Mil neuf cent
Société d’études soréliennes

I.S.B.N.sans
210 pages

p. 205 à 217
doi: en cours

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Lectures

n° 24 2006/1

Carlos Miguel Herrera (ed.), Georges Sorel et le droit, Paris, Éd. Kimé, coll. « Philosophie politique », 2005, 168 p.

Après les remarquables articles de Shlomo Sand et Patrice Rolland, voici enfin un ouvrage – tout aussi remarquable – qui aborde l’un des sujets qui a le plus passionné Georges Sorel : la genèse du droit et sa place dans les luttes de classe. Sorel aurait voulu donner une synthèse de son propre Socialisme juridique qui aurait été comme son « testament scientifique ». Ses annotations sont restées au contraire éparses. Elles s’inscrivent cependant dans « un moment syndical » important de la pensée du droit, au début du xxe siècle, qui ne se réduit pas aux manÅ“uvres d’intégration du socialisme réformiste et étatiste, et qui sera le terreau fécond d’une réflexion juridique anti-formaliste que mèneront, entre autres, Maxime Leroy, à la fois proche et critique de Sorel, et le proudhonien Georges Gurvitch.
Pour Sorel, qui s’inspirait à sa façon de Proudhon, Ihering et Savigny, le droit est intrinsèquement historique et trouve son dynamisme dans le conflit social. Le conflit de classe est moins une lutte pour le pouvoir qu’une lutte pour imposer des droits. Il y a cependant une autonomie du droit car la sanction juridique s’impose à tous selon des règles acceptées comme rationnelles. Alors que la législation sociale, comme toute loi, fige une situation, à la jurisprudence revient la tâche d’aménager le droit. Les juges prennent acte d’un état de fait coutumier et le transforment en droit. Par leur action, les syndicats participent à cette élaboration. La violence quant à elle clarifie les enjeux et distingue les parties en cause. Au droit de propriété, les ouvriers opposent les droits sur leur emploi et sur les modalités de la grève. Au côté du droit bourgeois s’épanouit un droit ouvrier qui préfigure le socialisme de droits.
Cet ouvrage important et utile, qui ne s’arrête pas à Sorel car il passe également en revue le « sorélisme » diffus qui a parcouru certaine pensée du droit en France, comprend l’article de Sorel, inédit en français, « Les idées juridiques dans le marxisme », recueilli à l’origine dans les Saggi di critica del marxismo publiés en Italie en 1903, et les contributions savantes de C.M. Herrera, P. Rolland, Bruno Silhol et Michel Borgetto.
Willy Gianinazzi

Claudie Weill, Les cosmopolites. Socialisme et judéité en Russie (1897-1917), Paris, Éd. Syllepse, 2004, 174 + XIV p., ill. et glossaire

On doit cette étude concise à une historienne connue pour ses travaux sur la social-démocratie d’Europe centrale et de l’Est et pour l’attention qu’elle a toujours portée aux questions de l’identité nationale.
À elle seule, la Haskalah, ce mouvement des Lumières qui permit à l’intelligentsia juive de l’Empire russe d’échapper aux carcans du religieux, n’aurait pas suffit à la radicalisation de celle-ci sans les pogromes et les vexations réglementaires (assignation à résidence, numerus clausus dans les universités, etc.) qui empêchèrent à jamais la transition vers l’identité à trait d’union (Juif-Russe).
Quoique souvent rappelée dans les autobiographies en référence aux années de jeunesse, la judéité pose problème pour ceux des révolutionnaires qui se veulent universalistes et que l’auteure présente comme « cosmopolites ». La palette est cependant très large. À l’extrême – nous généralisons –, les Juifs bolcheviks professaient l’assimilation en niant une origine que la terreur stalinienne leur rappellera. Les Juifs menchéviks, plus nombreux, partageaient les mêmes vues, mais avec une conscience identitaire parfois plus prononcée. Le Bund, ayant son fief à Minsk, utilisait le yiddish pour atteindre le prolétariat juif tout en prônant l’autonomie culturelle de la nation juive. Proche du Parti socialiste révolutionnaire où militaient également des juifs de confession, le Serp (Parti socialiste ouvrier juif) se séparait de ce parti et du Bund par la revendication politique d’une Diète juive qui n’excluait pas dans l’avenir le regroupement territorial. Faisant prioritairement le choix du territorialisme, des composantes socialistes juives (Poale Tsion, Sionistes socialistes) se plaçaient au contraire dans la perspective du départ en Palestine.
Cette étude est partiellement prosopographique. Une ample partie est réservée au Bund, y compris dans l’exil.
Willy Gianinazzi

Jean Garrigues (ed.), Les grands discours parlementaires de la Troisième République, I, De Victor Hugo à Clemenceau, II, De Clemenceau à Léon Blum, Paris, Assemblée nationale-A. Colin, 2004, 217 et 152 p.

