier lieu, une série de contrastes vient perturber l’aspect lisse et l’ordre linéaire de la discussion en tête-à-tête : à diverses reprises, les entretiens empruntent des chemins de traverse, oscillant entre le superficiel et le fondamental, et faisant alterner des révélations inattendues avec de parfaits lieux communs. Dans les comptes rendus des reporters dépêchés au domicile des hommes de lettres, figurent nombre d’anecdotes ou de digressions censées conserver intact l’intérêt des lecteurs pour la question traitée. Ainsi, l’on n’hésite pas à s’attarder sur ce qui relie « le grand homme » à la vie quotidienne et le rend plus « humain », plus proche de ses semblables. Son emploi du temps, ses loisirs, ses manies, ses souvenirs… peuvent s’infiltrer dans la conversation, permettre de marquer une « pause » dans le sérieux du sujet, relancer le dialogue ou le réorienter vers d’autres auspices : c’est pourquoi, par exemple, l’irruption inopinée de membres de la famille – les enfants, en particulier – n’est pas écartée, puisqu’elle présente de l’écrivain une facette attendrissante, celle d’un père ou d’un grand-père jouissant de l’affection de son entourage [37][37] Voir, entre autres, les interviews d’Anatole France.... Habile stratagème, qui consiste non seulement à démythifier l’aura du personnage interrogé, mais également à abolir la frontière entre ce qui relève strictement du domaine privé et l’image publique véhiculée par l’appareil médiatique du temps. Il sert donc à confirmer certaines rumeurs ou, le cas échéant, à invalider les clichés qu’elles ont contribué à fonder. Cependant, de nombreux commentateurs déplorent la présence parfois trop ostensible de ces propos insignifiants, craignant qu’ils ne portent ombrage à l’essentiel, c’est-à-dire à la littérature, et n’entraînent les journalistes dans les pièges du stéréotype, de l’erreur, voire du truquage. Les deux premières fautes restent péchés véniels, mais ternissent inutilement la respectabilité à laquelle aspire l’enquête. Trop souvent, se désole Paul Adam, le résultat brille par sa médiocrité :

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L’interrogé s’en tient à des truismes dont les derniers reporters s’esbaudissent, et qu’il croit bien accueillis. Joignez à ces faiblesses inconscientes et absolument logiques, l’étourderie des uns, la mauvaise mémoire des autres, l’infatuation de chacun, qui ne vérifie guère la réalité de ses souvenirs vagues, et qui, superbement, pontifie, flatté d’être élu pour arbitre. Vous aurez additionné les causes des mécomptes que toute enquête réserve aux naïfs attendant la fin pour se décider pertinemment[38][38] P. Adam, art. cit., p. 102..

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Les praticiens eux-mêmes ne parviennent pas toujours à se départir d’un sentiment de frustration et de méfiance vis-à-vis des réponses publiées : Zola, invité, en tant qu’« homme le plus interviewé de France », à donner son opinion sur l’interview pour le Figaro, admet prêter peu de foi à l’« énorme monument de bêtises » que représentent les entretiens qu’il a accordés, estimant que l’ensemble, émaillé de trahisons involontaires ou avérées, est ludique, mais non fiable [39][39] Réponse de Zola à l’enquête d’Henry Leyret sur l’interview,.... Quant aux manipulations accompagnant parfois la retranscription des paroles ou écrits des interrogés, dues au fait que l’intervieweur contrôle l’intégralité du processus, elles discréditent gravement les collaborateurs de l’investigation. Émile Henriot a beau exposer longuement, dans sa préface, les raisons pour lesquelles il s’est arrogé le droit de résumer le contenu de neuf contributions, puis tenter de justifier les catégories qu’il crée pour classer les opinions récoltées, il se heurte malgré tout à l’incompréhension et doit faire amende honorable en publiant après ses conclusions les lettres de ses correspondants indignés, exigeant réparation [40][40] Celles de Jean Cocteau, André Salmon, Edmond Gojon,....

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Une deuxième divergence de taille par rapport à l’ancienne pratique réside dans le déplacement qui s’opère concernant ses attendus et présupposés : l’on se focalise moins désormais, sur la singularité d’un auteur et d’une œuvre, que sur les réactions engendrées par tel ou tel phénomène, car il règne à présent au sein de la République des Lettres un relativisme du goût et du jugement qui traduit l’irruption de la démocratie dans l’art. Jean Carrère établit un parallèle entre ces nouvelles logiques littéraires et les mécanismes de la vie politique de la fin du siècle : au portrait individuel, écrit-il, le lecteur des années 1890 préfère le paysage panoramique, au monologue, il oppose le débat, et contre le « suffrage restreint » de jadis, il choisit le « suffrage universel » qui sied davantage à la modernité. Tout « interrogatoire pour élites » s’apparente donc à un creuset où se confrontent les pensées les plus disparates, de nombreux topoï, mais aussi quelques affirmations originales. En autorisant plusieurs voix à se faire entendre simultanément, l’enquête bouleverse le schéma traditionnel de la visite et entraîne une profusion inédite du discours : il n’est pas rare, en effet, que les réponses des derniers interrogés s’enrichissent de commentaires sur les propos de leurs confrères déjà publiés, ni que journalistes et revuistes glosent sur les sujets débattus dans les rubriques bibliographiques de leurs périodiques respectifs [41][41] À titre d’exemple, les chroniques littéraires que l’auteur.... À un face-à-face respectueux des convenances liées à la hiérarchie symbolique entre enquêteur et enquêté, succède un concert de voix égales mais dispersées, qui peuvent s’exprimer librement et se mettre au diapason les unes des autres. Mais le plus souvent, au grand dam de nombreux observateurs, la cacophonie supplante fréquemment l’unisson, et l’espace circulaire créé par l’écho médiatique ressemble davantage à une arène qu’à une salle de théâtre lyrique : la polémique devient ainsi un trait permanent du « référendum » littéraire, voire la recette de sa bonne fortune. En préambule de son ouvrage, Amédée Boyer attribue l’impact des célèbres « consultations » de Jules Huret, en 1891, aux « querelles violentes » qu’elles engendrèrent et qui les classèrent parmi les dernières grandes « batailles littéraires » dont le xixe siècle avait été coutumier [42][42] A. Boyer, op. cit., p. 8. Un peu plus tôt, André Hallays.... Pire, même, selon Paul Adam, la controverse constitue leur raison d’être :

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Quand il n’y a point de querelle ardente, la foule française bâille et s’en va. Elle aime que les adversaires s’accusent, se calomnient, se vilipendent, s’évertuent pour se noircir. Hors du débat, rien ne nous intéresse, ni la cause efficiente, ni le résultat principal[43][43] P. Adam, art. cit., p. 97-98..

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Mémorables parce que houleuses, les enquêtes érigent le conflit autour d’une problématique en élément primordial de la vie culturelle et, sans réellement menacer le prestige de l’homme de lettres, encore au zénith au tournant du siècle, cette transgression rappelle que la complexification du savoir et la nécessaire spécialisation qui en découle obligent à un partage des compétences auquel les élites se résolvent difficilement, car il leur apparaît comme une négation de leur autorité légitime. L’on comprend mieux, dès lors, la virulence de quelques-unes de leurs offensives contre ces convulsions occasionnelles qui révèlent scandaleusement leur désarroi et offrent le spectacle navrant et indigne de la « mêlée littéraire ».

