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Mil neuf cent. Revue d'histoire intellectuelle

2004/1 (n° 22)


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L’enquête est associée à l’émergence du monde moderne. Elle en constitue, parmi d’autres, un mode d’appropriation en devenant progressivement au cours du xixe siècle, et plus nettement encore en sa fin quand les modèles de l’enquête se diversifièrent, le mode de connaissance par excellence d’un environnement difficilement pénétrable car désormais dense et confus. Les petites agrégations avaient alors fini par céder la place aux grands nombres dont les savants s’évertuaient à découvrir les lois. À la fin du siècle, la prise de conscience d’un nouvel âge historique – celui des foules – affola les plus sages et défia les plus curieux. Chacun œuvrait à mieux connaître une société devenue opaque aux fins d’y mieux régner, d’y mieux vivre, d’y mieux apporter le bonheur aussi ou, pour le moins, de tenter d’en ôter la souffrance.

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On pourrait sans doute retrouver toute une préhistoire de l’enquête et souligner que depuis que l’homme souhaita agir sur lui-même et les autres, le désir de connaissance le saisit immédiatement. Même s’il faut toujours un tant soit peu mettre en garde contre ces préhistoires nous portant à croire que rien ne change, comment ne pas rappeler ici qu’Hérodote désignait ce qu’on appelle aujourd’hui « histoire » du mot grec qu’il convient de traduire par « enquête ». Si l’enquête s’apparente d’abord à une opération de compilation de données, suivant des règles procédurales rationnellement établies, qui ouvre la voie à des interprétations, celle-ci n’est en effet nullement un genre nouveau. Les sciences camérales eurent recours à des formes d’enquête assurant à l’État un ensemble de données stables qui lui permettraient un bon gouvernement. On sait ainsi tout ce que la statistique doit à l’histoire de l’État comme le révèle l’étymologie même du mot qui en trahit l’hérédité sociale. L’État du xixe siècle, dont il serait d’ailleurs bien imprudent de considérer qu’il ne vînt qu’au terme d’une longue genèse, se caractérise par une très forte consommation de savoirs gouvernementaux passant par une connaissance améliorée d’une société devenue pourtant beaucoup plus complexe, c’est-à-dire beaucoup plus instable, mais que de nouveaux outils intellectuels perçaient plus efficacement. En suivant l’histoire de l’enquête au xixe siècle, on mêle ainsi deux sphères qui ne se marient pas toujours dans l’historiographie la plus convenue : l’histoire politique, comprise ici moins comme histoire des idéologies ou des groupes en rivalité que comme histoire des pratiques de pouvoir, et l’histoire des sciences.

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Cette rencontre historiographique est proprement passionnante en ce qu’elle éclaire au mieux ce qui définit sans doute le cœur de notre contemporanéité. Dans cette enquête sur l’enquête – dans cette histoire, si l’on préfère – affleurent tous les grands thèmes qui traversent l’histoire culturelle de la culture telle que Mil neuf cent y travaille depuis déjà de longues années. Notre entreprise historiographique a toujours eu pour ambition d’opérer une mise en relation des secteurs les plus divers de l’activité culturelle. Elle a aussi toujours veillé à s’arrêter sur l’analyse des pratiques culturelles, allant de l’étude des revues à celle des correspondances, de l’intérêt porté aux Congrès à l’histoire des réceptions.

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Parmi les textes qui suivent, une remarque de Jacqueline Carroy souligne que l’enquête offrait toutes les qualités pour susciter notre attention : « L’enquête scientifique, écrit-elle, se modèle aussi sur l’interview journalistique ou sur l’enquête littéraire ». Dominique Kalifa, de son côté, procède à la mise en lumière d’un autre lien, unissant celui-ci l’enquête policière à l’enquête journalistique : « Avec les détectives, soutient-il, les reporters partageaient encore un même programme, voué à l’explication du monde. » On ne peut en effet manquer d’être frappé par la parenté des démarches, qui en aucun cas ne relève du hasard mais résulte bien d’une intense circulation intellectuelle et d’une remarquable porosité des domaines du savoir si caractéristique de la fin du xixe siècle. Il n’est par exemple que d’évoquer, comme le fait encore Jacqueline Carroy, le singulier travail du Docteur Toulouse consacré à Émile Zola, mené avec l’assentiment de l’écrivain qui accepta de se prêter au jeu de l’investigation scientifique, pour relever la communauté d’esprit, parfois même la proximité des techniques, qui inspirèrent tout à la fois l’enquête psychologique et l’enquête judiciaire. En s’appuyant aussi sur l’exemple, décidément inépuisable, d’Émile Zola, on pourrait aussi confronter la démarche de l’écrivain et celle du sociologue dans leur volonté commune d’enquêter sur le monde social avant d’en rendre compte, certes dans des styles très sensiblement différents mais qui ne s’ignorent pas tout à fait. Pierre Du Maroussem, disciple de Frédéric Le Play, partisan donc d’une formule d’enquête par « monographies de famille », l’illustre lui-même dans un manuel dans lequel il affiche les principes méthodologiques qui devaient, selon lui, présider au travail de l’enquêteur :