À l’heure où le Parlement entend imposer une forme d’histoire officielle qui illustre parfaitement ce rapport si étrange que la France entretient avec son passé, l’Assemblée nationale se penche sur son âge d’or en parrainant la publication chez Colin d’une collection d’histoire parlementaire consacrée aux « grands discours » de la iiie République [1]. Nous appelions naguère dans cette revue à un renouveau de l’histoire parlementaire [2] ; cette entreprise engagée sous l’égide du Président de l’Assemblée ne pouvait dès lors que nous réjouir. C’est le cas non sans une certaine frustration cependant.
Le choix difficile opéré par Jean Garrigues, professeur à l’université d’Orléans, président du Comité d’histoire parlementaire et politique, et les historiens qui l’accompagnent dans ce projet, est de mêler à certains discours célèbres d’autres qui, l’étant moins, sont tout aussi intéressants. C’est un plaisir de retrouver cet art oratoire, aujourd’hui suranné, à travers les voix de Jaurès, Clemenceau, Briand, Barrès mais aussi de Henri de Kerillis ou Jean Zay. La lecture de ces morceaux de bravoure parlementaire, classés chronologiquement, est rendue aussi agréable qu’instructive grâce à la présentation très claire de chacun des débats dans lesquels ils s’insèrent, et ce malgré quelques coquilles qui apparaissent ça et là – Paul Reynaud n’est pas mort en 1916 et Alexandre Varenne (et non de Varenne), député du Puy-de-Dôme, né en 1870 et non en 1857, a quitté ce monde en février 1947 et non en 1946.
On regrettera toutefois qu’à la notion de « débat » – le propre du Parlement, surtout à cette époque – on ait préféré celle de « discours » qui met en lumière un seul orateur, le plus souvent. On aura ici une pensée amicale pour Michel Mopin, ancien directeur de la Bibliothèque du Palais Bourbon, disparu l’an passé, qui avait su, dans un ouvrage qui fait référence [3], présenter justement ces débats d’une manière subtile, autour de thèmes comme « Le regard du Parlement sur lui-même », « Les débats institutionnels », « La politique étrangère » ou « La politique coloniale » dont il aurait pu d’ailleurs écrire un nouveau et savoureux chapitre. Pour qui connaît un peu le Parlement, l’intérêt des séances tient dans la vivacité des confrontations, parfois brutales, cruelles. Les textes proposés ici apparaissent donc comme une forme édulcorée de la joute parlementaire, conformément à l’esprit du temps.
L’heure est aujourd’hui à la mémoire, phlegmon de l’histoire. C’est la marque d’une triste époque. Ces ouvrages qui s’adressent à un large public et relèvent d’une conception très classique de l’histoire politique, participent de cette commémoration nostalgique. Ils ne témoignent pas totalement de l’action résolue menée par le Comité d’histoire parlementaire et politique depuis quelques années en faveur d’un renouveau des études parlementaires, à travers des séminaires, des colloques, une revue, etc. Ne boudons pas cependant notre plaisir. La lecture des discours ainsi proposés est très plaisante et souvent émouvante. Si elle peut susciter un intérêt nouveau pour le Parlement, celui d’hier et, pourquoi pas – d’un naturel optimiste, on en forme l’espoir – d’aujourd’hui, ces publications auront atteint leur but louable.
Éric Thiers

Frédéric Worms (dir.), Le moment 1900 en philosophie, Villeneuve d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2004, 417 p.