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Le dernier avatar de la « révolution » impulsée par l’enquête se manifeste dans la redistribution des rôles qui s’opère entre les participants. Les mauvaises langues proclament que la nouvelle institution journalistique est l’illustration parfaite du nivellement social et intellectuel qu’induit le régime de la culture de masse : grâce à elle, « tout le monde participe à la fête » et « prend sa part de la gloriole universelle » [44][44] J. Carrère, art. cit., p. 552., puisqu’elle satisfait également le rédacteur cherchant à glaner les derniers échos littéraires pour son rez-de-chaussée, l’écrivain ravi d’attirer sur son nom et ses ouvrages récents l’intérêt de la foule, ainsi que le lecteur, qui éprouve quelque orgueil à « pénétrer dans l’intimité de quelque personnage renommé et [est] très fier de constater que ce personnage a daigné lui faire savoir son avis à lui, simple passant [45][45] A. Hallays, art. cit., p. 550. ». S’installe dès lors, en filigrane de la majorité des questionnaires, un ton distancié, parfois empreint d’une ironie à peine voilée, dans lequel on peut lire un retour en force de la tendance parodique déjà sensible au cœur de la visite [46][46] O. Nora, art. cit., p. 2144-2145., car les enquêteurs disposent de tout un arsenal tactique pour mener à bien leur entreprise iconoclaste. C’est donc l’un des aspects fondamentaux de l’entrevue de naguère, évoqué précédemment – la dimension « sacrée » – qui se trouve ainsi ébranlé : l’auteur perd progressivement son statut de démiurge dont un vicaire discret se chargeait de recueillir et de traduire l’oracle, pour revêtir celui de personnage quasi-ordinaire auquel seule sa fonction confère une légère originalité par rapport à ses contemporains. En revanche, dans cette partie, l’enquêteur détient les meilleurs atouts : il maîtrise bientôt les techniques qui le placent en position de meneur de jeu, comme en témoignent ses interventions intempestives, la formulation ambivalente et l’audace de certaines questions, les commentaires ironiques qui précèdent ou accompagnent parfois les déclarations des interrogés… Ce transfert d’autorité ne passe point inaperçu : « Les organisateurs de ces joutes littéraires sont le plus souvent de redoutables pince-sans-rire, qui […] s’amusent et amusent le public aux dépens de pauvres niais, qui n’y voient goutte », remarque Jean Carrère [47][47] J. Carrère, art. cit., p. 553-554.. Octave Mirbeau, admiratif, analyse la manière provocatrice dont,

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avec une adresse qui sait s’effacer, au moyen d’interrogations insidieuses et polies qui n’ont l’air de rien, M. Jules Huret oblige chacun à se révéler tout entier […] Il force les confidences, extirpe les bas aveux, apprivoise les inoubliables rancunes. C’est délicieusement fait, sans lourdeur, avec une légèreté, une sûreté de main qui étonne et ravit. Il s’est trouvé que le petit reporter, qu’on attendait, pareil aux autres, […] était un observateur aigu, dangereux et fidèle, et qu’il était aussi le plus habile homme du monde à faire jouer tous les ressorts de la vanité chez ces marionnettes… Comment deviner tant d’ironie sous tant de correction[48][48] Octave Mirbeau, « L’enquête littéraire », in Les écrivains,... ?

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Eût-il assisté aux enquêtes de Nicolas Beauduin, de Gaston Picard ou d’Émile Henriot, il aurait constaté à quel point sa description conservait, vingt ans après, toute sa pertinence, tant ces trois spécialistes du genre manient parfaitement l’art de la dérision. Il est peu probable que Mirbeau cède ici à un réflexe de caste et se fasse l’interprète de ces membres de l’aristocratie littéraire qui, versés dans la fréquentation des salons où règnent mœurs policées, déférence et courtoisie, se montrent froissés de l’intrusion des « hommes de la rue » (journalistes et reporters) dans les milieux mondains. On devine plutôt que par ces lignes, il prend acte, avec sa lucidité coutumière, du fait que désormais l’enquêteur (tout à la fois détective, traducteur, juge, prêtre, psychologue et médecin) endosse le premier rôle, ce qui fait par conséquent vaciller le piédestal de l’homme de lettres.

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Dans ces conditions, le triomphe de l’enquête littéraire se présente comme un paradoxe : pourquoi des écrivains consentent-ils à s’engager dans une entreprise susceptible de leur porter préjudice ? Quels bénéfices en espèrent-ils, qui pourraient compenser avantageusement les désagréments occasionnés ? Pour les détracteurs de la formule, les auteurs sacrifient à ce nouveau rite à la mode par pure vanité, et surtout par volonté de cueillir les fruits éditoriaux d’un coup d’éclat publicitaire dont ils n’ignorent pas la rentabilité à court terme. Ce topos qui émaille les commentaires dépréciatifs sur l’enquête condamne doublement une attitude narcissique et ridicule. Après Mirbeau et bien d’autres, Léon Daudet jette l’anathème sur les artifices de mise en scène et sur le travestissement des hommes de lettres soit en comédiens talentueux, soit en marionnettes pathétiques persuadées d’être indispensables, phénomène dont il date précisément l’aggravation :

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On peut dire que, sauf exception, l’écrivain est le personnage le moins objectif […] de la planète. En parlant des autres, il pense à soi et son étalon critique consiste surtout dans la haute idée qu’il a de lui-même. Depuis quelques années d’ailleurs, depuis l’invention des “intellectuels”, cet auto-ravissement a fait des progrès considérables. Je connais plusieurs de mes confrères qui se figurent être les arbitres naturels non seulement de la littérature et de la philosophie, de l’histoire et de l’art dramatique, mais encore du juste et de l’injuste, de la paix et de la guerre, de la croyance en Dieu et du matérialisme[49][49] Ibid. p. 252, et L. Daudet, art. cit., p. 1..

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Or, afin de lever le soupçon sur la nature réelle de leur participation, quelques intervenants réguliers signalent que, contrairement aux idées reçues, l’enquête ne satisfait guère les intérêts individuels dans la mesure où elle confirme une notoriété plus qu’elle ne la bâtit : théoriquement, en effet, le recrutement des interrogés obéit à une panoplie de critères conventionnels, au premier rang desquels figurent la « réputation » et la « compétence ». Ainsi, l’expérience de Zola concernant l’écriture journalistique ou romanesque, son savoir sur la « question sociale », son engagement dans l’affaire Dreyfus justifient sa présence dans des référendums abordant ces problématiques, et sa stature d’intellectuel « dominant » au tournant du siècle suffit à expliquer l’empressement autour de lui. Pour résoudre le délicat problème de la nature de l’« esprit français », Jean Finot réunit les « écrivains les plus saillants, les plus influents et les plus originaux de la France moderne », en l’occurrence vingt-six hommes de lettres, romanciers (Marcel Prévost, Paul Bourget, Émile Zola), poètes (François Coppée, Sully Prudhomme), critiques (Henri Bérenger, Anatole France, Remy de Gourmont, Gustave Larroumet, Camille Mauclair, Édouard Rod, Francisque Sarcey), universitaire (Paul Stapfer) ainsi qu’Alfred Binet, qui apporte une caution « scientifique » ou du moins rationnelle à l’entreprise [50][50] Jean Finot, « Enquête sur l’esprit français », Revue.... L’adoubement de l’auteur habilité à donner son opinion reste en réalité fort sélectif, puisque subordonné aux preuves que l’impétrant peut fournir non seulement de son talent, mais encore d’un certain degré de consécration littéraire et sociale – qui s’obtient, on le sait, tardivement et difficilement.

