Mil neuf cent
Société d’études soréliennes

I.S.B.N.sans
210 pages

p. 205 à 215
doi: en cours

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Lectures

n° 23 2005/1

Antoine Prost, Jay Winter, Penser la Grande Guerre. Un essai d’historiographie, Éd. du Seuil, « Points Histoire », 2004, 340 p.

C’est sous la figure tutélaire de Pierre Renouvin que ces deux historiens éminents – Antoine Prost et Jay Winter – ont choisi de placer cet essai d’historiographie, dont le titre semble renvoyer au Penser la Révolution française de François Furet, mais avec une ambition autrement plus modeste. Cet exercice de synthèse n’était pas inutile tant l’histoire de la Première Guerre mondiale a connu de profonds bouleversements et des débats vigoureux depuis près de vingt ans. Il s’agit pour les deux auteurs de revenir sur la manière dont les historiens ont pensé cet événement, génération après génération depuis près de cent ans.
« Essai d’historiographie », tel est le sous-titre choisi par les auteurs. Il est vrai que rendre compte de l’ensemble des travaux historiographiques consacrés à ce conflit est une entreprise surhumaine. Le regard porté sur cette historiographie est donc partiel, essentiellement centré sur la France et le Royaume-Uni. On regrettera, à cet égard, les moindres références aux études allemandes, principal angle mort de ce travail. Dans ce foisonnement qui ne cesse de s’accroître au point de donner le « vertige », pour reprendre les termes des auteurs, cette mise en ordre est claire et éclairante. Se revendiquant de l’histoire culturelle, sans esprit de polémique, Prost et Winter font état de leur volonté d’embrasser de manière globale la Première Guerre mondiale mais en s’appuyant sur un discours modeste de la méthode.
L’interrogation à laquelle les deux auteurs essaient de répondre est celle qui tenaillait déjà les intellectuels de 1914 : comment penser la guerre ? La diversité des approches et des travaux menés depuis 1918 montre que la réponse à cette question n’est pas univoque. Trois configurations historiographiques successives sont mises en perspective : militaire et diplomatique ; sociale ; sociale et culturelle. À travers ce prisme qui montre l’évolution des préoccupations épistémologiques au fil des générations d’historiens, il est proposé de répondre à six questions simples : Pourquoi et pour quoi la guerre ? Qui commande et comment ? Qu’est-ce que faire la guerre ? Comment faire la guerre industrielle ? Guerre ou révolution, guerre et révolution ? Pourquoi les civils ont-ils tenu ? Comment vivre quand on ne peut ou ne veut oublier ? Ce découpage qui ne permet pas toujours d’éviter des redites met cependant en lumière les évolutions historiographiques et les grands débats qui ont traversé l’histoire de la Grande Guerre : les origines du conflit, les mutineries, la mémoire combattante…
Prost et Winter, acteurs eux-mêmes importants de cette historiographie, montrent parfaitement les apports récents de l’approche culturelle – au sens large – tout en refusant d’y voir comme une rupture épistémologique avec les démarches précédentes. La référence à Renouvin – ancien combattant, grand blessé de guerre et maître tout puissant de la « première » historiographie française de la Grande Guerre – est une manière de reconnaissance accordée à cette histoire « classique » qui, si elle a été profondément renouvelée, mérite encore notre attention. La mise au point est convaincante. Face à un événement monstre, il importe de pouvoir multiplier les angles de vue et de recourir à différentes focales pour espérer approcher un tant soit peu la réalité. Cet ouvrage est l’occasion de nous arrêter un instant en tant qu’historiens sur nos propres pratiques et au lecteur non spécialiste de mieux s’orienter à l’heure où la littérature consacrée à la Grande Guerre déborde en tous sens, pour le meilleur et pour le pire.
Éric Thiers

Jean-Jacques Becker, Stéphane Audoin-Rouzeau (dir.), Encyclopédie de la Première Guerre mondiale, Paris, Éd. Bayard, 2004, 1300 p.