Frédéric Worms, le maître d’Å“uvre de ce recueil dense et passionnant, soutient avec raison que s’il existe un « moment 1900 » dans la philosophie française, il convient moins de le supposer en l’essentialisant que de le fonder en parcourant les Å“uvres contemporaines surgies au tournant des deux siècles. Le programme d’enquête ayant présidé au colloque dont est issu cet ouvrage n’est pas sans proximité avec celui qui oriente notre revue : à la croisée de l’histoire des idées et de l’histoire socio-culturelle, ne s’agit-il pas de rétablir le fil de continuités ou, à l’inverse, de relever les discordances et les ruptures par l’étude des circulations intellectuelles qui constituèrent le « moment 1900 » ? Car au terme de la lecture de ce livre parfois ardu, on est convaincu de la parenté intellectuelle qui lie entre eux des Å“uvres et des auteurs contemporains. Non que ceux-ci disent tous la même chose au même moment. Ils n’en partagent pas moins des problématiques communes, des inquiétudes similaires, des références analogues.
D’un ensemble touffu d’analyses proposées par des auteurs tous venus de la philosophie, il semble possible de dégager trois lignes de force permettant de caractériser le « moment 1900 » en philosophie.
Le sentiment d’affronter désormais un monde opaque, ayant perdu son évidente et sans doute illusoire lisibilité, comme un nouveau défi lancé à la philosophie et aux sciences, appelle un mouvement de refondation. Les bases de la pensée léguées par le xixe siècle semblent vaciller. L’unité de la connaissance, qui garantissait à la philosophie tous ses droits, est menacée. Le savoir éclate en mille disciplines nouvelles et parfois rivales, s’institutionnalisant dans des chaires, des revues, des congrès ou des sociétés savantes. Pire, les disciplines elles-mêmes se fracturent en écoles concurrentes. La sociologie en est le meilleur exemple, à l’heure même où les masses surgissent dans la vie sociale et politique. Le coup de force durkheimien ne doit pas occulter les entreprises, toujours discréditées, de Tarde, de Fouillée ou de Worms. La sociologie n’est pas la seule à illustrer cet enchevêtrement des savoirs et cet arc-en-ciel de pensées. La psychologie ou l’éthique, la philosophie elle-même, y contribuent et s’appuient sur des pratiques intellectuelles nouvelles que Mil neuf cent s’est attelée à inventorier depuis près d’une vingtaine d’années (sans que d’ailleurs aucun des collaborateurs de l’ouvrage n’ait cru bon de s’y référer).
Cet éclatement a ses limites. Les pratiques intellectuelles, notamment les congrès, tentent de répondre aux tentations visant à nationaliser les savoirs. Jocelyn Benoist insiste ainsi sur le caractère international et communautaire de la philosophie 1900. On peut, une nouvelle fois, regretter qu’à l’inverse des philosophes de la fin du siècle, l’auteur n’ait pas rencontré aujourd’hui d’autres disciplines qui lui eussent permis d’affiner son analyse : nous savons, par exemple, ce que nous devons aux travaux d’Anne Rasmussen sur