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De fait, un numerus clausus implicite réduit l’échantillonnage des enquêtes à un petit cercle de sages éclairés sur toute chose, et ce d’autant plus que les relations tissées dans un monde intellectuel aux dimensions encore modestes président à la constitution des listes. Ainsi, les revues disposent, à travers leurs équipes de rédacteurs et de collaborateurs occasionnels, d’un groupe permanent d’« interviewables » dans lequel elles puisent systématiquement : aux Marges d’Eugène Montfort, près du quart des intervenants s’expriment à plusieurs reprises lors des cinq consultations réalisées jusqu’en 1914, les romanciers Paul Acker et Henri Duvernois, l’architecte Frantz Jourdain et le critique Camille Mauclair totalisant chacun quatre participations, suivis de près par Remy de Gourmont, Vincent d’Indy, Pierre Mille, Rachilde, Paul Souday et Montfort lui-même. Comme ses prédécesseurs Le Cardonnel et Vellay, Émile Henriot enrichit progressivement son panel initial en se saisissant des noms cités au cours du processus : interrogés à leur tour, ces littérateurs plébiscités par leurs confrères invoquent leurs propres amis ou modèles, relançant constamment le phénomène de promotion réciproque en circuit fermé. D’ailleurs, le rôle crucial des « affinités électives » dans l’élaboration des enquêtes irrite leurs adversaires, qui soulignent le caractère arbitraire, voire factice, de la sélection, doutent de l’authenticité des opinions exprimées et, en conséquence, de la validité des résultats soumis au public [51][51] Florian-Parmentier décrète qu’en interrogeant exclusivement....

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La dénonciation du clientélisme en vigueur dans les milieux littéraires rejoint alors le refus de l’implication d’écrivains confirmés dans des questionnaires aux sujets futiles ou éloignés de leurs préoccupations. Or, des allégations si radicales exigent sans doute au moins deux nuances : la première consiste à rappeler qu’en fait, loin d’adhérer avec un ensemble parfait au nouveau médium, les auteurs forment rapidement deux catégories distinctes : un groupe de pratiquants assidus, virtuoses de l’interview ou de la réponse aux enquêtes, s’enthousiasme comme Maurice Barrès pour ses vertus esthétiques ou, à l’instar de Zola, pour son pouvoir pédagogique et récréatif, voire – mais ce dernier cas, qui porte la signature de Mallarmé, reste, il est vrai, relativement exceptionnel – lui attribue une fonction majeure dans l’élaboration d’une œuvre littéraire d’envergure [52][52] L’enquête fait partie intégrante de la réflexion mallarméenne.... Face à eux, une pléiade de sceptiques et de réticents tentent de se dérober à l’exercice d’introspection en arguant de leur incompétence ou de leur indisponibilité chronique, due à l’ampleur des tâches qui les accaparent : « Pour répondre à votre enquête, il faudrait l’érudition d’un Brunetière, le sens critique d’un Jules Lemaître, l’intelligence d’un Remy de Gourmont et quelques années de loisirs », s’exclame ainsi Willy [53][53] Réponse de Willy à Georges Le Cardonnel et Charles.... Des motifs plus originaux surviennent parfois : par exemple, alors que certains vantent les mérites de l’entretien, estimant qu’« une réponse écrite n’a jamais la spontanéité d’un dialogue, ni le charme des mots qui trébuchent sur la langue, ni la vérité révélatrice d’une conversation intime [54][54] Anatole France, « À propos de l’interview », Annales... », d’autres craignent à l’inverse de ne point maîtriser les aléas de l’oralité : « Comment répondre ainsi, au pied levé, aux graves questions qui me sont posées ! » proteste notamment Eugène-Melchior de Vogüé auprès d’un journaliste. « Je suis d’ailleurs réfractaire à l’interview […] La conversation entraîne infailliblement des à peu près […] Laissez-moi votre questionnaire et je vous répondrai par lettre […] la plume, elle, ne trahit jamais la pensée [55][55] Réponse à Amédée Boyer, 1909 (A. Boyer, op. cit.). ». Ainsi la marginalisation volontaire de quelques rétifs au tourbillon médiatique moderne oppose-t-elle un sérieux démenti à la thèse de l’arrogance généralisée des hommes de lettres.

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De surcroît, à titre de seconde réserve, il faut ajouter que la force des préjugés vis-à-vis de la culture de masse entraîne souvent les élites à développer sur ses manifestations un discours paranoïde et manichéen qui surestime la présence des écrivains dans les enquêtes, littéraires ou non, et ne prête à ceux-ci d’autres intentions que mercantiles : or, c’est assurément occulter le rôle des auteurs en tant que parangons de l’investissement intellectuel dans le débat social, statut séculaire et prestigieux dont les nouvelles disciplines émergentes (sciences expérimentales et sociales en tête) ne tarderont pas à revendiquer leur part.

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Pour l’heure encore prépondérants sur ce terrain, les littérateurs qui s’engagent dans les référendums souhaitent, semble-t-il, abandonner délibérément des formes caduques d’ouverture au monde en faveur de pratiques nées avec les dernières décennies du xixe siècle dans le sillage de la démocratie triomphante, quitte à franchir les limites de leur rayon d’action coutumier [56][56] Le travail consistant à proposer des éléments d’interprétation.... Ce faisant, ils espèrent vraisemblablement contribuer à l’élaboration de la « raison sociale » de la société littéraire, c’est-à-dire en affermir la présence sur une scène publique envahie de groupes divers qui s’efforcent de capter les faveurs de l’opinion, dispersent son attention, et finalement la divertissent, dit-on, de l’effort intellectuel comme du bon goût. C’est pourquoi l’on applaudit fréquemment l’introduction de sections dédiées à la littérature dans des consultations embrassant de plus vastes domaines qui, de l’avis général, complètent heureusement les investigations réalisées dans l’entre soi des cercles d’auteurs : en novembre 1900, on note avec fierté que le roman, dont quelques fameux praticiens commentent les mutations, figure dans le recensement des « conquêtes du siècle » entrepris pour le Figaro par Eugène Allard et Louis Vauxelles avec le concours de nombreux correspondants. En 1912, lorsque la Revue hebdomadaire s’intéresse aux jeunes durant plusieurs mois, elle n’omet pas de s’enquérir des aspirations et objectifs de ceux qui ont opté pour la carrière des lettres et sollicite pour cela un poète débutant, François Mauriac, qui s’en acquitte avec un talent dont toute la presse salue l’avènement [57][57] Entre autres commentaires, on peut lire ceux d’Alain-Fournier.... Maintenir la littérature dans les circuits de diffusion culturelle, lui conserver son rôle phare au sein du monde intellectuel français ou encore l’intégrer dans le labyrinthe médiatique devient ainsi un enjeu crucial.

