2008
Mil neuf cent
Lectures
Lectures
• André Burguière, L’École des Annales. Une histoire intellectuelle, Paris, Odile Jacob, 2006, 366 p., Ulrich Rauff, Marc Bloch. Un historien au xxe siècle, traduction d’Olivier Mannoni, Paris, Éd. de la MSH, 2005, 374 p., Annette Becker, Étienne Bloch, Marc Bloch. L’Histoire, la guerre, la résistance, Paris, Gallimard, coll. « Quarto », 2006, 1094 p.
• Georges Sorel, Essai sur la philosophie de Proudhon, Paris, Stalker, 2007, 47 p. ; Id., D’Aristote à Marx. L’ancienne et la nouvelle métaphysique, [Paris], Éd. du Sandre, 2007, 274 p. ; Id., Réflexions sur la violence, Loverval, Labor, 2006, 450 p. ; Id., Les illusions du progrès suivi de L’avenir socialiste des syndicats, introd. d’Yves Guchet, Lausanne, L’Âge d’Homme, « Classiques de la pensée politique », 2007, 319 p.
Judith Lyon-Caen, La lecture et la vie. Les usages du roman au temps de Balzac, préface d’Alain Corbin, Paris, Tallandier, 2006, 383 p.
« Et remarquez, monsieur, que toutes les femmes aimées par les hommes célèbres s’appelaient Sophie, je voudrais bien m’appeler Sophie. ». Telle est l’une des phrases extraites par Judith Lyon-Caen de l’énorme correspondance, à dominante féminine, reçue par Honoré de Balzac. Enrichie d’une correspondance analogue, bien que plus masculine, adressée à l’autre grand écrivain à succès de la monarchie de Juillet, Eugène Sue, cette source a permis à l’auteure d’aborder, dans une thèse d’histoire du xixe siècle dirigée par Alain Corbin et dont est issu ce remarquable ouvrage, la redoutable question de la réception de la littérature par un autre biais que le seul examen de la critique.
Sans renoncer à décortiquer avec une rare subtilité les enjeux du discours critique sur le genre romanesque en ces années de grosse production, Judith Lyon-Caen s’est arrêtée sur une pratique mal connue : la lettre au grand écrivain. Pour ce faire, elle a rassemblé deux importants corpus de plusieurs centaines de lettres envoyées à Sue et à Balzac qui lui ont permis de mieux situer la littérature dans la société du xixe siècle. Elle en tire avec un grand talent plusieurs conclusions importantes, tout en proposant des perspectives vraiment nouvelles quant aux relations que l’histoire et la littérature peuvent entretenir. On sait que, le plus souvent, et chez les meilleurs des historiens, la littérature se réduit à l’état d’un reflet, encore que la mode en soit, pour le moment, un peu passée, ou une illustration élégante d’un état social. Judith Lyon-Caen prend, elle, la littérature au sérieux. Elle la place au rang d’une production sociale qu’il convient de prendre en considération au même titre que bien d’autres.
Sa riche problématique ne ravale pas pour autant la littérature au simple statut d’« expression de la société » comme le faisait déjà en son temps Madame de Staël. Le roman, dont l’époque de la monarchie de Juillet fut l’âge d’or, joua aussi un rôle de premier plan dans la production des représentations sociales et contribua à fonder ou à asseoir des identités de classe, de genre, de métier. D’où l’inquiétude de la critique qui condamne le roman comme subversif, immoral, anti-social, comme un agent de division sociale. À n’en point douter, au moment même où la société française devenait peu à peu plus opaque – « on peut résumer toutes les causes du malaise qui tourmente la France en un mot : “La France ne se connaît pas” », écrivait Proudhon en 1844 –, le roman participe des diverses entreprises enquêtant sur la réalité d’une société devenue illisible et contribuant, dans le même mouvement, à sa configuration : enquêtes sociographiques, littérature panoramique et, finalement, correspondance de lecteurs alimentent tous un discours sur le social auquel le roman apporte aussi sa contribution. Il faut ici renvoyer à la livraison de notre revue entièrement consacrée à l’analyse de ce phénomène très perceptible aussi à la fin du xixe siècle (Enquête sur l’enquête : Mil neuf cent. Revue d’histoire intellectuelle, 22, 2004).
On aura compris que cette histoire culturelle est d’abord une histoire sociale. Elle s’appuie sur ce que Judith Lyon-Caen appelle avec bonheur une « histoire sociale des individus », cherchant avec succès à dépasser les apories d’une opposition stérile entre société et individus qui fait encore les beaux jours de controverses sans avenir. On apprécie au plus haut point sa méthode et ses sources lorsqu’elle s’emploie à analyser les correspondances adressées aux écrivains dont la mode semble avoir surgi lors de la publication de La nouvelle Héloïse, au siècle précédent.
Ces lettres ne sont naturellement ni le vrai du roman ni même le vrai d’une lecture singulière. Elles sont encore moins le reflet moyen des appropriations des grands textes romanesques publiés sous la monarchie de Juillet. Elles constituent plutôt ce que Judith Lyon-Caen désigne comme une « fiction de lecture » ou, si l’on préfère, une lecture possible.
Écartant toute approche statistique qui n’aurait guère de sens sur de tels corpus, l’auteure n’en montre pas moins que les lecteurs qui s’adressent aux écrivains représentent une remarquable diversité sociologique. On y trouve des duchesses comme de petits artisans. Tous prennent l’occasion du compte rendu de lecture pour venir se raconter et faire état de leurs expériences. L’histoire sociale déployée dans cet ouvrage privilégie l’approche par l’épaisseur des pratiques sociales et renonce à esquisser le schéma abstrait de leurs contours sociographiques. Les morceaux de vie qu’elle saisit nous donnent ainsi du xixe siècle une vision sensible et intelligente servie par une écriture exceptionnellement bien maîtrisée.
Voici donc le portrait d’une société où se croisent des femmes amoureuses, mal mariées ou délaissées, des artisans, sinon pauvres, au moins engagés sur le chemin de la pauvreté, de jeunes écrivains en mal de reconnaissance. C’est toute la « souffrance du monde », à défaut de sa misère, parfois mise en scène avec une certaine affectation par des correspondants en mal de reconnaissance, qui se donne à voir dans les lettres de lecteurs dont certains purent occasionnellement inspirer les deux écrivains.