l’internationalisation de la science. Benoist et d’autres eussent pu profiter de quelques excellentes lectures extérieures à leur discipline… Plusieurs études soulignent aussi, à bon escient, le cousinage tumultueux mais riche entre philosophie et mathématique, même chez un Bergson, trop paresseusement renvoyé dans le périmètre de l’intuition. Jean-Michel Salankis met en évidence les relations entre mathématique et philosophie à propos de la question du continu temporel et François de Gandt souligne, pour sa part, à l’occasion d’une étude consacrée aux relations entre Husserl et Hilbert, « l’extraordinaire créativité des mathématiques du xixe siècle » qui, selon lui, a constitué « le ressort premier d’un renouveau de la philosophie ».
La clé philosophique de ces traits caractéristiques d’un moment intellectuel réside dans la question de la réalité du monde. Comment l’atteindre ? Comment la comprendre ? Comment l’analyser ? L’épistémologie, un mot d’époque, connaît ses premières grandeurs. L’herméneutique, éveillée aussi en 1900 comme l’une des grandes innovations intellectuelles du « moment » éponyme, dans le sillage de Wilhelm Dilthey (que présente avec clarté Denis Thouard), pénètre plusieurs cercles. Poincaré, Duhem, Le Roy tentent, pour leur part, d’apporter une réponse aux inquiétudes épistémologiques par la refondation d’un pacte de connaissance liant le sujet au monde qu’il investit. Le conventionnalisme, étudié par Anastasios Brenner, éclaire sans doute la thèse que Jean Jaurès consacre en 1892 à la « réalité du monde sensible » que présente Bruno Antonini dans son article.
Ce livre, que doivent obligatoirement consulter tous ceux qui traversent la période 1900, souffre néanmoins d’un défaut majeur : il n’établit pas suffisamment les circulations intellectuelles auxquelles nous sommes si sensibles. Les monographies, dont certaines sont tout à fait remarquables malgré la regrettable obscurité de quelques-unes d’entre elles (pourquoi les philosophes nous interdiraient-ils d’accéder à leur savoir si nécessaire ?), sont parfois trop refermées sur elles-mêmes. Il nous faut aussi déplorer l’ignorance totale des auteurs pour les travaux que des historiens ont pu consacrer aux mêmes sujets. La lecture située propre à ces derniers ne relève plus de la méthode de la « petite ceinture » stigmatisée par Péguy où le premier souci du lecteur est d’éviter la rencontre avec le texte. Comment ne pas souligner au rouge ici un article, au demeurant bienvenu et bien conduit, sur Sorel lecteur de Nietzsche, qui n’aurait pas été gâté par la fréquentation de notre revue ou celle d’historiens qui, imaginez-vous, ont parfois l’audace d’avancer, point trop sottement je crois, sur le terrain des idées ? Et pour finir sur une note de mauvaise humeur, reprochons aux presses universitaires du Septentrion la médiocrité d’une édition émaillée de coquilles et de négligences typographiques qui n’honorent pas l’édition scientifique.
Pourtant, un livre à lire de toute urgence !
Christophe Prochasson