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Pour autant, les journalistes refusent de sombrer dans une complaisance naïve envers leur objet et entendent, à travers de véritables opérations maïeutiques et cathartiques à la fois, dévoiler la vérité concernant un milieu professionnel spécifique, amplement remanié, comme l’ensemble des domaines du savoir, par la conjoncture fin-de-siècle [58][58] Au moins depuis l’affaire Dreyfus, les écrivains forment... : aux enquêtes, donc, de tracer les contours de cette nébuleuse affectée par des phénomènes aussi divers que des tensions croissantes entre les générations, la floraison des avant-gardes, la division des tâches entre « spécialistes » des différents genres, l’exclusion latente des « amateurs », les querelles déontologiques, esthétiques ou méthodologiques entre universitaires, journalistes, revuistes et polygraphes, la multiplication des formes de consécration, les difficultés d’ajustement avec un public nouveau, une sensible politisation du champ, etc. Le souci de mesurer l’impact de la « mort » des grands courants artistiques du xixe siècle et de la rupture avec le contexte passé de production des œuvres afin de présenter sans détour au public une réalité dense et changeante naît avec l’ouvrage de Jules Huret en 1891 pour ne plus disparaître : il devient au contraire, avec ses successeurs, un leit motiv constamment réactivé.

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L’enquête est un formidable miroir des évolutions protéiformes touchant le microcosme littéraire et assurément, cette capacité à absorber et refléter le changement lui a permis d’emporter l’adhésion de nombreux écrivains. Des indices convergents incitent à penser que certains d’entre eux ont même souhaité transformer l’essai en lui attribuant d’autres prérogatives.

L’enquête, substitut provisoire ou nouveau modèle de critique littéraire ?

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Au début des années 1910, forte de deux décennies d’existence et d’un succès non démenti, l’enquête apparaît de plus en plus comme l’antithèse d’une critique littéraire en proie à une triple crise d’identité, de légitimité et de croissance, qui cumule les handicaps et souffre d’un discrédit presque total. Quantité de sources opposent d’ailleurs explicitement ou implicitement les avantages de l’une face aux défaillances de l’autre. L’on a déjà évoqué le changement de rythme appréciable qu’impose l’enquête à la réception des œuvres et à l’avènement de nouveaux auteurs, frappant d’obsolescence les analyses rédigées a posteriori. En privilégiant la forme brève qui s’accommode des contraintes matérielles et financières des petites revues comme de la grande presse, ainsi que des nouvelles relations qu’entretient le public avec la lecture et le savoir, elle convient tout autant à des périodiques économiquement fragiles qu’aux organes quotidiens à fort tirage, qui l’intègrent dans des rubriques littéraires métamorphosées durant ces mêmes années par une substantielle massification de la culture : elle s’ajoute ainsi aux multiples innovations des journaux populaires, du feuilleton fictionnel au reportage, en passant par le « courrier littéraire », chronique de critique et d’information de quelques lignes [59][59] Apparue en 1909 dans l’Intransigeant, la formule du..., avec lequel elle partage un considérable succès d’estime. L’efficience de ce procédé qui revendique pour le présent une légitimité inhabituelle met en relief la lenteur des réactions de la critique traditionnelle face à l’actualité, ainsi que l’archaïsme des normes auxquelles elle obéit, qui la condamnent à la sclérose.

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Desservie par une rhétorique surannée, la critique serait encore davantage à blâmer sur le fond : son incompréhension presque systématique du monde contemporain, sa méfiance viscérale envers les auteurs débutants, son imperméabilité, voire son hostilité à la nouveauté lui sont constamment reprochées au tournant du siècle. Rien de tel, au contraire, de la part de l’enquête, dont l’intérêt pour l’immédiat et le sens du mouvement constituent les raisons d’être et qui n’hésite nullement à se projeter dans l’avenir, en arguant d’une fonction patrimoniale : tous les maîtres d’œuvre dédient volontiers aux futurs historiens de la littérature la collection de témoignages, portraits et opinions qui s’ébauche, comme un ensemble de précieux vestiges d’une époque mémorable. Dans la même veine, tandis que l’on accuse l’une (la critique) d’entretenir complaisamment le culte du secret et du repli des créateurs sur leur tour d’ivoire, l’autre (l’enquête) revendique pleinement sa vocation de « passeur » que n’effraient ni les frontières entre les genres, ni les distinctions sociales, ni les disparités culturelles. En outre, elle se targue d’apporter une ultime correction au système précédent, celle de renoncer au dogmatisme qui sévit sous la plume des autorités critiques les plus en vue, non seulement parce qu’elle se veut un « forum » qui accueille en son sein même des opinions variées ou divergentes, mais aussi parce qu’elle préfère des conclusions neutres et prudentes aux démonstrations monolithiques. Dépourvue de toute ambition scientifique, elle se méfie des catégories trop rigides, comme l’atteste la double taxinomie selon laquelle Jules Huret répertorie les réponses de ses correspondants et la typologie mâtinée de politique proposée par Émile Henriot [60][60] Jules Huret juxtapose des étiquettes « officielles.... Quant à la « morale » conclusive, elle n’a rien d’un jugement sentencieux et s’apparente plutôt à une leçon d’impartialité et d’ouverture d’esprit [61][61] C’est là le lieu des appels à la tolérance et au respect.... Enfin, aucune problématique ne lui étant étrangère, l’enquête en propose une gamme fort étendue, offrant de la littérature une vision panoramique tout à fait unique : il s’agit donc d’un excellent palliatif à « l’impuissance de la critique aux vues d’ensemble ou son parti pris de les éviter », doublé d’un substantiel « instrument d’information » si elle est menée dans la perspective d’aboutir à la synthèse la plus ample possible sur tel ou tel sujet [62][62] J. Müller et G. Picard, op. cit., p. 2-3..

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L’antagonisme entre les deux pratiques n’est cependant pas absolu puisque plusieurs enquêtes importantes ménagent à la critique littéraire une place non négligeable, de manière tantôt informelle – les intervenants en mentionnent les avatars au hasard des conversations –, tantôt parfaitement officielle – lorsque, incluse dans le questionnaire, elle fait l’objet de réponses spécifiques. Georges Le Cardonnel et Charles Vellay, par exemple, interrogent ceux de leurs correspondants qui occupent ces fonctions sur la « tendance dominante » en la matière, ainsi que sur leurs critères de sélection des ouvrages et la méthode qu’ils adoptent pour en réaliser la recension. Dix-sept grands critiques littéraires d’alors sont cités, comme Gaston Deschamps, Rachilde, Émile Faguet, Léon Blum, Charles Maurras ou Jean Ernest-Charles – qui reçoit une dizaine de « nominations ». Il n’est donc pas anodin que Gaston Picard choisisse en 1910 de recueillir l’opinion de ses confrères [63][63] Dans la revue l’heure qui sonne, en 1910. sur cet ancien juriste qui s’est acquis rapidement une réputation dans le cercle fermé des critiques renommés de la capitale en reprenant à son compte le flambeau de la lutte contre la « littérature industrielle ». La controverse qui s’instaure autour du militantisme de ce « nouveau Sainte-Beuve » [64][64] Réponse de Paul Léautaud à G. Le Cardonnel et Ch. Vellay,... et des difficultés du métier enclenche aussitôt un cycle de consultations visant à déterminer le statut, les enjeux et l’avenir de la critique littéraire.