Ce beau livre apporte une pierre importante à la riche réflexion actuelle qui prend pour objet les archives de l’intime comme lieux d’articulation entre l’individuel et le collectif. Elle s’inscrit pleinement dans un important renouveau historiographique ayant marqué l’histoire sociale qui ne se contente plus désormais d’une documentation sérielle. Une nouvelle génération d’historiens, dont Judith Lyon-Caen est sans doute l’une des plus brillantes illustrations, s’est emparée d’une archive longtemps négligée par les historiens du social au mauvais motif qu’elle ne se présentait que comme l’écho de singularités. C’est le contraire qui est montré dans cet ouvrage qui invite, avec et après d’autres, à refonder l’histoire sociale sur de nouvelles bases documentaires.
Christophe Prochasson
Claire Daudin, Dieu a-t-il besoin de l’écrivain ? Péguy, Bernanos, Mauriac, Paris, Éd. du Cerf, coll. « Cerf littérature », 2006, 225 p.
Dans cet essai qui relève plus de l’analyse littéraire et biographique que d’un travail d’historien, Claire Daudin, auteur d’une thèse en 1995 sur Péguy, Bernanos et le monde moderne, pose une question vertigineuse : « Dieu a-t-il besoin de l’écrivain ? » Autant dire, tout de go, qu’elle n’apporte pas de réponse définitive à cette interrogation, mais propose, avec une grande sensibilité, un éclairage assez original sur la manière dont un homme peut vivre son engagement chrétien et sa vocation d’écrivain. Il faut dire que les trois parcours, que l’on suit avec elle, ne sont pas des moindres. À ce propos, si le parallèle entre Péguy et Bernanos nous convainc, la figure de Mauriac semble souvent un peu en retrait, différente des deux autres notamment en raison du confort bourgeois dans lequel l’auteur du Bloc-notes vécut et sa volonté précoce de réussir dans le monde des lettres. Péguy et Bernanos apparaissent, quant à eux, comme en marge du système, ce qui constitue le moteur principal de leur Å“uvre. Pour autant, ils demeurèrent des références fortes pour Mauriac. N’écrit-il pas dans ses Mémoires intérieurs en 1959 : « Je me suis demandé parfois comment Péguy, qui a donné sa vie en pleine remontée française, eût réagi à ce dont Bernanos fut le témoin, à la décadence précipitée de l’entre-deux-guerres et à cette descente lugubre qui, depuis la Libération, ne s’est plus un seul jour interrompue. » Mauriac n’est pas le seul à s’être posé cette question.
À la lecture de cet essai, on est frappé par ce curieux effet de perspective : ces trois écrivains proches par leur année de naissance (1873 pour Péguy, 1885 pour Mauriac et 1888 pour Bernanos) semblent venir d’époques tellement différentes les unes des autres en raison de la date à laquelle ils disparurent (respectivement en 1914, 1948 et 1970). Mauriac est notre contemporain et Péguy d’un autre siècle, Bernanos faisant la jonction et incarnant la période de l’entre-deux-guerres.
On pourrait passer son temps à mettre en évidence les points de divergence et de convergence entre les trois auteurs ; le jeu serait un peu stérile. Observons toutefois que Mauriac ne porte pas du tout le même regard que l’auteur de Notre jeunesse ou celui des Enfants humiliés sur l’enfance, son innocence, la fidélité qu’on lui doit. Alors que ce thème est le cÅ“ur même de l’Å“uvre de Péguy et Bernanos et peut à lui seul presque tout expliquer, on voit apparaître chez Mauriac une désillusion et même un désamour du monde enfantin. Ce regard porté sur l’enfance pourrait, selon nous, constituer une porte d’entrée pour comprendre le parcours littéraire, intellectuel et même politique de nombreux auteurs.
Sans rien cacher de leurs contradictions ou failles personnelles – par exemple l’antisémitisme de Bernanos ou les crises passionnelles de Mauriac –, Claire Daudin met bien en avant la manière dont l’Å“uvre s’insère dans le courant d’une existence, la quête de l’espérance chrétienne étant sous-jacente à chaque page écrite. On appréciera notamment ce chapitre délicat sur la façon dont ces hommes vécurent leur responsabilité de père de famille. Émerge surtout cette image, celle de l’écrivain non pas libre penseur mais libre de penser, celle du dreyfusard, de celui qui dénonça le franquisme ou le colonialisme, l’image de la résistance à l’oppression et à la bêtise. Le paradoxe de ces trois figures emblématiques de l’écrivain catholique est qu’ils furent tous en rupture de ban à un moment donné, privilégiant la recherche d’une vérité ultime au dogme et aux convenances. À la fin de cet essai, nous ignorons toujours si Dieu a besoin de l’écrivain, mais on voit mieux comment la quête inassouvie de l’espérance peut nourrir de grandes Å“uvres, pourvu qu’elle demeure ancrée dans un principe inhérent à la qualité d’intellectuel : la liberté.
Éric Thiers
Vincent Duclert, Dreyfus au Panthéon. Voyage au cÅ“ur de la République, Paris, Galaade Éd., coll. « Sciences humaines », 2007, 596 p.
Si, parmi tous les ouvrages que Vincent Duclert a consacrés ces dernières années à Dreyfus et à l’Affaire
[1], nous faisons le choix de présenter ce
Dreyfus au Panthéon, c’est parce que ce texte sort de l’ordinaire. L’éditeur nous annonce que c’est un « livre citoyen » ; le terme, souvent galvaudé, n’est pas ici hors de propos. Ambitieux et foisonnant, ce livre de combat présente trois facettes principales.
C’est d’abord un essai d’ego-histoire. Duclert revient ainsi sur son propre engagement pour la réhabilitation de Dreyfus et son entrée au Panthéon. Il témoigne, de façon personnelle, de son action pour que Dreyfus n’apparaisse plus comme une victime, mais bien comme un acteur, un héros d’une république alors en construction et, plus universellement, héros des valeurs démocratiques. Ce témoignage est ainsi un document qui sera utile aux historiens de demain qui reviendront sur cette seconde réhabilitation de Dreyfus et sa signification dans la société politique et intellectuelle française du début du xxie siècle.
C’est ensuite un essai d’histoire immédiate. L’auteur nous présente, par le menu, les conditions dans lesquelles le Président Chirac rendit à Dreyfus, dans la cour de l’École militaire, là où le capitaine fut dégradé, un hommage solennel en juillet 2006, cent ans après le fameux arrêt de la Cour de cassation. Il poursuit par l’évocation du combat mené, en vain, pour que Dreyfus repose au Panthéon. Est rassemblée ici toute une série de renseignements sur la manière dont cette histoire s’est déroulée. En cela, toutes proportions gardées, Vincent Duclert renoue avec ce qui caractérisa l’Affaire elle-même, une histoire écrite au moment même où elle se constituait et ce par les acteurs eux-mêmes, que ce soit Bernard Lazare, Reinach, Halévy ou Péguy.