Les commémorations sont propices aux dictionnaires. Personne ne peut s’en plaindre surtout quand ce type d’ouvrage prend la forme d’une encyclopédie. Le volume aurait pu s’appeler en fait encyclopédie critique : en effet, les quatre-vingt-dix-sept articles n’entendent pas épuiser l’état de la connaissance historique, mais la discuter. Les concepteurs de l’entreprise ont donc dû opérer un choix tout en mettant en valeur les plus récents acquis historiographiques. Ainsi aux côtés des sujets traditionnels (alliances diplomatiques, puissances militaires, opinions publiques), figurent de plus récents (femmes et genre, objets de guerre). On relèvera néanmoins que tout ce qui a trait à la « culture de guerre » est valorisé, sans être écrasant. Ce dictionnaire n’oublie pas la part militaire, diplomatique et politique du conflit tout en mettant en valeur les renouvellements historiographiques. Ainsi, certains mythes sont révisés en profondeur, comme le renouveau du nationalisme et de l’aspiration à la revanche en France dans les années d’avant-guerre, ou encore le « tournant » de 1905 [1]. Dans une forme incontestablement didactique, le dictionnaire permet de faire le point sur les principales questions. On relèvera une très forte dimension comparée et « intégrée » pour de très nombreuses notices, reflet du travail de l’Historial de Péronne qui a été le support principal de ce beau projet.
Sébastien Laurent

Christophe Prochasson, Anne Rasmussen (eds.), Vrai et faux dans la Grande Guerre, Paris, La Découverte, « L’espace de l’histoire », 2004, 360 p.

Il se dégage de cet ouvrage collectif une profonde impression d’unité. Ceci est essentiellement dû au fait qu’il s’agit d’un livre porteur d’un authentique projet épistémologique. Les concepteurs du volume ne cherchent pas à comprendre la guerre mais ont voulu réfléchir à la façon dont l’historien peut appréhender la guerre. Quel est le statut de la réalité dans un conflit d’un ordre tout à fait nouveau, où la violence est portée, dans la durée, à un seuil jamais atteint ? Les quinze contributeurs du volume conviennent, en effet du caractère proprement extra-ordinaire de l’événement, par sa durée et son intensité. Tous montrent également qu’informations, désinformations, déformations, intoxications, rumeurs et censures voilent fortement les sources et contraignent le regard historique. Combattants et civils naguère, historiens aujourd’hui, face à la presse, au roman, au témoignage et à l’image sont soumis à une véritable incapacité de saisir la réalité du conflit. Vrai et faux dans la Grande Guerre est un ouvrage profondément critique manifestant un très sain scepticisme en des temps commémoratifs où l’on oublie de poser la question essentielle : dans quelle mesure l’histoire peut-elle rendre compte de la guerre ? La réponse n’est ni irénique ni désespérée, elle en appelle seulement à l’exigence intellectuelle.
Sébastien Laurent

Robert Hertz, Un ethnologue dans les tranchées. Lettres de Robert Hertz à sa femme Alice. Août 1914-avril 1915, présentées par Alexander Riley et Philippe Besnard, CNRS Éd., Paris, 2002, 265 p. (préfaces de Jean-Jacques Becker et Christophe Prochasson)

