Mil neuf cent
Société d’études soréliennes

I.S.B.N.sans
210 pages

p. 229 à 234
doi: en cours

Veille sur la revue
Vous consultez

Lectures

n° 25 2007/1

Claudine Fontanon, Robert Frank (dir.), Paul Painlevé (1863-1933). Un savant en politique, Rennes, Presses universitaires de Rennes, coll. « Carnot », 2005, 147 p.

Si le nom de Paul Painlevé inscrit au fronton de nombre d’écoles et de collèges évoque encore la mémoire de cette illustre figure de la République – les funérailles nationales et les honneurs du Panthéon qui lui furent accordés en 1933 témoignent de la renommée qui fut la sienne dans l’entre-deux-guerres –, nul doute toutefois que le souvenir du personnage, comme de son action, soit désormais bien estompé. Un savant en politique, telle est la formule à laquelle se réduit l’épure. Et peut-être en va-t-il ainsi de la mémoire de ces figures hybrides, que ne revendiquent vraiment ni les communautés savantes, ni les cercles politiques et partisans, et que ne retiennent guère plus leurs historiens. Pour l’histoire intellectuelle de la fin du xixe siècle et des premières décennies du xxe, Paul Painlevé incarne pourtant un cas d’école au sein de ce type social et culturel qui connut alors un âge d’or, le scientifique engagé et militant, épousant la vie publique au nom d’un idéal de raison conjugué à un horizon d’action. De Marcellin Berthelot à Frédéric Joliot, en passant par Émile Borel, Jean Perrin ou Paul Langevin, ces savants ne dissocient pas leur engagement laïc et généralement libre-penseur, leur appartenance à une tradition républicaine de gauche, et la conviction profonde que c’est encore faire de « la Science » que d’entrer dans l’action politique. Il s’agit souvent, au début, d’y mener un combat pour l’avancement de la recherche et de l’éducation ou pour y promouvoir les « applications » des sciences. Ainsi Painlevé, député républicain socialiste depuis 1910, se vit d’abord confier pendant la Grande Guerre la politique des inventions intéressant la défense nationale, et fut nommé ministre de l’Instruction publique en novembre 1915. Ensuite, la vocation à endosser au nom de la science un magistère public, autant que le processus de la professionnalisation des carrières politiques, peuvent conduire ces scientifiques à sortir de leur champ d’expertise pour exercer tous les pouvoirs, au plus haut niveau de responsabilités. À cet exemple, le mathématicien Painlevé, spécialiste de mécanique des fluides, devint ministre de la Guerre en pleine tourmente de 1917, dirigea trois gouvernements (en 1917, puis 1925), assuma d’autres portefeuilles ministériels (le Trésor, l’Air), présida la Chambre des députés et manqua de peu la présidence de la République au temps du Cartel.
C’est ce parcours, scientifique, militant et politique, qu’envisagent les textes issus d’une journée d’étude et présentés dans ce volume par Claudine Fontanon et Robert Frank. Chacun des huit points de vue retenus rend compte d’une facette du personnage ou d’une modalité de son intervention publique. On y perçoit un Painlevé mathématicien modernisateur et chercheur fécond ; dreyfusard de la deuxième heure, mais d’autant plus combatif dans la mobilisation de la preuve scientifique au service de la justice ; lobbyiste de l’aviation en ses âges héroïques et propagandiste actif de la mécanique appliquée ; leader politique, modérément homme de parti, mais efficace homme de réseaux ; intellectuel pacifiste chargé de la tâche de « penser la guerre » ; laïc, ligueur et « maçon sans tablier », pourtant médiocrement anticlérical ; progressiste convaincu de la mission civilisatrice de la France dans ses colonies et portant le flambeau des valeurs républicaines jusqu’en Chine. De ces coups de sonde, il ressort un portrait assez kaléidoscopique. Au moins cet exercice de recomposition d’un homme et d’un itinéraire ne cède-t-il pas à « l’illusion biographique », et participe-t-il à la réflexion plus suggestive sur les fondements, si caractéristiques de l’histoire intellectuelle de ce demi-siècle, du pacte noué entre les sciences et la politique. Un pacte dont les contractants tirèrent des sources de légitimité à ses deux pôles pour y défendre des valeurs, des actions et des positions d’autorité.
Anne Rasmussen

Anne Martin-Fugier, Les salons de la IIIe République. Art, littérature, politique, Paris, Perrin, 2003, 376 p.