C’est enfin un essai politique stimulant sur la démocratie française aujourd’hui. Duclert pose une question qui taraude notre pays depuis longtemps : notre République a-t-elle besoin de grands hommes, de héros ? L’incarnation des idées en politique est-elle une nécessité ? Autant de questions que Jacques Julliard avait d’ailleurs posées, sur un mode différent, dans Que sont les grands hommes devenus en 2004. Duclert n’a pas tort quand il considère que Dreyfus présente bien toutes les caractéristiques du héros démocratique : la résistance à l’oppression, à l’injustice, à l’appareil d’État qui broie l’individu. C’est un héros modeste à l’image de ce que doit être le démocrate.
Selon le mot célèbre de Péguy, l’affaire Dreyfus n’en finira jamais et Duclert montre, fort à propos, combien dans cet événement – dont le retentissement fut aussi mondial – et dans cette époque se construisirent les structures mêmes de la démocratie française. Cet essai contribue ainsi à cette réflexion engagée depuis quelques années sur les origines libérales – au sens politique du terme – de la République française qui remet en lumière des figures assez oubliées comme Renouvier ou Alain. Dans ce Panthéon républicain, Dreyfus ne dépare pas.
Éric Thiers
Gilles Candar, Jean Longuet, 1876-1938. Un internationaliste à l’épreuve de l’histoire, Rennes, Presses universitaires de Rennes, coll. « Histoire », 2007, 367 p.
Issue d’une thèse, cette biographie de Jean Longuet est écrite par le même auteur qui a rédigé naguère la notice du Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français de Jean Maitron. Cette longue fidélité donne de l’épaisseur à cet ouvrage dont la lecture est passionnante. Il ne s’agit en rien d’une biographie traditionnelle, mais les traits biographiques de ce fils de communard qui devient le petit-fils de Karl Marx ne pouvaient être absents. En détaillant sa vie, Gilles Candar étudie les réseaux au travers desquels Jean Longuet devient un agent de l’action collective : il reconstruit les rapports complexes et non univoques entre les organisations de masse du mouvement socialiste, la nébuleuse du réformisme par en haut du Musée social, la tradition républicaine, etc. Il parcourt ainsi toute l’évolution du socialisme français.
On voit que Jean Longuet gère l’héritage théorique de Marx dans le sens d’une ouverture constante vers la modernité démocratique. Il a bien interprété son rôle de dirigeant politique doué de compétences intellectuelles et nourri d’une vaste connaissance des partis et des dirigeants socialistes européens – Gilles Candar y insiste. Longuet a aussi pratiqué une sorte de « politique des comptes rendus » à travers laquelle il approfondit la critique, mais aussi la connaissance du solidarisme de Léon Bourgeois, des congrès ouvriers français, des expériences socialistes étrangères à la tradition française, comme celle du travaillisme. Candar réserve en outre une attention particulière à la politique agraire des socialistes.
Les rapports de Longuet et de ses amis politiques avec le monde syndical ne sont qu’en arrière-plan. Ce n’est pas une faiblesse de l’étude, mais une difficulté constitutive des rapports entre parti et syndicats en France. Les théoriciens et les historiens de l’« action directe » ont souvent figé cette opposition, bien plus nuancée aux yeux de ceux qui analysent la législation sociale, l’usage du contrat collectif, les comportements parfois contradictoires des travailleurs organisés et des militants. En suivant cette seconde voie, Candar montre comment il a su assimiler les analyses de Madeleine Rebérioux autour d’un réformisme pris en tenaille entre le ministérialisme et le syndicalisme révolutionnaire, le conflit et l’intégration sociale.
Cette complexité de Jean Longuet apparaît nettement dans la période où il a joué un rôle de premier plan, après 1914. Gilles Candar nous décrit l’action d’une personnalité qui a adhéré à l’Union sacrée, mais qui a su prendre en compte les aspirations nouvelles et les colères créées par la guerre et qui, de la sorte, a tenté de préserver l’unité socialiste. Avant la guerre – l’exemple est significatif –, Albert Thomas a soutenu un réformisme socialiste de tradition française et Longuet a pu apparaître comme l’homme des relations avec le SPD, mais après la guerre le même Thomas, qui s’engage au BIT pour la réadmission rapide des organisations ouvrières appartenant aux pays vaincus, est très apprécié par Longuet qui s’intéresse au dialogue avec cette partie de la gauche socialiste allemande préservée des compromissions avec les fossoyeurs de la révolution en Allemagne.
Homme de l’unité des socialismes, Longuet ne devient pas, après 1920, le leader d’un courant de la SFIO. Il partage ses centres d’intérêt entre l’ouverture sur les autres socialismes et sur le monde, et son activité de maire à Châtenay-Malabry. Depuis une vingtaine d’années des chercheurs italiens
[2] ont analysé l’importance du socialisme municipal français qui a façonné, dans les allées et venues des migrations, un modèle qui a inspiré les pratiques politiques des socialistes et surtout des communistes italiens. D’où l’intérêt spécial de ce Longuet internationaliste et administrateur local pour la lectrice italienne que je suis.
Quant au Longuet des années trente, toujours à l’écart des luttes de tendance, il ne cesse de garder un Å“il attentif aux expériences internationales : les premières ébauches du modèle réformateur de la social-démocratie scandinave, le planisme envers lequel il reste distant, l’Espagne républicaine vis-à-vis de laquelle il critique la politique de non-intervention du Front populaire en vertu d’une connaissance et d’une anticipation très lucide des caractères terriblement nouveaux du fascisme hitlérien. Longuet meurt subitement en 1938, à la veille des accords de Munich.
Avec ce livre, Gilles Candar a montré comment des hommes ont pu incarner « un moment de la conscience humaine » – selon une formule de Longuet lui-même (p. 330) – et façonner à leur manière des mouvements collectifs qui nourrissaient l’espoir d’un socialisme de progrès au milieu d’une époque faite de fer et de feu.
Maria Grazia Meriggi
Thierry Leterre, Alain. Le premier intellectuel, Paris, Stock, coll. « Biographies », 2006, 590 p.