Dans le flot de correspondances des combattants de la Première Guerre mondiale qui sont exhumées depuis quelques années, les lettres de Robert Hertz (1881-1915) à sa femme Alice frappent par leur exceptionnel intérêt.
Elles constituent tout d’abord une réflexion intellectuelle immédiate et de premier plan sur la Grande Guerre. Bien plus lucide que certains de ses maîtres comme Durkheim et Bergson, restés à l’Arrière en raison de leur âge, l’ethnologue Robert Hertz nous dévoile toutes les ambiguïtés de ce conflit sans faire mystère de ses contradictions personnelles. Ensuite, ces lettres apparaissent comme une remarquable illustration de ce qu’ont pu être ces fameux Durkheimiens au début du xxe siècle. Normalien, major de l’agrégation de philosophie en 1904, collaborateur de l’Année sociologique reconnu notamment pour ses travaux d’ethnologue et de sociologue de la religion, Hertz apparaît, au fil de ces pages, comme emblématique de ces intellectuels républicains, socialistes, rationalistes et patriotes qui imprimèrent profondément leur marque à la science française de l’époque. Enfin Robert Hertz illustre parfaitement cette volonté des Français d’origine juive de témoigner, par leur sacrifice, de leur intégration et de leur reconnaissance à la République française.
Ambiguïté du conflit, ambivalences personnelles de Robert Hertz : les deux sont indissociables. En le démontrant cette correspondance nous semble parfaitement restituer le climat général de la société française, tout du moins en 1914-1915.
Dans son introduction, Christophe Prochasson a raison de souligner que le consentement de l’ethnologue à la guerre est une forme de contentement, « métaphysique qui se nourrit d’une lecture religieuse de la guerre ». On aura rarement observé, aussi clairement exprimée et analysée, cette attente spirituelle, cette idée positive que le premier conflit mondial est l’occasion d’une renaissance, d’une résurrection. La dimension eschatologique du conflit dont on a aujourd’hui une connaissance plus précise notamment grâce aux travaux d’Annette Becker, éclate ici à chaque page. C’est de foi, de bonne espérance, de délivrance, d’expiation, de sacrifice dont il est question, le vocabulaire chrétien exprimant une religiosité laïque et patriotique. « Oui, il y a une religion de la guerre », écrit Hertz le 24 novembre 1914 qui « opère un reclassement de nos valeurs ». L’idée de culture de guerre n’est pas si loin.
Pour Hertz, cette espérance de l’après-guerre est celle – maintes fois répétée comme une obsession – d’une « France renouvelée dans une nouvelle Europe ». Le consentement à la guerre est ainsi soutenu par une foi profonde en la justesse du combat contre les Prussiens et non contre les Allemands que Hetz se refuse à haïr. On trouve là évidemment le thème des deux Allemagnes – l’une bonne qui peut être rachetée, l’autre mauvaise qui doit être abattue – qui prospérera sous la plume de Durkheim ou Andler. Hertz écrit ainsi le 28 novembre 1914 : « Je ne consens pas à m’abêtir inutilement, par exemple, à haïr tout ce qui est allemand – et à vomir Wagner, Nietzsche, etc., sous prétexte de cette guerre ».
Hertz nous touche car il n’est pas fait d’un bloc. Il s’enthousiasme pour ce combat contre la Barbarie prussienne mais estime aussi que la vérité doit être dite sur cette guerre qui est une « lutte contre la boue et la diarrhée ». L’ambivalence du conflit est sans cesse sous-jacente. C’est la fraternité d’armes avec des gens simples dont Hertz observe les mÅ“urs parfois en ethnologue ; c’est la joie d’une vie au grand air pour un intellectuel citadin ; mais c’est aussi l’horreur d’une « guerre moderne toute industrielle et savante », « pleine de religion ». C’est tout autant un dessein exaltant qu’une expérience qui « décivilise » les soldats.
Dans toutes ces lettres, Hertz navigue entre ces deux pôles et, conscient de la tragédie dont il est un acteur perdu, témoigne d’une forme de résolution virile, de cette « volonté de marcher droit dans la tempête et de servir la Cité », comme le souligne Jean-Jacques Becker dans sa préface. « De tout mon être, je voulais être Français, mériter de l’être, prouver que je l’étais », écrit Hertz le 2 avril 1915. Onze jours plus tard, il tombait dans la plaine de Woëvre.
En contrepoint aux paroles parfois exaltées de Hertz, qui cherchait à tout prix une signification à cette absurdité, les derniers mots nous semblent devoir revenir à Alice, son épouse, dans une lettre écrite le 20 avril 1915 alors que Robert est mort et que l’ignorant, elle le pressent toutefois : « Il me semble que la guerre est mauvaise, méchante puisqu’elle arrache les maris à leurs femmes, les pères à leurs enfants. Cette idée de la punition céleste pour nos péchés, de cette « épreuve salutaire » me révolte tout d’un coup – elle est trop monstrueuse, vraiment, aucune mère ne peut l’accepter d’un cÅ“ur léger ».
Éric Thiers

Annette Becker, Maurice Halbwachs. Un intellectuel en guerres mondiales, 1914-1945, Paris, Agnès Viénot Éd., 2003, 478 p. (préface de Pierre Nora)