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Une illustration axiomatique de ce processus d’auto-analyse par le biais de l’enquête peut se lire deux ans plus tard dans une revue adhérant au mouvement de « renaissance classique », la Renaissance contemporaine, pour laquelle Gaston Sauvebois et Pierre Desclaux se sont enquis auprès de quatre-vingt-cinq littérateurs des fonctions, de la légitimité et de l’utilité de cette activité, du contexte matériel dans lequel elle évolue, de la réalité de son indépendance et, au final, de sa valeur effective [65][65] Gaston Sauvebois et Pierre Desclaux, « La critique... : interrogations pionnières et audacieuses au sens où elles abordent frontalement (et exclusivement) le sentiment général de faillite de la mission sociale, morale et intellectuelle de la critique et requièrent des solutions. Le sondage réitère le procès intenté à la modernité par l’ensemble du champ littéraire en identifiant trois fauteurs de troubles : l’expansion incontrôlée de la sphère de production artistique et intellectuelle qui modifie les positions relatives des auteurs et fragilise particulièrement celles des novices ; la puissance d’un corporatisme sectaire, qui attise les rivalités entre coteries et ne peut maîtriser les effets pervers du clientélisme ; l’absence d’éthique de la presse et de l’édition qui, gangrenées par la vénalité et la soif de pouvoir, menacent gravement la pérennité du système. Les instigateurs ont donc pris un risque conséquent en se focalisant sur ce thème, véritable pomme de discorde, dont les ramifications débordent le cadre littéraire stricto sensu pour toucher l’évolution sociale, économique et culturelle française. Saluée comme originale et courageuse par de nombreux périodiques, cette initiative correspond en tout point aux vœux de Georges Le Cardonnel et Charles Vellay : l’enquête, affirment-ils, « délimite, explique et mesure les influences, les tendances, les conceptions d’art. C’est la littérature elle-même qui s’analyse, se confesse et se juge [66][66] G. Le Cardonnel et Ch. Vellay, op. cit., p. 4. ». Elle inspire sans doute Jean Müller et Gaston Picard, qui l’année suivante, justifient leur entreprise en rappelant qu’il s’agit d’observer les implications des « transformations sociales, d’ordre matériel ou spirituel » sur le domaine de la pensée : le fondement et l’objet des investigations résident donc dans l’étude d’un contexte bouleversé, marqué par l’avènement des masses à la conscience politique et l’essor d’idéologies nouvelles, la modernisation du secteur du livre, le progrès scientifique et technique, l’urbanisation et la mutation des modes de vie, le changement de mentalité des élites, etc. [67][67] J. Müller et G. Picard, op. cit., p. 3-4.. Or, la majorité des éléments de cet inventaire figurent effectivement dans les réponses, par lesquelles la critique littéraire opère une sorte de mise en abyme afin de diagnostiquer les origines internes et exogènes de son mal-être. La composition de l’échantillon se révèle d’ailleurs intéressante, car elle admet 40 % de critiques d’art, littéraires ou musicaux « permanents » (dont les trois quarts appartiennent à l’Association syndicale professionnelle), répartit équitablement le reste entre « créateurs » (romanciers, poètes, dramaturges) d’une part, journalistes et revuistes, universitaires et polygraphes d’autre part, tout en parvenant en outre à un équilibre satisfaisant quant aux âges et aux renommées : l’affaire est donc portée devant un jury compétent, au sein duquel ne règne toutefois pas de réel consensus sur la gravité de la situation de crise. Mais ses membres, prompts à dénoncer le chaos ambiant et à plaider pour une restauration prochaine de la moralité, tentent avec zèle d’imaginer un ou plusieurs « moyens pratiques » qui permettraient de rompre définitivement avec la spirale de l’échec. Parmi les propositions récurrentes figurent le refus absolu de la publicité payée et des complaisances amicales, des projets de revalorisation du statut des critiques littéraires grâce à la professionnalisation de la discipline, l’institution de structures qui renforceraient la solidarité du groupe et défendraient ses prérogatives face à la concurrence, ou encore la tenue régulière d’« assises » de la critique, éventuellement sous forme d’enquêtes accueillies en priorité par les revues. En s’achevant sur les résolutions précédemment évoquées, celle de la Renaissance contemporaine constitue d’ores et déjà une tentative réussie pour corriger les défaillances du moment et accomplir – au moins provisoirement – la tâche nécessaire de vigilance qui incombait auparavant aux magistrats des Lettres.

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À l’automne de la même année, éclate à Paris l’une de ces querelles dont l’univers de la littérature est coutumier, inscrite depuis par ses chroniqueurs [68][68] Notamment André Billy, qui fut témoin et acteur de... dans les annales de la Belle Époque sous le nom de « guerre des deux rives » : derrière une apparence burlesque, l’événement cristallise des enjeux conjoncturels majeurs et apporte une preuve supplémentaire non seulement de l’enracinement de la pratique de l’enquête en littérature, mais aussi de la faculté de celle-ci à servir de substitut à une critique désuète, en lui offrant une alternative moderne et efficace. À partir de 1911, les tensions surgissent entre la « rive gauche », repaire des cénacles d’avant-garde et des petites revues, et la « rive droite », où se concentrent écrivains consacrés et journaux à grand tirage, en raison des attaques répétées de Paul Reboux, directeur littéraire du Journal[69][69] Apprécié pour ses romans et essais, Paul Reboux est..., chantre du « Boulevard » et de la littérature populaire, à l’encontre des chapelles intellectuelles du Quartier latin, auxquelles il reproche leur agressivité, leur arrogance et leur instabilité. Les invectives fusent de part et d’autre durant de longs mois jusqu’à ce que l’élection d’un nouveau « prince des poètes », en juin, permette à ses adversaires de passer à l’offensive : la désignation de Paul Fort, directeur de la jeune revue Vers et prose, animateur du haut lieu de la création littéraire proche de Montparnasse qu’est la Closerie des Lilas, équivaut à une véritable déclaration de guerre des écrivains débutants à leurs aînés, qu’ils accusent de défendre les rouages du système officiel de consécration – journaux, salons, académies – dans l’espoir de « filtrer » la production et de maintenir leur hégémonie. Lorsque quelques semaines plus tard, à l’issue d’une campagne houleuse et d’un scrutin entaché d’irrégularités, le polygraphe Han Ryner, dont la notoriété n’a guère franchi la Seine, devient lauréat du titre de « prince des conteurs », les passions se déchaînent. La dispute qui tient, dit-on, autant de la « Bataille d’Hernani » que de la « Querelle des Anciens et des Modernes », reçoit un traitement peu satisfaisant dans la presse, qui l’assimile soit à un fait divers, soit à une gigantesque farce. Seules deux enquêtes, diligentées respectivement par Roger Dévigne pour les Nouvelles et par Eugène Montfort pour les Marges, osent occuper le terrain de l’analyse distanciée et proposer une grille de compréhension des racines de l’affaire, de ses mécanismes, du type de discours et de l’esprit dans lesquels elle se déroule [70][70] Roger Dévigne, « Enquête sur la rive droite et la rive.... Ce sont elles qui reconnaissent dans la brusque exagération des clivages au sein du champ des lettres le catalyseur de la rébellion de la jeunesse, prennent la mesure correcte du séisme, emblématique d’une profonde crise de valeurs, et surtout dévoilent la mosaïque de registres impliqués dans ce débat.