Un de nos proches nous voyant penché sur la biographie que Thierry Leterre vient de lui consacrer s’exclamait : « Mais qui peut bien encore lire Alain ? » Il est vrai qu’Émile Chartier, dit Alain (1868-1951), figure emblématique de la IIIe République intellectuelle et radicale, est un peu désuet et souffre même d’un certain discrédit ; son pacifisme de l’entre-deux-guerres paraît suspect, pour ne pas dire coupable. L’ouvrage substantiel de Thierry Leterre entend rendre justice à ce professeur qui fut aussi journaliste et dont l’influence fut double : sur des générations de khâgneux et de normaliens et sur le public qu’il toucha à travers ses fameux Propos, distillés à partir de 1906 dans la presse.
Il n’était pas simple de retracer le parcours biographique d’un homme qui se voulut discret. Leterre s’attache à présenter Alain dans son milieu et dans son temps, ce qui nous vaut notamment un tableau intéressant de ce Perche où Alain grandit dans une société rurale de l’Ouest qui portait haut les valeurs individuelles et un certain esprit de liberté. L’ensemble est plutôt réussi, agréable à lire. On y trouve un beau portrait de Jules Lagneau, le professeur du jeune Chartier au lycée de Vanves. Grâce à l’élève, le maître qui ne laissa que peu d’Å“uvres n’a pas sombré dans l’oubli. Leterre ne contourne pas les problèmes. Il évoque l’antisémitisme sous-jacent qui apparaît dans le journal de celui qui fut pourtant dreyfusard, au moment même où Vichy prenait les mesures que l’on sait. Leterre revient également sur ce pacifisme dont l’origine profonde est la Grande Guerre. Alain s’engagea à un âge respectable, malgré une mauvaise santé ; il en tira une réflexion parmi les plus profondes sur la guerre et un refus sans nuance de celle-ci. Évidemment, l’auteur montre aussi l’influence du professeur sur ses élèves parmi lesquels Aron, Simone Weil, Prévost.
On est moins convaincu cependant par la thèse principale que défend Leterre. Professeur de philosophie, éditorialiste, Alain serait le premier intellectuel moderne ouvrant la lignée des Sartre et des Foucault. Ce n’est pas forcément faux ; c’est en tout cas vite dit. C’est oublier ainsi d’autres figures de l’intellectuel qui marquèrent le siècle dernier ; on pense à l’écrivain engagé, à Bernanos, à Malraux. Et que dire de Zola ? Fallait-il aussi que Thierry Leterre porte un jugement aussi rapide sur l’engagement de Bergson au point d’écrire que ses « convictions […] s’arrêtent dans l’escalier qui le mène à sa chaire du Collège de France » (p. 255) ? C’est faire peu de cas de l’engagement de Bergson pendant la Première Guerre mondiale que les travaux du regretté Philippe Soulez ont si bien mis en évidence. L’intellectuel français ne se réduit pas à l’image du philosophe engagé, détaché de toute appartenance partisane, s’en tenant à sa seule conscience. Christophe Prochasson a bien montré, il y a déjà une quinzaine d’années, l’émergence de l’intellectuel partisan dès les années dix, qui ne correspond pas tout à fait au parcours d’Alain et de ses successeurs. Ici, on aurait apprécié une analyse plus historique de l’intellectuel comme figure structurante de l’espace public français.
Pour conclure, on aurait aimé aussi que Thierry Leterre prenne un peu plus de distance vis-à-vis de son sujet, en ne cherchant pas à tout prix à le défendre, ce qui, dans la dernière partie de l’ouvrage peut irriter un lecteur sans doute un peu atrabilaire. Les aspects les moins séduisants d’Alain, notamment son manque de lucidité face à l’hitlérisme, ne discréditent pas, en état de cause, son Å“uvre. Il est même grand temps qu’on y revienne, car elle constitue une source profonde de ce républicanisme sur lequel se penchent des chercheurs de plus en plus nombreux. Le libéralisme républicain, individualiste mais solidaire – de gauche – et soucieux de la concorde non seulement politique mais également sociale, rebelle face aux pouvoirs, à la bureaucratie, à la dictature des guichets, c’est tout cela qu’Alain incarne et que nous retrouvons dans cette biographie bienvenue.
Éric Thiers
André Burguière, L’École des Annales. Une histoire intellectuelle, Paris, Odile Jacob, 2006, 366 p., Ulrich Rauff, Marc Bloch. Un historien au xxe siècle, traduction d’Olivier Mannoni, Paris, Éd. de la MSH, 2005, 374 p., Annette Becker, Étienne Bloch, Marc Bloch. L’Histoire, la guerre, la résistance, Paris, Gallimard, coll. « Quarto », 2006, 1094 p.
Pourquoi donc Marc Bloch fascine-t-il tant les chercheurs, les biographes, les lecteurs ? Pourquoi est-il l’historien français du xxe siècle le plus étudié, en France et dans le monde entier ? Est-ce l’historien médiéviste qui séduit, grâce à ses ouvrages devenus références, si novateurs, si stimulants encore aujourd’hui, rédigés dans un français limpide, transpirant l’honnêteté intellectuelle et une curiosité sans bornes ? Est-ce le grand professeur, cofondateur de l’École des Annales et acteur incontournable du renouveau historiographique majeur du siècle ? Où est-ce plutôt l’homme qui fascine, soldat lors des deux guerres mondiales et, de notoriété, héros de la résistance, fusillé par les Allemands en 1944 ?
Trois ouvrages publiés récemment traitent de ces aspects de façon fort différente. Un point commun à tous est une approche originale, défiant les normes habituelles de l’écriture historique. Le plus original des trois est sans doute celui d’Ulrich Rauff, publié en allemand en 1995. Sa méthode se place aux antipodes de la biographie traditionnelle et même de l’histoire intellectuelle, négligeant l’ordre chronologique et privilégiant la personnalité de l’historien et le côté irréductible de sa pensée, aux dépens des influences, des filiations, du cheminement par lesquels cette pensée s’est construite. Une méthode parfois inconfortable quand elle conduit à légitimer l’anachronisme et le romantisme d’une « personnalité profonde », mais que l’on admet volontiers dans le cas d’une biographie intellectuelle qui considère la personnalité comme produit d’une expérience fondatrice. Dans la vie de Bloch, soutient Rauff, ce statut appartient à l’affaire Dreyfus dans un premier temps, à la Grande Guerre par la suite.