Depuis une vingtaine d’années, historiens et sociologues, sous l’empire d’une curiosité affichée pour les phénomènes de mémoire, ont retrouvé le chemin d’une Å“uvre importante, celle de Maurice Halbwachs. Né en 1877 dans une famille catholique et conservatrice d’Alsace, brillant sujet ayant suivi la voie royale de l’École normale supérieure puis de l’agrégation de philosophie, marqué tout à la fois par l’enseignement de Henri Bergson et d’Émile Durkheim, Halbwachs bâtit une Å“uvre originale où se croisent de multiples préoccupations et autant de compétences : juriste-économiste (il soutint en 1909 une thèse de droit consacrée aux expropriations et au prix des terrains à Paris), sociologue de la classe ouvrière, statisticien bien doué, à la différence de son maître Durkheim, il est aussi l’auteur d’une thèse de lettres publiée chez Alcan en 1912, La classe ouvrière et les niveaux de vie, où se déploient ses nombreux talents. Démographe en conséquence, il se pencha sur le suicide dans un ouvrage de 1930 après s’être investi tout entier, au sortir de la Première Guerre mondiale, dans l’étude des méandres de la mémoire qu’il investit en sociologue, puisque le préoccupèrent avant tout les « cadres sociaux de la mémoire », pour reprendre le titre de son livre fondateur de 1925, sans ignorer pour autant les dimensions proprement psychologiques de celle-ci.
Le livre d’Annette Becker ne se présente ni comme une biographie ni comme une analyse de l’Å“uvre de Maurice Halbwachs, même s’il va sans dire que l’auteure sait nous en rendre compte quand il le faut. Ouvrage à thèse, le fort volume d’A. Becker tente de mettre en tension l’expérience de la Première Guerre mondiale et l’itinéraire intellectuel qui en a presque découlé. C’est ici que réside tout l’intérêt d’une enquête, parfois un peu déroutante, il faut en convenir, tant elle ne répond pas aux canons habituels du genre biographique.
Elle n’y répond pas en effet pour plusieurs raisons qui en font la force, l’on pourrait même dire la séduction. Plus que l’histoire d’un individu, aussi attachant fut-il, le texte d’Annette Becker est d’abord le récit de la vie d’une famille. Et de quelle famille ! Halbwachs a épousé en secondes noces Yvonne Basch, la fille du président de la Ligue des droits de l’homme, Victor Basch, professeur d’esthétique à la Sorbonne, grande figure de la gauche sous le Front populaire, assassiné, avec sa femme, par la Milice en janvier 1944. Il est aussi le frère de Jeanne, mariée à Michel Alexandre, le disciple le plus proche du philosophe Alain, professeur de philosophie et infatigable animateur du pacifisme radical de l’entre-deux-guerres comme le fut ce dernier. Jeanne et Michel Alexandre forment l’un de ces grands couples militants soutenus par l’amour mutuel et le combat commun. Cette famille, tout à la fois unie par l’estime que ses membres éprouvaient les uns pour les autres et chahutée tant les caractères ne portaient pas au compromis, ne cessa de vivre dans le drame depuis la Grande Guerre : désaccords politiques portés à l’incandescence, morts à la guerre, suicides, assassinats, déportations enfin, Maurice Halbwachs, mourant à Buchenwald en mars 1945 où il avait été déporté, avec son fils résistant, en juillet 1944.
Il y a un fil tragique dans cette existence collective qui n’a pas échappé à Annette Becker. Comment dès lors reprocher à l’historienne sa presque excessive discrétion devant la remarquable documentation qu’elle a mise au jour et qu’elle livre avec générosité ? Si l’ouvrage se lit d’une traite, c’est aussi parce que son auteure entretient avec son sujet une intense relation. Sans complaisance, elle pointe les contradictions et les refoulements qui peuplent la vie de Halbwachs. N’ayant pas combattu en raison d’une forte myopie, le sociologue n’en fut pas moins très impliqué dans la Grande Guerre. En 1915, Albert Thomas, sous-secrétaire d’État aux munitions, l’appela à ses côtés. Il y resta jusqu’au départ obligé du ministre en 1917 pour retrouver son poste de professeur de philosophie au lycée de Nancy, si proche de la ligne de front. En 1919, il fut de la petite phalange de ces hommes remarquables, parmi lesquels se comptent Marc Bloch, Lucien Febvre, Charles Blondel, et quelques autres, fine fleur de la science française, envoyés à l’Université de Strasbourg dont les autorités souhaitaient faire la vitrine intellectuelle d’une France victorieuse. Halbwachs y demeura jusqu’en 1935, date à laquelle il rejoignit la Sorbonne qu’il ne quitta que pour être élu au Collège de France, quelques semaines avant sa déportation. Annette Becker montre comment s’entrecroisent sans heurts apparents le déploiement d’un itinéraire intellectuel toujours ambitieux, les contraintes d’une vie académique tendue vers les honneurs du Collège même sous le régime de l’occupation allemande et une conscience politique déchirée entre un engagement discret mais incontestable dans un réseau de résistance et des solidarités familiales pacifistes orientant sa sÅ“ur aimée et son beau-frère estimé dans une passivité consentante.
Annette Becker épargne au lecteur non son émotion, que l’on sent poindre, à l’extrême parfois, dans nombre de ses pages, mais son jugement. Elle a raison. Elle déroule en empathie une vie qui ne fut jamais médiocre. Elle soulève aussi – c’est l’un des moments les plus passionnants de son livre – l’étonnant contraste entre un savant obsédé par la mémoire collective et l’oubli de la Grande Guerre dont témoignent non seulement son Å“uvre mais aussi ses archives personnelles, carnets intimes et correspondance mêlés. Pas une ligne sur le dernier conflit dans Les cadres sociaux de la mémoire, mais des références renvoyant à sa formation classique, toute pétrie de Grèce ancienne !
On pourra avancer bien des hypothèses pour tenter d’éclairer ce soigneux évitement. Sentiment de culpabilité face à une guerre vécue, mais non « faite » ? Complexe du survivant quand tant de jeunes savants, élèves d’Émile Durkheim, de Robert Hertz à André Durkheim, étaient tombés au champ d’honneur ? Malaise en regard d’une sÅ“ur dont la vie n’avait cessé de se fondre dans le combat pacifiste ? Aspiration à une hâtive démobilisation au sortir d’une guerre ? Annette Becker nous laisse ouvertes plusieurs pistes contenues dans une matière archivistique exceptionnelle contribuant à mettre en lumière une figure attachante et complexe de la sociologie française.
Christophe Prochasson