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De nos jours, É. Zola a entrepris la même tâche, sous forme de fictions romanesques et en suivant cette idée assurément scientifique d’une race (les Rougon-Macquart) qui évolue dans ce milieu absorbant et diversifié. Il suit sa “monographie de famille” – ce rapprochement avec Le Play est inattendu, mais justifié – à travers les degrés, les “couches” successives de la masse[1][1] Pierre Du Maroussem, Les enquêtes. Pratique et théorie,....

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Par l’examen de ses « carnets d’enquête [2][2] Émile Zola, Carnets d’enquêtes. Une ethnographie inédite... », on comprend aussi toute la relation qui lie Zola à ce que l’on pourrait désigner, avec quelque outrance et non sans cuistrerie, le « paradigme inquisitorial » du xixe siècle.

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On mesure aisément à quels abus intellectuels pourrait conduire une telle modélisation qui ferait son miel de cette alliance inquiétante entre la science et la police au pied de l’autel de la bonne gouvernance. Certains n’ont pas manqué de charger le dossier en ce sens en soulignant notamment tout ce qu’il y avait d’ambigu dans les enquêtes urbaines, les visites aux pauvres, les investigations sociales. On connaît aussi un autre ordre de dénonciation qui s’appuie sur la mise en cause de « l’administration inquisitoriale ». Ce procès est anachronique et d’autres lectures sont possibles, sans doute plus à même de rendre compte dans des termes historiques appropriés de ce qui se joua dans cette indéniable frénésie d’enquêtes qui sembla emporter les sociétés européennes dans le cours de la seconde moitié du siècle. Imprégnés peut-être par un vague et inconscient saint-simonisme que l’on tenta d’ailleurs de remettre au goût du jour dans les années 1890, nombreux étaient ceux qui songeaient alors à mettre la science sociale au service de la réforme. Il faut leur faire crédit de cette volonté sincère et ne pas la réduire mécaniquement à la seule institution d’un contrôle social [3][3] Cf. Christian Topalov (ed.), Laboratoires du nouveau.... Il n’en reste pas moins que l’enquête, même sous l’empire du désintéressement scientifique, suscite l’inquiétude. Sous la iiie République, des instituteurs, mobilisés par les sociologues ou les psychologues, curieux de mieux comprendre les mystères de l’apprentissage ou d’apprécier convenablement l’efficacité des pédagogies, sont devenus, pour reprendre le mot de Dominique Merllié, des « auxiliaires des sciences humaines » parfois avec beaucoup de méfiance. Les savants n’allaient-ils pas être en mesure de juger leur travail et de rendre compte publiquement de leurs opinions ?

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Comme on le verra, il existe bien des genres différents d’enquêtes même sous le régime scientifique qui s’imposa à la pratique d’investigation que l’on repère dans la seconde moitié du xixe siècle. Toutes les enquêtes se voulurent désormais « scientifiques ». Elles prétendaient offrir un reflet exact de la réalité qu’elles disaient venir représenter. Mais que de différences entre elles, dans leurs méthodes et leur publicité ! L’idéologie de la science masque parfois les analyses les plus rustiques. Dans les enquêtes urbaines, il n’est pas rare de voir la rumeur prise comme source d’information certaine. Et le recours à la mesure quantitative ne constitue pas toujours la garantie de la pertinence ni même du sérieux des protocoles mis en œuvre. Les analyses sont nombreuses aujourd’hui, on le sait, qui s’interrogent sur la qualité des données fournies par les sondages d’opinion, technique ancienne au demeurant, née dans les années 1930 aux États-Unis dans le sillage de la psychologie sociale.

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L’entrée en scène du nombre éclaire largement la naissance de toutes ces techniques d’investigation et la perplexité qu’elles trahissent parfois. Comment reconstituer un monde stable et aisément lisible après tant de bouleversements sociaux, politiques et culturels ? La démocratie bousculait les certitudes en tout domaine quand celles-ci s’étaient trouvé juchées depuis si longtemps sur la légitimité des classes gouvernantes. Dans le monde politique, rien n’était plus sûr. Il convenait donc d’anticiper les comportements à partir de la connaissance du socle solide des aspirations. L’opinion, dont le rôle grandissant avait déjà été relevé au siècle précédent, alors même qu’elle ne se cantonnait qu’à quelques cercles étroits, devint vraiment la « reine du monde ». Désormais, elle s’élargissait et en s’étendant elle devenait insaisissable. Elle présidait à tout alors même que, changeante, mouvante, elle échappait à tous.