Il est vrai que, vu son jeune âge, le premier événement fut vécu par procuration. Mais il en découla néanmoins une éthique professionnelle inséparable d’un regard moral sur la société, à laquelle il restera fidèle jusqu’à son dernier souffle. La vocation du savant, historien de surcroît, est de chercher la vérité, d’aspirer à la justice, vision ancrée dans la filiation des Lumières. La Grande Guerre lui inspira en revanche les plus profondes de ses conceptions historiennes, en premier lieu celle des mentalités, élément souligné notamment par André Burguière dans son livre consacré à l’histoire de l’école des Annales (qui ne se limite pas au cas de Bloch, mais où ce dernier reste la figure centrale). Annette Becker, pour sa part, considère le grand médiéviste comme un pur produit du patriotisme républicain et qui fut porté par cette génération issue du judaïsme français, avant d’être trempée de son expérience de guerre. Cette dernière est déterminante aussi pour son engagement dans la résistance, influence perceptible dans L’étrange défaite, ouvrage écrit sous la colère, avec pour toile de fond la débâcle. Bloch résistant en 1942 est sans aucun doute la prolongation du soldat qu’il fut en 1914-1918. Si cette continuité est problématique aujourd’hui – les deux guerres représentant autant de points de rupture que de continuité –, il est indéniable que pour lui ces deux tragédies constituaient une même entité, appelant une même légitimité morale au caractère irréfutable. Aussi a-t-il toujours été allergique au pacifisme intégral du philosophe Alain, tout en exprimant son anti-fascisme dès la première heure. Son patriotisme aux accents guerriers a quelque chose de rebutant pour la sensibilité actuelle, dérangeant pour le moins, particularité brillamment relevée par Annette Becker comme par Stéphane Audouin-Rouzeau. Il est d’autant plus étonnant de constater que cette mobilisation patriotique ne l’a pas privé de clairvoyance dans ses travaux d’historien. Dans « Réflexion d’un historien sur les fausses nouvelles de la guerre », entrepris à peine les combats terminés, il évite tous les écueils idéologiques qui empêchent la grande majorité de ses semblables à produire des textes ne constituant pas une simple propagande.
Autre regard original commun aux trois auteurs est ce qualificatif de penseur politique qui lui est attribué. Pour ceux qui connaissent son combat, avec Lucien Febvre, contre l’histoire événementielle de l’école positiviste, cette idée peut paraître étrange. Mais la thèse de Rauff est convaincante, qui s’appuie sur une soif de justice sous-tendant l’intégralité de l’Å“uvre de Bloch, représentée par les images du juge d’instruction et du roi Salomon. Cette thèse est étayée également par Burguière qui voit en lui un disciple attentif de Fustel de Coulanges dans La Cité antique et un inspirateur du Michel Foucault de l’Histoire de la folie : « Il s’agit de montrer que nos sociétés sont traversées de part en part et imprégnées au plus profond d’elles-mêmes par des rapports de pouvoir et par l’effort des hommes pour modifier ces rapports. »
Yaël Dagan
Françoise Blum (ed.), Les vies de Pierre Naville, Villeneuve-d’Ascq, Presses Universitaires du Septentrion, 2007, 437 p.
Douze sociologues, neuf historiens et un scientifique (en neurosciences) ont contribué à cet ouvrage qui porte de multiples éclairages sur « les vies » de Pierre Naville, constituant une somme impressionnante, composée de divers portraits d’un seul et même homme. Qui était-il ? Lecteur curieux depuis le plus jeune âge, héritier d’une grande fortune tant matérielle que symbolique (contribution de Rémy Ponton) ; intellectuel militant, séduit tantôt par le surréalisme, puis le communisme, avant de rejoindre les « trotskistes » (Norbert Bandier, Jean-Jacques Marie, Gérard Roche, Gilles Vergnon, Gisèle Sapiro, Frédérique Matonti et Gilles Morin) ; philosophe matérialiste (Mateo Alaluf, Anne Simonin, Vincent Bloch) ; conseiller d’orientation professionnelle et chercheur au CNRS, deux spécialités exercées durant la seconde partie de sa vie (Odile Henry, François Vatin, Cédric Lomba, Jean-René Tréanton et Lucie Tanguy). Ces aspects monographiques sont complétés par l’étude de la réception de son Å“uvre (Pierre Rolle et Hervé Serry) qui met en relief sa marginalité dans le « champ intellectuel », un outil d’analyse qui rallie la quasi-unanimité des auteurs du livre.
Au-delà de sa riche et abondante activité intellectuelle (né en 1903, il s’éteint à quatre-vingt-dix ans passés), ce qui justifie la consécration de tant de talent, ainsi que l’élaboration d’une étude relative à un seul intellectuel, est sans conteste ses archives. Après sa mort, en 1993, et dans le respect de sa volonté, ses papiers furent déposés au Cedias-Musée social, décision qui remontait à 1976. Le fonds – cahiers manuscrits, dossier d’archives (comprenant des milliers des lettres émises et reçues), collection d’ouvrages et la partie de sa bibliothèque consacrée à Trotski et au trotskisme – sert évidemment de base documentaire aux travaux liés à cet ouvrage, mais non sans poser de problèmes, entre autres celui de la construction autobiographique d’un homme à partir de ses propres archives. À ce propos, Michel Prat étudie le cas de la correspondance avec Léon Trotski, figure majeure de son itinéraire. S’agissant d’un dossier péniblement réuni au terme d’une longue enquête, la correspondance, exclusivement constituée de photocopies de lettres perdues, n’est publiée avec une introduction de Naville qu’en 1989, aux éditions de l’Harmattan. Au grand dam de l’auteur, elle ne suscite aucun débat. Directrice de publication, Françoise Blum, souligne dans son article-bilan la multitude de « vies » de cet étonnant intellectuel, tout en s’interrogeant sur le gommage de traces d’affect dans son récit autobiographique, qu’il soit abordé dans ses carnets manuscrits ou dans trois ouvrages résolument autobiographiques. « Il y a chez lui absence, en tout cas apparente, de failles et de ruptures. Les petites pas plus que les grandes douleurs, ou celles qui ont dû être telles, n’apparaissent » (p. 312). Cela, conclut Blum, provient très probablement du don de la maîtrise de soi. « Naville, incontestablement, déteste perdre le contrôle. »
Dans ses « conclusions et perspectives », Christophe Charle attaque le problème par un autre biais. Il pose d’abord la question d’une éventuelle appartenance à un type d’intellectuel et lequel. Passant en revue les hypothèses attendues – intellectuel militant, engagé, homme de parti, témoin, éternel dissident – pour les infirmer toutes, Charle nous renvoie à la figure de l’utopiste, « au sens de celui qui a raison trop tôt à l’instar des socialistes du premier xixe siècle » (p. 337). Si la formule est séduisante, elle souffre d’un certain flou. Que veut dire « avoir raison », et ne glisse-t-on pas vers un terrain moraliste ? Charle suggère aussi que le regard de Naville sur le rôle de l’intellectuel est particulièrement pertinent, voire pionnier, devançant certaines analyses de Bourdieu, de trente ans, rien de moins. Selon lui, « les diverses figures d’intellectuel militant présentes dans le parcours de Naville sont peut-être, en abrégé, l’expérimentation de ce kaléidoscope d’attributs que l’intellectuel devrait détenir pour être à même de penser l’universel » (p. 338). Et il développe cette idée à propos de l’ambition autobiographique de Naville, expression d’un idéal de connaissance rationnelle et critique, à contre-courant d’une majorité d’intellectuels soucieux de léguer à la postérité une trop flatteuse image d’eux-mêmes. Là aussi, la conclusion paraît relever d’un éloge quelque peu excessif. Par ailleurs, la totale retraite adoptée par cet intellectuel qui se veut engagé au moment de l’Occupation, plusieurs fois évoquée sans jamais l’élucider, devrait au moins tempérer une admiration qui d’un coup paraît démesurée. En revanche, il me semble tout à fait juste de souligner combien est fructueuse une histoire intellectuelle construite à partir d’une personnalité non conformiste, vivant toujours légèrement décalée des figures dominantes, et quel que soit le moment historique, n’ayant « jamais connu ni cet accès d’honneur, ni cette indignité ». De même, il semble fructueux d’user de multiples méthodes empruntées à diverses disciplines. Si face à certains types d’interrogation l’individu reste opaque, si son être profond reste inatteignable (et l’étude sur sa femme Denise, traductrice, proposée par Isabelle Kalinowski, n’éclaire pas davantage son intimité), toute la période du xxe siècle politique, social et culturel s’éclaire à travers les rencontres, les commentaires, le regard de Pierre Naville.