Antoine Compagnon, Les Antimodernes, de Joseph de Maistre à Roland Barthes, Paris, Gallimard, « Bibliothèque des idées », 2005, 464 p.

Dès la première page, Antoine Compagnon livre la définition de l’objet de son enquête. Les « antimodernes » sont « les modernes en délicatesse avec les Temps modernes, le modernisme ou la modernité, ou les modernes qui le furent à contrecÅ“ur, modernes déchirés ou encore modernes intempestifs » (p. 7). Par la suite, l’auteur multiplie les significations. L’antimodernisme désigne le doute, l’ambivalence, la nostalgie, et non pas un rejet pur et simple de la modernité. En effet, entre la réaction traditionaliste (Maurras) et l’adhésion allègre au mythe moderne du progrès, puis à l’idée d’avant-garde artistique, un vaste champ s’ouvre, dans lequel, soutient Compagnon, se trouvent les plus grands écrivains français (et européens) des xixe et xxe siècles, exprimant une résistance au monde moderne, et en cela même ils sont les vrais modernes, non dupes du moderne, déniaisés.
La démonstration se déroule en deux temps. D’abord « Les idées », illustrées notamment par trois « fondateurs » de l’antimodernisme : Joseph de Maistre, Chateaubriand et Baudelaire : contre-révolution, anti-Lumières, pessimisme, péché originel, sublime et vitupération sont les idées clés de cette attitude à la fois hostile et consubstantielle au vrai modernisme. Ensuite, dans la seconde partie de l’ouvrage, une série d’études de cas, où chaque auteur est présenté dans son contexte et toujours en rapport avec ses contemporains, engagés dans une controverse, voire une polémique. Ici le point de départ est l’idée qu’« on est toujours le moderne de l’un et l’antimoderne de l’autre » (p. 53). Si la lecture des deux parties est toujours passionnante et fort stimulante, on a parfois l’impression que les monographies de la seconde partie ne collent pas toujours à la problématique annoncée ; mais c’est aussi qu’elles la débordent en raison même de leur richesse, parfois au détriment du fil conducteur de la démonstration : l’antimodernisme en tant que marque de la réflexion des « vrais » modernes sur leur période.
Une définition aussi large de l’antimoderne permet de considérer presque chaque écrivain sous cette étiquette, et ainsi de vider la catégorie de sa substance. Compagnon ne le nie pas. Plus qu’une réalité donnée, il s’agit là d’un outil d’analyse. En continuité avec Les cinq paradoxes de la modernité, Compagnon mène une réflexion soutenue, solidement documentée et très précise sur un phénomène historiquement circonscrit, puisqu’il n’appartient qu’à l’époque contemporaine, que les Anglo-saxons appellent moderne, entre pré-moderne et post-moderne. L’événement fondateur en est la Révolution française. Toute la pensée anti-moderne en découle directement, car l’élément contre-révolutionnaire en est essentiel. Il faut en convenir : les plus grands écrivains français des deux siècles passés, au moins jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, étaient « sinon de droite, du moins résistant(s) à la gauche » (p. 11), constate Compagnon. Car, à la suite d’Albert Thibaudet, il remarque que plus la gauche s’empare du pouvoir politique, plus la droite se réfugie dans la littérature.
L’antimoderne serait donc de droite, rien que par le fait que la légitimité politique est à gauche et que sa « véritable attitude critique » le place dans une marginalité politique. Ici Compagnon semble hésiter, car, dans sa conclusion, il situe l’antimoderne dans un « ni droite ni gauche », non pas dans le sens de Sternhell, mais dans le sens de « la neutralisation sollicitée par Barthes ». Roland Barthes, penseur de gauche pour la plus longue partie de sa vie, rejoint les antimodernes en raison de son évolution surprenante dans les deux dernières années de sa vie, qui permet à Compagnon une lecture à rebours d’un Barthes plus ambivalent vis-à-vis de l’avant-garde littéraire, plus résistant au modernisme, déclarant, en 1971, que son vÅ“u était de se situer « à l’arrière-garde de l’avant-garde », encore une formule limpide de l’antimodernisme, consistant à aimer encore ce qu’on sait déjà mort. Barthes renoue ainsi avec la tradition antimoderne que Compagnon avait crue morte avec « Les horreurs du milieu du xxe siècle », car le jeu antimoderne s’avérait périlleux face aux dérives de Vichy et de la collaboration, incarnées par les trajectoires de Drieu La Rochelle et de Paul Morand, antimodernes tous les deux.
L’ouvrage de Compagnon participe d’une certaine tendance actuelle à réhabiliter une pensée de droite ou, du moins, résistante aux idées de la gauche, comme plusieurs enquêtes sur les « nouveaux réactionnaires » l’ont récemment montré. Soixante et un ans après la libération d’Auschwitz, l’héritage que la gauche a légué de la catastrophe antimoderne de 1939-1945 s’effrite. Compagnon n’hésite pas, en dernier recours, à valoriser les antimodernes comme « réactionnaires de charme », et à revendiquer la liberté que porte en elle la critique antimoderne. Si l’on peut regretter dans cette « histoire des idées » l’absence d’une analyse des conditions matérielles et sociales qui nuancerait peut-être la notion de liberté, on reconnaît dans cet essai la puissance démonstrative d’une analyse fine et clairement argumentée d’un phénomène culturel de longue durée, qui fournit de nombreuses pistes pour aborder les grandes questions à la croisée du politique et du littéraire.
Yaël Dagan

Sophie CÅ“uré, Frédéric Worms (eds.), Henri Bergson et Albert Kahn. Correspondances, préface de Jeanne Beausoleil, Strasbourg-Boulogne, Desmaret-Musée départemental Albert-Kahn, 2003, 156 p.