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Tenants et aboutissants du conflit s’éclairent progressivement au fil de réponses souvent libellées en termes militaires qui soulignent la virulence du contentieux et renvoient à l’atmosphère belliqueuse sous-jacente depuis le début de la décennie ; les éléments de la topographie (rive gauche, rive droite, Seine, butte Sainte-Geneviève, etc.) ou de la toponymie parisienne (les Écoles, le Boulevard, Montparnasse, etc.) mobilisés dans les questionnaires ne sont pas seulement des repères commodes parce que conformes à la réalité ou familiers aux élites instruites qui savent associer un lieu à tel groupe ou telle institution. Ils contribuent surtout à dresser la géographie culturelle de la capitale, faisant de celle-ci un personnage à part entière qui régit dans l’ombre son propre fonctionnement intellectuel [71][71] À l’instar d’autres métropoles européennes telles que....

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Autant dire qu’ils sont porteurs de connotations symboliques fortes, car ils définissent des catégories sociales et professionnelles (le périmètre ceinturé par les grands boulevards des viiie et ixe arrondissements abrite en effet des logements cossus, les immeubles des principaux organes de presse et des revues académiques, de nombreux théâtres et les salons mondains les plus prestigieux, tandis que les lieux de sociabilité, de résidence et de formation de la bohème artistique et estudiantine ont investi les ve, vie et xive arrondissements) [72][72] Christophe Charle a démontré l’homologie qui existe... et acquièrent tout leur sens sur le plan esthétique : selon les participants aux deux consultations, revendiquer son appartenance à la rive gauche reviendrait à défendre une conception désintéressée et expérimentale de la littérature, c’est-à-dire à se classer parmi les avant-gardes, privilégiant les genres « nobles » comme la poésie et conservant de l’Art une vision idéaliste, au risque de se priver d’un succès populaire rapide et lucratif. Au contraire, l’étiquette « rive droite » conviendrait à un écrivain d’âge mûr, parvenu à une certaine notoriété et jouissant du confort que procure la réussite dans des domaines « académiques » tels que le roman ou le théâtre, qui contemplerait avec mépris les efforts déployés par ses turbulents rivaux pour occuper à leur tour le devant de la scène. Bien que stéréotypés et déterministes, ces profils – dont la pertinence d’ensemble a depuis été montrée [73][73] Pierre Bourdieu, « Le champ littéraire », Actes de... – en disent long sur les malentendus qui règnent dans les milieux littéraires de l’époque et, par conséquent, expliquent l’intensité de cette « guerre » où se heurtent sentiments extrêmes (mépris, jalousie, ressentiment, etc.) et comportements insolites.

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Enfin, l’on ne saurait rendre justice à la richesse intrinsèque de ces enquêtes sans mentionner un autre aspect du problème, discrètement suggéré par quelques intervenants : sa dimension politique. On murmure en effet que les engagements anarchistes de Han Ryner et dreyfusards de Paul Fort pourraient avoir interféré dans leur promotion au rang de « héros » de la rive gauche, comme un défi de plus lancé aux pontifes de la critique, majoritairement conservateurs, qui les méprisent. À l’heure où l’on s’interroge abondamment sur les préférences artistiques et idéologiques de la jeune génération [74][74] Dans les années 1910-1912, de très nombreuses enquêtes..., où les réformes de l’enseignement, la floraison des avant-gardes et la place de la culture française vis-à-vis de l’étranger sont autant de sujets qui accroissent les dissensions entre un mouvement de renaissance néo-classique qu’obsèdent le spectre de la décadence nationale et les cercles vitalistes de gauche, l’importation du schème droite/gauche dans le territoire littéraire [75][75] Sur les fondements et avatars de ce transfert, voir... ne surprend guère : elle souligne la propension de l’univers intellectuel à faire rejouer, en temps de crise, les lignes de faille qui ont caractérisé la période de son avènement – en l’occurrence, l’affaire Dreyfus – et à se fractionner selon une combinaison de principes parfois très éloignés du domaine de l’écriture. Quelques voix s’élèvent alors pour faire remarquer que ce n’est pas le moindre mérite des enquêtes citées, que d’avoir puissamment contribué à renouveler les perspectives d’insertion des hommes de lettres dans l’espace public.

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En 1925, on trouve dans la troisième livraison de l’Ami du lettré (almanach littéraire et artistique édité par l’association des courriéristes) qui comporte, comme à l’accoutumée, une section entièrement réservée aux « enquêtes et grands articles de la saison », la « recette » de Gaston Picard pour mener à bien une enquête littéraire. Après un survol préalable des grands « moments » de son histoire (l’investigation exemplaire de Jules Huret et l’érosion du système de l’entrevue, essentiellement), l’auteur rappelle les lois du genre et prodigue ses conseils concernant le choix du support, la détermination du sujet, l’élaboration du questionnaire, l’attitude de l’enquêteur, l’édition des réponses, la sélection de l’échantillon et la teneur de la conclusion. Rédigé dans un style alerte et caustique, ce texte met en valeur le rôle fondamental de laboratoire assumé par l’enquête en littérature, soit un champ unique d’expériences qui crée un espace où les transformations du cadre discursif demeurent étroitement liées aux bouleversements sociaux et intellectuels. Si son heure de gloire date sans conteste du tournant du siècle, l’état de grâce se prolonge jusqu’au milieu des années trente, car l’entre-deux-guerres reste friand de ces échanges de vues orchestrés par les médiateurs des quotidiens, revues ou hebdomadaires qui abordent des thèmes de plus en plus cruciaux et audacieux (« pour quoi écrivez-vous ? » des surréalistes en 1919, « l’homosexualité dans le roman » dans les Marges à propos du Corydon de Gide en 1926, la question des rapports de la littérature avec la politique et le système capitaliste…), ou remettent à l’honneur le principe de l’interview (l’on sait la fortune des entretiens de Frédéric Lefèvre, intitulés « Une heure avec… » qui accueillent dans les Nouvelles littéraires la fine fleur des écrivains de l’époque). Picard conclut son essai par ce satisfecit : « L’enquête littéraire a-t-elle son utilité ? Assurément. Elle provoque la réflexion, elle fournit des sujets de chronique, elle remue des idées et elle amuse le lecteur […] On en fera encore beaucoup ». La prophétie finale s’est vérifiée, mais en réalité, le sort de l’enquête était déjà scellé : elle était devenue, en quelques décennies, indispensable à la littérature.

Notes

[1]

André Billy, L’époque 1900, Paris, Taillandier, 1951 ; André Salmon, Souvenirs sans fin, Paris, Gallimard, 1955-1956 ; Ernest Raynaud, La mêlée symboliste, Paris, La Renaissance du Livre, 1918-1922.