L’ouvrage comporte une iconographie – en grande majorité, des reproductions de tableaux peints par Naville lui-même – révélant un véritable talent d’artiste (il avait aussi le don de la musique et de la poésie). L’absence de légendes précises sous ces illustrations est à regretter. Un dossier considérable, contenant des témoignages divers sur sa personne, fait de l’ouvrage un bel outil de travail pour les chercheurs, en même temps qu’il rend hommage à une figure attachante du siècle passé.
Yaël Dagan
Alain Clavien, François Vallotton (eds.), Devant le verre d’eau. Regards croisés sur la conférence comme vecteur de la vie intellectuelle (1880-1950), Lausanne, Éd. Antipodes, 2007, 139 p.
Dans ce petit ouvrage, joliment intitulé Devant le verre d’eau, Alain Clavien de l’Université de Fribourg et François Vallotton de l’Université de Lausanne proposent de s’arrêter un instant sur une pratique intellectuelle bien connue, mais finalement peu étudiée : les conférences. Sept contributions nous éclairent sur ce « vecteur important de la circulation des idées tant sur un plan social que transnational ». Dans un ensemble fort intéressant mais qui souffre toutefois de son manque d’unité – défaut courant lorsqu’on publie ainsi les actes d’un colloque – sont évoqués « le petit monde de la conférence parisienne » en 1923 (Ph. Olivera), les conférences de Ferdinand Brunetière (T. Loué), Karl Kraus (M. Allal), Francesco Chiesa et les conférences de la Scuola ticinese di cultura italiana de 1918 à 1939 (N. Valsangiacomo), la conférence comme outil de coopération intellectuelle à la Société des Nations (C. Pernet), l’Alliance française (F. Chaubet) et les archives sonores du Club 44 à la Chaux-de-Fonds (C. Rodeschini).
La courte introduction de Clavien et Vallotton remet en perspective ces contributions éclectiques qui embrassent une – trop – ample période (1880-1950) et des milieux, des acteurs, des problématiques fort divers. Elle montre comment la conférence, savante ou littéraire, est un facteur de sociabilité pour les intellectuels à qui elle assure, pour quelques-uns d’entre eux, une autonomie financière. Certaines de ces conférences pouvaient prendre l’allure de véritables meetings : Brunetière parlait ainsi parfois devant 4000 personnes et publiait ensuite le texte de ses conférences que Loué qualifie de « produits dérivés ».
Dans plusieurs contributions sont évoquées les nombreuses fonctions de la conférence – instruire, diffuser des idées ou des messages, distraire –, ses codes et ses rites, le style d’éloquence qui est propre à chacune de ces formes. On s’arrêtera aussi sur le texte de C. Pernet consacré à l’institutionnalisation des conférences dans le cadre de la SDN et sur celui de F. Chauber sur l’Alliance française. Véritable instrument de l’action extérieure de l’État, la conférence apparaît comme un outil de propagande dans le cadre de la concurrence des nations. En contrepoint, on voit aussi que les tentatives de la SDN pour susciter une coopération intellectuelle internationale se soldèrent par un échec.
Les questions posées sont nombreuses. Comment caractériser cet objet historique aux contours indéterminés ? Quelle fonction joue la conférence dans l’organisation du champ culturel et intellectuel ? Comment évolue-t-elle au cours des xixe et xxe siècles ? Quelle place la conférence tient-elle dans la stratégie d’un intellectuel qui entend être reconnu immédiatement tout en construisant une Å“uvre écrite avec le souci de la postérité ? Une étude comparant plusieurs parcours serait utile de ce point de vue.
Clavien et Vallotton concluent leur propos en évoquant « les potentialités heuristiques d’un tel objet ». Ce petit livre qui ne répond certes pas à toutes les questions qu’il pose, constitue une introduction utile pour qui souhaiterait explorer cette voie.
Éric Thiers
Georges Sorel, Étude sur Vico et autres textes, présentés et annotés par Anne-Sopie Menasseyre, Paris, Honoré Champion, coll. « Travaux de philosophie », 2007, 269 p.
Limitez-vous à lire les Réflexions sur la violence et négligez l’« Étude sur Vico » : vous ne comprendrez pas grand-chose aux lignes directrices qui meuvent la pensée sorélienne. Cette grande étude, donnée en 1896 à la revue marxiste le Devenir social, est fondatrice au sens qu’elle renferme les réflexions et les thèmes que Sorel mûrira par la suite. Sa publication pour la première fois en ouvrage est donc bienvenue. Il est aussi heureux qu’elle soit accompagnée d’un article inédit en français paru dans les Sozialistische Monatshefte en 1898 où Sorel résume « Ce qu’on peut apprendre de Vico », et par d’utiles annexes composées d’extraits de textes de Marx, Lafargue et Sorel concernant le penseur italien. L’ensemble est éclairé par une substantielle introduction d’Anne-Sophie Menasseyre, philosophe qui a l’immense avantage de connaître aussi bien Sorel que Vico.
De cette dense présentation, il ressort que Sorel a utilisé Vico d’une manière subtile pour mettre à l’épreuve les schèmes du matérialisme historique qu’il entendait faire jouer, avec Marx, tantôt contre l’idéalisme de Jean Jaurès tantôt contre le déterminisme de Paul Lafargue – la lettre à Joachim Gasquet que nous publions ici même (p. 158), datée de 1901, confirme cependant une préférence pour Lafargue. Ayant en vue la fameuse formule attribuée par Marx à Giambattista Vico – « l’histoire de l’homme se distingue de l’histoire de la nature en ce que nous avons fait celle-là et non celle-ci » –, Sorel décela dans La science nouvelle, qu’il lut dans la version abrégée de Michelet rééditée en 1894, une loi « idéogénétique » selon laquelle les idées ont une origine empirique : elles naissent de la pratique concrète des hommes qui elle-même est en rapport avec le mode d’organisation spécifique à chaque époque et à chaque société. D’où l’importance d’une histoire de la technologie, que Marx appelait de ses vÅ“ux, comme fondement interprétatif du matérialisme historique.
Mais Sorel a bien vu que pour Vico le « faire » est moins un acte matériel et productif qu’une création de l’esprit étayée par le savoir du peuple. Cette « sagesse poétique », mise au jour par celui que Sorel considère comme l’anti-Descartes, inaugure une psychologie sociale qui entretient une relation nécessaire avec les conditions concrètes du développement matériel, mais qui a aussi ses propres lois d’enchaînement. Ces dernières sont des « suites » qui vont de l’émotion et de l’imagination à la raison, et que vient compliquer la possibilité de « recommencements ». Ce schéma abstrait, déduit de la philosophie idéaliste de Vico mais aussi de l’évolutionnisme psychologique de Théodule Ribot, était appliqué par Sorel à l’expérience psychologique vécue non pas tant par les sociétés ou les nations, comme le postulait Vico, que par les groupes sociaux engagés dans l’action collective. Il prend tout son sens à nos yeux lorsqu’on le conçoit comme une alternance d’enchantements et de désenchantements.
En reformulant la philosophie de l’histoire vichienne pour l’opposer au macro-linéarisme de celle hégéliano-marxiste, Sorel évitait de cantonner la phase enchantée que régit la « logique de l’imagination » à une période primitive du développement humain. Il préparait ainsi le terrain à une future prise en compte des vertus créatrices que cette logique non rationnelle (mais non irrationnelle) manifestera sous les traits du mythe social. Anne-Sophie Menasseyre estime qu’à partir de 1898, date à laquelle il entame sa réflexion révisionniste, Sorel s’est appuyé sur Vico pour renverser le matérialisme historique.
Willy Gianinazzi
Georges Sorel, Essais de critique du marxisme et autres études sur la valeur-travail. Œuvres I. Philosophie sociale - Sociologie I, présentation, traduction et annotation de Patrick Gaud, Paris, L’Harmattan, « Bibliothèque historique du marxisme », 2007, 380 p.
En mettant à la disposition du public français l’un des meilleurs livres de Georges Sorel, paru en Italie en 1903, Patrick Gaud a réussi là où, à sa fondation il y a vingt-cinq ans, la Société d’études soréliennes, à court de financement et freinée par des scrupules scientifiques, a, ma foi, échoué
[3]. En dépit de quelques réserves que nous allons formuler, il faut donc saluer l’événement qu’est la publication de cet ouvrage.
Ces Essais de critique du marxisme sont un recueil d’articles, révisés, écrits entre 1898 et 1901, au comble de la célèbre controverse autour de la « crise du marxisme ». Sorel a participé au débat en publiant ces articles et d’autres dans des revues socialistes ou scientifiques en Italie, en France et en Allemagne. Entretenant une correspondance avec certains des principaux protagonistes (Antonio Labriola, Merlino, Croce, Bernstein), il développa une conception très originale et ouverte du marxisme.
À son habitude (voir ses Réflexions sur la violence ou ses Matériaux d’une théorie du prolétariat), c’est dans une éclairante introduction à l’ouvrage que Sorel livre le fond de sa pensée. Il se dit convaincu qu’il ne faut pas chercher chez Marx une doctrine, encore moins une dogmatique, mais une philosophie pratique qui élucide et sert « l’action » qui « correspond aux besoins de la vie ». La démarche de Marx produit ce type de « “poésies sociales” sans lesquelles tout mouvement populaire serait impuissant ». « Il faut pourtant bien reconnaître que de tels procédés présentent beaucoup de risques » car « la richesse extraordinaire des mythes, si importante pour nous conduire à l’action, peut troubler notre jugement et nous empêcher de voir les choses dans leur réalité ». Sorel remarque que cela est arrivé au marxisme en Allemagne où les mythes ont viré au dogme et où une théologie a surgi « pour les expliquer » (notre trad.). Prémices d’une théorie de l’action sociale, voilà donc campé un riche programme de recherche que Sorel n’eut de cesse d’approfondir.
Quelques remarques concernant les choix et la qualité de l’édition s’imposent. Commençons par restituer la touchante dédicace qui a malencontreusement disparu : « Je dédie ces pages à la mémoire de ma femme adorée qui fut l’initiatrice de mes études sur le socialisme et qui guida pendant toute sa vie mes travaux. » Contrairement à ce qui est annoncé (p. 21), les errata joints à l’édition italienne ne sont pas tous intégrés – ou mal : la fameuse formule, « le socialisme devient, de plus en plus, en France, un mouvement ouvrier dans une démocratie », n’a pas à être modifiée (p. 302). Il est appréciable, en revanche, que Patrick Gaud ait enrichi l’ouvrage par d’autres textes de Sorel : deux études quasi contemporaines (1897-1898) et six recensions de livres de Marx, Labriola et Croce. Il faut toutefois garder à l’esprit que Sorel avait ses raisons, qu’il aurait été intéressant de sonder, pour écarter du recueil ces deux études qui portent exclusivement sur le thème de la valeur-travail, comme d’ailleurs tant d’autres contemporaines traitant du marxisme et de sa « crise ». Quant à l’une des recensions, elle n’aurait pas dû, à notre sens, faire partie du corpus car, datée de 1906, elle relève d’une période ultérieure et différente de la pensée de Sorel.