Philippe Oriol, Bernard Lazare, Paris, Stock, 2003, 456 p.

Premier dreyfusard et premier sioniste français, Bernard Lazare fut une personnalité touchante et intrigante qui méritait cette biographie intellectuelle très documentée et très complète. Au-delà des informations précises et précieuses qu’elle donne au lecteur, cette biographie s’attache à démontrer deux points principaux. Contrairement à l’image de Lazare imposée par le portrait émouvant peint par Péguy dans Notre jeunesse (1910), Lazare n’a pas été abandonné par la famille Dreyfus, pas plus qu’il n’a été victime de la « lâcheté juive », un préjugé repris par de nombreux auteurs, y compris Hannah Arendt. Si Lazare fut écarté de l’Affaire dont il a été le premier intellectuel engagé, ce ne fut pas par la famille Dreyfus mais par le clan de Picquart et Labori dont l’antisémitisme ne fait plus de doute après la consultation des documents que cet ouvrage présente. La légende de la « passivité juive » est par ailleurs la conséquence de la discrétion des juifs eux-mêmes dans l’action énergique entreprise en faveur de Dreyfus ; ils avaient tout intérêt à faire silence sur cet engagement, étant donné la violente propagande antisémite contre le « syndicat juif ». De plus, le livre tente de réfuter une autre légende, celle-ci perpétuée par l’extrême droite qui, en rééditant et en citant les Å“uvres de jeunesse de Lazare, le présente comme penseur antisémite pour mieux le récupérer. Or si Lazare est effectivement passé par une phase anti-juive, accusant les juifs d’être les principaux responsables d’un antisémitisme voué à disparaître le jour où ils se fondraient dans la masse française, il a, par la suite, non seulement corrigé cette analyse, mais fait de l’identité juive le centre de son engagement sioniste lors des dernières années de sa vie.
Ainsi, le premier dreyfusard n’a pas été un intellectuel républicain luttant uniquement pour des valeurs abstraites comme la justice et la vérité. Il fut aussi, et surtout, un juif qui a défendu un autre juif, comme il l’avait très clairement proclamé. Pour remplir ce rôle irremplaçable, il fallait être d’abord anarchiste, pour ne pas être impressionné par la redoutable « raison d’État » ; mais il fallait aussi être un israélite français, pour être convaincu, dès le début, que Dreyfus ne pouvait être qu’innocent. Enfin, il fallait être un nationaliste juif pour revendiquer le droit de défendre « un des siens ». Lazare fut tout cela.
Et c’est ce qui fait de lui, pour ces contemporains au moins, une figure qui dérange. Comme les autres intellectuels sionistes (Théodore Herzl et Max Nordau notamment), il partageait avec les antisémites le postulat que les juifs forment un groupe distinct, qu’il appelait alternativement « peuple », « nation » et même « race ». Son engagement sioniste témoigne de son pessimisme quant à l’avenir de la haine des juifs, que la victoire des dreyfusards ne pouvait atténuer. Pour lui, l’Affaire, loin de signifier la fin du combat, fut un avertissement. Si Dreyfus en sortait vainqueur, les juifs continueraient de payer pour les fautes des autres, pensait-il.