Dans cet ouvrage digne d’éloges à tous égards, nous découvrons une correspondance inédite entre le banquier philanthrope Albert Kahn (1860-1940) et le philosophe Henri Bergson (1859-1941). Elle comprend plus d’une centaine de lettres, de mots, échangés entre 1879 et 1893, date à laquelle elle s’interrompt pour des raisons inexpliquées.
Rarement une correspondance aura été aussi intelligemment mise en valeur. Tout d’abord – ce n’est pas négligeable – il s’agit là d’un beau livre ; sa présentation aérée distingue parfaitement la correspondance des autres textes qui l’enchâssent. Le cahier de photographies au cÅ“ur de l’ouvrage est lui aussi remarquable. Quel beau portrait que celui, en couleurs, de Bergson posant aux côtés de sa fille en 1917 !
Tout est là pour nous permettre de saisir la portée de cette correspondance et surtout d’aller au-delà tant il est vrai que ces lettres – il faut le reconnaître – ne sont pas en elles-mêmes déterminantes : la préface de Jeanne Beausoleil, directrice du musée Albert-Kahn de Boulogne pendant près de trente années, et surtout les textes du philosophe Frédéric Worms et de l’historienne Sophie CÅ“uré qui, tout d’abord, nous présentent les deux protagonistes de cet échange épistolaire puis, après les lettres en question, suivent leur parcours respectif. Ajoutons qu’à côté de chaque lettre apparaissent les mentions figurant sur les enveloppes, les en-têtes. Autant d’informations précises qui donnent chair à cette correspondance.
Elle est avant tout celle de deux jeunes hommes dont le parcours dans la vie ne fait que débuter. Bergson et Kahn se rencontrent alors que ce dernier passe son baccalauréat et que le premier, élève à l’École normale supérieure, lui dispense des leçons. Comme l’observe Frédéric Worms, la relation entre les deux hommes est alors dissymétrique au profit du philosophe. Mais peu à peu, notamment lorsque Bergson va solliciter à diverses reprises Albert Kahn, devenu banquier et influent, cette relation va se retourner puis s’équilibrer. Frédéric Worms analyse de manière subtile cette relation de confiance qui repose parfois sur la confidence ; une « relation singulière » écrit-il, pour décrire la qualité de cette amitié.
On suit Bergson dans ses premiers pas de professeur, notamment à Clermont-Ferrand où il écrit son Essai sur les données immédiates de la conscience, publié en 1889. On observe aussi l’ascension fulgurante d’Albert Kahn dans le milieu de la finance où il fera fortune. On s’étonne avec Sophie CÅ“uré de l’absence de toute mention de l’actualité politique pourtant si riche à l’époque. De même, on ne trouve trace d’aucune référence religieuse chez ces deux jeunes juifs dans une France en proie à l’antisémitisme. On surprend quelques scènes cocasses, comme celle où le 25 décembre 1892, Bergson pourvoit Kahn en squelette pour le prix de 135 francs. On voit aussi un Bergson qui se livre, qui en a « par-dessus la tête » de la charge de travail que lui impose l’enseignement et qui a en horreur la vie de province.
Sophie CÅ“uré et Frédéric Worms poussent plus loin l’enquête en suivant ces deux hommes bien après la fin de cette correspondance. On voit le poids de la guerre dans l’engagement de ces deux patriotes convaincus de la juste cause française, leur foi aussi en la culture pour surmonter les antagonismes nationaux. En 1922, Bergson est ainsi désigné par la SDN, président de la Commission internationale de coopération intellectuelle, ancêtre de l’Unesco. Kahn poursuit le même but par ses bourses « Autour du monde » créées en 1898 – date à laquelle il fonde d’ailleurs sa propre banque – puis par la société du même nom en 1906 : former des individus à l’humanité. Viendront ensuite les Archives de la planète, cette étonnante aventure consistant à envoyer des émissaires photographier le monde.
Cet ouvrage exhume aussi un texte d’Albert Kahn datant de 1918, Des droits et des devoirs des gouvernements, que Frédéric Worms qualifie de « réflexion tourmentée » sur « l’insuffisance des institutions humaines ». On y voit la convergence de pensée entre Kahn et Bergson à propos de la signification de la Première guerre mondiale : l’affrontement entre une France qui défend le droit, la démocratie, la liberté contre une Allemagne qui ne connaît que la domination brutale de la force.
Albert Kahn disparaît le 14 novembre 1940, précédant de deux mois à peine son ancien maître et ami, qui loin de se convertir au catholicisme comme certains en firent courir le bruit, souhaita « rester du côté de ceux qui seront demain persécutés ». Le temps n’était plus aux espoirs de l’après-1918.
L’idéal de ces deux hommes était d’agir sur le monde réel, concret, portés qu’ils étaient par « le rêve d’une humanité organisée et meilleure » pour reprendre les mots de Bergson. « Je sers le genre humain » déclare, quant à lui, en 1908, Albert Kahn à la presse japonaise. Tous les deux furent fidèles dans leur vie à cet idéal qui transparaît parfois dans ces lettres écrites par deux jeunes hommes, à un âge où tout est encore possible. Dans cette correspondance, on voit apparaître la promesse d’une vie, la promesse de l’aube aurait écrit un certain Gary.
Éric Thiers

Romain Vaissermann (ed.), Charles Péguy, l’écrivain et le politique, Paris, Éd. Rue d’Ulm-Presses de l’École normale supérieure, coll. « Figures normaliennes », 2004, 332 p.