[2]

Notamment l’ouvrage d’Ernest Florian-Parmentier, La littérature et l’époque. Histoire de la littérature française de 1885 à nos jours, Paris, E. Figuière, 1914, véritable best-seller de l’année 1913 ; autre référence incontournable, Eugène Montfort et al., Vingt-cinq ans de littérature française. Tableau de la vie littéraire française de 1895 à 1920, Paris, Librairie de France, s.d. [1922 ?].

[3]

André Hallays, « L’interview », Revue bleue politique et littéraire, 6 mai 1899, p. 545-551.

[4]

Jean Carrère, « Enquêtes et plébiscites », Revue hebdomadaire, 48, 29 octobre 1904, p. 551.

[5]

Les mécanismes en ont été analysés par Olivier Nora dans « La visite au grand écrivain », in Les lieux de mémoire, II, La Nation, Paris, Gallimard, coll. « Quarto », 1997, p. 2131-2155.

[6]

Les enquêtes mixtes, relevant des deux systèmes, perdurent cependant jusque dans les années 1920.

[7]

Respectivement, la Critique, 1895 et 1896, la Renaissance contemporaine, 1911, les Marges, mai et juillet 1914.

[8]

La Revue blanche, 1897, le Mercure de France, 1902.

[9]

Le cosmopolitisme fait ainsi l’objet d’un questionnaire dans la petite revue dirigée par le futur éditeur Édouard Sansot, intitulée la Critique internationale, en 1902.

[10]

La Revue blanche, 1897, la Critique, 1898, la Revue, 1903, l’Heure qui sonne, 1911.

[11]

Nicolas Kostyleff, « Le mécanisme de l’inspiration poétique » (enquête psychologique et littéraire), la Grande Revue, 1912.

[12]

« Le théâtre et le livre », les Marges, 33, avril 1912.

[13]

« Enquête sur la critique littéraire contemporaine », la Renaissance contemporaine, 1912.

[14]

Jules Huret, Enquête sur l’évolution littéraire, Paris, Charpentier-Fasquelle, 1891.

[15]

Publiée dans le Gil Blas en 1905, puis en volume : La littérature contemporaine. Opinions des écrivains de ce temps, Paris, Mercure de France, 1905.

[16]

Jean Müller et Gaston Picard, Les tendances présentes de la littérature contemporaine, Paris, Basset, 1913.

[17]

Georges Le Cardonnel et Charles Vellay demandent par exemple à leurs interlocuteurs quelles sont, à leur sens, les tendances dominantes de la poésie, du roman et du théâtre, leur évolution probable et la méthode critique qu’ils utilisent.

[18]

Tel est le cas de l’enquête que mène Amédée Boyer dans l’Écho de Paris, décalque ostensible – et revendiqué comme tel – des « interviews » de Jules Huret (Amédée Boyer, La littérature et les arts contemporains, Paris, A. Méricant, [1910]).

[19]

G. Le Cardonnel et Ch. Vellay, op. cit., p. 4 ; Émile Henriot, À quoi rêvent les jeunes gens ? (Enquête sur la jeunesse littéraire), Paris, Champion Éd., 1913, p. 5-6.

[20]

Christophe Prochasson, « L’image sans le son : le petit théâtre des intellectuels français au xxe siècle », Modern and Contemporary France, IX, 1, 2001, p. 59.

[21]

Pour une analyse des nouvelles interférences entre la représentation iconographique et le texte que crée « l’ère de la reproductibilité technique de l’œuvre d’art », voir Philippe Hamon, Imageries. Littérature et image au xixe siècle, Paris, José Corti, 2001.

[22]

Émile Zola, réponse à une enquête de Henry Leyret sur l’interview, le Figaro, 12 janvier 1893, cité par E. Dorothy Speirs et Dolorès A. Signori, Entretiens avec Zola, Ottawa, Presses de l’Université d’Ottawa, 1990, p. 108 sq.

[23]

Les diverses expressions sont employées respectivement par J. Carrère, art. cit., p. 553, Léon Daudet, « Trop d’enquêtes ! », le Gaulois, 22 août 1904, p. 1, et Paul Adam, « La morale des enquêtes », Revue hebdomadaire, 29, 3 juillet 1909, p. 94.

[24]

P. Adam, art. cit., p. 94.

[25]

L. Daudet, art. cit., p. 1.

[26]

A. Billy, L’époque contemporaine (1905-1930), Paris, Taillandier, 1956, p. 146.

[27]

G. Le Cardonnel et Ch. Vellay, op. cit., p. 32 et 48.

[28]

J. Huret, op. cit., p. 162.

[29]

G. Le Cardonnel et Ch. Vellay, op. cit., p. 12.

[30]

O. Nora, art. cit., p. 2140-2141.

[31]

G. Le Cardonnel et Ch. Vellay, op. cit., p. 166.

[32]

Il s’agit d’une « bande » de remuants artistes en activité à l’heure du déclin du symbolisme. Michel Décaudin, La crise des valeurs symbolistes.Vingt ans de poésie française, 1895-1914, Genève-Paris, Slatkine, 1981, p. 287.

[33]

É. Henriot, op. cit., p. 9.

[34]

Sur ce thème, il convient de se reporter aux travaux de Jacqueline Carroy, notamment à l’article intitulé « Les confessions psychologiques d’Émile Zola », publié dans le catalogue de l’exposition Zola réalisée par la Bibliothèque nationale de France, 2002, p. 144-151.

[35]

Majoritaire dans l’enquête de Le Cardonnel et Vellay en 1905, ce procédé est utilisé pour moitié par Henriot en 1912 et par Müller et Picard en 1913.

[36]

A. Hallays, art. cit., p. 545.

[37]

Voir, entre autres, les interviews d’Anatole France dans J. Huret, op. cit., p. 34, ou d’E. Fabre par A. Boyer, op. cit., p. 58.

[38]

P. Adam, art. cit., p. 102.

[39]

Réponse de Zola à l’enquête d’Henry Leyret sur l’interview, le Figaro, 12 janvier 1893. Cité par D.E. Speirs et D.A. Signori, op. cit., p. 108-112.

[40]

Celles de Jean Cocteau, André Salmon, Edmond Gojon, Louis Pergaud, Alphonse de Châteaubriant, Henri Martineau, Émile Sicard, Armand Praviel et Léon Bocquet. É. Henriot, op. cit., p. 15-16 et 102.

[41]

À titre d’exemple, les chroniques littéraires que l’auteur du Grand Meaulnes rédige pour Paris-Journal et l’Intransigeant ont été réunies et présentées par André Guyon dans Alain-Fournier. Chroniques et critiques, Paris, Le Cherche-Midi, 1991.

[42]

A. Boyer, op. cit., p. 8. Un peu plus tôt, André Hallays affirmait que cette même enquête avait été un « carnage ». A. Hallays, art. cit., p. 548. Huret lui-même avoua son étonnement et sa profonde consternation face au spectacle « d’artistes présentés en liberté et mal embou…lés » dont il avait été le témoin (J. Huret, op. cit., p. 21).

[43]

P. Adam, art. cit., p. 97-98.

[44]

J. Carrère, art. cit., p. 552.

[45]

A. Hallays, art. cit., p. 550.

[46]

O. Nora, art. cit., p. 2144-2145.

[47]

J. Carrère, art. cit., p. 553-554.

[48]

Octave Mirbeau, « L’enquête littéraire », in Les écrivains, I, (1884-1894), Paris, Flammarion, 1926, p. 255-256.