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Les historiens se réjouissent maintenant de pouvoir disposer d’une masse impressionnante de données fournies par les enquêtes et produites par des acteurs sociaux extrêmement divers : savants, parlementaires (songeons à ces remarquables commissions parlementaires qui constituent la face cachée du bon fonctionnement démocratique), journalistes, policiers. Tous concourent à nous livrer les différentes facettes qui composent un regard social, un ordre de représentations. Est-il bien utile de souligner que les enquêtes nous parlent autant du monde tel qu’il est à un moment donné que de la façon dont on se l’imaginait en leur temps ? Lorsque, sous la Monarchie de Juillet, le docteur Parent-Duchâtelet se lança dans une grande enquête d’hygiène publique consacrée à la prostitution, il y investit ce monde interlope, comme le montre Alain Corbin, avec des « principes plus ou moins conscients qui avaient guidé les administrations de l’Empire et de la Restauration [4][4] Alain Corbin, Les filles de noce. Misère sexuelle et... ». Ce qui ne signifie nullement, il faut le dire, que ces enquêtes ne soient pas mobilisables pour l’établissement d’un savoir positif sur les sujets qu’elles traitent. Mais, comme toutes les sources il est vrai, plus que d’autres sans doute, elles sont riches de ces deux dimensions : parler d’elles et de ceux qui les réalisent, nous informer sur le monde qu’elles investissent.

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La tentation est pourtant grande de prendre les enquêtes pour argent comptant, au même titre qu’aujourd’hui, en dépit des fortes critiques portées contre eux, les sondages restent au cœur d’une croyance : l’existence d’une opinion publique définissable dans le cadre d’un questionnement simple voire simpliste à même de mettre au jour « ce que l’on pense » à un moment donné. Les anciennes enquêtes dont il est ici question remplissent parfois aux yeux des historiens le même rôle d’écran, remédiant utilement à l’absence d’autres sources qui viendraient répondre aux questions les plus difficiles : celles qui relèvent du mental, de l’imaginaire, de l’affectif ou du goût. Or il est tant d’enquêtes et dans des domaines si variés que ce qu’elles nous apportent encourage bien des paresses intellectuelles. L’une d’entre elles, très souvent commentée, a ainsi longtemps connu une grande fortune historiographique. Au cours de l’année 1913, dans l’Opinion, organe de presse où se publiaient de nombreuses enquêtes, deux jeunes intellectuels proches de l’Action française, Henri Massis et Alfred de Tarde, réunis sous le pseudonyme d’Agathon, livrèrent les résultats d’une investigation consacrée à la jeunesse de leur temps qui fut ensuite publiée en volume [5][5] Agathon, Les jeunes gens d’aujourd’hui, Paris, Plon,.... Bien des historiens y ont vu ultérieurement un élément convaincant susceptible d’alimenter la thèse controversée du retournement nationaliste de l’opinion française en général, et de sa fraction la plus jeune en particulier, dans les années 1905-1914 [6][6] Sur le sujet se reporter à Y a-t-il des tournants historiques.... On a montré depuis la très grande fragilité de la preuve. Il s’agit pourtant moins ici de souligner toutes les déficiences techniques de cette enquête d’opinion dont l’échantillonnage ferait sourire le plus pressé des sondeurs actuels (les « jeunes gens d’aujourd’hui » se réduisent pour Agathon à une poignée de jeunes garçons, à l’exclusion de toute fille, issus des grandes écoles, de facultés et de lycées « choisis parmi les plus représentatifs ») que de relever l’intention politique qui présida à la réalisation de l’enquête. Tarde et Massis souhaitaient « prouver » dans l’idiome scientifique de leur temps les idées qu’ils défendaient : il était urgent à leurs yeux de dégager la jeunesse intellectuelle des valeurs véhiculées par le socialisme démocratique et le dreyfusisme pour l’ancrer dans celles d’un nationalisme viril et anti-intellectualiste qui la préparerait à la guerre qui viendrait [7][7] Christophe Prochasson et Anne Rasmussen, Au nom de.... Dans ce genre d’enquête, dominant sur tout autre à la fin du xixe et au début du siècle suivant, les « enquêteurs » sont plus proches de la figure de l’auteur que de celle de l’enquêteur professionnalisé, s’adossant à un protocole scientifique qui guide et encadre son travail d’investigation.