Si l’Histoire semble lui avoir malheureusement donné raison, la question de l’identité juive qu’il soulève revient, un siècle après l’Affaire, au centre de l’actualité, dans un contexte fort différent. Avant de calquer l’engagement de Lazare sur la réalité de nos jours, il serait bon de rappeler que celui-ci était l’Å“uvre d’un anarchiste, d’un marginal, d’un homme qui s’est posé comme un devoir moral de défendre les victimes et non pas les vainqueurs. C’est cette position même qui le fera rompre avec le sionisme realpolitik d’Herzl. Voilà ce que montre ce livre important.
Yaël Dagan

Alexis de Tocqueville, Lettres choisies. Souvenirs, Françoise Mélonio, Laurence Guellec (eds.), Paris, Gallimard, coll. « Quarto », 2003, 1420 p.

Le grand mérite de ce recueil de textes présenté par Françoise Mélonio et Laurence Guellec est de nous rendre très sensible le personnage singulier qu’était Alexis de Tocqueville, le penseur, l’homme politique et l’homme tout court. L’intérêt de la plupart des correspondances est bien de faire pénétrer le lecteur dans la genèse de la pensée de l’auteur, de suivre plus ou moins artificiellement le cheminement de cette pensée confrontée aux événements qui la suscitent et la façonnent. Ce qui est le cas ici mais le recueil tel qu’il a été constitué va bien au-delà en mettant l’accent sur ce qui, me semble-t-il, fait la singularité de Tocqueville en tant que penseur du politique, à savoir son extrême sensibilité aux événements servie par une certaine propension à l’introspection, elle-même soutenue par la mémoire d’un monde à jamais disparu. Si l’on ajoute une santé précaire et un style littéraire à la fois familier et distancié, le parallèle avec Proust n’est pas loin, la nostalgie en moins. La différence est de taille car si Tocqueville avait tout pour faire un conservateur, son indépendance à l’égard tant de son milieu que de la pensée ambiante, qui éclate ici à chaque page, en font un penseur et un homme politiques à la fois pragmatique et visionnaire.
Ce volume est composé d’un choix de lettres qui couvrent l’intégralité de la vie de Tocqueville depuis l’enfance jusqu’à la veille de sa mort, et des Souvenirs qui sont, on le sait, ses mémoires d’homme politique. L’ensemble forme un tout particulièrement attrayant, agréable à lire et remarquable par sa composition qui donne au lecteur la possibilité de pénétrer, sans se perdre, dans les multiples facettes de la pensée de l’auteur et de suivre le cheminement de ses idées. Les lettres d’Amérique, par exemple, ouvrent la voie à l’examen original que fera Tocqueville de l’influence de la religion sur la société dans De la démocratie en Amérique et à l’analyse, déjà entamée avec ses lectures sur l’Angleterre, des équilibres nécessaires à l’élaboration d’une bonne constitution. Pour être viable sur le long terme, une constitution doit préserver les libertés individuelles tout en ayant suffisamment de pouvoirs établis pour que soit partout respectée la légalité. Ses lectures, ses enquêtes, son expérience en ont si bien convaincu Tocqueville qu’il peut écrire à Gustave de Beaumont en février 1852, à propos du régime issu du coup d’État, « il ne fondera rien, mais il durera », contre l’avis de ceux qui l’entourent. C’est cette lucidité, nourrie de chaque instant de son existence, que la cohésion de cet ensemble de lettres met particulièrement en relief, aidant ainsi le lecteur à mieux comprendre la dimension de la pensée de Tocqueville.
Marie Laurence Netter

Christian Sorrel, La République contre les congrégations. Histoire d’une passion française. 1899-1904, Paris, Éd. du Cerf, 2003, 265 p.

Il y a quelque chose d’étonnant à relire l’histoire de l’affrontement de la République et des congrégations à travers ce livre qui limite ses ambitions à faire le bilan de l’histoire de l’expulsion des congrégations en 1901. On imagine mal, après l’évolution libérale du droit déjà inscrite dans la loi de Séparation et confirmée par son application jurisprudentielle, à quel point la répression des congrégations a pu être aussi dure et systématique. À lire Christian Sorrel on comprend que le contentieux avec les républicains, et même avec la société civile française, est ancien. En présentant d’abord le « monde puissant et contesté » des congrégations constituées au xixe siècle lors de la « reconquête » catholique de la France, on saisit d’où vient cette peur, assez largement fantasmée, des républicains. De ce bilan se déduit le sens de l’assaut donné contre les congrégations et leur « démantèlement méthodique » décidés par les républicains radicaux après la guérilla dont s’étaient contentés les opportunistes. La troisième partie analyse les destins congréganistes entre exil et sécularisation : l’exil a favorisé une internationalisation de ces congrégations et leur présence missionnaire dans les colonies non sans la complicité active ou passive de la République qui les chassait de la métropole.
Curieuse République, qui dans la même loi adopte pour les associations la position la plus libérale qui soit en supprimant l’autorisation préalable et qui contredit radicalement ce libéralisme pour les congrégations qui restent seules soumises à autorisation, législative de surcroît, et dont il est entendu qu’elles ne l’obtiendront pas ! L’auteur souligne pourtant que les congrégations ont toujours posé problème à tous les gouvernements de la France après la Révolution (la Restauration autant que l’Empire), mais aussi dans de nombreux autres pays européens. De ce point de vue l’affrontement français n’est nullement unique, même si les expulsions y sont plus massives et radicales qu’ailleurs. La République française n’a fait que porter à son paroxysme un affrontement latent entre l’Église, dans sa forme la plus militante et la plus active, et les pouvoirs politiques européens des sociétés modernes. Leur modernité les rend nécessairement perplexes devant l’engagement congréganiste : un engagement total ; une obéissance sans faille envers le pape ; la mobilisation d’un personnel qui échappe assez largement aux contraintes et au conformisme que le régime concordataire peut imposer au clergé séculier, congrégations qui sont simultanément de moins en moins soumises à la juridiction épiscopale. Dans toutes les accusations et les griefs développés contre les congrégations que rapporte Christian Sorrel au moment des débats législatifs, on ne peut s’empêcher de retrouver des éléments communs à des débats récents sur les sectes. La culture républicaine conserve donc, malgré son évolution libérale, une réserve spontanée vis-à-vis des engagements religieux les plus poussés. Cette « passion française » reste une passion moderne.
Patrice Rolland
 
NOTES
 
[1]On se reportera sur ce point au n° 19 (2001) de cette revue : Y a-t-il des tournants en histoire ? 1905 et le nationalisme.
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On se reportera sur ce point au n° 19 (2001) de cette revue...
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