Cet ouvrage est un recueil de textes rassemblés par Romain Vaissermann, membre très actif de l’Amitié Charles Péguy – on lui doit le site de référence péguiste sur Internet ; il entend saisir deux des nombreuses dimensions de l’Å“uvre de Péguy : celle de l’écrivain et celle du politique. Neuf articles figurent dans cet ouvrage, signés, pour l’essentiel, par des spécialistes de cette « figure normalienne » pour reprendre le nom de la collection qui accueille cette publication.
Claire Daudin, auteure d’une thèse sur la critique du monde moderne chez Bernanos et Péguy, signe une introduction très stimulante qui passe au crible et sans concession chacune des contributions. Elle conclut qu’il est temps pour la gauche française de réintégrer l’auteur de La cité socialiste parmi ses grands ancêtres notamment en réévaluant l’opposition Jaurès-Péguy (ce que vient d’ailleurs de faire l’Amitié Charles Péguy dans un colloque qui s’est tenu en décembre 2005, dont les contributions seront publiées en 2006). En dépit des efforts méritoires des contributeurs de cet ouvrage qui se présente souvent comme une réhabilitation d’un auteur si souvent décrié et trahi, nous craignons que cet appel demeure sans écho à une époque où la politique ne recherche guère dans les idées les raisons de son action.
Viennent ensuite plusieurs textes consacrés à l’écrivain. Le premier porte sur la mort du père chez Péguy (Romain Vaissermann), puis deux articles s’intéressent à son Å“uvre poétique : « Péguy bâtisseur. Thèmes et variations de l’architecture » (Frédéric Sarter), et la « Métaphore de la cathédrale dans la Tapisserie de Notre-Dame (Lioudmila Chvedova). On trouve également dans ce chapitre une étude de Pauline Bernon consacrée au style dans les dernières Å“uvres de Péguy.
Après le texte de Francine Lenne sur « L’art et le public dans les Cahiers de la Quinzaine », la seconde partie de l’ouvrage s’attaque à la politique de Péguy, avec une contribution de Patrick Charlot qui met en évidence le caractère libertaire de Péguy – son « acratisme » – et règle leur compte à ceux qui voient en lui un préfasciste. C’est d’ailleurs dans cette voie que poursuit Guillaume Bourgeade dans son article sur Péguy et l’Action française, après que Sébastien Richard eut évoqué Sorel et Péguy. À ce propos, Claire Daudin a raison d’estimer que loin de constituer un binôme, selon l’expression curieuse de S. Richard, Sorel et Péguy apparaissent bien souvent antithétiques.
Avant la remarquable chronologie thématique proposée par Romain Vaissermann, Michel Leplay, vice-président de l’Amitié Charles Péguy, conclut cet ensemble divers par un vibrant appel : il faut lire ce Péguy, réconciliateur des contraires, qui rassemble sans confondre et assemble sans immobiliser ; mais il faut savoir le lire en s’ouvrant à la vérité et à la surprise, prévient-il. Selon la belle expression de M. Leplay, Péguy est un écrivain du seuil. En poussant la porte de son Å“uvre, nul ne sait ce qu’il va découvrir. Le présent ouvrage nous offre quelques clés utiles pour s’y aventurer.
Éric Thiers

Jacques Arnould, Teilhard de Chardin, Paris, Perrin, 2005, 390 p.