Anne Martin-Fugier dessine un monde où les femmes ont joué le premier rôle depuis des siècles : en réalité depuis que cette forme de sociabilité a fait des salons une spécialité bien française. Le rôle primordial des femmes dans l’organisation et la tenue des salons n’est pas une surprise, c’est là le rôle traditionnel d’une maîtresse de maison qu’elle remplit avec plus ou moins de succès, plus ou moins de talent. Il est plus surprenant de voir à quel point l’influence d’un salon était directement liée à la personnalité de son hôtesse ; phénomène qui marque l’originalité de la société française qui pouvait accorder aux femmes une place non négligeable, à la jonction de la sphère du privé et du public, à condition qu’elles s’en emparent et sachent ensuite s’y faire reconnaître. Ces salons, comme lieu de sociabilité avec leur organisation stricte et leur code, leur singularité et leurs habitués sont bien connus depuis leur apothéose au xviiie siècle. Le grand intérêt de cette étude est de montrer dans quelles conditions l’institution perdure au début de la IIIe République puis décline avant même la Première Guerre mondiale, bien que l’auteur trace un chemin jusqu’aux lendemains des années cinquante non sans pertinence.
Les débuts de la IIIe République jusqu’à la fin des années 1890 marquent comme un nouvel âge d’or des salons : là se tissent les liens qui installent la République dans les mÅ“urs, au sein de la société qui fait l’opinion par son influence économique, artistique et bien sûr politique. Les salons apparaissent comme le lieu où s’effectue la symbiose entre le nouveau et l’ancien monde, par la sorte de raffinement qui préside à leur tenue que ce soit dans le plus somptueux des hôtels particuliers aussi bien que dans le plus modeste des appartements. Les salons républicains et les salons monarchistes ne se mêlent pas vraiment, mais l’existence même des salons, qu’il faut fréquenter pour être reconnu, obligent les républicains à se frotter à un monde qu’ils n’auraient pas forcément fréquenté autrement. Ils rencontrent ainsi des grands bourgeois, comme les Scheurer-Kestner, des peintres, des hommes de lettres ou des musiciens qui partagent l’hospitalité de maîtresses de maison influentes qui ne demandent pas mieux que de jouer le rôle d’intermédiaire. Sous la houlette de Juliette Adam, Gambetta devient ainsi un homme presque policé et donc fréquentable au-delà de ses seuls partisans.
À côté des salons, Anne Martin-Fugier passe en revue les bals, les dîners, les jours où l’on reçoit, qui on reçoit et qui on évite, tout un ensemble de manifestations qui racontent la rencontre de deux mondes qui ne vont pourtant pas coexister longtemps ensemble. Les bals somptueux, comme ceux de la princesse de Sagan, sont les derniers feux d’un mode de vie léger, brillant et gratuit ; et ce n’est pas la guerre mais bien plutôt les premières manifestations sociales qui auront raison de ce monde hors du temps. Les dîners qui réunissent des artistes, des médecins, des avocats, des hommes politiques, des aristocrates sont l’endroit où on refait le plus volontiers le monde et leur succès semble aller grandissant. À l’inverse, les salons victimes peut-être de leur succès et plus sûrement du monde moderne, sont de plus en plus fréquentés pour l’utilité immédiate des liens qui peuvent s’y nouer, reléguant définitivement dans un passé révolu la sociabilité d’Ancien Régime.
Le livre d’Anne Martin-Fugier montre bien, et à travers de très nombreux exemples, comment les instruments de la sociabilité traditionnelle française ont joué un rôle déterminant dans l’adhésion des élites de l’époque à la République, phénomène original et intéressant.
Marie Laurence Netter

Willy Gianinazzi, Naissance du mythe moderne. Georges Sorel et la crise de la pensée savante (1889-1914), Paris, Éd. de la Maison des sciences de l’homme, 2006, 231 p.