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Les enquêtes les plus célèbres, à l’instar de celle d’Agathon qui ouvrit toute une controverse en son temps même, défendent une thèse. Elles s’apparentent davantage à des essais qu’à l’enquête scientifique telle en tout cas que nous nous la représentons aujourd’hui. Elles sont souvent des voyages à l’intérieur de milieux sociaux ou professionnels dont la densité sociale est forte. On comprendra dès lors que les plus réputées d’entre elles se soient surtout tournées vers les élites sociales et parmi elles les plus dotées en capital culturel, comme si à celles-ci revenait toujours le rôle de représenter l’opinion. Il ne serait pas bien difficile d’isoler la petite population à laquelle s’adressent de façon récurrente les auteurs d’enquêtes [8][8] Christophe Prochasson, Paris 1900. Essai d’histoire.... Les mêmes noms reviennent sur les sujets les plus divers. Ce qui d’ailleurs ne va pas parfois sans une certaine ambiguïté puisque se confondent ici compétence et opinion. L’enquête est ainsi au point de rencontre d’un dispositif cognitif et d’une entreprise idéologique. Sous l’apparence d’un nouveau régime scientifique, ne demeure-t-on pas dans la lignée d’une opinion publique limitée à quelques cercles et d’un espace public finalement réduit à une société de connivence parente de celle que composaient les salons philosophiques du xviiie siècle ?

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Le passage de l’ordre qualitatif à l’ordre quantitatif se faisait en effet avec difficulté. Les élites intellectuelles républicaines ne rendent pas aisément les armes à la démocratie. Elles prétendent conserver les privilèges de l’esprit, ceux de la clairvoyance, parfois de la compétence. L’affaire Dreyfus put contribuer à légitimer cette prétention. Mais la problématique de la représentation, à travers celle de la représentativité, gît au cœur de l’enquête comme phénomène social. Un petit nombre, bien ou mal choisi, peu importe, s’exprime en lieu et place du plus grand nombre. L’enquête, de ce point de vue, est tout à la fois un vecteur nécessaire au fonctionnement correct de la démocratie et son antonyme le plus pur puisqu’elle s’appuie sur la partie aux fins de représenter le tout. Il n’est pas tout à fait déraisonnable de penser que l’enquête put être pensée par certains sous le jour d’un expédient utile pour remédier aux apories de la démocratie et il n’est pas certain que ce rêve fou se soit tout à fait effacé de l’esprit de quelques-uns. La sondocratie, en excluant notamment le moment délibératif et l’inépuisable richesse de sens qu’exprime chaque choix, tout autant qu’en maltraitant le tout par la partie, menace toujours un tant soit peu la démocratie. Si l’âge de l’enquête semble bel et bien correspondre à celui de la démocratie, la pratique de l’investigation généralisée n’est pas toujours celle qui garantit le mieux celle-ci. Elle peut même en devenir l’adversaire le plus menaçant.

Notes

[1]

Pierre Du Maroussem, Les enquêtes. Pratique et théorie, Paris, Alcan, 1900, p. 19.

[2]

Émile Zola, Carnets d’enquêtes. Une ethnographie inédite de la France, Paris, Plon, 1986. Présentation de Henri Mitterand.

[3]

Cf. Christian Topalov (ed.), Laboratoires du nouveau siècle. La nébuleuse réformatrice et ses réseaux en France, 1880-1914, Paris, Éd. de l’EHESS, 1999.

[4]

Alain Corbin, Les filles de noce. Misère sexuelle et prostitution au xixe siècle, Paris, Aubier-Montaigne, 1978 (rééd., Paris, Flammarion, coll. « Champs », 1982, p. 13).

[5]

Agathon, Les jeunes gens d’aujourd’hui, Paris, Plon, 1913 (rééd., Paris, Imprimerie nationale, 1995, avec une préface de Jean-Jacques Becker).

[6]

Sur le sujet se reporter à Y a-t-il des tournants historiques ? 1905 et le nationalisme, Mil neuf cent. Revue d’histoire intellectuelle, 19, 2001.

[7]

Christophe Prochasson et Anne Rasmussen, Au nom de la patrie. Les intellectuels et la Première guerre mondiale, 1910-1919, Paris, La Découverte, 1996, p. 34-48.

[8]

Christophe Prochasson, Paris 1900. Essai d’histoire culturelle, Paris, Calmann-Lévy, 1999, p. 238-248.

Pour citer cet article

Prochasson Christophe, « L'enquêteur, le savant et le démocrate. Les significations cognitives et politiques de l'enquête », Mil neuf cent. Revue d'histoire intellectuelle, 1/2004 (n° 22), p. 7-14.

URL : http://www.cairn.info/revue-mil-neuf-cent-2004-1-page-7.htm


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