Cette vie du célèbre jésuite s’apparente plus à une introduction à l’Å“uvre de Teilhard de Chardin (1881-1955) qu’à une biographie classique. Avec un ton très personnel, celui parfois de la confidence, Jacques Arnould, lui-même scientifique et dominicain, nous expose le parcours atypique d’un religieux qui tenta toute sa vie de conjuguer sa foi avec son désir de connaissance. On suit les pérégrinations, à travers le monde et la vie, de ce pionnier qui demeura cependant soumis à son Église en dépit d’une censure qui ne cessera jamais de le frapper.
Issu d’une vieille famille auvergnate qui ne fut pas épargnée par les malheurs – il voit mourir plusieurs de ses frères et sÅ“urs – Teilhard fit ses premiers pas chez les Jésuites au début du siècle dernier, à Jersey, refuge commode alors que la politique anticléricale d’Émile Combes s’applique dans toute sa rigueur en France. La passion pour la géologie, les fossiles, la fascination pour l’Orient, tout est déjà présent. Très vite le jeune religieux part vers des pays lointains, comme l’Égypte puis la Chine.
Pendant ces années de formation sur lesquelles Arnould ne s’étend pas, Teilhard observe aussi, sans y prendre part, la crise qui traverse l’Église autour de la question du modernisme. Teilhard est ordonné prêtre en 1911 quelques mois après la condamnation par Pie X du Sillon de Marc Sangnier, condamnation qui ne l’émeut guère comme le montre l’une de ses correspondances. C’est pourtant à cette époque qu’il commence, lui-même, à s’interroger sur la question de l’évolutionnisme et la possibilité de le penser conformément à sa foi et à celle de son Église. L’influence de Bergson et de son Évolution créatrice, publiée en 1907, apparaît, même si des divergences existent entre les deux pensées. Teilhard ne se reconnaît pas dans l’idée de Bergson selon laquelle le monde serait un jaillissement, alors que, pour lui, il s’agit plutôt d’un phénomène de concentration.
L’expérience du front est pour Teilhard déterminante. On ne s’en étonnera pas. Mobilisé en 1914 et maintenu sous les drapeaux jusqu’en mars 1919, Teilhard dont le comportement est exemplaire y subit le baptême du Réel. Cette expérience l’ouvre à des sentiments nouveaux : l’expérience de la finitude, la communion avec les autres hommes mais aussi avec Dieu à travers la Terre et la Matière. La Première Guerre mondiale marque le début de la production intellectuelle de Teilhard avec, en 1916, La messe sur le monde.
Après cette expérience fondatrice, on suit « le gentilhomme de Dieu » dans ces exils lointains qui lui permettent d’échapper au regard intransigeant d’une Église qui voit d’un mauvais Å“il ce prêtre adhérer et fonder théologiquement la théorie évolutionniste. Du désert de Gobi aux forêts birmanes, d’Afrique à New York en passant évidemment par la Chine, on accompagne Teilhard pour rencontrer au fil des pages Henri de Monfreid, Paul Claudel ou… le Sinanthrope. De ses voyages scientifiques, Pierre Teilhard de Chardin tire des réflexions, des ouvrages que l’Église lui interdit de publier. Il en diffuse cependant quelques exemplaires, sous le manteau aidés par des amis fidèles, hommes ou femmes. La pensée de Teilhard est, à l’origine, une pensée clandestine. Après la Seconde guerre mondiale, qu’il passe pour partie en Chine, Teilhard subit encore les foudres de Rome. L’Église s’oppose à sa candidature au Collège de France. En 1950, la lettre encyclique Humani generis de Pie XII constitue une sévère mise en garde contre les prétentions scientifiques.
Teilhard meurt en 1955, à New York, le jour de Pâques. Quelques mois plus tard sera publié le Phénomène humain. Il avait pris soin de confier à des amis laïcs la charge de s’occuper de son Å“uvre après sa mort pour échapper au contrôle de Rome.
L’ouvrage de Jacques Arnould n’échappe pas toujours à l’anecdote. On apprendra – avec quel profit ? – que la cantine qui accompagnait partout Teilhard de Chardin mesurait 90 cm sur 30. L’appareil critique est également peu volumineux. Plus gênante est cette tendance, trop courante chez les biographes, à chercher à comprendre, et partant – ne soyons pas dupes – à excuser certains traits peu agréables du personnage étudié. Pour preuve les pages 113 puis 278 et suivantes où Jacques Arnould tente de replacer dans son contexte la vision raciale et eugéniste de Teilhard sans réussir à nous convaincre. On aurait aimé aussi que soit abordé, dans un dernier chapitre, l’émergence du « phénomène Teilhard », c’est-à-dire le succès que connut son Å“uvre dans la décennie qui suivit sa mort alors même que l’Église, avec Vatican II, s’ouvrait elle aussi plus largement à la société.
Reste que pour ceux qui ne connaissent pas ou peu l’Å“uvre de Teilhard, cet ouvrage apporte des éclairages utiles qui permettront ensuite de s’orienter dans cette pensée souvent fort complexe.
Éric Thiers
 
NOTES
 
[1]Notons qu’un autre volume est également consacré aux grands discours parlementaires au xixe siècle.
[2]Voir dans le n° 20, « Pour une histoire du Parlement : les leçons de Péguy ».
[3]Michel Mopin, Les grands débats parlementaires de 1875 à nos jours, Paris, La Documentation française, coll. « Notes et études documentaires », 1988, 548 p.
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