Avant tout autre commentaire, on ne peut que recommander la lecture de cet ouvrage, tant elle en est passionnante et la problématique on ne peut plus pertinente pour ceux qui s’intéressent à la pensée de Georges Sorel. Dans cet ouvrage, Willy Gianinazzi s’interroge sur l’émergence de la notion de mythe dans l’Å“uvre de l’auteur des Réflexions sur la violence et adopte, pour mener ce travail, une approche originale de l’histoire intellectuelle selon laquelle les textes politiques du passé, pour être correctement historicisés, doivent être replacés dans le contexte de « discours » qui les a vu naître. Il s’agit donc de montrer combien l’étude des contextes de discours revient à ancrer la signification de la pensée de Sorel dans un milieu et une époque particulière, caractérisée par l’émergence de plusieurs discours savants qui nourrissent sa pensée. L’auteur nous montre, en effet, comment le mythe moderne établi par Sorel tirait sa matière de plusieurs domaines de recherche particulièrement dynamiques au tournant du siècle : histoire de la philosophie antique, linguistique, anthropologie, psychologie. Car il s’agit bien, avant tout, de comprendre la manière dont Sorel élabora la notion de mythe en rattachant son discours aux nombreuses lectures qui nourrissaient son quotidien. Willy Gianinazzi organise ainsi son travail selon deux axes : comment l’idée de mythe vint à Sorel et, après cela, quelle est la forme efficace du mythe qui pousse les hommes à agir pour changer la société. C’est, nous semble-t-il, la réponse à ces deux questions qui constitue l’apport majeur de ce travail.
Afin de répondre à la première question, l’auteur nous replonge dans l’univers intellectuel et scientifique du penseur socialiste. La pensée mythique de Sorel émergea dans un contexte intellectuel favorable dans la mesure où les recherches menées par un certain nombre d’anthropologues, de sociologues ou de psychologues prenaient pour objet cette catégorie de la pensée contemporaine, apportant ainsi, au même titre que Sorel, leurs contributions à la réflexion sur le mythe. L’auteur insiste plus particulièrement sur deux points qui tendent à montrer que cette notion encadrait le débat public au sein de la communauté scientifique française et internationale : la réflexion, tant des sociologues durkheimiens que des anthropologues et des psychologues, sur la place du mythe dans les sociétés civilisées et l’apport des études helléniques qui reviennent sur la place du mythe dans les sociétés anciennes. La lecture de Paul Decharme, James Frazer et Lucien Lévy-Bruhl confirme ainsi l’intuition de Sorel selon laquelle l’activité mythique des sociétés primitives reste toujours prégnante chez les peuples civilisés. Le psychologue Théodule Ribot, que l’auteur considère comme le maître de Gustave Le Bon et de Sorel, influença ce dernier qui utilisa ses travaux sur les images pour dépeindre le mythe. Les hellénistes Paul Tannery et Victor Brochard montraient de leur côté, en partant de l’étude de l’Å“uvre de Platon, que contrairement aux idées reçues la philosophie grecque n’avait pas mis le mythe au rebut. Ainsi, tous ces travaux confortaient Sorel dans l’idée que le mythe restait une catégorie indispensable qui expliquait la constitution du lien social entre les hommes.
Pour répondre à la seconde question, l’auteur tente de reconstituer le cheminement intellectuel du « solitaire de Boulogne » qui le conduisit d’une réflexion sur la place du mythe dans l’Å“uvre de Marx au mythe de la « grève générale ». L’idée de mythe est apparue dans l’Å“uvre de Sorel lorsqu’il s’interrogea sur les raisons qui amenèrent Marx à insérer dans ses écrits une conception catastrophiste qui devait illustrer l’idée de révolution. Sorel pensait que Marx avait volontairement eu recours à ce type de messianisme afin de stimuler au sein du prolétariat une prise de conscience révolutionnaire, lui permettant ainsi d’avoir à l’esprit une vision du futur qui devait le pousser à agir pour transformer la société. Willy Gianinazzi affine cette analyse, proposée en son temps par Shlomo Sand, en distinguant chez Sorel deux conceptions du mythe : le mythe narré et le mythe vécu (ou mythe social). Sorel fit le constat que vient un moment où, en prenant la forme d’un savoir réfléchi, le mythe marxiste se transforme en dogme, engendrant ainsi à la base une attente fataliste qui diminue l’ardeur révolutionnaire du prolétariat. L’auteur reconstitue alors la manière dont Sorel glisse du mythe marxiste au mythe de la « grève générale » en nous dévoilant la problématique sorélienne sur le langage. Grand lecteur de linguistes français et étrangers (comme le sanscritiste d’Oxford Max Müller), Sorel comprend, sous leurs influences, que le langage introduit inéluctablement de la distance entre l’émetteur et le récepteur, d’autant plus lorsqu’il prend la forme d’un exposé didactique transmis de haut en bas qui place celui qui écoute dans la position d’un subordonné propre à être manipulé. Conscient du danger que représente tout savoir réfléchi, même s’il se présente sous la forme d’un mythe, Sorel glisse du mythe-langage (ou mythe narré) de Marx au mythe-image de la « grève générale », qui relève au contraire de la perception parce qu’il s’exprime en images. Mythe social issu d’un « savoir vulgaire », le mythe vécu, comme le désigne Willy Gianinazzi, échappe à toute forme de manipulation puisqu’il n’est plus de l’ordre de l’exposé didactique, de la persuasion, donc du langage. C’est parce qu’il relève de l’imagination et non d’un savoir, que le mythe social pousse plus efficacement les hommes à agir.
Remarquablement bien mené, cet ouvrage est donc l’occasion de s’arrêter un instant sur cette catégorie de la pensée contemporaine qui, par-delà la diversité des approches et des méthodes, contribue à expliquer la constitution du lien social et de montrer que la lecture de Sorel reste un passage obligé pour tous ceux qui s’intéressent à la question du mythe.
Vincent Michel
© Cairn 2007 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
À propos | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis