Mil neuf cent
Société d’études soréliennes

I.S.B.N.sans
210 pages

p. 5 à 8
doi: en cours

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“La guerre du droit”, 1914-1918

n° 23 2005/1

2005 Mil neuf cent “La guerre du droit”, 1914-1918

« La guerre du droit » : forme moderne de la guerre juste ?

Éric Thiers
C’est en 1999, lors de l’intervention de l’Otan au Kosovo et en Serbie, que nous est venue l’idée de consacrer une étude à la « guerre du droit ». Deux faits avaient, à l’époque, attiré notre attention. Les puissances européennes et américaine avaient décidé de bombarder Belgrade pour empêcher, enfin, un nouveau nettoyage ethnique dans les Balkans. En raison de la menace d’un veto russe et chinois au Conseil de sécurité, elles devaient agir en dehors de tout mandat formel de l’Onu et de toute légalité internationale. Pourtant, les partisans de cette intervention en appelaient à la « guerre du droit » [1]. Témoins, les propos tenus très solennellement par le Premier ministre de l’époque, Lionel Jospin, devant l’Assemblée nationale le 27 avril 1999 :
Cette guerre, on l’a dit et redit, est une guerre du droit. […] Ce droit, que nous voulons faire respecter au Kosovo par les armes, nous devrons, le jour venu, le faire respecter ailleurs, dans d’autres pays et sans doute par d’autres voies. Je pense, en particulier, à d’autres peuples dont les droits ne sont pas respectés, et notamment, pas très loin de nous, au peuple kurde. Alors, la légitimité de notre action présente prendra pleinement son sens. Ni les intérêts stratégiques ni les considérations commerciales ne devraient à l’avenir nous interdire de défendre le droit là où il est bafoué. Le futur que nous devons préparer et que nous préparons, c’est aussi le futur de notre Europe. Cette guerre du droit est aussi d’une certaine manière – je force un peu le trait – la première guerre de l’Europe unie ».
Le Gouvernement français entendait donc fonder – tout du moins dans le discours – l’Europe politique sur la guerre du droit. Il était difficile alors de ne pas établir un parallèle avec la Grande Guerre, proclamée elle aussi « guerre du droit » par les autorités politiques ou intellectuelles françaises. Que cette « guerre du droit » ait pu en 1914 déchirer littéralement l’Europe et qu’elle apparaisse, à la fin du siècle, comme un moteur potentiel de son unification politique conduisait à s’interroger sur la portée de cette notion.
Les questions sont nombreuses : justifier la guerre par le droit n’est-ce pas le seul moyen d’en fonder la légitimité dans un monde moderne qui repose essentiellement, pour reprendre le vocabulaire de Max Weber, sur un principe rationnel-légal ? Pourtant la guerre n’est-elle pas, par définition, la négation de tout droit tant elle suscite des déchaînements de violence de plus en plus incontrôlés dans les conflits contemporains ? Quel est ce droit qu’il est question de défendre ? S’agit-il du droit international, du droit humanitaire, des droits de l’homme, du droit du plus fort, d’un droit naturel, d’un droit occidental ? Plusieurs droits ne peuvent-ils entrer alors en concurrence : celui, par exemple, d’une minorité et celui d’un État qui entend préserver son intégrité territoriale ?
La guerre engagée en Irak en 2003, en dehors de toute légalité internationale, donne plus de poids encore à ce questionnement. Les débats qui se sont tenus alors tant au sein des Nations unies qu’à l’extérieur de cette enceinte lui ont conféré une actualité nouvelle.
C’est pourquoi nous avons souhaité revenir sur le thème de la « guerre du droit » afin de mieux en cerner l’origine, le contenu et la postérité. Le cœur de notre réflexion est bien sûr la Première Guerre mondiale. On ne s’en étonnera pas. Nous avons voulu montrer comment ce conflit a donné corps à cette notion. De ce point de vue, la Grande Guerre a marqué, comme sur d’autres sujets, non le début d’un mouvement mais son entrée en scène fracassante sur fond de paroxysme, emportant une nouvelle manière d’aborder la question de la guerre juste ou légitime. C’est pourquoi nous avons aussi élargi le champ de nos investigations en amont et en aval de ce conflit.
Huit articles composent ce dossier. La moitié portent sur l’engagement des intellectuels français, autour non seulement de lieux comme la Revue de métaphysique et de morale, le Comité d’études et documents sur la guerre ou la Ligue des droits de l’homme, mais aussi de figures intellectuelles comme celle du professeur de droit Joseph-Barthélemy. S’y ajoute la présentation dans la section documentaire d’un article inédit en France de Georges Sorel qui vient à point nommé : il nous livre les singulières réflexions qu’il développa au cours de la guerre en réaction aux questions soulevées par l’invasion allemande de la Belgique.
Nous ne pouvions cependant nous en tenir aux seules réactions et au seul cas français. C’est pourquoi trois autres études portent sur l’Allemagne, le Royaume-Uni et l’Italie, respectivement avant, pendant et après la guerre de 1914. Enfin, nous avons souhaité donner à ces différents travaux un écho contemporain grâce à l’entretien que Pierre Hassner a bien voulu nous accorder. Il nous livre ainsi quelques pistes essentielles pour décrypter le sens actuel de l’idée de « guerre du droit ».
À travers cette nouvelle livraison, nous souhaitons participer, à notre manière, à la réflexion qui anime aujourd’hui la Cité autour de la question de la guerre. Le croisement des approches proposées ici montre à quel point le concept de « guerre du droit » est difficile à cerner. Il rassemble des réalités diverses selon les périodes, les pays, les auteurs. Loin d’être un slogan vide de toute signification, l’idée de « guerre du droit » paraît, au contraire, déborder de sens.
S’interroger sur la « guerre du droit » c’est se poser la question essentielle : au nom de quoi peut-on accepter de se sacrifier, de sacrifier les siens ou d’infliger la mort à des étrangers ? Aujourd’hui dans nos sociétés démocratiques, libérales, modernes, où la loi trône comme une valeur suprême, la « guerre du droit » apparaît de plus en plus comme la seule qui puisse être juste, légitime. Mais face aux nouvelles formes d’agression dont les démocraties sont victimes et qui défient nos catégories traditionnelles, cette position peut-elle être tenue durablement ?
Dans une étude consacrée en 2002 aux États-Unis, Pierre Hassner tentait de définir la place de l’Europe face à l’hyperpuissance américaine. Pour lui, « la vocation première de l’Europe actuelle par rapport aux autres époques et aux autres régions est de montrer la voie de sociétés orientées par la recherche de la paix et de la prospérité, de la liberté et de la justice, plutôt que de la domination et de la gloire ». Pourtant, poursuivait-il, « l’Europe ne peut échapper au tragique de la politique qui veut que, pour conserver et promouvoir le bien, il faille résister au mal et parfois l’infliger » [2].
S’interroger sur la « guerre du droit », c’est aussi vouloir comprendre jusqu’où les démocraties et, en particulier, l’Europe peuvent aller pour se défendre sans trahir leur vocation [*].
 
NOTES
 
[1]Par exemple, Laurent Joffrin, Yougoslavie. Suicide d’une nation, suivi de Kosovo. La guerre du droit, Paris, Éditions mille et une nuits, 1999.
[2]Pierre Hassner, « États-Unis : l’empire de la force ou la force de l’empire ? », Cahiers de Chaillot, 54, septembre 2002, p. 49 et 50.
[*]Que soient ici remerciés les traducteurs de deux articles du dossier, Julia Guimier et Olivier Cosson.
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