Une bibliographie des « principaux » écrits cités par Sorel est donnée utilement en annexe. Pour ceux en français, il aurait été infiniment préférable de transcrire les citations originales plutôt que de les retraduire avec le risque gratuit d’approximations. Pourquoi donc ne pas reprendre l’édition française du Capital utilisée par Sorel ? Il est certain qu’il fallait à Patrick Gaud tout le courage qu’exigeait la périlleuse entreprise de retraduire en français une partie de l’ouvrage, le restant pouvant être comparé aux moutures parues antérieurement dans des revues françaises. Dans ce dernier cas, qui se présente pour un tiers des textes, il a suivi logiquement la version en français tout en la collationnant soigneusement avec celle traduite. Tous les écueils n’étaient pas franchis pour autant car il fallait encore décider si les divergences menues étaient dues au traducteur italien ou à des corrections apportées par l’auteur à son ouvrage. On le voit, cette édition en français présentait de singulières difficultés éditoriales.
À celles-ci, malheureusement, s’ajoute la qualité médiocre de la présente traduction. L’introduction, à elle seule, cumule une trentaine d’erreurs. Limitons-nous à pointer, sur l’ensemble du texte, quelques cas gênants. « Processus mixtes (misti) » devient « processus imaginaires » (p. 82), « [dis]simuler » – qui comporte certes un bourdon – devient « stimuler » (p. 215) (avec, aux deux endroits, l’ajout maladroit de notes justificatives), « paradis anarchiste » devient « paradis anarchique » (p. 167), « survivances de l’idéalisme » devient « plus-value de l’idéalisme » (p. 348), « complètement/aucunement » (affatto/non affatto) et « beaucoup » (assai) sont faussement rendus (passim), et enfin un contresens à la première ligne de la page 54.
Par ailleurs, il aurait été utile d’indiquer au lecteur d’aujourd’hui que les italiques en usage il y a cent ans, en italien et en français, signalent quelquefois des expressions impropres et non des soulignements (comme par exemple, « l’hérédité apparente » qui renvoie à l’apprentissage enfantin). Notons enfin qu’un appareil de notes séparé renseigne exhaustivement sur les variantes. Mais il apporte des commentaires pas toujours idoines, ni très informés (comment peut-on parler du Bernsteindebatte et de Sorel tout en ignorant, p. 23 et 263, sa correspondance avec Bernstein publiée dans cette même revue voilà quinze ans ?), parfois même fourvoyants (comme là où Francis et Roger Bacon sont confondus, p. 294).
Ces limites, que nous ne pouvions taire afin qu’un plus grand soin soit apporté à la suite annoncée des Œuvres, ne doivent pas estomper l’effort engagé pour mieux faire connaître au public français ce « vilain petit canard » que naguère Daniel Lindenberg voyait voguer dans la mare hexagonale du « marxisme introuvable ».
Willy Gianinazzi
Georges Sorel, Essai sur la philosophie de Proudhon, Paris, Stalker, 2007, 47 p. ; Id., D’Aristote à Marx. L’ancienne et la nouvelle métaphysique, [Paris], Éd. du Sandre, 2007, 274 p. ; Id., Réflexions sur la violence, Loverval, Labor, 2006, 450 p. ; Id., Les illusions du progrès suivi de L’avenir socialiste des syndicats, introd. d’Yves Guchet, Lausanne, L’Âge d’Homme, « Classiques de la pensée politique », 2007, 319 p.
Il faudra un jour s’interroger sur le sens des nombreuses rééditions de textes de Sorel, souvent à l’initiative d’éditeurs situables aux deux extrêmes de l’arc politique. Si l’on ne peut donc dire que Sorel est « un immense inconnu », il reste un « méconnu célèbre ». Car ces éditions, généralement dépourvues de présentation, n’aident guère à décrypter une pensée qui appartient à un horizon mental et social d’un autre siècle ni à s’interroger sur son actualité possible : elles se bornent à livrer, sans aucune clé, des textes dont le titre à lui seul vaudrait signe ou manifeste.
L’actuelle foison de publications mérite cependant notre considération. L’essai sur Proudhon, pour commencer, n’avait jamais paru en livre et, datant de 1892, il offre un aperçu de la pensée de Sorel à la veille de son adhésion au socialisme et au marxisme. Quant à « L’ancienne et la nouvelle métaphysique » (1894), retitrée par É. Berth lors de sa première publication en livre en 1935, elle présente une réflexion philosophique originale qui utilise Marx pour dialoguer avec Bergson. La présente réédition des Réflexions n’a d’intérêt que par l’illustration des violences urbaines contemporaines qui s’étale en couverture. Anachronisme ? Pas tout à fait, puisque Sorel aide à penser la violence émeutière non pas comme explosion irrationnelle, mais comme rapport social conflictuel. Enfin, l’introduction d’Y. Guchet est à signaler parce qu’elle éclaire un volume composé de deux textes artificiellement réunis et apparemment disparates, mais qui en réalité ont en commun une critique des intellectuels sous la forme de la dénonciation des valeurs bourgeoises et de leur imposition aux ouvriers.
Willy Gianinazzi
[1]
Entre autres :
L’affaire Dreyfus, La Découverte, coll. « Repères », 1994, rééd. 2006 ; édition d’Alfred et Lucie Dreyfus,
Écris-moi souvent, écris-moi longuement. Correspondance de l’île du Diable, Mille et une nuits, 2005 ;
Dreyfus. L’honneur d’un patriote, Fayard, 2006 ;
Dreyfus est innocent ! Histoire d’une affaire d’État, Larousse, 2006 ;
Savoir et engagement. Écrits normaliens sur l’affaire Dreyfus, Rue d’Ulm, 2007.
[2]
Voir, en particulier Patrizia Dogliani,
Un laboratorio di socialismo municipale. La Francia, 1870-1920, Milan, Franco Angeli, 1992.
[3]
Mais n’exagérons pas : elle n’est pas restée les bras ballants. André Tosel, qui a dirigé la thèse de Patrick Gaud, croit pouvoir comparer défavorablement l’effort d’édition de la Société d’études soréliennes avec celui de nos amis de la Société d’études jaurésiennes (A. Tosel, « Jean Jaurès et Georges Sorel, les frères ennemis du socialisme français »,
la Pensée, 352, octobre-décembre 2007, p. 36). Manifestement, il méconnaît ou sous-évalue la masse d’inédits de Sorel que nous avons publiés, soit rien que dans notre revue plus de 700 pages de manuscrits ou lettres à ce jour.