[49]

Ibid. p. 252, et L. Daudet, art. cit., p. 1.

[50]

Jean Finot, « Enquête sur l’esprit français », Revue des Revues, 1er juillet 1898, p. 2.

[51]

Florian-Parmentier décrète qu’en interrogeant exclusivement leurs amis, Agathon (Henri Massis et Alfred de Tarde) et Émile Henriot, auteurs respectifs d’enquêtes sur la jeunesse politique et la jeunesse littéraire en 1912, ont « volontairement réduit la portée de leurs observations » (E. Florian-Parmentier, op. cit., p. 551-552).

[52]

L’enquête fait partie intégrante de la réflexion mallarméenne sur la question de la parole et de l’instant comme sources de la création poétique. Dieter Schwarz, Les interviews de Mallarmé, Neuchâtel, Ides et Calendes, 1995, p. 5-6.

[53]

Réponse de Willy à Georges Le Cardonnel et Charles Vellay, op. cit., p. 307.

[54]

Anatole France, « À propos de l’interview », Annales politiques et littéraires, 26 août 1895, p. 131-132.

[55]

Réponse à Amédée Boyer, 1909 (A. Boyer, op. cit.).

[56]

Le travail consistant à proposer des éléments d’interprétation de ces positions pour le moins contradictoires est actuellement en cours de réalisation.

[57]

Entre autres commentaires, on peut lire ceux d’Alain-Fournier dans le « Courrier littéraire » de l’Intransigeant, le 5 avril 1912, qui reproche toutefois à Mauriac de livrer une image trop policée des jeunes écrivains. Cité par A. Guyon, Alain-Fournier. Chroniques et critiques, Paris, Le Cherche-Midi Éditeur, 1991, p. 109-110.

[58]

Au moins depuis l’affaire Dreyfus, les écrivains forment à nouveau cette « corporation socialement représentative » qui tire son autorité de sa capacité à « incarner l’opinion », née à la fin du cycle d’autonomisation de la figure de l’Auteur aux xviie et xviiie siècles, mais dont la physionomie est considérablement modifiée par la professionnalisation croissante du monde littéraire. O. Nora, art. cit., p. 21-36.

[59]

Apparue en 1909 dans l’Intransigeant, la formule du courrier littéraire tend à remplacer les longues recensions bibliographiques traditionnelles de rez-de-chaussée dans la plupart des titres parisiens de renom.

[60]

Jules Huret juxtapose des étiquettes « officielles » qui correspondent aux écoles représentées (Symbolistes et décadents, naturalistes, Parnassiens, etc.) et des dénominations fantaisistes, voire parodiques (« acides et pointus », « bénins et bénisseurs », « vagues et morfondus », etc.), qui illustrent ses conceptions darwinistes de la sphère culturelle (J. Huret, op. cit., p. 27). Émile Henriot distingue les mandataires de la « gauche » (le néo-symbolisme, les Loups, l’Unanimisme, la NRF), ceux de la « droite » (l’école critique, l’école spiritualiste), ceux du « centre » (les « indépendants et réguliers »), ainsi que les « critiques » (E. Henriot, op. cit., p. 15).

[61]

C’est là le lieu des appels à la tolérance et au respect de la diversité des interprétations possibles, ou encore de la formulation de conseils pour les lecteurs, tels les « dix commandements » destinés au jeune littérateur ambitieux de 1911, listés par Henri Allorge, à l’issue de son « enquête sur la situation des jeunes écrivains contemporains », la Renaissance contemporaine, 19, 10 octobre 1911, p. 1168.

[62]

J. Müller et G. Picard, op. cit., p. 2-3.

[63]

Dans la revue l’heure qui sonne, en 1910.

[64]

Réponse de Paul Léautaud à G. Le Cardonnel et Ch. Vellay, op. cit., p. 83. Dans cette enquête, Ernest-Charles est fréquemment cité par les interrogés comme l’un des critiques les plus doués du moment.

[65]

Gaston Sauvebois et Pierre Desclaux, « La critique contemporaine, ses tares, sa renaissance », la Renaissance contemporaine, janvier-juin 1912.

[66]

G. Le Cardonnel et Ch. Vellay, op. cit., p. 4.

[67]

J. Müller et G. Picard, op. cit., p. 3-4.

[68]

Notamment André Billy, qui fut témoin et acteur de l’épisode, et en narre les péripéties dans ses souvenirs, L’époque contemporaine, Paris, Taillandier, 1950.

[69]

Apprécié pour ses romans et essais, Paul Reboux est surtout l’auteur à succès d’une série d’ouvrages intitulés A la manière de… qui, rédigés avec la complicité de Jean Müller, pastichent le style d’écrivains célèbres.

[70]

Roger Dévigne, « Enquête sur la rive droite et la rive gauche », les Nouvelles, automne 1912 ; Eugène Montfort, « Enquête sur la guerre des deux rives », les Marges, janvier-avril 1913.

[71]

À l’instar d’autres métropoles européennes telles que Londres, Vienne ou Prague, Paris est toujours à la fin du xixe siècle un centre foisonnant de création artistique et, à ce titre, l’objet d’un répertoire considérable d’images et de représentations plus ou moins mythiques. Sur la fascination qu’elle exerce et ses motifs, voir Christophe Prochasson, Paris 1900. Essai d’histoire culturelle, Paris, Calmann-Lévy, 1999.

[72]

Christophe Charle a démontré l’homologie qui existe entre le statut des auteurs dans et hors du champ littéraire et la distribution spatiale de leurs logements ou lieux de travail, dans son article « Situation spatiale et position sociale. Essai de géographie sociale du champ littéraire à la fin du xixe siècle », Actes de la Recherche en sciences sociales, 13, février 1977, p. 45-59.

[73]

Pierre Bourdieu, « Le champ littéraire », Actes de la Recherche en sciences sociales, 89, septembre 1991, p. 4-46, et Id., Les règles de l’art. Genèse et structure du champ littéraire, Paris, Éd. du Seuil, 1992.

[74]

Dans les années 1910-1912, de très nombreuses enquêtes se focalisent sur la jeunesse : outre celle d’Agathon (Henri Massis et Alfred de Tarde) sur « les jeunes gens d’aujourd’hui », conduite dans l’Opinion en 1912, on peut citer celles d’Émile Henriot (« À quoi rêvent les jeunes gens », le Temps, 1912), d’Henri Allorge (« La situation des jeunes écrivains contemporains. Victimes ou privilégiés ? », la Renaissance contemporaine, 1911), de Fernand Laudet (« Enquête sur la jeunesse : les jeunes filles », la Revue hebdomadaire, 1913).

[75]

Sur les fondements et avatars de ce transfert, voir l’analyse de Gisèle Sapiro, « De l’usage des catégories de “droite” et de “gauche” dans le champ littéraire », Sociétés et représentations, 11, 2002.

Plan de l'article

  1. L’enquête, un emblème de la modernité sociale et culturelle
  2. Entre tradition et innovation. Naissance d’une pratique sociale autonome
  3. L’enquête, substitut provisoire ou nouveau modèle de critique littéraire ?

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